UN EPISODE
geances; une Russie qui, à un autre point de vue, semble déjà vieille, tant elle est amoureuse de luxe, avide d'argent, infidèle à ses chefs, et tant elle est possédée par ces deux vices des nations vieillies, la lâcheté des hommes politiques et la vénalité des hommes de guerre. :
C'est dans ce mélange de barbarie et de corruption que se retrouve, dès le temps dont nous parlons, la véritable originalité des mœurs russes, telle que des observateurs contemporains l'ont, de nos jours, plus d'une fois signalée. Après tout, la Russie du xvr3 siècle n'avait pas plus commencé en 1533 par le règne d'Ivan IV que la France ellemême en 1515 (comparaison à part) par celui de François Iar ; seulement la Russie avait été moins mêlée à la vie commune et à l'histoire de l'Europe. On la connaissait moins, on ne la comprenait guère.
Barbarus kis ego sum quia non intelligor Mis.
Ce qui arrivait à Ovide, pris pour un barbare chez les Sarmates, parce que ces peuples ne comprenaient pas sa langue, combien de fois cela est-il arrivé à des nations tout entières! Si la Russie avait été complètement barbare avant Pierre le Grand, l'aventure du faux Démétrius aurait été impossible. Tout compte fait, quand Philippe II fait mourir son fils au fond d'un cachot, il n'est pas moins barbare que Jean IV, son contemporain, qui tue le sien de sa propre main ; et l'assassin qui égorge, à la promenade, le dernier descendant deRurik, sous les yeux de sa gouvernante, n'est pas plus sauvage que le savetier Simon.
Ceci nous ramène à notre histoire. Un jour donc, le 15 mai 1591, le prince Démétrius, issu du septième mariage d'Ivan le Terrible et frère consanguin du czar régnant Fëdor Ier, est frappé à mort, étant âgé à peine de dix ans,
dans la cour de son palais, à Ouglitch, sous les yeux de ses pages, en présence de ses femmes. Il avait une large plaie à la gorge, et il expira sur le coup. Démétrius était le seul obstacle qui existât alors entre le trône des czars, occupé par un prince imbécile et impuissant, et l'ambition de Boris, son premier ministre, qui lui avait imposé l'alliance de sa propre sœur. Ce crime fut donc, il n'est pas permis d'en douter, le résultat d'un complot politique. Il fut vengé sur l'heure, et avec éclat, comme on va le voir :
« Aux cris de la nourrice, la tsarine (mère deDémé-
» trius accourt, et, dans la première lui ie de son désespoir, » s'écrie qu'on vient d'assassiner son fils. Elle se jette sur » la gouvernante qui devait le surveiller, et, armée d'une » bûche, la frappe à coups redoublés, l'accusant d'avoir » introduit des meurtriers qui viennent d'égorger son en- » fant. En même temps, préoccupée sans doute de ses ré- » cents démêlés avec Bitiagofski (agent de Boris à Ou- » glitch), elle invoque contre cet homme la vengeance de » ses frères et des serviteurs de sa maison. Survient Michel » Nagoi (oncle du prince ), sortant de table, et dans un état » d'ivresse, au dire de plusieurs témoins. A son tour, il » frappe la gouvernante, et ordonne de sonner la cloche » d'alarme à l'église du Sauveur, voisine du palais. En un » instant l'enclos se remplit d'habitants d'Ouglitch et de do- » mestiques, qui accourent avec des fourches et des haches, » croyant que le feu est au palais du tsarévitch. Avec eux » arrive Bitiagofski, accompagné de son fils et de gentils- » hommes attachés à la chancellerie. Il essaie de parler pour y> apaiser le tumulte, et d'abord s'écrie que l'enfant s'est tué » lui-même en tombant sur son couteau, dans une attaque » d'épilepsie, maladie dont il était notoirement atteint. » — « Voilà le meurtrier ! » s'écrie la tsarine. Aussitôt cent
• iii in r.pisoni:
