DE L'ESPRIT LIBÉRAL ET DU PRINCIPE D'AUTORITÉ
donner à M. Mignet une des premières places dans l'art de tout dire, même ce qu'il sait le moins. Mais cette gymnastique, un peu puérile chez ceux qui l'exagèrent, n'est pas tout le mérile académique de réminent historien, et j'aime mieux appliquer à sa manière ce qu'il dit si justement, dans un de ses discours, de la langue française elle-même : « Le » même esprit qui faisait penser en France avec précision » y a fait écrire avec art. C'est cet esprit qui, exigeant l'or- » dre dans le style sans en exclure l'imagination, a présidé » à la composition de la langue la plus régulière et la plus » harmonieuse à la fois, a obligé cette langue à être correcte, » en la laissant simple et hardie, lui a fait une condition » suprême de la clarté en lui permettant ensuite de prendre » tous les ornements, pourvu qu'ils fussent vrais, de revêtir » toutes les formes, pourvu qu'elles fussent naturelles...» Avec tous ces mérites, auxquels je voudrais joindre le don d'une certaine sérénité morale, je ne sais quoi de sévère à la fois et de souriant, — l'idée que donne le talent de l'auteur des Notices est bien celle qui se rapporte le plus à la définition que Gicéron a faite de l'orateur et que j'aimerais à traduire ainsi, en caractérisant M. Mignet : Un galant homme, écrivain habile et supérieur, historien sérieux, et, à ses heures, conteur agréable.
lia Révolution et la Société en 184».
— 24 juin 1853. —
Ce sera, quoi qu'on en dise, une curieuse histoire, celle de la résistance que rencontra dans l'esprit, dans le caractère et dans les mœurs de notre pays, une fois qu'elle fut maîtresse des affaires, cette révolution sans cause, sans précédents, sans principes et sans avenir, qui s'appela la révolution de Février. L'histoire en sera curieuse, si elle a pour effet de mettre en relief tout ce qui, dans le cœur de notre société française, dans ses vrais instincts, dans son bon sens, dans son bon goût, — car le bon goût a parfois ses velléités d'héroïsme et ses jours de révolte salutaire, — tout ce qui protesta, dis-je, contre cette surprise inqualifiable de la force brutale et de la licence. L'histoire en sera curieuse, si elle s'applique à faire ressortir tout ce que cette crise désastreuse révéla, dans les idées et dans les convictions de la France moderne, de prudence acquise, de sagesse résolue, d'antipathie pour le désordre, de mépris pour les chimères, de courage dans la lutte, de dextérité dans la manœuvre, de suprême habileté dans l'emploi «les instruments
iSi LA REVOLUTION
les plus désespérés et les plus funestes. Je sais bien que j'ai l'air de m'amuser en ce moment à un paradoxe, et que je serais plus sûr de rencontrer le cœur du public si je déclamais aujourd'hui contre la France de 1848 et de 1849, à l'unisson de tous ceux qui trouvent commode d'oublier désormais comment elle a échappé, seule d'abord, par sa propre vertu, par l'effet de sa raison et de son courage, aux conséquences les plus immédiatement redoutables de cette calamiteuse période. Mais la véritable originalité d'une histoire de 1848, ce sera précisément le soin que prendra l'historien de relever noire France de cet injurieux oubli et de la replacer dans sa vraie lumière, aujourd'hui obscurcie. A aucune autre époque, en effet, un grand peuple ainsi abandonné à lui-même n'a plus fait pour se sauver et n'y a réussi-(je parle des deux premières années) avec plus de promptitude, plus de décision et plus d'éclat.
