MAI
Don Cléofas : Hé! quels défauls y trouvent
les critiques? — Asmodée : Cent mille. — Mais encore? — Ils disent que tous les personnages en sont vicieux, et que l'auteur a peint les mœurs de trop près. — Ils n'ont parbleu pas tout le tort! les mœurs m'ont paru un peu gaillardes
Je veux traiter, sous ce titre qui ne paraîtra guère frivole, je l'espère, après qu'on m'aura lu, une question d'art et de convenance littéraire et dramatique. J'essaie de marquer dans quelle mesure les mauvaises mœurs peuvent être représentées sur la scène et dans le roman, et quelle est la limite où cette périlleuse imitation de la vie réelle, transportée sous les yeux d'un nombreux public., doit invariablement s'arrêter.
Personne ne s'étonnera que j'aie eu l'idée de traiter ici un pareil sujet, et j'avoue sans phrases que c'est le prodigieux succès de la pièce de M. Dumas qui me l'a suggérée. Encore
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quelques jours, et la Dame aux Camélias aura atteint le chiffre des plus célèbres réussites théâtrales dont il ait été gardé mémoire. La Dame aux Camélias est arrivée à sa soixantedix-seplième représentation sous forme de drame, à sa quatrième édition sous forme de roman (1). Ma critique n'aura donc pas l'inconvénient de gêner soit l'essor d'un engouement qui dure depuis trois mois, soit le succès d'une spéculation que le magistrat a permise. Tout au plus servira-t-elle à rappeler quelques principes oubliés, si une critique sert jamais à quelque chose.
M. Alexandre Dumas fils, au début de sa carrière, aura eu la fortune que n'ont pas eue des écrivains plus éprouvés et plus illustres. Il aura fait un mot, un mot que l'Académie ne mettra peut-être pas dans son dictionnaire, mais que le monde aura adopté; et ce n'est que justice s'il lui reste. Le monde peut bien prendre le mot, ayant adopté la chose. Combien d'honnêtes femmes et de délicats qui n'auraient jamais qualifié de leurs vrais nomsles héroïnes plus ou moins «avancées» de M. Dumas, et qui n'hésitent plus à parler d'une dame aux camélias. «Une dame aux camélias, » c'est tout ce qu'on veut et tout ce qu'on ne peut pas dire dans ce genre. C'est l'amour monnayé, comme dit spirituellement M. Dumas, l'amour entretenu, voiture et amusé h grands frais, l'amour avide de jouissances et de bruit, de chaînes d'or et de soupers fins, l'amour sensuel, gourmand, égoïste, sans passion et sans orthographe, cet amour dont M. Dumas dit encore « qu'il ne touche au cœur que par le point où il touche à la poche; » — c'est cet amour qu'il a placé sous la protection de la plus simple et de la plus noble des fleurs.
(l) La Dame aux Camélias, roman par M. Alexandre Dumas fils ris 1852).
et avec lequel il a fait'pleurer tout le Paris sensible, « Je me souviens, » raconte Gil Blas dans un moment où il s'applique, lui aussi, avec une ardeur extraordinaire à la culture des camélias, « je me souviens que j'appris par cœur, en » deux jours, une comédie entière, qui avait pour titre la » Reine des Fleurs. La rose, qui élait la reine, avait pour con- » fidente la Violette et pour écuyer le Jasmin... » Et dites que nous avons inventé quelque chose !
Poser la question comme je l'ai fait, demander dans quelle mesure les mauvaises mœurs peuvent être représentées sur la scène et dans le roman, c'est l'aborder peut-être avec trop de franchise. Mais je n'ai pas inventé cette question. Je la prends telle que le public la pose lui-même, et telle que son engouement l'a tranchée par ce prodigieux succès du jour. La critique a toujours le droit de donner la mesure de sa tolérance, même quand le public a donné la sienne.
