‹ Études historiques et littérairesChapitre 24 sur 42 · IN ÉPISODE · texte numérisé non relu

IN ÉPISODE

supposer qu'elle fit alors comme toujours, etavec plusd'en-

traînement que de scrupule, son métier de propagande intrépide. Quoi qu'il en soit, le 4 octobre 1604, le faux Démétrius, sa croix de diamants dans sa poche, passaiUe Dnieper avec ses Cosaques, ses Polonais etses prêtres. On trouvera dans le livre de M. Mérimée les détails de cette campagne qui fut, malgré tout, longue et disputée, remplie de vicissitudes singulières, illustrée par le courage de deux armées, jusqu'au moment où le prestige de ce nom magique l'emporta dans l'esprit des masses, ainsi que les calculs de la prudence et de l'intérêt dans celui des chefs. Boris était mort. Son fils, Fëdor Borissovitch, un enfant, avait reçu les serments des généraux. Mais les serments politiquesavaient déjà la valeur qu'ils ont gardée depuis cette époque. Basmanof,le plus important d'entre ces chefs de l'armée, « témoin, » dit l'auteur, du désordre qui avait suivi la mort de Boris, » pénétré de mépris pour la faiblesse du nouveau tsar, et » craignant l'ambition de la nombreuse famille des Godou- » nof, jugea qu'il valait mieux pour lui d'abord, et peut- » être pour la Russie elle-même, se jeter dans les bras d'un » prétendant dont il n'était pas la dupe, mais dont l'audace » et le courage lui arrachaient une admiration involon- » taire... Il méprisait, au fond de l'âme, un enfant gouverné » par une femme et par un vieux prêtre. Il dut se dire » que, parvint-il à conserver la couronne à Fëdor, le géné- » rai vainqueur des rebelles ne serait jamais auprès de son i> souverain que dans un rang inférieur à celui du moindre » de ses parents, les Godounof, tandis qu'un aventurier » sans famille accorderait la première place au capitaine

w qui lui ouvrirait les portes de Moscou » Et ainsi

fit-il. La défection de Bismanof décida du sort de Démétrius. Quelques jours après, l'imposteur était à Moscou,

et c'est là que nous voulons l'étudier et le voir à l'œuvre un instant, c'est-à-dire le temps qu'il dure, et c'est bien peu.

Démétrius avait toutes les qualités extérieures qui séduisent la foule. S'il n'était ni grand ni beau, il avait cet air de résolution, de fermeté et d'énergie, ce mélange d'affabilité et de hardiesse, cette aptitude à tous les exercices du corps; — il avait surtout cette jeunesse qui est d'un si infaillible effet sur la foule, comme si la maturité n'était pas, dans les chefs des nations, un gage plus assuré de bon gouvernement. Mais Démétrius plaisait. Ou citait de lui, en dehors même des faits de guerre où il s'était si héroïquement révélé, des actes d'intrépidité gratuite qui excitaient l'admiration des uns, la défiance des autres. « Un jour, àToïninsck, » on voulut lui donner le spectacle d'un combat d'ours, » amusement des grands seigneurs de cette époque. Un » ours traqué dans les bois était lâché au milieu d'une es- » pèce d'arène, et là, des chasseurs armés de piques le « tuaient, ou étaient déchirés par l'animal furieux... Mais » Démétrius n'était pas homme à regarder ces combats du » haut d'un balcon. Malgré les supplications de ses courti- » sans, il voulut descendre seul dans l'arène, se fit lâcher » un ours énorme et le tua d'un coup d'épieu.»

