ULYSSE
Oui, déesse.
MINERVE
Va-t'en, par delà ces rochers Dans l'enclos où se tient le chef de tes porchers... C'est lui qui te dira ce que tu veux apprendre.
DLYSSE.
Pourquoi pas vous, déesse? — Il est cruel d'attendre.
MINERVE
Près d'un simple mortel et dans un autre lieu Tu peux t'en enquérir sans le secours d'un dieu. Je n'interviens jamais, dans l'humaine fortune, Aux choses où suffit la prudence commune...
Ainsi parle Minerve dans la tragédie. Dans le poëme d'Homère, la déesse est plus près de l'homme: « .... Toujours la même défiance ! lui dit-elle ; mais tu es malheureux, tu es sage ; je ne t'abandonnerai pas. Tout autre, au retour d'un si long voyage, irait droit à sa maison ; pour toi, tu veux d'abord éprouver ta femme. Hélas ! elle vit tristement dans sa demeure, et passe ses jours et ses nuits à pleurer.... » J'abrège, en le traduisant, ce discours de Minerve qui est plein de douceur et de familiarité ; mais, on le voit, Minerve n'est pas là sur son nuage comme dans la pièce de M. Ponsard. Elle tend plutôt à s'humaniser, — et aussi l'homme tend à se rapprocher de la déesse, jusqu'à ce point que lorsque Minerve lui apprend que son fils Télémaque est allé le chercher à Lacédémone: « Ah! pourquoi ne l'avezvous pas informé ( de mon retour), reprend-il brusquement,
vous qui savez tout? » Madame Dacier traduit : « Mais, sage Minerve, permettez-moi de vous demander pourquoi vous ne l'avez pas informé de ce qui me regarde, vous qui savez toutes choses?... » Il est impossible d'être plus poli, mais Homère est plus vrai.
M. Ponsard a fait ici pour sa Minerve, à l'exemple de madame Dacier, le contraire de ce qu'il fait en général pour les héros d'Homère : il a haussé la déesse, il abaisse volontiers les héros. Le contraire eût été plus près de la vérité. Dans la pièce et dans le poëme de M. Ponsard, presque tous les personnages de l'Odyssée sont baissés de quelques degrés. C'est moins le tort de son système ou l'erreur de sa poétique que le défaut de son point de vue. M. Ponsard voit l'époque homérique par le petit bout de sa lorgnette pour ainsi dire; il la voit à travers le préjugé des mœurs primitives, tournées en rusticité et en rudesse : « On doit être in- » dulgent, dit-il, envers les Grecs, qui étaient des païens, » et qui n'avaient pas eu le bonheur de passer comme nous » par la chevalerie et le moyen âge. Gomme ils ne rougis- » saient pas d'avoir un corps, ils parlaient sans façon des » choses matérielles, et nous voyons qu'on mange beau- » coup dans l'Odyssée et dans l'Iliade. En ces temps recu- » lés, on avait faim et soif; on était très-las et très-pou- » dreux, quand on avait longtemps marché. Aussi les bonnes » gens de ce temps-là, à qui manquait le côté rêveur et » mélancolique, mais qui en revanche étaient fort hospita- » liers, croyaient faire plaisir aux voyageurs en leur offrant » à boire et à manger; les dames elles-mêmes ordonnaient » qu'on leur lavât les pieds et ne s'évanouissaient pas pen- » dant l'opération. Les femmes mariées osaient parler du » lit nuptial : et, je ne sais comment, cela était plus chaste » que certaines pudeurs promptes à saisir d'étranges équi-
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» voques. Enfin, ces héros grecs avaient grand soin de
» leurs habits La simplicité nue d'Homère, suivant l'ex-
» pression de M. Patin, la naïveté des discours, la rusticité » des mœurs, voilà ce que j'ai lâché de reproduire, comme » une pâle gravure peut reproduire un magnifique ta-
» bleau » Tel est le système de M. Ponsard, appliqué à
la reproduction de la période homérique. Ce n'est défaut ni d'esprit ni de pénétration ; à Dieu ne plaise que je hasarde une pareille ciitique sur le compte du poëte érudit quia vu si clair dans ces ténèbres de la période romaine où il est allé chercher sa Lucrèce. Mais ici M. Ponsard a été trompé par l'éloignement, par ces trois mille ans qui nous séparent des temps de l'Iliade. Il a été trompé, on le dirait, par le préjugé commun qui a si souvent défiguré le caractère et le génie de cette époque.
