‹ Études historiques et littérairesChapitre 4 sur 42 · II · texte numérisé non relu

II

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vérité très-incomplète, d'un de ces beaux rôles qui sauvent l'honneur de l'art dans les œuvres de ce genre : un jeune esclave, voulant échapper à un bienfait qui., en lui sauvant la vie, ruinera sa maîtresse, dissimule héroïquement son amour et lui donne l'accent de la haine et du mépris.

D'où vient ce bracelet? d'un prêtre ou d'un archonte? Ce bandeau? ce collier?... Ah ! tout vient de la honte! Et c'est à tes amants exécrés qu'en effet Je devrais mon salut, en souffrant ton bienfait! Plutôt mourir cent fois! .......

Dans Marion Delorme, Didier joue avec plus d'éclat et de profondeurle rôle de cet esclave. Il relève, parla noblesse et le désintéressement de son amour, cette femme déchue ; il ait passer comme une lueur de vertu sur ce front souillé. M. Victor Hugo a peint cette fois au vrai la courtisane, et je ne crois pas qu'aucun écrivain dramatique ait jamais poussé plus loin qu'il ne l'a fait dans cette peinture la franchise de la touche, la rudesse du pinceau, la crudité provocante de la couleur et du dessin. Marion Delorme, même dans les résistances de son orgueil contre les exigences de sa condition, même dans ces révoltes de son amour contre sa bassesse, est la plus sensuelle des femmes, et c'est avec les faveurs de son métier qu'elle sert les intérêts de sa passion. Elle se livre à son juge pour sauver son amant...

Laffémas (5e penchant a son oreille).

Voulez-vous ?

[Marion tressaille et le regarde en face. Il fixe ses yeux sur ceux de Marion. Baissant la voix : ) Veux-tu ?

Marion, {le repoussant.)

Tentateur, laisse-moi !

Laffémas.

Donc, vous ne voulez pas?

Prenez garde qu'un jour je ne veuille plus, moi !

Laffémas sort ; mais bientôt il rentre, et Marion disparaît avec lui. Quand elle revient, « elle s'avance en chancelant, dit le poëte, et comme absorbée dans une pensée de désespoir. De temps en temps elle porte sa main sur son visage, comme si elle cherchait à effacer quelque chose...»

... Sa lèvre est un fer rouge et m'a toute marquée !

dit-elle. Madame, lui crie Didier d'une voix terrible :

A qui vous êtes-vous prostituée ici ?...

Marion.

Didier, qui vous a dit?...

Didier.

Personne. Je devine.

Certes il était impossible, même en prêtant moins d'héroïsme à Marion Delorme, de la montrer plus courtisane. Comment ne pas faire cette réflexion, en effet, que quand une courtisane se résigne, pour sauver son amant, au sacrifice que vient d'exiger Laffémas, elle fait précisément ce qui lui coûte le moins et qu'elle aurait plus de mérite peut-être à donner une bague de son doigt ou une boucle de ses cheveux ? J'en dirai autant de la scène (historique et étrangement dénaturée) où Marion Delorme défie la pudeur de Louis XIII, en cachant dans son sein la feuille de parchemin sur laquelle le roi vient d'écrire la grâce de son amant.

Le roi, qui se croit trompé, veut ravoir la feuille :

Marion (avec hardiesse, en montrant sa gorgé). Sire, venez la prendre!

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Le roi.

Donner, dis-je!

Mari on.

Prenez !...

Cette hardiesse de Marion est d'une prétention insoutenable. Car le roi, «quoiqu'il ne mette pas les mains là, » comme dit L'Angely, le roi, qui s'était arrêté par respect devant mademoiselle d'Hautefort, pouvait bien, poussé à bout, forcer le corset d'une courtisane.