Je me rappellerai toujours l'effet que produisit à l'étranger cette soudaine résurrection de la France, par l'effet de la bataille de juin. Je me trouvais à Londres quelques semaines plus tard. Ce pays sauvé par un général dont le premier coup d'éclat était cetle victoire, sauvé par ces enfants de Paris en haillons pour la plupart, sauvé par ces boutiquiers intrépides, par ces soldats ramenés en toute hâte des garnisons voisines;— ce pays qui se relevait ainsi de lui-même par sa propre force, qui se redressait avec cette élasticité merveilleuse et qui gagnait du même coup la bataille des rues et celle des idées; car juin, c'était la victoire du bon sens français contre les utopies socialistes;— ce pays, objet de tant de malédictions et de tant de mépris dans l'Europe entière deux mois auparavant, avec quel enthousiasme on le célébrait alors, même en Angleterre! L'engouement avait gagné jusqu'aux dédaigneux politiques du West- End. « Les
gamins de Paris ont sauvé l'Europe, » me disait l'un d'eux. Mais c'était trop peu dire. Ce qui sauvait l'Europe, c'était, je le répète, le bon sens français, poussé à bout jusqu'à la colère, monté jusqu'à l'héroïsme; c'était celte irrésistible puissance qui avait vaincu et qui rendait au continent européen, contre les entreprises de la démagogie, et bien avant Jellachich et Radetzky, l'air, lechamp,la liberté d'action qui depuis deux mois lui manquaient.
La France, après lévrier, avait donc bientôt trouvé pour la défendre deux espèces de soldats, les uns qui, au premier roulement du tambour, descendaient dans la rue: c'était à peu près tout le monde parmi les bons citoyens; — les autres que personne ne relevait guère au poste périlleux qu'ils avaient choisi : c'étaient les écrivains et les journalistes. Le prince Albert de Broglie (I) était partout où il y avait du zèle et du courage à montrer; il tut surtout parmi ces derniers. Quelque valeur que puissent avoir aujourd'hui, par la distinction, la gravité et le mouvement du style, ses écrits de cette époque, quelque importance que leur donne aussi cette maturité brillante et cette mâle jeunesse de la pensée qu'une sorte d'hérédité intellectuelle entretient au foyer de sa famille, — ces Etudes du prince de Broglie, c'était de la polémique, une polémique sérieuse et vive; et quoique le premier de ces écrits soit de septembre 1848, ils se sentent tous de la lutte commencée avant la bataille de juin dans le domaine des opinions et des idées, et ils se rattachent à cette campagne opiniâtre qui fut suivie, avec des alternatives si diverses mais avec un succès si incontestable, de 1848 à 1851, à la tribune et dans les salons, dans les livres et dans la presse quotidienne, contre
(1) Etudes morales et littéraires (Paris, 1863).
il. tt
Mfô LA RÉVOLtfTION
les resles vivaces de l'insurrection vaincue dans la rue, décimée dans sa milice, mais survivant dans une portion de la minorité législative, et dominant le présent qui lui échappait par les chimériques terreurs de l'avenir.
On reproche à ces luttes entre le bon sens et la folie, dans les pays libres, de renaître sans cesse d'elles-mêmes et de durer toujours ; et parce qu'elles durent, les âmes timides croient à l'inévitable triomphe du mal, comme si la lutte entre le bien et le mal n'était pus aussi vieille que le monde, et comme si la victoire de Tun sur l'autre n'était pas, grâce à Dieu, le fond même de l'histoire de l'humanité. Et aussi bien, nous l'avons vu, quand Dieu met aux prises dans une rencontre mémorable le génie du bien et celui du mal, quand il intervient, comme dit le poëte, parce que le nœud à trancher réclame l'emploi de son infaillible épée, Dieu frappe alors un coup qui laisse sa trace et que l'écho des âges répète. Telle fut la bataille de juin. On parlera longtemps, sous le toit du pauvre et dans la mansarde de l'ouvrier, de cette répression terrible qui aurait pu être une vengeance, qui ne fut qu'une justice. Le peuple s'en souviendra, quoi qu'on fasse, et il n'est pas permis de contester que ce souvenir n'ait été déjà, de 1848 à 1851, la plus réelle force du pouvoir en France. La bataille de juin est une de ces leçons que le canon proclame et que l'épée grave dans la mémoire du peuple. En politique, les hommes ne se repentent guère ; ils se souviennent.