Il est permis de n'être pas de l'avis de M. Ponsard sur ce point. Homère ( je prends la chronique des Marbres de Parcs ), d'après les calculs les plus vraisemblables, vivait deux ou trois siècles à peine après la prise et la destruction de Troie, qui eut lieu, suivantcette chronique, douze cent neuf ans avant Jésus-Christ. J'ignore sur quelle autorité s'appuie Voltaire, pour placer la naissance de l'auteur de l'Iliade deux ou trois générations seulement après cette grande guerre, de telle sorte qu'il aurait pu en apprendre les détails par les récits mêmes de quelques rares survivants. Quoi qu'il en soit, et en prenant pour vrai un autre calcul du savant Larcher, à peu près semblable à celui des Marbres, — II. Amar, qui a écrit sur la vie d'Homère, en conclut que « cette époque de la naissance du grand poëte est plus conciliable avec les détails des arts brillants et somptueux d'un luxe très-raffiné qu'il nous retrace quelquefois, et qui semblent peu compatibles avec la grossièreté d'un siècle plus rappro-
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clié du temps de la guerre de Troie. » Mais pourquoi donc Homère, qui est certainement un esprit juste en même temps qu'un génie fécond, lui qui répand partout à profusion, dans ses peintures, ce que nous avons appelé, trois mille ans après lui, « la couleur locale ; » — pourquoi Homère aurait-il transporté dans le siècle qui vit la prise de Troie les mœurs qui florissaient dans le sien ? Pourquoi se serait-il obstiné à ce rapprochement impossible entre la rudesse des instincts et le culte des arts, entre la rusticité et l'élégance, entre des coutumes sauvages et des habitudes raffinées? Pourquoi ? La guerre de Troie, l'époque héroïque qui avait été remplie par cette mémorable émigration de la Grèce nrmée, n'avait-ello laissé aucun souvenir sur cette terre d'une étendue restreinte et relativement si peuplée, habitée par une race si intelligente, si expansive et si forte? L'Iliade a immortalisé la guerre de Troie : qui peut dire dans quelle mesure la guerre de Troie a contribué à la popularité de l'Iliade? La Motte, voulant expliquer le plaisir que dut causer aux contemporains d'Homère la publication (quelle qu'elle fût ) des grands poëmes homériques, met au nombre des causes de cette impression si universelle « les fic- » tions prodigieuses, si séduisantes, dit-il, pour des hommes » grossiers comme ils Vêtaient, et une beauté d'expression » inconnue peut-être jusqu'alors (1) ; » comme si des hommes grossiers étaient sensibles à la beauté de l'expression, et comme si les hommes les plus civilisés étaient insensibles à l'attrait des fictions séduisantes. Quoi qu'il en soit, ces souvenirs vivaient; et ce qu'on appelle les mœurs homériques, les mœurs des Grecs à l'époque de la guerre de Troie, était le secret de tout le monde.
(1) Discours sur Homère, page 127.
