DE MADAME DE LONGUEVILLE
ses littéraires y suivent les descriptions pittoresques; la stratégie y succède au bel esprit, Rocroià Rambouillet, avec toutes sortes de rencontres illustres et charmantes, Voiture et Turenne, Corneille et Condé, Beaufort et Benserade, mademoiselle de Brienne et madame de Montausier, madame de Sablé et mademoiselle du Vigean... Dans cette mêlée éblouissante, l'art de l'écrivain se déploie, non moins que la sagacité inventive de l'érudit, en mille façons agréables et sérieuses, et il n'est guère possible d'être plus attrayant et plus savant.
J'ai entendu cependant reprocher au livre de M. Cousin la pensée même d'où il est sorti, je veux dire celte préférence passionnée pour la duchesse de Longueville à laquelle tout est sacrifié dans son histoire, préférence qui éclate surtout dans la description hyperbolique de ses qualités et de ses charmes. Mais faire ce reproche à M. Cousin, c'est reprendre en lui son originalité même, et je ne reconnais guère ce droit qu'à ceux de ses lecteurs que ce livre étrange et charmant n'aurait pas amusés, — c'est-à-dire à personne. Les critiques de profession peuvent bien réagir ainsi quelquefois, par une sorte de récrimination chagrine, contre leur émotion et leur plaisir. El tant pis pour eux ! Mais vous, qui n'avez pas charge d'âmes, vous, les oisifs et les heureux, qui lisez pour lire et qui n'avez de compte à rendre à aucun public, de quoi vous plaignez-vous? M. Cousin, le philosophe, est tombé amoureux de la duchesse de Longueville à travers deux siècles. Et pourquoi pas? Il a voulu étudier la Fronde, et il y a trouvé « cette physionomie à laquelle s'at- » tache un enchantement immortel, et qui, même sous ses » voiles redoublés, nous venait sourire du fond de notre ca- » dre austère... » Ainsi parlait, il y a quinze ans, le savant auteur de Port-Royal, que cette passion de M. Cousin pour
la duchesse de Longueville met en si belle humeur aujourd'hui. Si la sœur du grand Condé souriait alors, et justement, à M. Sainte-Beuve occupé de l'histoire de ses pieux amis, n'a-t-ellepas pu sourire aussi à M. Cousin, si ardemment engagé dans sa propre histoire?
Comment If. Cousin a-t-il aimé la duchesse de Longueville, et de quel amour? Amour de tête ou de cœur, platonique ou sensuel? Cela semble au premier abord une question oubliée dans quelque ruelle de cet hôtel de Rambouillet où M. Cousin nous retient si agréablement, avant de nous jeter en pleine Fronde, comme pour nous préparer à celte explosion des faux sentiments par cette analyse, un peu complaisante peut-être, du faux langage. Quoi qu'il en soit, si M. Cousin a aimé la duchesse de Longueville, je n'hésite pas à le dire, c'est en poëte et en artiste plus qu'en amoureux; car le poëte a bien pu imaginer ce qu'on a appelé spirituellement la théorie des appas; l'artiste a pu mesurer le corset... — Un amoureux véritable, plus délicat et plus discret, n'aurait pas soulevé le voile qui couvrait, depuis deux cents ans, ces trésors de beauté que le xvne siècle cachait si peu. Et aussi bien je remarque à ce propos que Fauteur de la duchesse de Longueville n'a fait qu'emprunter aux habitudes poétiques du temps qu'il décrit cette trop facile apologie de la beauté forte, comme si la faiblesse et ce que les Italiens appellent si justement la morbidezza n'était pas aussi, par moment, une des puissances irrésistibles de la femme. Et, par exemple, quand le poëte favori de Richelieu, l'abbé Boisrobert, est admis auprès de la duchesse, au moment où elle se prépareà partir pour le Congrès de Munster, voici les observations qu'il rapporte de cette entrevue moitié sérieuse, motié galante, et de quel style il raconte à un autre poëte, non moins épris, les agréables impressions de sa visite :
DR MADAME DK LOKGURVIIXE. 353
Elle avoit pris le bain tout freschement ;
Ses bras du lict sortoient négligemment ;
Et, jettant l'œil sur ce vivant albastre,
Je t'advouray que j'en fus idolâtre.
Là, les zéphirs enjoués volettoient
Sur ses cheveux, qui par ondes flottoient,
Et sur sa gorge, et sur son teint de roses
De qui l'éclat surpassoit toutes choses ,
Et faisoit honte aux plus vives couleurs
Qui brilloient lors sur les nouvelles fleurs.
De ses beaux doigts, tels que ceux de l'Aurore,
Frottant ses yeux qui s'éveilloient encore,
Elle laissoit tout à coup éclairer
Ces deux soleils qu'il fallut adorer
Les yeux baissez, car ma foible paupière
N'en put jamais soutenir la lumière
Certes, M. Cousin, avec ses variations lyriques sur « l'embonpoint » de madame deLongueville,estici loin de compte Et encore Boisrobert parlait de la duchesse mariée, mère de famille, femme d'un gouverneur de province, et plénipotentiaire pour sa part, — et qui était de taille à résister aux métaphores de Boisrobert. Mais voici une autre pièce qui est adressée à mademoiselle de Bourbon, jeune fille, innocente et pure, avant ce mariage intrépide que M. Cousin raconte avec tant d'amertume, de tristesse et de terreur
Pour mademoiselle de Bourbon.
Beau teint de lis sur qui la rose éclate,
Attraits doux et perçants
Qui nous charment les sens ; Beaux cheveux blonds, etc., etc.
Sein, qui rendez tant de raisons malades, Monts de neige et de feux Où volent tant de vœux,
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Sur qui l'amour dresse des embuscades Rare beauté, etc., etc.
C'est ainsi qu'on parlait aux jeunes princesses de sang royal, encore tremblantes sous l'aile de leur mère, vers l'an de grâce 1635. M. Cousin n'est donc coupable d'aucun anachronisme quand il nous donne la liste exacte de toutes les dames de haut ton qui ont mérité, pendant la période qui l'occupe, et même au delà, jusqu'à madame de Maintenon, les mêmes éloges que la duchesse de Longueville sur ce point délicat. J'ajoute que sa théorie de la vraie beauté paraît bien froide auprès de ces galanteries à bout portant. M. Cousin, quand on le compare à ces poètes si oseurs du xvne siècle, n'est donc pas seulement justifié; — il est dépassé.
En résumé, ce singulier dogme de la supériorité physique et morale de la duchesse de Longueville n'est pas, chez l'éminent historien, le produit d'un amour ridicule, comme on l'a cru, une sorte d'exhumation sensuelle et superstitieuse de la beauté morte ; — c'est l'effet d'un système. Mais savez-vousun système qui, chez M. Cousin, n'ait pas tourné en passion ? « ... Pour nous procurer de tels documents, nous avons fouillé, dit-il, avec la persévérance de la passion, dans les bibliothèques publiques et privées... » Savez-vous une idée à laquelle, dans le temps où elle dominait son esprit, l'illustre philosophe n'ait pas tout sacrifié avec un désintéressement enthousiaste? A-t-on oublié ce qu'il a fait de la philosophie, de la politique, de la critique littéraire, de l'instruction publique, de la bibliographie ellemême? Tour à tour autant de passions, aussi nobles dans leur objet que dans leur langage. M. Cousin a mis partout, et tour à tour, sa prédilection exclusive, sa méditation inspirée, sa logique ardente, son éloquence substantielle, sa