Rappelons d'abord quelques principes, et n'exagérons rien, même lamorale. Le théâtre n'est pas l'église. La comédie et le sermon sont deux choses. La scène n'est pas un piédestal élevé à la vertu. Le salut des âmes n'est pas le but de l'invention dramatique ou romanesque. Si le triomphe de l'honnêteté en résulte, tant mieux ; mais ce n'est pas la fin du théâtre plus que du roman. Y a-t-il quelqu'un, par exemple, qui songe à supprimier Lovelace dans Clarisse Harlowe, ou lady Bellaston dans Tom Jones, ou Claude Frollo dans Notre-Dame de Paris, ou lady Brandon dans la Grenadière, par intérêt pour la vertu? Quelqu'un veut-il sacrifier le personnage de Iago par scrupule de loyauté, celui de Phèdre par respect pour la pudeur, celui de Tartufe par égard pour la vraie piété? Non, personne ; j'entends dans les idées du monde, et c'est dans le monde que nous vivons. Jean-Jac- ^ques Rousseau n'y vivait pas. « Il n'y a que la raison, dit-il,
■o() DE L'EMPLOI DES CAME M AS
» qui ne soit bonne à rien sur la scène. Un homme sans » passions ou qui les dominerait toujours n'y saurait inté- » resser personne; et Ton a déjà remarqué qu'un stoïcien, » dans la tragédie, serait un personnage insupportable; dans » la comédie, il ferait rire tout au plus(l)... » Rousseau se trompe en un point. La raison est fort bien en scène quand elle y fait contre-poids à la sottise et aux travers de l'humanité. C'est ainsi qu'Alceste est habilement contredit par Philinte, Orgon par Cléante, Trissotin par Chrysale. Les gens de bon sens dans Molière ne sont pas toujours les personnages les moins dramatiques. Madame Jourdain est un des plus excellents types de la comédie française. Mais Rousseau dit vrai : la raison au théâtre a besoin d'être passionnée, et la raison passionnée court toutes sortes de risques de n'être pas la vertu.
Le but du théâtre et du roman, après l'amusement du public, qui est le principal, ce n'est donc pas la vertu, c'est l'expérience. Mais qu'est-ce à dire? l'expérience peut-elle résulter, comme on le voit dans la vie réelle, du spectacle des passions humaines arrangé pour la scène? Ce qui est l'œuvre du temps et le fruit de rage sera-t-il le produit d'une heure de récréation et de loisir?
Est-ce un droit qu'a la porte on achète en entrant ?
N'exagérons rien. La véritable, la sérieuse école de l'expérience, c'est la vie elle-même, la vie avec ses enseignements, ses vicissitudes et ses combats. Pourtant, s'il est un moyen, je ne dis pas de suppléer, mais de contribuer à cette épreuve, c'est le théâtre et le roman. L'histoire est la leçon, trop peu comprise, des politiques ; le théâtre est celle du
(1) Lettre à d'Alembeit. (Paris; Dalibou, tome II, p. 2G .
