DE MADAME DE LONGUEVILLE
leu; il a eu beau lui faire jouer un rôle un peu solennel dans la ridicule querelle des jobiens et des uraniens : «... L'occupation, dit madame de Motteville, que donnent les applaudissements du grand monde qui d'ordinaire regarde avec trop d'admiration les belles qualités des person- • nés de cette naissance, avait ôté le loisir à madame de Longueville de lire et de donner à son esprit une connaissance assez étendue pour la pouvoir dire savante. » Madame de Longueville n'était donc pas savante. Tant mieux pour elle! mais elle ne se piquait pas de l'être, ajoute M. Cousin. La duchesse de Nemours, ce témoin « aigrement judicieux » et rudement équitable de la vie et des actions de madame de Longueville, — la duchesse de Nemours croit le contraire :... « La plus forte raison qui la détermina, ditelle, et qui était aussi celle qui la toucha le plus, fut qu'en se mettant ainsi dans de grands partis, elle crut qu'elle passerait pour avoir beaucoup plus d'esprit, — qualité qui faisait sa passion dominante et l'objet de ses désirs les plus pressants et les plus chers ; en un mot, tout ce qu'elle croyait le plus propre à établir son mérite personnel prévalait toujours en elle sur toute autre considération (1)... »
Quoi qu'il en soit, le siècle de Louis XIV n'a rien à revendiquer de la gloire littéraire de la duchesse de Longueville. Elle appartient strictement à l'époque de Voiture, de Benserade et de Chapelain, et il n'était pas besoin de discuter, aux pieds de cette «ravissante créature, » une question d'école et d'esthétique. Mais, je le répète, aux objections de M. Cousinconlre la prééminence du siècle de Louis XIV sur l'époque précédente, les dates répondent, et je demande la
(1) Mémoires de la duchesse de Nemours (page 37), édition de Cologne.
permission de renvoyer sur' ce point le lecteur à ce que j'ai dit dans une élude précédente ( voir le premier volume) De V influence littéraire du grand roi. C'est en 1660 que Louis XIV prend les rênes du gouvernement; c'est en 1680 qu'il reçoit de l'admiration publique le surnom de Grand. Presque tous les chefs-d'œuvre du règne sont entre ces deux dates, dans la période que j'ai appelée subordonnée. Je n'y reviens pas : il suffit de citer Andromaque et Tartufe, les Fables, les Maximes, les Oraisons funèbres de Bossuet, les Satires de Boileau, les Lettres de madame de Sevigné, les Caractères, et combien d'autres ! Mais n'est-il pas vrai que nous voici bien loin de la duchesse de Longueville? Ce grand siècle l'a dépassée et laissée dans l'ombre.
Nous reviendrons, quoi qu'il en soit, à cette histoire que M. Cousin raconte si bien. Nous y reviendrons quand M. Cousin nous aura donné la suite de cet incomparable travail. La critique aura beau faire, elle ne prévaudra pas contre les amorces d'une pareille œuvre. M. Cousin y a versé, pour ainsi dire, toute l'ivresse de cette passion historiquequi l'a inspiré, et les lecteurs, de leur côté, ont peine à se défendre de l'enchantement qu'il a ressenti Ce point de vue un peu exclusif et personnel n'est pas ce qui déplaît au public, même si c'est un défaut. Le public aime qu'on le passionne, fût-ce aux dépens d'une certaine réalité circonspecte et froide. Il aime à être ému. Le succès populaire du livre de M. Cousin tient àcetentraînementd'unelectureviveet originale. L'utile nouveauté et la richesse singulière de ses découvertes biographiques lui assurent une cause de succès plus sérieuse et plus durable.
Qu'il continue donc. Nous aurions aimé à le suivre dans toutes ces rencontres si charmantes de la jeunesse de mademoiselle de Bourbon, même sans passer par ces blanches
Pi: MADAME DE LONGUEVILLE.
Carmélites de la rue Saint-Jacques dont la monotone obscurité (qui est leur mérite devant Dieu) nous attire moins que leur sainte piété ne nous édifie. Mais avec quel plaisir nous aurions assisté à toutes les autres transformations de cette pure et brillante adolescence,, du couvent des Carmélites au ballet du Louvre, de l'hôtel de Rambouillet au château de Chantilly, de Rueil à Liancourt, de Paris à Munster, dans les joies et le triomphe de cette magnifique ambassade, — jusqu'au jour où, pour répéterles expressions de M. Cousin,— « touslesdocumentsauthentiques,imprimésou manuscrits, » nous autorisent à supposer qu'elle a franchi les bornes de la » galanterie à la mode. » Ce jour est vers la fin de l'année 1647. A ce moment, qui est celui qui livre madame de Longueville au démon de la guerre civile, cessa-t-elle d'être dévote en franchissant les bornes de la galanterie à la mode? M. Cousin n'a pas suffisamment éclairci cette question; mais il y reviendra : en attendant, je le regrette.