Quoi qu'il en soit, et bien que M. Victor Hugo ait, à mon avis, dépassé, dans cette pièce célèbre, les rigoureuses limites de la convenance dramatique, la pièce a un rôle par où elle se sauve de ses défauts mêmes, et ce rôle, je l'ai dit, c'est celui de Didier. Didier est à lui seul le contraste de cette fâcheuse histoire, le contre-poids de ces mauvaises mœurs. Didier ne sait pas, quand il commence à l'aimer, que Marion Delorme est une de ces femmes qui vendent le doux nom d'amour; et il l'aime parce qu'elle est jeune, aimable et belle, et qu'il la croit pure. Dès qu'il sait son nom et son métier, toutes ces fleurs de beauté et de vertu se flétrissent pour lui sur le front de sa maîtresse. Il veut mourir, il meurt. Tisbé meurt aussi, mais la bouche pleine d'aphorismes. Didier meurt, je ne dis pas sans phrases, mais sans paradoxe, quoiqu'il pardonne en mourant:

Non, laisse-moi mourir ! cela vaut mieux.vois -tu? Ma blessure est profonde, amie !.... elle aurait eu Trop de peine à guérir. Il vaut mieux que je meure...

Il sera curieux de rapprocher du personnage d'Armand Duval, Didier, ce type admirable de la délicatesse dans Fhonneur ; car Duval est un honnête garçon (pour le parterre), je le sais bien. Didier est un héros dans l'honnêteté ; et vis-à-

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vis de ces femmes et sur ce terrain scabreux et glissant où la théorie dramatique nous ramène sans cesse aujourd'hui, Fhéroïsme de l'amant n'est pas de trop comme expiation et comme contre-poids. M. Victor Hugo l'a très-bien senti. Le drame qu'il a appelé Marion Delorme, c'est Didier. Didier l'a fait vivre. Marion toute seule l'aurait tué.

— 16 mai 1852. —

Je viens de rappeler quelques principes que l'engouement de notre époque pour toute espèce de conception extraordinaire ou extravagante a fait trop oublier. Puis, j'ai successivement parcouru, et sans trop de rélicences, comme il convenait au sujet, toute cette échelle botanique dont le succès des camélias de Marguerite Gauthier nous a suggéré l'idée, depuis ces fleurs de serre chaude qui poussent sur les sofas parfumés des baronnes complaisantes de l'ancienne comédie, jusqu'à celles qu'arrose, sur le sein de Marion Delorme, l'héroïque sang de Didier. Nous descendons ainsi, de chute en chute, jusqu'à Manon Lescaut. Manon Lescaut nous rapproche de Marguerite Gauthier; mais il faut s'entendre.

Manon Lescaut n'est pas une grande sainte. Pourquoi cependant ce nom, si souvent invoqué par M. Dumas, m'a-t-il choqué, soit dans son livre, soit dans sa pièce, comme un contre-sens, dérouté comme un anachronisme, blessé comme une disparate de style et de pensée ? Ce sont cependant âe très-mauvaises mœurs que celles que l'abbé Prévost nous

raconte. Est-ce donc le secret de son style si nous supportons dans son roman ce qui paraît excéder toute limite dans celui de M. Dumas ? Sans doute, le style de Manon Lescaut est charmant. Il a une mesure de vérité et de bienséance, un mélange de naïveté et de finesse, une certaine hardiesse aimable et presque candide qui font de « ce singulier ouvrage, » comme l'appelle Palissot, littérairement un chefd'œuvre. Mais d'autres ouvrages de Fabbé Prévost sont aussi bien écrits, et ils sont morts. D'où vient que Manon Lescaut est resté un de ces livres auxquels l'art, en dépit du sujet même, a donné l'immortalité ?

Ceci demande quelque explication. Il y a un mot de Marguerite Gauthier qui m'a frappé dans la pièce de M. Dumas. Quelqu'un lui dit : a Vous êtes une honnête fille, Marguerite.— Non, répond-elle ; je suis un honnête homme.» Cela seul marque la différence entre Marguerite Gauthier et Manon Lescaut. Manon Lescaut n'est pas un honnête homme, du moins elle ne s'en vante pas, et elle est au fond une plus honnête fille que Marguerite Gauthier, parce qu'elle ne joue ni l'honnêteté ni la vertu. Manon Lescaut est un type vrai de l'amour sans frein et de la passion irrésistible. Il y a certainement, soit pour le roman, soit pour la scène, des types que l'art sérieux doit préférer. Mais, le sujet donné, s'il y a un moyen de le sauver, indépendamment de ceux que j'ai indiqués d'après les maîtres, c'est par le naturel, la vérité et la franchise. Il y a quelque chose de pire que le vice affiché, c'est le vice hypocrite, raisonneur, drapé de sentiment et doublé d'égoïsme, le vice qui vit en libertin et pose en martyr. Nous verrons dans la suite de cette étude si Marguerite Gauthier est complètement exempte de ces défauts. Manon Lescaut n'a pas ceux-là. Une première faute l'a jetée à seize ans dans le vice; une fatale légèreté l'y emporte jus-