DANS LE DRAME ET DANS LE ROMAN. oi
monde. Aussi, quand le drame est vrai, quand la représentation des mœurs est réelle, quand le spectateur, vaincu par la puissance de l'illusion, est entraîné dans l'action qui se joue sous yeux, et qu'il s'y mêle et s'y compromet pour ainsi dire, opposant ou complice, suivant l'aventure; c'est alors que le théâtre agit comme un véritable et sérieux auxiliaire de l'expérience ;— mais il agit comme l'expérience elle-même, à l'insu de ceux qu'elle corrige. Tel est, en effet, le bienfait de ces leçons que donne la vie pratique: on les accepte sans les chercher ; on se modifie par elles, malgré les révoltes de l'amour-propre. L'expérience humaine n'est qu'une transaction. Il en est ainsi du théâtre. On dit que personne ne se reconnaît dans un ridicule ; — d'accord ; mais chacun y reconnaît son prochain, et c'est beaucoup. On dit encore qu'une bonne comédie n'a jamais corrigé personne. Cela est vrai, si l'on veut dire que personne, sortant du spectacle, ne fait son examen de conscience. Mais si le théâtre ressemblait au confessionnal, on n'irait pas. C'est parce que le théâtre est une agréable imitation de l'expérience, que tout le monde y court, que les plus sérieux s'y plaisent, que les plus grands esprits et les plus judicieux y ont excellé dans tous les temps. «L'expérience, dit l'abbé Prévost, n'est » pas un avantage qu'il soit libre à tout le monde de se don- » ner. Elle dépend des situations différentes où l'on se » trouve placé par la fortune. Il ne reste donc que l'exemple » qui puisse servir de règle à quantité de personnes dans » l'exercice de la vertu. C'est précisément pour cette sorte » de lecteurs que des ouvrages tels que celui-ci (Manon » Lescaut) peuvent être d'une extrême utilité, du moins Jors- » qu'ils sont écrits par une personne d'honneur et de bon » sens. Chaque fait qu'on y rapporte estun degré de lumière, » une instruction qui supplée à l'expérience; chaque aven-
» ture est un modèle d'après lequel on peut se former; il n'y » manque que d'être ajusté aux circonstances où on se » trouve. L'ouvrage entier est un traité de morale réduit » agréablement en exercice. » Ce que l'abbé Prévost dit un peu emphatiquement de son livre, on peut le dire, dans une certaine mesure, de tous les bons romans et de tous les bons drames. Laissons, quoi qu'en dise l'historien du chevalier Desgrieux, la morale à l'Évangile; laissons la vertu sortir, sans parade, des libres inspirations de l'âme. Mais si vous cherchez l'école du cœur humain, et si vous tenez plus à son expérience qu à sa vertu, ouvrez ces livres où son éternelle histoire est écrite pour le plaisir et l'enseignement de l'humanité. Lisez Molière, Le Sage, Fielding, Richardson, Racine, Shakspeare, l'abbé Prévost lui-même. L'homme est là tout entier avec ses qualités et ses défauts, avec ses bons et ses mauvais instincts, et tel que la vie elle-même le montre, api es bien des traverses, aux plus éprouvés. N'est-ce pas La Harpe qui a dit que les seules comédies de Molière, bien lues, pouvaient remplacer l'expérience?
Je reviens (d'un peu loin) aux camélias de M. Dumas, mais j'avais besoin de marquer mon point de départ. J'ai rappelé quelques principes que tout le monde connaît et oublie; il reste à les mettre en œuvre. J'ai montré le domaine de l'art; essayons de tracer ses limites.
La question des limites est tout. El, par exemple, M. Dumas (je suppose qu'il a voulu aider, lui aussi, à l'expérience de la jeunesse ), M. Dumas a mis sur la scène cette sorte de camélias qui fleurissent sous la pluie d'or des Moncade et des Turcaret, dans les boudoirs richement entretenus. Mais, je le demande, s'il lui avait plu de produire aussi, sous le feu de la rampe, ces autres fleurs (nous parlons botanique) qui ne se montrent la nuit et par toute saison qu'avec le permis
de la police? Je dis plus : le héros du roman de M. Dumas, le même que tout Paris a vu dans son drame, est un de ces parasites d'amour qui mangent volontiers, avec toute sorte d'élégance et de bonnes manières, le dîner de leur maîtresse. Que serait-il arrivé si, à la place de ce délicat, M. Dumas avait mis un de ces pourfendeurs d'amour, grossiers et robustes, qui paient au besoin leur écot à poing fermé, et qui mangent le dîner sans phrases? Le public, dit-on, ne s'y serait pas prêté. Le public! Nous essaierons de le juger plus tard, bien qu'il soit notre juge à tous. Mais ne savons-nous pas que le public permet tout aujourd'hui ? Regardez plutôt à l'art dramatique, et voyez, avec sa tolérance, ce qu'il en a fait...