» C'est trop , contre un mari , d'être coquette et dévote, dit La Bruyère, Une femme devrait opter. »
De l'esprit libéral et du Principe d'autorité.
— 1er MAI 1853. —
M. Mignet nous donne la seconde édition d'un livre (1 ) qui mérite de toute manière l'attention et la curiosité des lecteurs sérieux et qui aurait réussi dans tous les temps. Mais ce livre a une qualité qu'il est permis, je crois, de faire particulièrement ressortir aujourd'hui : il est l'œuvre d'un esprit qui est resté profondément libéral.
Un esprit libéral, un esprit qui est resté fidèle à la cause de la liberté politique! combien de gens qui croient aujourd'hui que c'est là l'effet de quelque ramollissement du cerveau, et qu'il faut se hâter, quand on a cette maladie-là, d'appeler le médecin ! Louer M. Mignet de ce qu'il est resté libéral, c'est donc tout au moins le classer parmi ces retardataires maniaques, traînards de la philosophie, adorateurs transis de la liberté, voltigeurs de la pensée libre, qui ne comprennent plus rien du temps présent. Louer M. Mignet pour la persévérance de sa foi dans le progrès libéral de
(t) Notices historiques (Paris, 18") 3).
DF L ESPRIT LIBERAL UT DU PRINCIPE d' AUTORITÉ. 367
l'humanité, c'est calomnier cet esprit resté si jeune en dépit de sa gravité, si honnête malgré son impénitence, cet esprit positif et chercheur, élégant et exact, d'une fermeté si souriante, d'une tolérance si correcte, d'une modération si sereine! Lui, libéral! Ah! M. Mignet, qui est assurément un homme d'esprit, aurait-il renoncé à être un homme de bon goût?
Ainsi parlent les gens (et dans le nombre de spirituels critiques) qui ont entrepris, en Tan de grâce 1353, l'éducation rétrospective et la réforme morale du xix* siècle. C'est un peu tard. Mais ceux qui parlent ainsi sont-ils beaucoup plus jeunes que le siècle lui-même, et n'ont-ils pas tous, plus ou moins, abjuré les erreurs de leur jeunesse? Ne font-ils pas pénitence? La siècle a beau se faire vieux : ils le corrigeront ; ils se sont bien corrigés. Ils le convertiront: ils se sont bien convertis. Ils l'attelleront par derrière; ne font-ils pas partie de l'attelage qui l'emporte, bon gré mal gré, et si l'on n'y prend garde, sur une pente plus douce que sûre, dans l'ornière qui conduit en reculant aux abîmes?
Quoi qu'il en soit, If. Mignet a publié ses Notices historiques. Ce n'est pas là une grande nouveauté, sans doute, ni une grande hardiesse. Parler du comte Sieyès, du comte Rœderer, du comte Merlin, du comte Destult de Tracy, du comte Siméon, du pair de France Daunou, du prince de Talleyrand, — ce n'est pas le fait d'une audace bien extraordinaire ni l'entreprise d'un courage désespéré. Mais parler de tous ces hommes, dont les uns ont contribué à poser sur les ruines de l'ancien régime les bases de la France nouvelle et à y fonder la liberté civile, — dont les autres l'ont organisée et administrée, — qui presque tous, même parmi les métamorphoses de leur costume et de leur cocarde, sont restés fidèles aux principes de sa révolution civilisa-
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Irice; — parler d'eux sans dénigrement banal, sans puéril engouement et sans lâcheté de cœur, relever dans leurs actes tout ce qui les rattache à l'histoire de notre glorieuse émancipation , et tenir compte à ces serviteurs zélés de l'esprit humain de leurs services plus que de leurs erreurs, de ce qui a duré plus que de ce qui a péri dans l'œuvre commune de leurs efforts, car ce qui a duré est notre société même ; — juger ainsi ces éminents personnages de l'époque révolutionnaire, voilà ce que M. Mignet. a fait non-seulement avec un remarquable talent, mais avec une fermeté de conscience bien rare; c'est là ce que j'appelle avoir fait preuve d'un esprit profondément libéral, et c'est là le mérite de son livre dont je le félicite et le remercie le plus.