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qu'à l'abîme. Elle court en aveugle dans cette voie où elle est entrée en étourdie. Mais elle reste naturelle dans une vie fausse. Elle a beau toucher au vice par tous les points sensibles de son sexe et de sa beauté, il reste une lueur sur ce front qui ne rougit plus, je ne sais quel attrait naïf sur ces lèvres au sourire vénal, un prestige charmant et supérieur dans toute sa personne.

Je ne poétise pas Manon Lescaut. M. John Lemoinne, dans un spirituel et sérieux recueil (1), reproche à l'abbé Prévost de l'avoir faite « trop ressemblante. » Mais pourquoi intéresse-t-elle du fond même de cet abaissement? Pourquoi, pendant tout le cours de cette aventureuse destinée qui commence dans la mansarde d'une auberge pour aboutir à un tombeau dans le désert, pourquoi le lecteur éprouve-t-il un sentiment à peu près semblable à celui qu'exprime si bien, au début de son récit, l'historien même de Manon Lescaut? «.... Parmi les douze filles qui étaient enchaînées six » à six par le milieu du corps, il y en avait une, dit-il, dont » l'air et la figure étaient si peu conformes à sa condition, » qu'en tout autre état je l'eusse prise pour une personne du » premier rang. Sa tristesse et la saleté de son linge et de ses » habits l'enlaidissaient si peu que sa vue m'inspira du res- » pect et de la pitié!...» Oh! c'est que Manon Lescaut est bien là! le signe de la distinction lui est resté. Elle le garde jusque dans cette captivité infamante. Et il faut de plus remarquer ici avec quelle adresse l'auteur, au début même de sa dangereuse histoire, prend soin de nous offrir la compensation morale si nécessaire dans les ouvrages de ce genre. Cette mesure que nous cherchons, l'abbé Prévost Ta trouvée du premier coup. Dès le commencement de son livre,

U) Eludes critiques et biographiques (Paris 1852).

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nous savons où il nous mène et où les mauvaises mœurs aboutissent: à une expiation terrible. Ce qui serait un tort dans toute autre sorte d'invention, l'indication anticipée du dénoùment, est ici un mérite. Cette chaîne qui attache Manon Lescaut par le milieu du corps, et qui nous est montrée dès la première page, elle pèse douloureusement sur tout ce récit; elle lui donne, quoi qu'on fasse, le sérieux et la moralité. Dans la pièce et dans le roman de M. Dumas, il y a bien quelque chose de semblable. Marguerite Gauthier tousse et crache le sang dès le premier acte. Mais Marguerite Gauthier a un air de victime que Manon Lescaut ne prend jamais. Marguerite est une nature équivoque, hybride, un cœur à deux fins, moitié vertu par la prétention, moitié libertinage par l'instinct, maladive et passionnée, sensuelle et raisonneuse, une de ces natures de fabrique, telles que le roman et le drame aiment à les produire aujourd'hui. Manon Lescaut n'apascette comjlexion artificielle. C'estune pauvre fille perduequele libertinage n'a pas jetée dans l'enflure des grands sentiments ou dans le ridicule de l'affectation mélancolique. Elle sait ce qu'elle est, et nous le savons comme elle ; elle ne trompe, ni elle ni nous. Pauvre Manon ! sa vie nous révolte, sa mort nous attriste. Elle ne commande pas nos larmes; elle les fait couler doucement — «...N'exigez » pas de moi, raconte Desgrieux, que je vous décrive » mes sentiments ni que je vous rapporte ses dernières ex- » pressions. Je la perdis. Je reçus d'elle des marques d'amour » au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai » la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événe- » ment... » Ainsi finit Manon Lescaut, sans phrase, comme elle a vécu, simple dans la mort comme elle avait été simple, même dans le vice... Et maintenant, voulez-vous ma conclusion? Manon Lescaut, qui vaut mieux que Marguerite

Gauthier, est presque impossible sur la scène, et comme roman, même aujourd'hui, c'est un mauvais livre.