Rendons justice à M. Dumas. Il n'a pas voulu mettre à cette dernière épreuve la complaisance pourtant inépuisable du spectateur; il s'est arrêté à cette limite extrême après laquelle nous tombons dans des abîmes sans fond et sans nom dans aucune langue, même dans la langue de la botanique. Je trouve bien, dans le roman et dans la pièce, une certaine Prudence Duvernoy dont M. Dumas nous dit : «Pru- » dence (une de ces grosses femmes de quarante ans...) était » une ancienne femme entretenue qui avait essayé d'entrer » au théâtre, qui n'y avait pas réussi, et qui, comptant sur ses » relations avec les élégantes de Paris, s'était mise dans le » commerce et avait pris un magasin de mode... » Vous comprenez : quarante ans, une grosse femme, courtisane émérite, actrice non réussie, qui fait le commerce et va en ville. Il n'y a guère, dans la corruption parisienne, de degré au-dessous. Olympe elle-même... Mais laissons encore parler M. Dumas : « J'allai chez Olympe, que je trouvai essayant » des robes, et qui, lorsque nous fûmes seuls, me chanta des » obscénités pour me distraire. Celle-là était bien le type de la
» courtisane sans honte, sans cœur et sans esprit...» Mais Olympe elle-même (toul le Paris sensible l'a vue dans la pièce de M. Dumas), Olympe est d'un échelon au-dessus de Prudence Duvernoy. Elle a la jeunesse et la beauté, elle prodigue l'argent, et elle n'est encore inscrite qu'au crédit de nos viveurs.
M. Alexandre Dumas a donc échappé à ce risque de tomber dans les dernières licences. Il s'est tenu ferme, et il a bien l'ait, au degré immédiatement supérieur. Olympe et Prudence ne sont, à vrai dire, que des comparses dans son roman et dans sa pièce. Son héroïne, c'est Marguerite Gautier ; son héros, c'est Armand Duval : Marguerite qui cultive les camélias, et Armand qui les récolte ; Marguerite, avec une rare distinction de beauté et de manières, une de ces femmes dont M. Dumas dit énergiquement : « L'amour » qu'elles inspirent, elles l'ont vendu... mieux gardées par » leurs calculs qu'une vierge par sa mère et son couvent ; » — Armand, avec de beaux dehors d'exaltation et d'honneur, un de ces hommes à conscience facile qui se laissent aimer sous le nom d'un autre.
« Armand.
» .... Où sont les chevaux, la voiture, le cachemire et les diamants.
Prudence.
Vous voulez que je sois franche P
Armand.
Je vous en supplie !
Prudence.
Les chevaux sont vendus au marchand qui les reprend pour compte ; car ils n'étaient pas payés.
dans le drame et dans le roman.
Armand.
Le cachemire ?
Vendu.
Les diamants ?
Prudence.
Armand.
Prudence.
Engagés. Je viens de rapporter les reconnaissances.
Armand.
Et pourquoi ne m'avoir pas tout dit ?
Prudence.
Marguerite ne voulait pas.
Armand.
Et pourquoi ces ventes et ces engagements ?
Prudence.
Pour payer ! — Ah ! vous croyez, mon ami, qu'il suffit de s'aimer et d'aller vivre hors de Paris d'une vie pastorale et éthérée ? Pas du tout ! A côté de la vie poétique il y a la vie réelle... Le duc, que je viens de voir... ne veut plus rien faire pour Marguerite, à moins qu'elle ne vous quitte, et Dieu sait qu'elle n'en a pas envie.
Armand.