Après le travail de Dieu, celui de l'homme. Après juin, c'est l'honneur de cette époque, la France est restée libre, maîtresse de sa destinée, et elle a continué l'œuvre de la résistance pacifique, un moment interrompue par laguerre. Qui donc a manqué à son devoir? Parmi les amis de l'ordre, et on peut dire que c'étaient alors tous les partis honnêtes,
ceux qui avaient servi la royauté constitutionnelle en l'appuyant, ceux qui l'avaient combattue croyant la servir, ceux même qu'une intelligence moins éclairée, suivant nous, des vrais besoins de notre pays poussait dans ces rangs solitaires et chimériques du parti républicain ; — mais parmi ces amis de l'ordre, sous quelque forme qu'il fût réalisé ou rêvé, qui a manqué à son devoir? Personne. Et quand le prince de Broglie écrivait, au mois de septembre 18i8 :
« Depuis le droit divin, en passant par le droit du
» sabre, jusqu'à celui de la sanction populaire, nous avons » essayé de tousles principes qui peuvent agir sur la con-
» science ou l'imagination des hommes Depuis l'homme
» miraculeux du 18 brumaire jusqu'àtant d'hommes émi- » nents qui ont entouré le berceau du gouvernement de » Juillet, la Providence, après nous avoir donné le génie, » nous a prodigué le talent. A ces forteresses si savam- » ment élevées, à ces bons capitaines, qu'a-t-il manqué? » Disons-le : une armée qui sût rester sous les armes. Il » nous a manqué ce qui fait les bonnes troupes : l'union, » la patience et la persévérance. Par un juste jugement, » lois et chefs, aujourd'hui tout a disparu; il ne nous reste » plus que nous-mêmes. Vainement demandons - nous » encore, pour nous tirer d'embarras, des institutions et « des hommes : il ne nous en sera plus donné. A la profon- » deur où notre sol est remué, la force végétale qui produit » les grands arbres est épuisée. Mais il nous est permis d'es- » pérer encore dans la ressource de l'énergie personnelle » des citoyens. Si cette épreuve ne suffisait pas pour former » chez nous ces qualités viriles du caractère, nécessaires à » un peuple libre, il faudrait se voiler la tête, pour ne pas » voir sombrer dans l'abime le vaisseau qui porte la liberté » de la France et sa fortune ; »
quand M. Albert de Broglie parlait ce noble et éloquent langage, peut-être croyait-il que ses conseils iraient se perdre dans cette immense confusion qui contredisait ou couvrait sa voix. Voyez pourtant. De tous ces hommes que le jeune écrivain essayait de rallier pour la défense de la société, sauvée d'hier et qui semblait condamnée à périr -demain, aucun ne manquait à l'appel : gardes nationaux, journalistes, propriétaires, électeurs, aucun ne faisait défaut. Dans cette grande association solidaire qui se formait spontanément pour le salut de tous, pas une défaillance, pas un refus de service, pas un manquement sérieux pendant plus de deux ans. Les uns, à la première réquisition, prennent le fusil; les autres la plume ; — celui-ci donne son argent, celui-là son vote. Deux mois de misère au service de la république /avaient dit les démocrates au début de la crise. Deux ans de souffrances au service de l'ordre ! disaient les propriétaires et ils tenaient parole ; et ils descendaient dans la rue, et ils couraient au scrutin pour la défense d'un régime qu'ils n'aimaient pas, mais qui représentait pour eux, sous une forme périssable, l'indestructible nécessité d'un pouvoir public. On sait le mot de ce député ultra-royaliste qui disait en 1815 : « On m'accuse de n'être pas pour la Charte constitutionnelle. On a bien tort. Je suis toujours à cheval sur cette Charte, — il est vrai que c'est pour la crever. » La Constitution de 1848 ne valait pas, tant s'en faut, la Charte de 1814. Ceux qui l'avaient inspirée s'en défiaient, ceux qui l'avaient subie la défendaient, sans amour, sans foi, mais sans arrière-pensée de la détruire. « Les «.hommes, dit le prince de Broglie, mesurent volontiers la » valeur des choses par leur durée. Du moment qu'on sent » en soi plus de vie que dans les institutions, on se préfère » assez légitimement à elles, et les intérêts privés qui ont
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» survécu à beaucoup d'intérêts publics prennent de leur » importance relative une idée très-exagérée. Cette instabi- » lité lasse et dessèche.» Les honnêtes gens, en 1848 et 1849, ne se lassèrent pas ! Placés sous cet abri chancelant qu'on appelait une Constitution nouvelle et qui semblait une vieille ruine, — les honnêtes gens ne furent ni rebutés ni découragés, et ce fut leur mérite, pendant cette épreuve, de tourner en bien les instruments détestables auxquels la loi condamnait leur action, de retrouver la vie et la prospérité du pays dans cette légalité meurtrière.
