IN EPISODE
faible escorte de cavaliers polonais, avait pendant six mois tenu en échec toute une armée, vaincu ou rallié plus de cent mille hommes, et était, à la fin, venu s'asseoir tranquillement sur le fauteuil grand-ducal de la Moscovie,
Et.par droit de conquête et par droit de naissance,
à peu près comme Henri IV, à la même époque, sur le trône de France? J'ai beau étudier le caractère de ce célèbre imposteur ; je n'y trouve, à un degré éminent, que cette qualité, rare, il est vrai, s'il faut en croire son irrésistible effet sur la multitude, l'intrépidité. Démétrius était intrépide dans Faction, dans le conseil, avec le sabre, avec l'idée. C'était beaucoup. L'idée que servait le faux tsarévitch, c'était celle que le peuple moscovite, serfs ou boyards, laissait depuis dix ans traîner sous les pieds de Boris Godounof. Démétrius relevait ce drapeau de la légitimité dynastique, non pas comme un principe qu'il glorifiait, mais comme un rôle pour lequel la nature l'avait physiquement marqué. Ce fut là sa faiblesse dans cette incroyable fortune. La légitimité ne fut pour lui qu'une aventure. Seulement, il en joua le prologue avec une aisance toute cheval efesque, sous le feu des mousquets russes, et il fut sacré par les balles. Ce fut sa seule grandeur. La guerre finie, il ne fut qu'un histrion couronné.
Malgré tout, Voltaire a bien raison de dire que « l'histoire ne fournit guère d'événements plus extraordinaires que la deslinée de cet imposteur. » Les faux prétendants à coup sûr n'y manquent pas, depuis les faux Néron jusqu'aux faux Sébastien , depuis Fédérovitch jusqu'à Louis XVII, sans compter trois ou quatre pseudo-Démétrius après celui qui nous occupe en ce moment. Mais comparez : tous ces aventuriers avortent dans le ridicule ou l'impuissance. Seul, Dé-
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métriusï" touche au but de ses efforts, et le comédien applaudi, s'il se souvient de l'histoire romaine, peut rêver un moment le destin d'Auguste.
D'où venait-il ? M. Mérimée a très-bien prouvé que le moine Otrepieff et lui, malgré l'unanimité avec laquelle les historiens les confondent, sont en réalité deux personnages très-distincts. Mais qui était-il? L'auteur des Faux Démétrius, en même temps qu'il publiait son curieux volume, donnait à la Revue des Deux Mondes une sorte de préface dialoguée et passablement romanesque de son histoire, où il essaie de résoudre, en se jouant, le problème de cette obcure origine. Suivant lui, le faux Démétrius n'aurait été qu'un Cosaque de l'Ukraine qui aurait imaginé d'exploiter, aux dépens de la crédulité moscovite, le singulier hasard qui avait réuni, sur sa figure et dans sa personne, la plupart des signes caractéristiques remarqués sur le cadavre du prince-enfant égorgé à Ouglicht. Cosaque ou non, on a une révélation plus certaine, je crois, du genre d'intrigue dont il fut l'instrument, — quand on lit la correspondance du cardinal Borghèse avec le neveu du légat apostolique en Pologne, le comte Alexandre Rangoni, correspondance dont le livre de M. Mérimée fournit les plus curieux extraits. Il paraît certain que la cour de Rome avait compté sur l'assistance du jeune Cosaque pour opérer, sur la Russie grecque, une de ces réformes dont elle est justement jalouse et que l'usurpateur eut mission de tenter ; et on n'est pas étonné après tout de trouver, à cette époque d'un si grand péril pour l'orthodoxie catholique, deux jésuites dans l'escorte qui l'acompagne, bravement et sans lâcher pied, du Dnieper jusqu'au Kremlin. M. Mérimée prend la peine de défendre les jésuites de toute participation intéressée dans cette aventure, comme si c'était calomnier la Société de Jésus que de