‹ Études historiques et littérairesChapitre 32 sur 42 · KT DU PRINCIPE D'AUTORITÉ · texte numérisé non relu

KT DU PRINCIPE D'AUTORITÉ

leyrand, que la nature de son esprit rendait plus particulièrement propre à subir l'influence et la fascination du génie de Bonaparte, le dévouement, chez lui, le dirai-je, tourna dès l'abord au madrigal; comme il se rendait, pendant Tété de 1801, aux eaux de Bourbon: « Je pars, écrivait-il au » Premier Consul, avec le regret de m1éloigner de vous... » Quand ce que vous pensez, ce que vous méditez et ce que » je vous vois faire ne serait qu'un spectacle, je sens que » l'ùbsenceque je vais faire serait pour moi la plussensible » des privations »

C'est ainsi que luttaient, contre l'établissement d'un pouvoir irresponsable et d'une autocratie impérieuse, ces hommes qui avaient fondé l'égalité civile et renversé pour jamais, en métaphysiciensplus qu'en hommesd'État, renversé pourtant, dis-je, l'ancien régime de la France monarchique. On prétend que chez la plupart la conscience protestait ; je le veux biea ; mais elle protestait, qu'on me permette de le dire, comme la Chloé du poëte, facili sœvitiâ.... Elle protestait comme ce bon abbé Delille dont M. Michaud disait : « Il a si peur de Bonaparte qu'il est capable d'accepter dix mille écusde pension pour le calmer. »

Si j'ai insisté, dans la vie de personnages si célèbres, sur cette facilité avec laquelle ils se donnèrent presque tous et presque sans conditions au pouvoir nouveau, c'est qu'il m'a paru que M. Mignet n'avait pas suffisamment marqué ce point délicat où, dans l'histoire d'un peuple, par des causes souvent très-plausibles, mais avec des conséquences tôt ou tard fatales, la liberté politique cesse de servir de garantie à la liberté civile, et où des hommes éminents, qui ont contribué à fonder l'une (j'entends la liberté civile), se laissent aller, par toutes sortes de pentes faciles, à sacrifier l'autre. C'est là, dans un pays libre et pour un ré-

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gime nouveau, un très-grand danger. M- iMignet le savait bien ; mais quand il raconte l'époque dont nous parlons, charmé qu'il est (et avec lui combien d'autres !) par le génie « de ce puissant fondateur qui avait, nous dit-il, donné à » la révolution son organisation administrative, ses Codes » régulateurs, ses tribunaux permanents, son corps ensei- » gnant , une longue durée et une immense gloire; » — M. Mignet, dis-je, confiant et séduit comme il se montre, et toutefois plus entraîné que convaincu, et moins rassuré qu'ébloui, —M. Mignet, en face de cette splendeur de l'époque consulaire, fait un peu comme ses héros. Il ne change pas de conscience, mais de point de vue ; il ne va pas audevant des séductions du pouvoir, il s'y laisse glisser; il ne se livre pas, il se prèle. C'est bien plus tard qu'il nous montrera ce glorieux fondateur qui, à son début, lui paraît prédestiné à la création d'une société image de l'unité moderne des nations et ressource future du monde, — c'est bien plus tard qu'il le montrera « succombant sous cette » puissance méconnue des choses qui se compose des » traditions du passé, des intérêts du présent, des pas- » sions de ceux qui souffrent, qui élève les grands hommes » qui la secondent, et rétablit l'équilibre menacé du monde » par la chute des grands hommes qui lui résistent !... »

La puissance méconnue des choses, elle est donc plus forte que les grands hommes eux-mêmes, elle est plus invincible que les conquérants ; et cela peut-être n'est pas inutile à dire, aujourd'hui que a le principe d'autorité » rencontre, d'accord avec une société si disposée à l'exagérer jusqu'à cet excès même qui le perd, des apologistes si déterminés, si ardents et si exclusifs (1). Le principe d'autorité ( nous

(1) Du Principe d'autorité depuis 1789 ; brochure qui avait fait quelque bruit peu de temps avant la publication de cette étude.

ET J>1 l'KINCIPE D AUTORITE.

restons dans la théorie), caressé dans ses rêves, exalté dans son ambition, — quand rien ne lui fait plus obstacle, ni dans les mœurs ni dans la constitution d'un pays, quand la société se livre à lui avec cette imprévoyance qui caractérise, pendant les crises qui les alarment, le dévouement des intérêts matériels, —le principe d'autorité ainsi défendu et préféré, qu'est-ce autre chose que la liberté politique ellemême qu'on sacrifie? Et la liberté politique, qu'est-ce donc autre chose à son tour que la garantie même des intérêts matériels et celle des institutions civiles qui les protègent ?

Je sais bien que les peuples ne sont pas toujours difficiles en fait de garanties. Souvent un homme leur suffit. L'événement l'a bien prouvé après le 18 brumaire. Quand les institutions politiques dont c'est la mission de servir de rempart, le cas échéant, aux droits privés et aux libertés individuelles, quand ces institutions ne sont plus qu'une arène où les factions se déchirent, ou une redoute meurtrière d'où la garnison tire sur les siens, quand la citadelle se tourne contre la ville, — oh! alors je sais bien que ce n'est pas le moment de faire la théorie de la nécessité des institutions politiques; —mais faire la théorie absolue du principe d'autorité envers et contre tous, est-ce donc plus sage?

Le principe d'autorité ne vaut pas plus par lui-même, et s'il reste isolé, que d'autres principes qui ont successivement prétendu à la domination exclusive de la société et qui se sont perdus par cette prétention même. Qui ne se sent révolté, en lisant l'histoire de la Convention, contre cette dictature sans précédents qu'elle s'arroge au mépris des institutions libérales réalisées la veille, suspendues le lendemain? Qui ne conspire de cœur et d'âme bien plus encore, s'il est possible, contre cette omnipotence insolente

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que contre cette cruauté sanguinaire? La Convention tomba dans le sang; et, comme pouvoir, une fois à terre elle ne se releva plus. L'Empire, après avoir tendu son principe jusqu'à l'impossible, tomba dans l'effort d'une héroïque résistance, et il subit une éclipse de quarante ans. C'est qu'il n'existe pas de principe absolu en politique. Un principe qui ne sait ni transiger, ni s'associer, ni se modérer, court fatalement les risques de sa personnalité et de son isolement. « Où tout le monde est maître, tout le monde est esclave, » a ditBossuet. Cela est vrai. Mais où tout le monde est esclave, il n'y a pas de sûreté à être maître. Et Sieyès a dit : «Si le fort parvient à opprimer le faible, il produit effet sans produire obligation. »

On l'a dit bien souvent, il est presque banal de le répéter: le véritable besoin delà société française, celui qu'elle ressent avec le plus de force, de persévérance et de sincérité, quand la peur des crises révolutionnaires n'aveugle pas sa raison ,: — c'est l'accord de l'autorité et de la liberté, j'entends de la liberté politique. « Toute phase de lacivili- » sation porte en elle-même, nous dit-on, un principe d'auto- » rite auquel elle obéit providentiellement et sans lequel » elle ne seraitqu'un fruit du hasard et une confusion (1)...» Cette théorie, nous l'adoptons volontiers, et nous prétendons en faire sortir la nécessité de cet accord dont nous parlons.

Et en effet, dans quelle phase de civilisation vivons-nous? A moins qu'on ne donne ce nom à une de ces crises rapides et transitoires pendant lesquelles de certaines nécessités passagères se révèlent et commandent de certaines mesures, à moins que le caveant consules des Romains ne devienne

(1) Page 24 de la brochure précitée.

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