‹ Études historiques et littérairesChapitre 21 sur 42 · UN ÉPISODE · texte numérisé non relu

UN ÉPISODE

que, Matteo Falcone, la Chronique de Charles IX, et tant d'autres récits d'un trait si ferme, si vrai, si impitoyable. C'était d'une vérité à faire crier. L'auteur de Clara Gazul ne s'est jamais posé en moraliste : il ne compte pas moins, avec son léger bagage, parmi les écrivains qui ont le mieux connu et le plus profondément pénétré le cœur humain. Combien d'autres ont fait le roman du cœur pendant ce demi-siècle! Combien la caricature ou le pastiche ! M. Mérimée, presque seul, en a fait l'histoire.

Est-ce encore un roman que M. Mérimée nous raconte aujourd'hui ? On le croirait. L'histoire est étrange, extraordinaire, pleine de terreur et de folie, d'incidents horribles ou burlesques, et on pourrait appliquer à ce livre ce que disait Rulhière racontant, lui aussi, unêpisode de l'histoire de Russie, quoique postérieur de près de deux siècles à celui que M. Mérimée a choisi; « Rulhière disait: L'importance des différents » intérêts, puisqu'il s'agit ici d'un empire, la singularité de » l'action, l'horreur de la catastrophe, donnent, il est vrai, » à cette révolution (celle de 1762) de la grandeur et de la » célébrité; — mais la frivolité des intrigues qui en ont été » le ressort, la licence des mœurs russes, et les puérilités » qui ont perdu le malheureux empereur (Pierre III), ne » pouvaient être racontées d'un style sérieux et soute- » nu (1)... » Quoi qu'il en soit, M. Mérimée reste toujours fort sérieux, comme nous le verrons, même quand son sujet ne l'est pas.

Nous sommes, comme je l'ai dit, sur les confins de deux siècles, entre 1598, date de l'avènement de l'usurpateur tforis Godounof, et 1605, l'année du règne de Démétrius.

(1) Petits chefs-d'œuvre historiques, recueillis par M. Antoine de Latonr. — Paris, 1846 (Tome I, page 196).

Dans cet intervalle, Philippe II meurt à PEscurial, Henri IV épouse Marie de Médicis. En Angleterre, le comte d'Essex, favori d'Elisabeth, est décapité. En France, le maréchal de Biron est mis à mort (lisez dans les Lettres cTEstienne Pasquier, publiées par M. Feugère, le récit émouvant de son supplice). Elisabeth meurt à son tour, mais dans son lit. Les états de Suède déposent le roi Sigismond comme catholique. Les Hollandais s'établissent aux Indes. La conspiration des poudres est découverte. Voilà pour l'époque.

Voici pour le pays : Nous sommes en pleine Russie, non pas la Russie d'aujourd'hui, centralisée par une main puissante, placée en observation contre l'Europe à Saint-Pétersbourg, contre la Turquie à Odessa. La Russie du xvie siècle, malgré les conquêtes d'Ivan le Terrible (Jean IV), est obligée de se défendre contre la Suède du côté de la Finlande, à l'est contre les Cosaques, au midi contre la Pologne. Elle ne paie plus tribut aux Tatares et aux Zaporogues , mais elle compte encore avec eux. Elle n'est plus vassale des grandsducs de Lilhuanie ; mais nous la verrons tout à l'heure envahie à la fois par les armes et les intrigues de Sigismond. Cherchez Moscou sur la carte de l'Europe, à la fin du xvie siècle (1). Tracez autour de cette ville un cercle indiqué par le cours du Volga et par les affluents du Dnieper, — vous avez la Moscovie telle que le dernier souverain illustre de la race de Rurik, cet Ivan Vasilievitch, plus terrible en effet que grand, l'a laissée en 1584; — une Russie toute jeune, on le croirait, tant elle est frivole, crédule, superstitieuse, facile à entraîner, naïve dans sa cruauté, sauvage dans ses ven-

(1) Dressée par Ansart pour la traduction française de Y Atlas kisto* ique deKruse (1835).

Page 1