» bras se lèvent pour le frapper. Il s'enfuit dans une des » maisons de l'enclos, et s'y barricade pour un moment; » mais on enfonce la porte, et on le massacre. Son fils est » égorgé auprès de lui. Quiconque élève la voix pour le dé- » fendre, quiconque est reconnu pour lui appartenir, est » aussitôt chargé de coups et mis en pièces. La gouver- » nante Vassilissa, couverte de sang, à demi morte auprès » de la tsarine, gisait à terre, tête nue et les cheveux épars, » car les serviteurs des Nagoi lui avaient arraché son bon- » net, outrage plus indigne que les coups de bâton dans les » idées des Russes à cette époque. Un serf de cette femme, » touché de sa honte, ramasse le bonnet et le lui remet sur » la tête; on le massacre à l'instant. Cette foule furieuse, » toujours poursuivant et frappant ceux qu'on lui désigne, » porte à l'église le corps sanglant du tsarévitch. Là on » traîne Daniel Volokhof, le fils de la gouvernante, qu'on » savait lié avec Bitiagofski. Il n'en fallait pas davantage » pour qu'il fût déclaré son complice, et aussitôt égorgé » aux yeux de sa mère, devant le corps du jeune prince... » Les massacreurs tuaient au hasard tout ce qui s'offrait à » leur rage. On les pourchassait comme des lièvres, dit un des » témoins dans son interrogatoire, en parlant des vic- » times... »
C'est ainsi que la mort du jeune Démétrius fut vengée, vengée comme les passions politiques se vengent, en frappant au hasard et en confondant les innocents avec les coupables. Mais passons sur les suites de ce double crime, celui de Boris qui fait tuer l'héritier de l'empire, celui de la tsarine qui fait tuer les partisans de Boris. Boris à la fin triomphe. Le grand écuyer de l'imbécile Fëdor devient son régent, puis son successeur. Les favoris ont cette double chance : on les brise ou on les subit, tour à tour tyrans ou
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victimes, Séjan ou Narcisse, Goncini ou Richelieu. Boris était de la race des favoris qui réussissent. Une fois sur le trône, il régna sept ans. Il fut, dans un temps de troubles civils, un énergique représentant du principe d'autorité, dans un temps d'ignorance un réformateur intelligent. Il tomba pourtant devant l'apparition du premier de ces -météores qui allaient, pendant six ans, fasciner, éblouir et affoler toute la Russie. Il tomba, comme tombent les gouvernements que le doigt de Dieu a marqués, alors qu'il était encore dans la force de l'âge et de l'esprit, tout à coup abandonné par ses généraux, par son peuple et par ses soldats. » 0 mon Dieu!» disait (sans rire) le faux Démétrius, marchant sur Moscou à la tête d'une bande de Cosaques et de Polonais, — « ô mon Dieu! si ma cause est injuste, que ton courroux tombe sur moi seul !» — Et il marchait, et une panique inexplicable se répandait, ce jour-là, dans les rangs moscovites, et les Russes jetaient leurs armes en s'écriant : Le tsarévitch (le filsdu tsar)! le tsarévitch ! Ce fut la déroute d'un règne plus que d'une armée. Boris, brisé par la fatigue et la souffrance, se fit administrer les sacrements et mourut foudroyé, on le dirait, par cette maladie dont les effets sont moins prompts d'ordinaire : l'ambition trompée. On crut qu'il s'était empoisonné. « Il a régné comme un renard, il meurt comme un chien,» disait l'ingrate multitude. Boris Godounof n'eut pas d'autre oraison funèbre. Et cependant j'aimerais plutôt à lui appliquer ce que M.Mérimée a dit, moins justement, selon moi, du faux Démétrius : Cet imposteurfut un grand homme.
Qu'était-il donc, s'il n'était pas un grand homme, ce domestique du prince Adam Wiszniewiecki qui, parti de Pologne avec un cachet russe, une croix de diamants, un faux nom, sans argent, sans crédit , n'ayant avec lui qu'une