Qu'était-ce autre chose, en effet, cette Constitution de 1848 dont M. Albert de Broglie fait une analyse si lumineuse et si saisissante; — qu'était-ce autre chose qu'un immense piège que l'esprit démagogique, trop facilement écouté, avait tendu aux deux grands pouvoirs de l'État , le législatif et l'exécutif, qu'elle plaçait face à face dans un antagonisme à la fois ridicule et périlleux? Et cependant le parti de l'ordre en fit sortir, pendant deux ans, le bon accord de ces deux pouvoirs (ce fut leur honneur à tous les deux), et ce bon accord commença le salut de la France.
Qu'était-ce autre chose, cette liberté illimitée de la presse, qu'une prime donnée à la licence des écrits et à la corruption des âmes? Et cependant le parti de l'ordre en fit sortir l'éclatante lumière qui éclaira l'abîme et le fit voir aux plus incrédules.
Qu'était autre chose, le suffrage universel tel qu'il fut d'abord organisé, qu'une sorte d'invasion confuse et tumultueuse de tout un peuple dans le domaine jusqu'alors réservé de la politique? Et cependant le parti de l'ordre en fit sortir, au tO décembre, la présidence d'un prince et la consécration d'une sorte d'hérédité monarchique;— aprèsle 10 décembre, La majorité la plus énergiquement conservatrice et la plus
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manifestement royaliste , malgré la fatale diversité des nuances, qui eût jamais siégé dans une assemblée française.
C'est ainsi que de tous ces instruments de perturbation et de ruine qu'on avait forgés contre elle, la France de 1848 et de 1849 faisait des instruments d'ordre et de salut; et je ne crois pas qu'il y ait dans l'histoire des révolutions un autre exemple d'une situation aussi compliquée et aussi tendue, aussi délicate et aussi critique, et qui ait exigé pour y suffire autant d'habileté et de courage, de résignation et de fer- * meté, de décision et de mesure, d'éloquence et de finesse que n'en déploya le grand parti auquel la France avait confié sa fortune. Était-ce donc une société sans espoir? Était-ce une nation usée et abâtardie? Était-ce un pays perdu que celui où de pareils dangers suscitaient de pareils efforts, ralliaient de pareils dévouements, révélaient de pareilles ressources?
Je sais bien ce qu'on peut dire ; et l'honnête livre du prince de Broglie, ce livre "qui a ranimé en moi cette admiration rétrospective pour la noble attitude de mon pays pendant la plus dangereuse crise qu'il ait traversée depuis soixante ans, —ce livre pourtant révèle à chaque page, à travers la confiance d'une àme courageuse, les anxiétés d'un esprit sérieux aux prises avec des difficultés redoutables. Je suis donc bien ce qu'on pouvait dire : puisque tant d'efforts, d'intrépidité, de talent, d'habileté, d'éloquence, de sacrifices de tout genre aboutissaient fatalement cà l'abîme, puisque la Constitution était condamnée, la loi sans force, la légalité impuissante ou funeste, ce n'était pas le parti de l'ordre tout seul qui pouvait sauver la France. Il y fallait autre chose. Soit ï Je ne discute pas une pareille question. Passons donc! Le parti qui a pendant deux ans lutté, de concert avec le gouvernement, pour Ja défense de l'ordre public, qui a
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sauvé la propriété du socialisme, qui a sauvé les finances, qui a sauvé la paix, qui a sauvé l'armée, qui a sauvé Rome, — ce parti qui avait tout sauvé, n'aurait pu sauver la France de la crise de 1852 ! Soit! Quand le malade se croit sauvé par une saignée, à quoi bon lui prouver qu'il aurait pu l'être par un purgatif? Laissons donc cette question. Ce que j'ai voulu établir, c'est que la France était de taille h lutter contre le désordre, c'est qu'elle a lutté, c'est qu'elle a vaincu; c'est qu'elle a tourné en bien tout ce mal qu'on a voulu lui faire, c'est qu'elle a été grande par son courage, par sa patience, par sa raison. Et quel est donc le pouvoir qui, placé à la tête d'une grande nation, s'offenserait qu'elle fût l'objet d'un pareil éloge? quel est le gouvernement qui aimerait à montrer, dans le peuple qu'il se serait donné mission de régir, une troupe d'enfants révoltés qu'il fau irait châtier? « Depuis la vieillesse de Louis XIV jusqu'à la révolution >> française, écrit madame de Staël, l'esprit et la force ont » été chez les particuliers, et le déclin dans le gouverne- » ment (i). » Si cela n'a été vrai que jusqu'en 1814, j'y souscris de tout mon cœur; je veux bien croire que les gouvernements ont profité depuis cette époque, qu'ils profitent encore des leçons du passé. La France les a payées assez cher. Mais si je ne crois pas à la décadence des gouvernements, je ne crois pas à celle de la France, et c'est contre ce dénigrement systématique et intéressé de mon pays que je me révolte et que je proleste.