Bonne Marguerite !... »
Ce dialogue dit tout. Bonne Marguerite ! Marguerite est une femme perdue qui est pourtant prête à tous les sacrifices pour satisfaire un caprice d'amour ; — « un de ces amours sans trafic, dit M. Dumas, que ces femmes se donnent de temps en temps comme repos, comme excuse ou comme consolation, semblables à ces usuriers qui rançonnent mille
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individus et qui croient tout racheter en prêtant un jour vingt francs à quelque pauvre diable qui meurt de faim, sans lui demander de reçu... » Telle est Marguerite. Armand, de son côté, est un honnête garçon ( pour le parterre); mais il ne sait pas que la première condition d'un pareil amour, quand on l'inspire à une pareille femme, c'est d'être quelque peu millionnaire. Marguerite a perdu, je crois, le sens moral ; Armand ne Ta jamais eu.
Tels sont les deux personnages que M. Dumas a eu la hardiesse trop justifiée de mettre sur une scène française. Et toutefois ce n'est pas cette témérité toute seule qui me provoque dans l'œuvre du jeune et spirituel écrivain. J'ai dit quelles étaient sur ce point les franchises du théâtre et du roman. Je n'y reviendrai pas. M. Dumas n'est pas le premier parmi les faiseurs de drames qui ait mis les mauvaises mœurs sur la scène. Elles fourmillent dans le roman. La comédie en est pleine, et il n'est pas nécessaire de remonter jusqu'au temps où un matamore d'amour disait à sa prétendue :
Mon père, mon aïeul, mes oncles et mes tantes Ont été de tout temps et galants et galantes. C'est un droit de famille où chacun a sa part ; Quand un de nous en manque, il passe pour bâtard ;
il n'est pas nécessaire de remonter, dis-je, à ces temps de la comédie primitive, ni de descendre tout à fait jusqu'aux nôtres, pour avoir une idée de la licence que comporte la représentation, sur la scène, des mœurs de la vie réelle. Les meilleurs temps de la comédie et ses plus grands noms ont donné l'exemple et tracé la route. Adultère ou prostitution, amour vénal, entremise d'amour, intrigues d'antichambre, mœurs de tripot, la comédie n'a jamais reculé devant ces
exécutions du vice par l'odieux ou le ridicule. Les Angélique de Sottenville, les baronnes de Porcandorf et les Dorimène ne sont pas nées d'hier. Le vice est vieux au théâtre. Il n'y a qu'une chose qui est changée : c'est la manière de s'en servir.
Ici en effet distinguons. Le difficile et le délicat, ce n'est pas de mettre les courtisanes sur la scène; c'est d'y marquer leur place, de manière à ce qu'elles ne prennent pas celle des honnêtes femmes, de leur faire leur part, de façon à ce qu'elles n'usurpent pas toute l'attention du public, tout l'intérêt et tout le vif du drame, toute l'émotion du spectateur, tout le talent de l'écrivain. — Le vice, en un mot, même habillé chez Palmyre et coiffé par Laure, même déguisé en héroïne de roman et noyé dans les larmes d'une fausse sensibilité; — le vice, il faut le prendre pour ce qu'il est et le peindre comme il est, sous peine de manquer même à cette morale incomplète et évasive qui est le lot du théâtre. Il y a un certain art de marquer les différences, de ménager les contrastes, de poser les contrepoids, de faire tourner au profit de l'expérience, si ce n'est de la vertu, les désordres de la société humaine, qui est tout l'art de la comédie. Et si la comédie n'est pas cela, qu'est-elle donc?
Voyez les maîtres, et avec quel mélange de prudence, d'adresse et de décision ils manient d'ordinaire ce ressort délicat et dangereux des mauvaises mœurs. J.-J. Rousseau reproche très-injustement à Molière d'avoir sacrifié le droit que la comédie lui donnait de flétrir le vice, au plaisir de flageller les ridicules. « Je voudrais bien, dit-il, que l'on com- » parât les vices qu'il attaque avec ceux qu'il favorise?.... » Molière ne favorise pas les vicieux; seulement il laisse au vice, dans l'occasion, son impertinence naturelle qui est un des côtés par où il est le plus haïssable et le plus funeste.
