KT DL PRINCIPE D AUTORITE
sa part, je le veux bien, dans les calculs de l'ambition privée. Il a d'ailleurs, comme académicien, quoiqu'il ne l'ait jamais pratiquée comme homme, une théorie de la transition qu'il applique volontiers à ses justiciables et à ses héros. « Les hommes, dit-il, sont beaucoup moins changeants » qu'on ne le croit, même dans les temps les plus troublés » et les plus mobiles. Au fond, ils tiennent aux premières » idées sous l'empire desquelles ils se sont formés et qui » ont enchanté leur esprit, aux sentiments qui ont faitbat- » tre leur cœur, aux convictions qui ont obtenu leur dé- » vouement. Aussi M. Rœderer aurait voulu que le pou- » voir protecteur du Premier Consul fût tempéré par une » certaine liberté des citoyens. Il aurait voulu que, dans la » grande manœuvre à l'aide de laquelle le pilote nouveau v tirait des écueils le vaisseau de la révolution, on ne jetât » point les idées à la tempête pour sauver uniquement les » intérêts... » Cela est vrai ; les hommes changent moins qu'on ne croit; mais c'est l'idée qu'ils donnent de leur changement qui est funeste. Changer de cocarde, ce n'est rien si vous le voulez, une ligne à ajouter tout au plusaw chapitre des chapeaux de la comédie. Le fait n'est rien, l'exemple est tout. Il porte loin dans un pays comme le nôtre où le sermon de Massillon « sur les exemples des grands » sera éternellement la leçon du jour ; —-et aussi, quand tous ces hommes qu'on avait vus mettre la main au feu sacré qui avait dévoré les titres de noblesse dans la fameuse nuit du 4 août, quand ces hommes se laissaient faire comtes et leurs femmes comtesses, quand ces législateurs incorruptibles, qui avaientfondé le Code civil sur l'égalité des partages acceptaient des majorats, quand ces austères tribuns se laissaient couvrir de broderies, chamarrer de rubans et consteller dp plaques brillantes, — ne pouvaient-ils pas direcomme
l'Empereur lui-même, le jour où, vêtu de son manteau impérial (c'est M. Meneval qui raconte cette anecdote), il s'acheminait, avec son frère Joseph, à je ne sais plus quelle cérémonie de Notre-Dame : Ah! si noire père nous voyait ! On peut dire, il est vrai, qu'aucun de ces hommes ne crut d'abord que les conquêtes de la révolution française fussentsérieusement menacées. Le Consulat, puis l'Empire leur parurent plutôt le salut des principes de 89 que leur ruine. Ils eurent quelque temps raison. Ensuite aucun d'eux ne se rendit sans combat. Sieyès protégea sa retraite en jetant entre lui et son impérieux rival la Constitution de l'an VIII, et ce que Bonaparte appelait le porc à l'engrais. Merlin, «ce savant égaré dans une révolution, » comme dit spirituellement M. Mignet, Merlin, après avoir été chef du gouvernement conventionnel après le 9 thermidor, ministre sous les premiers directeurs, et directeur luimême après fructidor , Merlin s'humilia noblement en acceptant une simple place de substitut à la Cour de cassation. Daunou, exclu du tribunat avec Benjamin Constant et Chénier, après une lutte inégale contre le pouvoir nouveau, Daunou tomba gravement malade ; c'était une manière de protester (1). Siméon refusa la préfecture du département de la Marne. Rœderer se laissa mettre au Sénat; mais il n'apprit sa nomination que par le Moniteur, et le Premier Consul, lorsqu'il le vit le jour même, lui ayant dit en riant : « Eh bien ! nous vous avons placé parmi nos pères conscrits! — Oui, répondit Rœderer, moins gaîment peut-être, vous m'avez envoyé ad patres » Quant à Tal-
(1) M. Taillandier, dans son excellente biographie de Daunou, certifie ce fait curieux : « Daunou, dit-il, profondément affligé de ce spectacle, tomba dangereusement malade w(Chap. ix, page 203 des Documents biographiques sur P. C. F. Daunou. Paris, 1847).