Ces exploits de gladiateur scandalisaient et charmaient la foule ; les vieux Russes s'en indignaient. Démétrius était jeune : s'il avait été plus sensé, il se serait défié de sa jeunesse. Il était arrivé en Russie représentant armé d'un principe qui lui commandait l'observation des anciens usages et le respect des vieilles mœurs. Il avait affaire à la nationalité et à l'orthodoxie moscovites, qui étaient plus fortes que lui. Il fallait compter avec elles : il s'y attaqua avec cette confiance téméraire qui avait été sa force jusqu'au trône,qui ut sa faiblesse après. Certes, il y avait plus d'une réforme

340 IN KPISODK

à opérer dans la vieille Russie, et M. Mérimée a eu raison de louer Démétrius de toutes les velléités civilisatrices qu'il montra ; mais il fut un réformateur étourdi. Tl inquiéta les mœurs russes plus qu'il ne les corrigea, il s'attaqua aux institutions des Moscovites comme il avait fait à leurs redoutes, avec la fougue de son âge et l'intempérance de sa fantaisie. Il y mit le désordre plus que la nouveauté. Tl fut moins civilisateur que révolutionnaire. Je lis, dans une brochure démocratique de M. Iscander (Paris, 1851) intitulée : Des idées révolutionnaires en Russie, cet éloge du faux Démétrius : « Ce que Boris n'a osé faire, Démétrius le tenta. » Homme instruit, civilisé, chevaleresque... il attaqua plus » directement que ses successeurs les anciennes coutumes » et les mœurs stationnaires de la Russie... » D'un autre côté, j'ai lu, avec une attention curieuse, l'excellent chapitre que M. Mérimée a consacré au gouvernement de Démétrius. Il m'est impossible d'en conclure autre chose que son insuffisance. Lui, qui est arrivé à Moscou comme un descendant de Rurik, il s'yconduit comme le premier venu. « Il succomba, dit M. Mérimée, au milieu de son triomphe, seulement peut-être parce qu'au lieu d'avoir toutes les parties d'un usurpateur, il avait quelques-unes des qualités aimables qu'on chérit dans un prince légitime. » Je serais presque tenté de croire que c'est le contraire qui est la vérité. Le faux Démétrius est tombé parce qu'il ne prit son rôle de prince légitime que par le côté extérieur et théâtral, et qu'il en sacrifia le côté sérieux à ses fantaisies d'aventure.

Qu'on essaie en effet de le suivre dans cette expédition, d'un nouveau genre, à travers les mœurs, les usages, les institutions et les croyances de la Russie... Quelle légèreté ! quel mépris de l'opinion ! quelle insouciante audace !

jour c'est le titre de César qu'il substitue, dans un acte public, à celui de Tsar, « faute d'orthographe, » dit spirituellement M. Mérimée, mais faute qui le brouillait avec l'empereur d'Allemagne. Une autre fois il augmente les appointements des fonctionnaires publics ; il double la solde de l'armée ; il paie double toutes les dettes d'Ivan le Terrible. L'antique trésor du Kremlin y passe. Plus tard, il fait déloger les moines des couvents d'Arbate et de Tchertol, voisins de son palais, pour y mettre ses courtisans et ses musiciens. Les Russes n'aimaient pas beaucoup la musique au xvie siècle. Ils avaient bien tort; mais il était impolitique de choquer sur ce point leur antipathie en faisant exécuter, pendant les dîners du tsar, des symphonies à grand orchestre par des joueurs d'instruments polonais (4). Négliger les pratiques religieuses, manquer à saluer les images des Saints, permettre à ses favoris de s'appuyer le dos, à l'église, contre l'iconostase et de s'asseoir sur les tombeaux remplis de reliques sacrées, tout cela n'était pas plus habile. J'en dirai autant debeaucoupd'usagesmoins sérieux qu'un usurpateur aurait pu braver, qu'un prince légitime ne devait réformer que graduellement et avec prudence. M. Mérimée fait remarquer qu'au lieu d'aller à l'église en carrosse, selon la coutume, « il s'y rendait à cheval, et souvent sur un cheval difficile qu'il se plaisait à

(1) La musique des Polonais portait malheur à Démétrius. Quand il entra à Moscou, « à la porte de la cathédrale, écrit M. Mérimée, le clergé en habits de fête s'avança portant les saintes images. Démétrius mit aussitôt pied à terre et les baisa avec dévotion ; mais en ce moment, soit par ignorance des usages russes, soit par une malice militaire, les trompettes des Polonais sonnèrent une fanfare qui couvrit les chants de l'Eglise. Outre le scandale choquant pour les dévots, ces trompettes rappelaient aux Moscovites que leur souverain leur était ramené par de» étranger». B