Mais est-ce donc là une si grande vertu? Je remarque que M. Mignet, dans cette galerie de portraits si divers qu'il a eu mission de peindre, n'a guère rencontré que des visages octogénaires; Sieyès est mort à quatre-vingt-huit ans, Rœderer à quatre-vingt-un, Talleyrand et Merlin à quatrevingt-quatre, Destutt de Tracy à quatre-vingt-deux, Daunou à soixante-dix-neuf, Siméon à quatre-vingt-douze. Je ne conclus rien, en faveur de ces hommes si éprouvés parla fortune, de cette longévité si extraordinaire. Ils n'y ont guère que le mérite dont Sieyès lui-même se vantait si finement après avoir échappé à la Terreur : ils ont vécu. Leur grand âge m'explique pourtant cette sorte de liberté respectueuse et presque filiale avec laquelle M. Mignet lesjuge. Je remarque en outre qu'aucun d'euxn'a trempé dans les excès de la période terroriste. Ils appartiennent tous à la première génération révolutionnaire, celle qui démolit pour rebâtir, non pour détruire. Siméon fonde le droit civil; Merlin, la propriété sous sa nouvelle forme
El DU PRINCIPE D'AUTORITÉ. 369
plus tard, la jurisprudence; Kœderer, l'organisation financière; Talleyrand, la diplomatie. Quanta Sieyès, il semble avoir inventé, dans les premiers temps, le bon sens môme de la révolution, tant il en résume l'inévitable nécessité dans des formules invincibles, tant sa logique est soudaine, saisissante et décisive ! Tels sont ces hommes. Mais ne les cherchez pas, quand la première œuvre est accomplie, quand la fondation de l'édifice est assurée et quand de déplorables passions vont engager de fatales luttes, — ne les cherchez pas dans les rangs des combattants, encore moins dans ceux des proscripteurs : ils sont quelquefois dans ceux des victimes. L'un d'eux, Destutt de Tracy, parvient à résoudre, dans les cachots de la Terreur, à quelques pas de Péchafaud, le vaste problème d'analyse intellectuelle qu'avaient posé Locke et Condillac, et qui était, dans sa prison, le seul tourment de son esprit. Un autre, M. Daunou, jette ces nobles et héroïques paroles à ceux qui, pendant le procès de Louis XVI, proposaient de traiter le roi non pas en accusé,
mais en ennemi public : « C'est proposer, leur disait-il,
» de faire une insurrection contre un roi dans les fers, de li- » vrerun combatàun prisonnier, défaire prononcer un juge- » ment du 2 septembre parla Convention Nationale qui a re- » poussé ce système en disant qu'elle voulait juger, non se » venger !.... » Daunou représente ici, il est permis de le dire, l'esprit qui anime les véritables fondateurs delà révolution française, même ceux qui, moins courageux que lui, furent entraînés par calcul de parti, comme les Girondins, par faiblesse de caractère, comme tant d'autres, dans la complicité de ce vote abominable. Mais quelque fût ce vote, aucun de ces hommes de la première génération révolutionnaire ne mit son zèle au service actif et permanent de la
terreur conventionnelle. Ils avaient été les logiciens, les doc-
trinaires, les initiateurs applaudis et puissants de la révolution française ; ils ne furent jamais ni les pourvoyeurs de ses colères ni les ministres de ses vengeances. . Leur rendre justice, comme l'a fait M. Mignet, cela était donc bien simple ; mais dans un temps de réaction comme celui où nous sommes depuis cinq ans, c'est précisément cette justice facile des temps ordinaires, des esprits calmes et des consciences modérées, — c'est cette justice qui est la plus rare et qui réussit le moins. M. Mignet n'a plus seulement à défendre les fondateurs de la révolution française contre les partisans naturels de l'ancien régime, ceux qui l'ont toujours regretté et qui le regrettent encore peut-être avec cette fsfdeur des ambitions impossibles et des chimériques espérances. Sous la Restauration, M. Mignet aurait écrit ses Notices et prononcé ses jugements sous le patronage d'un parti puissant dont la résistance, toujours en éveil, aurait encouragé, peut-être exagéré le zèle du jeune historien de la révolution. Sous le dernier règne, quand, devenu secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences morales, il prononçait ces éloges historiques qui forment la portion la plus considérable de l'ouvrage qu'il publie aujourd'hui, — sous le dernier règne, M. Mignet avait son point d'appui dans la société elle-même, ses approbateurs dans le monde officiel, son écho jusque sur le trône. Aujourd'hui la société est passée du culte de la politique libérale (ce n'est pas tout à fait sa faute) à la .défiance des idées révolutionnaires. Parce qu'une révolution absurde et inique a menacé un moment, en 1848, la sécurité du pays, la société s'est mise à tout sacrifier à son repos ; parce qu'elle a cru toucher à 93, elle se défie de 89. Elle s'inquiète, elle se dépite, elle réagit contre les institutions admirables qui l'ont faite si grande et si prospère ; et, dans l'aveuglement
ET du principe d'autorité. jTI
de ses alarmes, un momentjustifiées, dans l'ingratitude de son égoïsme, elle remonte jusqu'aux fondateurs mêmes de l'ordre nouveau ; elle est toute prête à faire litière de leurs glorieux services aux marchands du Temple
. . . . Et son impiété Voudrait anéantir le dieu qu'elle a quitté!...