M. John Lemoinne a très-délicatement marqué cette limite qui sépare les mauvaises mœurs d'autrefois et celles d'aujourd'hui :

« Les distinctions sociales, dit-il, résidaient autrefois dans m la naissance, elles résident aujourd'hui dans le caractère. » Depuis que la «considération » est tombée dans ledomaine » public, depuis qu'elle est accessible à tous les rangs, le » vice et la vertu sont devenus tous les deux plus difficiles, » parce qu'ils sont devenus plus tranchés. Les chutes sont » peut-être plus rares, mais elles sont plus profondes et plus » irréparables... Aujourd'hui, pour les femmes, il n'y a plus » de compromis, il n'y a plus de péchés véniels. Quand elles » tombent, elles tombent dans le crime et dans le vice, dans » l'adultère et dans des lieux sans nom. D'un côté, le désor- » dre dans la famille, la perturbation dans la société, de » l'autre, la dégradation de la créature... »

Oui, M. John Lemoinne a raison : l'abolition des classes, sans supprimer les causes de chute et de scandale, a donné à la dégradation de la femme un caractère plus prononcé. La femme n'est plus protégée, comme autrefois, contre le cri public par sa faiblesse même. On croit que la révolution, qui a mis chacun, à ses risques et périls, aux prises avec la vie sociale, a augmenté à la fois la responsabilité de la femme devant l'opinion et sa force devant le danger. On se trompe. Elle est plus libre, elle n'est pas plus forte. Le monde, sans lui prodiguer moins de pièges, lui réserve plus de rigueur. C'est dans ce sens qu'il est vrai de dire que les chutes sont plus profondes; il faudrait dire aussi qu'elles sont plus effrontées. Il y a toute une classe de femmes que celte corruption réelle de la société, couverte par une pruderie officielle,

que cette inconséquence du monde, à la fois tentateur et juge, corrupteur et bourreau des réputations, a tourne'es contre lui jusqu'à la violence ; et il est certain que lorsqu'on met aujourd'hui une courtisane sur la scène, il faut compter avec elle pour ainsi dire, lui dresser non pas une sellette, mais un piédestal, et incendier la maison pour avoir voulu faire la part du feu...

C'est Là l'école de M. Victor Hugo. J'ai montré pourtant avec quelle habileté le grand poëte avait en partie tourné Fécueil dans Marion Delorme. M. Alexandre Dumas s'est montré plus hardi; il est le premier qui ait accordé à la courtisane une capitulation sans réserve, une trêve sans conditions, qui lui ait livré la scène, le public, l'émotion, les larmes, le succès, ce grand mot ! sans contrastes, sans rivalité et sans contre-poids. Non, M. Victor Hugo, dans la^ plus grande audace de son pinceau, n'en a pas tant fait. Sa Tisbé a pour rivale une princesse de Padoue ; sa Marion Delorme a pour contre-poids Louis XIII, et Didier, et le vieux Nangis, et Richelieu surtout, invisible et présent, l'émotion secrète du drame et sa terreur véritable... M. Dumas n'a mis sur la scène, pour ainsi dire, que Marguerite Gauthier; Marguerite représentée, il est vrai, avec une rare sensibilité et un singulier bonheur de talent par la charmante madame Doche, mais résumant à elle seule tout l'intérêt de la pièce, sa poésie, son idéal, sa moralité.

Voilà le premier défaut de l'œuvre de M. Dumas : Marguerite Gauthier y est seule; elle domine tout. J'espère que M. Dumas ne nous opposera pas les indignes comparses dont il l'a entourée, ni Gaston Rieux, « ce débraillé de bon goût, » comme il l'appelle; ni Saint-Gaudens, ce viveur burlesque et suranné ; ni le comte de Giray, ni M. de Varville, qui ne sont que deux caissiers comme il faut. J'ai tout dit d'Olympe

et de Prudence Duvemoy dans ma dernière revue. Je n'y reviendrai pas. Olympe et Prudence sont plutôt des repoussoirs que des centre-poids.

Quant à M. Duval, ce père indigné mais sensible, qui est tout près de se laisser prendre d'admiration pour Marguerite Gauthier, la maîtresse de son fils, dès qu'il apprend par elle qu'elle a fait les frais de l'établissement commun ; —

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