o8 DE L EMPLOI DES CAMELIAS
11 laisse à Dorante (dans le Bourgeois Gentilhomme) sa friponnerie avantageuse, et à mademoiselle de Sottenville (dans Georges Dandin) sa coquetterie impudente. Dorante est fripon avec de belles manières qui ne trompent que M. Jourdain, et madame Georges Dandin est coquette avec un parti pris de supériorité qui est le châtiment de son mari. Le public rit de la bêtise du manant puni. — Et pourquoi pas? Le monde est plein de vices qui sont à l'affût de nos vanités, de nos ambitions, de nos ridicules, de nos faiblesses de tout genre pour les exploiter; — et la comédie n'a rien de mieux à faire que de nous prémunir contre ces redoutables tentateurs de notre sottise, en nous les montrant comme ils sont. C'est ce que Molière a fait en écrivain de génie. Il n'y a pas une seule de ses comédies, Tartufe excepté, où le vice proprement dit soit sur le premier plan et attire à lui le principal intérêt. Ce n'est que plus tard, et pour la première fois avec éclat dans Turcaret, que le vice prend position sur la scène et s'y établit, pour y régner en maître jusqu'à Figaro.
Turcaret est certainement une des pièces les plus scabreuses qui aient été jamais jouées au théâtre. La baronne de Porcandorf, née de La Dolinvilière, est une femme entretenue par un traitant, « tout ce qu'il y a de plus entretenue, mon cher, » comme dit M. Dumas de l'héroïne de son roman. Rien n'y manque : un financier paie son loyer, la fournit de meubles, lui donne de la main à la main des billets de caisse; elle a voiture et maison de campagne; elle est gourmande, elle est menteuse, elle joue la tendresse avec le traitant... « Eh bien! Frontin, as-tu commandé le souper? Fera-t-on bonne chère? » dit-elle au valet. — « N'êtes-vous pas ici chez vous?» dit-elle au maître... « Et quand nous pouvons être seuls quelques moments ensemble, épargnons-
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nous, autant qu'il sera possible, la présence des importuns... » Vous le voyez, rien n'y manque. La baronnie même n'y fait rien. La baronne est le type et le modèle des mauvaises mœurs, telles qu'on les cultivait aux approches de 1709, sur la fin de Louis XIV, en pleine déroute de ses finances et de ses soldats. Mais qu'importe! Le trait est rude, la couleur est tranchée, la leçon est sévère; personne ne s'y trompe. La comédie prend ici le vice pour ce qu'il est, et les femmes entretenues pour ce qu'elles sont. Nul détour, point de fausse sensibilité, si ce n'est avec le dessein de la rendre ridicule, point de bavardage mélancolique, point de singerie vertueuse, si ce n'est celle qui ne trompe que les imbéciles. Et puis la baronne de Porcandorf n'est pas le but de la pièce de Le Sage. Elle n'en attire pas tout l'intérêt. « Nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d'affaires, » dit Frontin. Toute la pièce est là. Turcaret, mauvais mari, mauvais frère, amant ridicule, esprit de financier, cœur de laquais, dur aux pauvres, prodigue aux coquines; Turcaret, usurier de profession et complice d'un faussaire par goût, dupe et fripon tout ensemble, Turcaret est assez pourvu pour donner à sa maîtresse une part de son déshonneur, mais il garde le meilleur pour lui. Comment oublier d'ailleurs que la pièce de Le Sage est presque une satire politique? Elle vise, à travers ses mauvaises mœurs, à ce grand vice des gouvernements en révolution ou en détresse, l'importance donnée aux fournisseurs, aux munitionnaires, aux agioteurs, à tous ceux qui mangent l'État, et Turcaret est contemporain, qu'on ne l'oublie pas, d'Oudenarde et de Malplaquet.