Au^si, quand If. Mignet nous dit, d'un ton si ferme et avec
un accenl si convaincu : « La révolution a achevé
» l'œuvre commencée, il y a dix-huit cents ans, par la reli- » gion, et a rendu égaux devant la loi les hommes que le » christianisme avait rendus égaux devant Dieu. Effacer » sur le sol toutes les traces des anciennes inégalités ; abo- » lir dans les familles les privilèges fondés sur la priorité » de la naissance et la supériorité du sexe, pour reconnaîh tre les mêmes droits à ceux qui, nés du même sang, de- » vaient être l'objet de la même affection; supprimer dans » l'Etat les différences des classes et soumettre toute une » grande nation à une règle juste et uniforme; non-seule- » ment proclamer cette vaste égalité, mais l'organiser; di- » viser la propriété, étendre le bien-être, honorer le tra- » vail, ne donner au droit de chacun d'autre limite que le » droit de tous, — voilà ce qu'a produit cette révolution qui » a mis la société française à la tête des sociétés européen- » nés, et l'a rendue la plus heureuse comme la plus avancée » d'entre elles ; » — quand M. Mignet nous dit ailleurs : « .... Bientôt, à la génération qui a su penser, vouloir, » combattre, mourir pour faire triompher la cause de la li- » berté politique et de l'égalité civile, et du sein fécond de » laquelle sont sortis tant de hardis tribuns, de brillants » orateurs, de glorieux capitaines, de législateurs savants » et d'hommes d'Etat habiles, aura succédé la génération
» moins grande et plus heureuse qui doit à leurs efforts » sa liberté, à leurs fautes mêmes son expérience, qui re- » cueille parce qu'ils ont fondé, qui jouit parce qu'ils ont » souffert, qui se repose* parce qu'ils ont agi ! »— quand M. Mignet nous dit cela, qui ne comprend ce que ces sages et fermes paroles contiennent de leçons adressées à notre âge oublieux et à notre sybaritisme insouciant et effrayé, et quel est l'homme sérieux qui ne s'associe de cœur à l'approbation qu'elles nous inspirent ?
Je veux pourtant adresser une objection à M. Mignet. M. Mignet, si je l'ai bien lu, s'est un peu trop exclusivement préoccupé, ce me semble, de la grandeur des réformes que la révolution eut à accomplir, etila grandi les hommes sur la mesure même des événements. Son admiration généreuse leur a prêté souvent des proportions qu'ils n'avaient pas, et il a trop oublié les défaillances qui livrèrent, en plus d'une rencontre, à des capitulations intéressées ces ouvriers de la première heure. Leur œuvre, je le sais, a duré en dépit de leur inconstance même; ce souvenir de leur faiblesse ne diminue donc pas notre reconnaissance ; il tempère notre enthousiasme. « Ils ont souffert, » nous dit M. Mignet; soit! mais ils ont joui de leur ouvrage, et ils n'ont pas moins profité, pour la plupart, de la période qui suivit l'informe et orageux essai d'une république impossible, lisse sont presque tous accommodés de l'abri qu'une main puissante leur avait ménagé, et ils n'ont trop regardé ni à l'arrangement du logis, ni à l'enseigne de la maison. Ils sont entrés dans l'Empire comme dans un asile commode qui devait abriter leurs jours déjà longs, et quelques uns ont renouvelé le bail avec les deux Restaurations. M. Mignet glisse rapidement et avec une habileté peu déguisée sur ces transformations complaisantes où l'intérêt public sut faire