ON EPISODE
» par son ordre pour qu'elle fût reçue avec les honneurs » dus à la mère du souverain. Elle eut des revenus et un » état de maison comme il appartenait à une tsarine douai- » rière. Chaque jour il allait la visiter, et toujours avec les » démonstrations du respect le plus profond et de l'affection » la plus sincère. On dit qu'il la consultait sur les affaires » d'Etat, et les ukases étaient rendus au nom de la princesse » et au sien. Les incrédules étaient réduits au silence. » Qui eût osé démentir le témoignage de la tsarine reli- » gieuse !... »
Telle est cette scène. Elle est bien russe. Elle montre bien ce mélange de rudesse et de corruption, de raffinement dans la ruse et de cynisme dans l'ambition, de mœurs féroces et de larmes faciles, qui est un des signes du temps. Qu'on lise dans le livre de M. Mérimée le récit des horreurs qui signalèrent la chute et l'assassinat du faux Démétrius, — et qu'on les rapproche de cette pastorale ! Toute la Russie du xvie siècle est là. Nulle part, en Europe, cette comédie du pouvoir ne s'y joue avec des péripéties plus inattendues, plus burlesques et plus terribles. Plus tard, après la mort constatée de Démétrius, — car on bourra un canon avec ses cendres et on les dispersa au vent, — plus tard, autre scène de larmes, quand sa veuve va rejoindre un autre imposteur, celui qu'on appelait le bandit de Touchino, et qu'elle joue avec ce mari prétendu la même scène de reconnaissance que la tsarine Fëdorowna avait jouée avec le faux tsarévitch. « Elle trouva, dit M. Mérimée, des specta- » teurs aussi complaisants (et aussi attendris) que l'avaient » été les Moscovites, et valut à l'imposteur de nouvelles » recrues. » On s'est étonné quelquefois de la quantité de larmes (trop véritables) que contiennent les yeux des reines. On pourrait s'étonner autant de toutes ces fausses larmes qui
remplissaient, à cette époque, les yeux des Russes, dans toutes ces parodies de la grandeur, de la fidélité et du pouvoir.
Mais je finis. Qu'on cherche dans le livre de M, Mérimée toute la suite de cette histoire, telle que cet écrivain consciencieux la raconte, simplement, résolument, avec une concision piquante et souvent profonde, plus conteur que philosophe, et plus vrai que passionné: c'est sa manière. Démétrius 1er, massacré après onze mois de règne, a pour successeurs je ne sais combien d'aventuriers homonymes qui prennent hardiment son jeu et qui essaient de jouer sa partie. Ces hommes trouvent des partisans et des dupes, des soldats et des contribuables. Ils ont beau différer, nonseulement par les traits du visage, par les manières, par le langage, n'importe ; un incroyable engouement les accueille; les armées se forment comme par enchantement autour d'eux, et telle est l'abondance de leurs ressources, qu'au camp de Touchino, par exemple, occupé par près de cent mille hommes, « les chiens gorgés de viandes, dit un chro- » niqueur, refusaient de manger les entrailles et les car- » casses des animaux égorgés pour les festins sauvages de » cette innombrable armée... Les simples soldats ne vou- » laient plus s'enivrer qu'avec de l'hydromel. »
M. Mérimée s'est arrêté au quatrième Démétrius. Voltaire en corapte jusqu'à six, et la fin du dernier de ces imposteurs n'est pas le trait le moins extraordinaire de celte tragi-comédie. Ce dernier Démétrius était, suivant toute apparence, le fils de celui qui avait régné, et de la princesse polonaise, sa femme. Réfugié à la cour de Ladislas, roi de Pologne, il y fut d'abord traité en prince et en prétendant, au grand déplaisir de la Russie. Ladislas mort, il se retira dans le llolslein. Mais il arriva que le duc de Holstein avait
348 UN EPISODE HE LHISTÔlRE DE RUSSIE.
envoyé à Moscou un ambassadeur qui fit des dettes, et ne put les payer; et le duc, pour dégager son ministre, livra son hôte à l'empereur Michel. L'empereur donna quittance au duc en faisant couper la tête au dernier Démétrius, attacher ses quatre membres à des poteaux dressés sur la place du Kremlin et jeter ses entrailles aux chiens. Ainsi finit l'histoire des faux Démétrius.
JLa jeunesse de madame de JLonguevilie.
— 20 mars 1853. —
Il est impossible de n'être pas frappé, quand on lit ce dernier ouvrage de M. Cousin (1), de ce tour particulier, nouveau et en quelque sorte personnel qu'il donne à l'histoire. Cette originalité si peu contestable est-elle un mérile ou un défaut? Nous le verrons bien ; mais disons d'abord que par ce ton vif et chaleureux qu'il met dans le récit des faits historiques, par ce talent de passionner l'érudition et de tourner l'archéologie en sentiment, par cette puissante ardeur d'esprit et cette jeunesse d'imagination qui lui fait remonter deux siècles et qui le mêle, comme un personnage d'autrefois, aux événements et aux aventures, aux passions grandes et petites, aux intrigues, aux querelles et aux commérages qui remplissent la plus étrange période de notre histoire; — que par toutes ces qualités ou tous ces défauts, — M. Cousin ne ressemble à personne.
(1} Madame de Longueville, nouvelles études sur les femmes illustres et latociétédu xviie sïecle, par M. Victor Cousin, de l'Académie Française (Premier volume. Paris, 1853).
M. Cousin, il faut bien en prendre son parti, est un historien sui generis, qui n'imite pas, que personne ne sera tenté d'imiter. Et puisqu'on a dit de lui justement qu'il était un personnage du xviie siècle, je veux faire remarquer qu'il a en effet le caractère distinctif et supérieur, nonseulement des écrivains illustres, mais de tous les personnages marquants de cette époque ; — il a l'originalité. Il a sa mesure, qui est d'oser beaucoup et de ne hasarder rien. Il est nouveau sans être risqué; il est hardi sans témérité folle, et personnel sans idolâtrie. 11 parle excellemment une langue puisée aux sources les plus pures de la tradition et du génie français; et il la met, avec une décision délicate et réfléchie, au service des inventions, des ardeurs, disons même des fantaisies de sa pensée infatigable.
Raconter la Jeunesse de madame de Longueville entre la prison de Henri de Condé, son père (c'est-à-dire depuis la naissance de cette princesse en 1619), et la paix de Saint-Germain en 1649, c'est-à-dire à la fin de la première Fronde, — et remplir l'histoire de ces trente années, tour à tour si glorieuses et si misérables, de tout ce que la paix et la guerre, l'Eglise et l'Etat, les couvents et les ruelles, le Palais-Royal et le palais Mazarin, la cour et le Parlement pouvaient fournir de détails curieux, de rapprochements nouveaux, de révélations inédites, de péripéties imprévues, de caquetage et d'héroïsme, de grands desseins et de petites pratiques,— raconter tout cela sans en rien perdre, sans y rien confondre, tel a été le but sérieux de l'auteur de cette Élude, comme il l'appelle; et cette étude est un chef-d'œuvre, si Ton ne regarde qu'à la netteté de l'ensemble et au fini de l'exécution. Tout s'y rencontre et tout s'y démêle; les portraits s'y distinguent comme en une galerie bien distribuée ; les paysages y brillent comme sous un ciel d'azur; les controver-