Dans le Chevalier à la mode, joué quelques années plus tôt (1687), Ville-Fontaine est, en homme, ce que la baronne de Porcandorf est comme femme, un degré pourtant de bas-
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sesse vénale au-dessous. « ... Et qu'est-ce que c'est que ces « présents? demande le chevalier à son valet. — Eh! Mon- » sieur, c'est par exemple un fort beau carrosse qu'elle a fait » mettre sous une de vos remises, deux gros chevaux dans » votre écurie, un cocher et un gros barbet qui ont amené » tout cela, et que je vais renvoyer, puisque vous le vou- » lez... — Non, non, demeure. Cette pauvre femme! elle » m'aime dans le fond, et je ne veux pas la fâcher. » Tel est le chevalier de Ville-Fontaine dans la pièce de Dancourt. Mais cette femme si généreuse et qui envoie un si beau carrosse a aussi, comme Turcaret, un autre genre de générosité : elle attire à elle, de compte à demi avec madame Patin, autre amoureuse du chevalier, tout le ridicule de la pièce, et ne laisse à l'amant vénal que l'odieux de son personnage. Les deux maîtresses bafouées du Chevalier à la mode sont ce que j'appelle les contre-poids nécessaires à de certaines licences que se donne parfois la comédie. Il y a là un ridicule, supérieur au vice même, et qui le rejette sur le second plan.
Irons-nous plus loin ? Prendrons-nous, non plus ces belles dames ou ces beaux fils qui ont un blason pour illustrer leur déshonneur et qui accommodent si habilement, dans l'ancienne comédie, la noblesse et la vénalité, l'usage du monde et son exploitation productive? Prendrons-nous à la fin une courtisane, une vraie courtisane de profession? Voici Tisbé, la baladine du Tyran de Padoue, qui nous servira de transition d'un étage à l'autre. « Et vous ne valez » pas mieux que nous, Mesdames! (c'est Tisbé qui parle) ce » que nous disons tout haut à un homme en plein jour, vous » le lui balbutiez honteusement la nuit. Il n'y a que les » heures de changées! Nous vous prenons vos maris, vous » nous prenez nos amants. C'est une lutte. Fort bien, lut-
DANS LE DRAMIi ET DANS LE ROMAN. Q\
» tons! Ah! fard, hypocrisie, trahisons, vertus singées, » fausses femmes que vous êtes! Non, pardieu! vous ne » nous valez pas! Nous ne trompons personne, nous! Vous, » vous trompez le monde, vous trompez vos familles, vous » trompez vos maris, vous tromperiez le bon Dieu, si vous » pouviez! Oh! les vertueuses femmes qui passent voilées » dans les rues! Elles vont à l'église. Rangez -vous » donc! (1)... » Telle est Tisbé, une espèce de défi jeté à la vertu des femmes honnêtes, une antithèse de l'hypocrisie mondaine, une machine à raisonnement et une matière à sophismes, bien plus qu'un personnage dramatique. Tisbé n'est pas une courtisane, à vrai dire; c'est une thèse de philosophie socialiste. Elle n'est pas dangereuse comme femme, mais comme paradoxe.
M. Emile Augier a mis, lui aussi, une vraie courtisane sur la scène (je ne parle pas de l'Aventurière), mais il l'a prise quatre cent vingt ans avant Jésus-Christ; il a pris Lais; il l'a placée à Corinthe (2); et, malgré tout son talent, il lui a fait jouer, dans une fable invraisemblable, un rôle impossible. Il y a, on le sait, pour les courtisanes de l'histoire, comme pour les amours mythologiques, un parti pris qui les favorise. L'ancienneté les protège, la fable les couvre de voiles complaisants. Supprimez Jupiter et Mercure dans Amphitryon, et essayez de jouer la pièce? Mais Laïs, dans le Joueur de Flûte de M. Augier, appartient, comme la Tisbé de M. Victor Hugo et comme la Marguerite de M. Dumas, à l'école de la réhabilitation dramatique des courtisanes. C'est par là qu'elle est moderne, et c'est là son défaut. Il y a pourtant, dans cette petite pièce, l'esquisse, à la
(1) Angelo. Journée If.
(2) Le Joueur de Flule comédie en un acte (Paris 1851).