M. Albert de Broglie est un esprit éminemment libéral. Il n'est pas un converti; il est un croyant. Il croit à la liberté politique, il a foi dans le triomphe des principes de 89, une foi ancienne malgré sa jeunesse ; mais en même temps il se
Considérations sur la révolution française^ tome III, pnge 158.
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trouve naturellement engagé, par tempérament, par conviction, dans toutes les voies sérieuses qui mènent au rétablissement du principe d'autorité sur une base solide et respectable. Son livre le prouve bien. Il n'y avait là ni conversion, comme on l'a dit(l), ni meâ culpâ;i\ y avait l'effort naturel d'un honnête esprit vers toutes les chances offertes au salut public. Certes le prince de Broglie était assez jeune en 1848 pour avoir quelque chose à apprendre. Nous tous, qui l'avions précédé de quelque vingt ans dans la vie, nous avons vu, à cette époque, grossir d'une manière inattendue le trésor de notre expérience. Mais cette sagesse qu'on acquiert au contact des révolutions populaires est une chose qui a besoin d'être contenue; il ne faut ni abuser de l'expérience qu'on a acquise à ses dépens pour la faire payer au voisin, ni demander à la liberté d'un grand peuple la rançon des terreurs qu'on a éprouvées au spectacle momentané de sa licence. Si c'est lace qu'on appelle se convertir, c'est une conversion qui coûte trop cher. Le monde est plein de ces gens toujours prêts à mettre le pied sur le prochain en se frappant la poitrine. J'aime mieux un philanthrope même relaps, et un libéral impénitent.
En politique, rien de moins libéral que le dénigrement. Il faut estimer les hommes pour les gouverner; il faut aimer son pays pour le comprendre. Ceux qui commencent par calomnier l'esprit et le caractère d'une nation finissent toujours, si cela dépend d'eux, par la livrer au despotisme. On tue son chien en le disant enragé. On asservit un peuple en le proclamant indigne de la liberté. Je sais, quand il s'agit de régler le sort des hommes, qu'il faut se garder de
(1) M. de Pontmartin, dans un spirituel article de V Assemblée fionaie du lb juin.
l'excès dans l'estime comme de l'exagération dans la défiance.
Sur quelque préférence une estime se fonde,
Et c'est n'estimer rien qu'estimer tout le monde...
Mais Alceste, qui est un excellent personnage de comédie, serait un détestable politique. Dieu nous garde de ces censeurs impitoyables de l'humanité! C'est au pouvoir qu'ils visent, par-dessus la tête du peuple. Laissez tourner la chance, vous les retrouverez aux premières places. L'ambitieux avait pris le masque du misanthrope; Alceste sera conseiller d'État. Oh ! que madame de Staël, qu'on me pardonnera, je l'espère, de citer plus d'une fois en parlant de l'œuvre de son petit-fils, — que madame de Staël a encore raison quand elle nous dit : « Le pouvoir est la sauve-garde » de l'ordre, mais il en est aussi l'ennemi par les passions » qu'il excite. Réglez-en l'exercice par la liberté publique, » et vous aurez banni ce mépris de l'espèce humaine qui met » à l'aise tous les vices et justifie l'art d'en tirer parti (i)... » Cette société française qu'on disait perdue en 1848, et qu'on a tant calomniée depuis, savez-vous pourquoi elle a résisté? Le gouvernement avait péri ,• la société survivait. Une bande de réformateurs s'était rué sur elle, l'injure à la bouche, la carabine au poing, les poches pleines de programmes socialistes. Quelle était la force de la société française contre cette invasion réformatrice? C'est qu'elle n'avait plus besoin d'être réformée; c'est qu'après la grande réformation politique de 1789, il n'y avait plus rien à amender sérieusement dans l'organisation sociale du pays ; c'est que la folie seule ou le crime pouvaient le tenter alors; et
(1) Considérations sur la révolution française, tope III, page 351.