Qu'on y songe d'ailleurs : le siècle présumé de la guerre de Troie, c'est, à une ou deux générations près, celui où Dédale construit son labyrinthe, fait un essai de navigation aérienne et perfectionne l'art de la sculpture. C'est celui de la première bibliothèque fondée en Egypte dans le temple de Sérapis, celui de l'institution de la danse sacrée dans les funérailles des Grecs, celui de l'expédition des Argonautes à laquelle une partie de la Grèce contribue, qui lui ouvre le commerce de la mer Noire et étend ses relations dans toute la Méditerranée. Ce siècle est celui d'Orphée, de Palamède, de Podalyre et de Machaon, les célèbres médecins, celui d'Eole l'astronome et d'Euphorbe le géomètre. C'est l'époque delà grande prospérité des arts étrusques dont Chorabus apporte en Grèce la connaissance et les procédés; c'est celle de la fondation (si ce n'est de l'achèvement; Pline rapporte qu'il y fallut deux siècles) du temple de Diane à Ephèse (4).. . Tel est le mouvement qui se fait dans le monde des arts, de la civilisation et de l'esprit au moment où éclate la guerre de Troie.
Pour moi, sans y insister davantage*; et à ne regarder qu'aux poésies d'Homère, il me semble que la civilisation grecque y éclate déjà de toutes parts, qu'elle jaillit nonseulement de tous ces détails de mœurs, de tout ce luxe d'habillement,d'armures,demeuble"s, d'instruments de toute espèce, de métiers et de perfectionnements de toute sorte qui s'y produisent sous toutes les formes, — mais de ces simples épithètes où se gravent, dans un relief si saisissant, les moindres usages de la vie civile. Virgile, quand il parle de l'humanité, dit presque toujours : les pauvres mortels, nwr-
(1) Voir Y Histoire chronologique des inventions et découvertes, par Lenglet-Dufresnoy. Tome II, page 286 et suir.
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talibus cegris ; Homère appelle les hommes : industrieux, inventeurs (axerai avôowiroi). Et qui donc en effet a fabriqué ces chaussures commodes et bien ajustées (wmnifu&c axaïci)? qui a bouclé ces longs cheveux (6wXoxa|u|e« axal'at)? qui a tissé ces ceintures flottantes? qui a doré la proue des navires? qui a poli ces meubles somptueux? qui a ciselé ces fioles d'or, ces trépieds massifs, ces vases élégants, ces portes de bois sculpté où l'art le dispute à la matière? Dans Homère, un mot y suffit. Retiré à Pylos, Nestor fait boire à ses hôtes un vin de quinze ans. Dans l'Iliade, Homère parle d'un mors qui est fait d'ivoire ciselé, teint en pourpre par les femmes de Méonie, ornement du cheval, orgueil du chevalier. Dans l'Odyssée, Eumée raconte qu'un homme vint, un jour, dans la demeure de son père pour y vendre un collier d'or avec de beaux grains d'ambre. Ulysse fait une description brillante de son habitation, qui est en même temps une forteresse et un palais, et dont les portes, dit-il, sont de force à soutenir un siège. Le chambranle en était de bois de cyprès et d'un travail exquis. Au XXIe chant, Pénélope va chercher l'arc du roi son époux dans un réduit qui est fermé par une serrure. Elle relève la courroie, introduit la clef, pousse les leviers, et l'immense porte s'ouvre en mugissant.. Pénélope, étendant le bras, détache de la cheville l'arc et le splendide étui qui le renferme,- puis elle s'assied, le pose sur ses genoux et elle pleure... Nous reviendrons plus tard sur ces nobles larmes.
Quedirai-je de plus? Cherchez le métier utile qui manque à la civilisation homérique: le palais de Pénélope a des serrures, le vieux Laërte porte des gants (1). Hélène sort de sa chambre toute parfumée d'essences; une de ses femmes
(1) Odyss., ch. xxiv, vers 230 (yjiptîaç ewt xeP90-
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roule auprès d'elle un siège élégant; une autre y place un moelleux tapis; une troisième apporte une corbeille d'argent et une quenouille d'or. Le palais de Ménélas, quand le fils d'Ulysse y arrive, est brillant comme le soleil, dit le poêle. Télémaque se plonge dans des bnignoires de marbre, et des femmes l'enveloppent, après le bain, dans de riches manteaux. Puis on sert la table. Des serviteurs présentent des coupes d'or. Un rôti magnifique (pinguia terga bovis) est placé devant Ménélas, comme le plat d'honneur, et le roi en offre à ses hôtes, i Quelle richesse! Partout l'or, l'argent, » l'ambre, l'ivoire! » s'écrie Télémaque, qui oublie de louer le dîner.