342 l'N ÉPISODE

réduire... » D'autres fois, au lieu de monter gravement, comme les rois ses prédécesseurs, sur une haquenée bien dressée, un dignitaire de l'empire approchant l'escabeau, un autre tenant l'étrier, — « Démétrius se faisait amener » un étalon rétif; d'une main il empoignait la crinière du » cheval, et il était en selle avant que ses officiers eussent » eu le temps de s'acquitter de leur office... >> D'accord ; mais si en montant achevai avec l'étrier, Démétrius avait régné dix ans de plus , où était le mal? Démétrius, qui était plus instruit que la plupart de ses courtisans, passait à leurs yeux pour un écolier mal élevé. Où était le profit ?

Le faux tsarévitch eut quelques bons instincts. Il eut l'idée d'adoucir la législation du servage agricole. C'était une utile réforme que compromit la légèreté avec laquelle il avait ébauché toutes les autres. Il remuait tout et ne changeait rien. M. Mérimée remarque qu'il n'était pas cruel, et ce n'est pas moi qui répéterai, après l'auteur, « qu'il lui manqua peut-être de savoir verser le sang pour devenir le chef d'une dynastie. » Ce défaut de cruauté qui eût été une distinction partout en Europe, à cette époque, l'était surtout en Russie, et elle eût honoré, sans l'affaiblir, un empereur plus sérieux et un pouvoir plus durable. Mais Démétrius^méprisait la Russie : triste expédient pour la gouverner!

On pouvait jouer plus ou moins longtemps, à Moscou, et avec plus ou moins de succès, la comédie du gouvernement; celle de la légitimité était moins facile. J'ai montré comment Démétrius, quelque illusion que son héroïsme eût faite sur la bassesse de son origine, avait pris le contre-pied de son véritable rôle. Il avait été un empirique quand il fallait un prince. Non qu'il fût un charlatan vulgaire. Il

avait, comme tous les aventuriers de cette époque, si loin de nous, une vocation incontestable pour la grande comédie, et il y a une scène, entre sa fausse mère et lui, qui dépasse tout ce que les vieilles annales de la fourberie politique, si remplies qu'elles soient, ont jamais offert de plus étrange. Je veux faire connaître cette scène à nos lecteurs; elle en dit plus, sur la Russie du xvie siècle, que tout le reste de cette histoire.

Quand Boris Godounof avait fait égorger à Ouglitch l'héritier de Jean IV, le jeune Démétrius Ivanovitch, il avait oublié de faire mourir sa mère, la septième femme de Jean, la tsarine Maria-Fëdorowna, qui s'était réfugiée dans un couvent. Elle vivait encore au moment où la fabuleuse étoile du faux Démétrius venait de le conduire au trône, autrefois destiné à son fils. Elle vivait, réservée, elle aussi, à un singulier retour de la fortune, qui ne devait, comme nous allons le voir, la relever que pour l'humilier.

Comment concilier en effet l'avènement de celui qu'on croyait le fils avec l'indifférence de la mère? Comment laisser au couvent de Vyska la tsarine Fëdorowna, pendant que le tsarévitch, miraculeusement retrouvé, trônait glorieux au Kremlin? Il est avec le ciel des accommodements... Il en est aussi avec la nature. Démétrius était sensible. Une curieuse relation (1) nous le représente un jour, pendant une harangue de félicitations que lui adresse un envoyé de Pologne, « pleurant comme un castor. » Quand il était entré à Moscou, monté sur un cheval magnifique, au milieu des cris d'enthousiasme de ce même peuple qui avait acclamé en moins de dix ans Jean IV, Fëdor Ier, Boris,

(t) Le Journal de Marine, femme de Démétrius Ie1', cité par M. Mérimée.