le crime a beau faire : il peut couvrir le solde ruines et l'abreuver de sang; il ne fonde rien. En 1848, quand les réformateurs se sont mis à l'œuvre, la société s'est d'abord laissé faire : il a été matériellement impossible de l'entamer. «Les auteurs de la Constitution, écrit le prince de Broglie, ont fait de leur mieux pour trouver dans la société que la monarchie leur léguait quelques privilèges à détruire, quelques chaînes à briser, et pour inscrire en tête de leur œuvre quelques droits jusque-là inconnus; en un mot, pour que la nouvelle Constitution pût avoir sa Déclaration des Droits de V Homme et sa nuit du 4 août. Par malheur, pour abolir des privilèges, il faut qu'il en existe, et pour affranchir un peuple il faut qu'il soit asservi. Or, il s'est trouvé, en cherchant bien, qu'en fait de privilèges tout se réduisait en France à quelques garanties de capacité et d'intéiêt social dont personne n'imaginait de se faire un droit à son
profit Hors de là, les amateurs les plus déterminés de
l'égalité venaient se rompre la tête contre le droit de propriété, roc indestructible et sans fissure » C'est ainsi que la société française a résisté d'abord aux tentatives du socialisme théorique et réformateur, par son propre poids, par sa masse, pour emprunter la métaphore du jeune écrivain, mole suâstat ; elle a résisté parce qu'elle était une société à la fois nouvelle et définitive, née d'hier, mais née viable, avec toutes les conditions de la vie, de la durée et de la puissance. Telle est, il faut bien en prendre son parti, la sociélô française que la révolution de 1789 a créée. La révolution de 1789 avait tout fait. Celle de 1818 était condamnée à faire le mal ou à ne rien faire du tout, au ridicule ou à l'horrible, à l'impuissance ou à la terreur, à la parodie ou à l'attentat. Il fallait ou laisser la France poursuivre tranquillement sa destinée libérale dans les voies ouvertes par
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cesse de nos pères il y a soixante ans, — • il fallait cela, ou livrer la bataille de juin.
M. Albert de Broglie a un sentiment profond de cette puissance civile de la société française, et il est en même temps un partisan très-résolu de cet avenir libéral que la révolution luiaouvertdans l'ordre politique. Même à travers la fumée des bivouacs de la guerre civile, même derrière les nuages tour à tour sombres ou sanglants que la catastrophe de 1848 amoncelé, M. de Broglie entrevoit cet avenir, et il y fixe les yeux avec un retour plein de regrets, de mélancolie et d'espérance :
« Deux pouvoirs absolus, très-différents l'un de l'au-
» tre assurément et semblables par un pojntseul, le hideux » despotisme d'une assemblée, la glorieuse autorité d'un » grand homme, ont pu à deux reprises tout absorber en » eux-mêmes, et offrir en échange au pays, pour toute ga- » rantie, l'un l'énergie de ses convictions révolutionnaires, » l'autre la sagesse de son génie. La France, terrifiée ou sé- » duite, abattue ou enthousiaste, a pu se laisser faire en si- » lence. Dès le lendemain de 1793 ou de 1814, délivrée de » Robespierre ou privée de Napoléon, elle redemandait à » un mécanisme constitutionnel plus ou moins habile l'ac- » complissement de ses vœux les plus chers. Une réaction » triomphante a pu, dans la Chambre exaltée de 1815, rê- » ver un instant la reconstruction de l'ancien régime; des » comédiens de bas étage ont pu, hier encore (en 1848), se » grimerle visage pour reproduire plus exactement les hé- » ros de la Convention. Ces reproductions malheureuses » ont à peine ému la France; — mais toutes les fois que la » liberté véritable, la liberté légale et modérée, dont la mo- » narchie constitutionnelle était la plus haute, mais non » pas la seule expression possible, a reparu après une
» éclipse temporaire, la France l'a toujours saluée comme » une amie ancienne et regrettée. Son retour a toujours eu » l'air d'une résurrection glorieuse et non d'une restaura- » tion surannée. Les doctrines de 1789, prises dans leur vé- » ritable acception, forment donc une sorte de foi politique » qui survit aux faiblesses des apôtres et aux égarements * des disciples. C'est une terre promise dont l'image nepé- » rit pas. Beaucoup de nos pères ont pu mourir au désert » en désespérant de l'atteindre; moins excusables qu'eux, » nous avons pu mériter de la perdre et de la pleurer dans » l'exil. Cependant elle existe, nous le savons, car nous » avons goûté sa paix : son souvenir vit au fond des cœurs, » et le malheur passe sans l'effacer.