Je pourrais multiplier ces citations, recueillies presqu'au hasard dans les poèmes d'Homère. Mais à quoi bon? tout le monde les connaît; et combien de lecteurs pourtant qui s'obstinent à ne voir, dans les héros d'Homère, que des gens qui lavent leur linge sale et qui savent rôtir des moutons! Madame Dacier fait à ce propos une remarque très-juste : « Agamemnon et les autres princes tuent eux-mêmes les victimes, dit-elle, parce que c'était l'acte le plus auguste et le plus solennel de leur religion ; » — et Voltaire rappelle plus justement encore « que Charles XII, roi de Suède, a fait six mois la cuisine à Demer-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme. » Le dîner que Ménélas donne à Télémaque prouve d'ailleurs autre chose : c'est que les héros, quand ils étaient rois ou fils de rois, sans parler des autres, savaient parfaitement se faire servir. Outre les femmes qui assistent le jeune prince d'Ithaque dans son bain, — ce qui est une coutume par trop païenne, — nous trouvons dans cette hospitalité de Lacédémone toute une hiérarchie de domestiques attachés au service du palais. Il y a les serviteurs qui détèlent les chevaux de Télémaque et les mènent à l'écurie;
les servantes qui apportent l'eau dans des aiguières d'or ; « l'intendant du palais, » suivant If. Dugas-Montbel, « la maîtresse de l'office, » d'après madame Dacier, qui met les plats sur la table. Il y a l'officier tranchant (Sourpcç) qui sert les viandes. Au chant XV de l'Odyssée, Eumée voulant donner à Ulysse une idée sérieuse de l'importance de ses rivaux : « Vraiment, dit-il, les hommes qui les servent ne » sont pas faits comme vous (il prend Ulysse pour un men- » diant). Ce sont tous jeunes gens, de mine distinguée, » richement vêtus, les cheveux parfumés d'essences... » Dans ce même chant, Ulysse, voulant se ménager un moyen d'entrer dans la demeure de sa femme, dit qu'il sait tout faire, allumer le feu, fendre le bois, rôtir la viande ou la découper, verser le vin, et il ajoute : « Tout ce que les puissants peuvent attendre du service des pauvres gens, je le sais faire... » Cette distinction entre les puissants et les inférieurs, entre les riches et les pauvres, entre les oisifs et ceux qui travaillent, — cette distinction nécessaire et tant exploitée, qui est le grand péril des civilisations avancées, — elle se retrouve parfois dans Homère. « Profitons de cette bonne chance ,» dit quelque part Eumée, le gardien des troupeaux, à ses compagnons; « profitons-en, nous qui travaillons tous les jours pendant que d'autres consomment sans travailler» (d'autres mangent impunément notre travail; «{MTepov
x.ay.arov e&ouatv...).
Mais ce n'est pas tout; et j'arrive à ces scènes touchantes où Pénélope pleure en retrouvant l'arc dont Ulysse s'est servi, — où Ménélas fait un si douloureux retour sur les malheurs de sa famille au milieu des joies d'un festin, — où Hélène adresse à Télémaque, en le renvoyant à son père, de si pathétiques adieux; j'arrive à ces scènes où ce n'est plus la richesse matérielle qui donne l'idée de la civilisation
homérique, mais où c'est le cœur même qui parle et qui marque le niveau que cette civilisation a atteint. En un mot, je voudrais donner une idée de ces passages d'Homère où le progrès de la sociabilité se prouve en quelque sorte par la délicatesse des sentiments. Ce sera l'objet d'une dernière étude.