3i4 l\ ÉPISODE

Fëdor II et Démétrius; quand il avait fait son entrée à Moscou, après avoir entendu l'office dans la cathédrale, « il » voulut, raconte M. Mérimée, au lieu d'entrer aussitôt dans » son palais, s'arrêterdans l'église de Saint-Michel l'Archan- » ge pour prier devant le tombeau d'Ivan le Terrible. Il » s'agenouilla, versa des larmes (comme un castor), et bai- » sant le marbre avec un transport bien joué : 0 mon père, » s'écria-t-il, ton orphelin règne, et c'est à tes saintes » prières qu'il le doit! Son émotion fut communicative, » ajoute l'auteur, et tous les assistants pleurèrent avec lui, » en répétant: Il est bien le fils du Terrible !.... »

Démétrius était, comme on le voit, terriblement sensible. La même sensibilité qui l'avait arrêté sur la tombe de son père devait le conduire au couvent de la tsarine. Il s'y rendit avec pompe. Il joua, en présence du peuple moscovite, cette grande scène de haute comédie que j'ai annoncée. Il eut sa prétendue mère pour complaisante, tous les grands du royaume pour compères, le peuple et les bourgeois de Moscou pour comparses; rien n'y manqua, et l'histoire a enregistré gravement, parmi les actes sérieux dont elle doit compte à l'enseignement du genre humain, cette inqualifiable supercherie. Elle a raconté sérieusement cette reconnaissance burlesque, qui semble, quand on la lit, n'avoir pu être jouée que par Scapin, assisté de Zerbinette, devant la rampe de l'hôtel du palais Bourbon, et qui eut pourtant l'Europe politique pour assistance et pour témoin. Mais laissons parler M. Mérimée :

« Le 18 juillet, il sortit de Moscou en grande pompe,

» suivi par une foule immense dont la curiosité était excitée » au plus haut degré et qui venait chercher dans la conte- » nance de la mère et du fils la solution d'une énigme qui » préoccupait tous les esprits.

DK l'HISTOIBE DE RUSSIE. 34b

,e tsar se îit précéder par son porte-glaive Michel Sko- » pine Chouiski, et le choix de ce messager était habile, car » il appartenait à une famille considérable, assurément » mieux informée qu'aucune autre du sort du véritable » Démétrius. L'imposteur voulait forcer les Chouiski à cons- » tater de toutes les manières son identité avec le fils « d'Ivan. D'ailleurs, la mission était toute d'étiquette et se » bornait à annoncer à la tsarine l'arrivée de son fils qui » venait lui demander sa bénédiction.

» Près du village de Toïninsk, une riche tente avait été » dressée; c'est là que Démétrius reçut la veuve d'Ivan; ils » y demeurèrent seuls quelques instants cachés, à tous les » yeux; ce qu'ils se dirent, personne ne put le savoir; puis » ils sortirent de la tente et se jetèrent dans les bras l'un de » l'autre avec toutes les marques de la plus vive tendresse. A ce » spectacle, les acclamations de la multitude s'élevèrent de » toutes parts; le doute avait disparu dans l'attendrissement » général, si facile et si communicatif pour les grandes » masses. Le respect du fils, l'émotion de la mère arrachèrent » des larmes à la foule assemblée, et il ne se fût alors trouvé » personne qui ne fût prêt à jurer que le tsar était bien le » fils de la veuve d'Ivan. Démétrius, donnant la main à la » princesse, la conduisit jusqu'à la voilure qui devait Fame- » ner à Moscou, et refusa obstinément d'y monter auprès » d'elle** Pendant la plus grande partie de la route, il Fac- » compagna à pied, marchant à sa portière et lui parlant » sans cesse. Aux portes de la ville il monta à cheval et » galopa en avant pour l'attendre à l'entrée du monastère » de Saint-Cyrille, dans le Kremlin, qu'il lui avait assigné » pour résidence en attendant qu'il fit bâtir un couvent » magnifique expiés pour elle. Là ils se sépaièrent après » s être de nouveau tendrement embrassés. Tout était préparé

Page 1