J'ai voulu terminer par cette citation remarquable les réflexions que m'a suggérées la lecture du livre de M. le prince de Broglie, parce que cette citation résume en quelque sorte l'esprit général dans lequel le livre est conçu, et parce qu'elle donne en même temps une idée de la manière et du style de l'auteur. Quant à l'esprit, on se plaît à retrouver dans l'âme du jeune écrivain, sur ses lèvres et sous sa plume les nobles traditions du foyer paternel, et on aime à se dire qu'elles ne seront plus séparées d'un nom si justement illustre et si universellement respecté. On aime aussi à encourager dans un jeune cœur ces espérances libérales qui, pour avoir été trompées bien souvent, ne continuent pas moins de compter parmi les plus légitimes aspirations de l'esprit humain. Merses profundo, pulchrior evenit!... Oui, noyez-les dans les larmes et dans le sang des générations, comme tous les partis extrêmes l'ont essayé depuis soixante ans. Proscrivezles, si vous l'osez ; découragez-les, si vous le pouvez ; — ces nobles espérances refleurissent tôt ou tard dans le cœur des hommes. Le vent des tempêtes politiques les arrache en
vain au liane de l'abîme où la tourmente les avait jetées; elles y laissent leur germe, et ce germe c'est l'avenir. Tout le monde cependant nous crie que les Français ne sont pas faits pour la liberté politique. Mais qui oserait soutenir cela, quand le préambule de la Constitution de 1852 elle-même dit le contraire? Ne prévoit-elle pas le cas d'un complément de liberté publique qu'autoriseraitl'apaisement despassions? Qui donc a le droit en France d'être moins libéral que la Constitution de 1852? Qui a le droit de fermer devant elle un avenir que cette Constitution réserve? Oh ! satisfaites sur cette France ingouvernable, comme vous l'appelez avec tant d'inconséquence, après qu'elle adonné 7 millions de voix à la dictature en 1851, 8 millions de suffrages à l'Empire en 1852 ; — satisfaites sur elle vos rancunes réactionnaires! Calomniez son passé, oubliez ce qu'elle a fait pour rendre Je présent possible ; mais n'écrivez pas, sur le seuil de ce règne qui commence, l'inexorable anathème du poëte italien. Ne dites pas qu'il y faut laisser toute espérance; et si vous êtes convaincus plus sérieusement que nous ne le sommes de cette prétendue inaptitude de la France à la liberté politique, relisez ce que l'auteur des Considérations sur la révolution française écrivait, il y a quarante ans, à propos d'un peuple voisin qu'il est de mode de nous opposer aujourd'hui, pour nous écraser sous le parallèle : « Qui aurait » pu croire, dit-il, il y a moins de deux siècles, que jamais » un gouvernement régulier pût s'établir chez ces factieux » insulaires ? On ne cessait alors, sur le continent, de les » en déclarer incapables. Us ont déposé, tué, renversé plus t> de rois, plus de princes, plus de gouvernements que le » reste de l'Europe ensemble ; — et cependant ils ont enfin » obtenu le plus noble, le plus brillant et le plus religieux » ordre social qui soit dans l'ancien monde. Tous les pays,