LE GOUVERNEMENT DES BOURBONS
pli d'air, d'espace et de lumière'; là, une maison de chétive apparence, mal éclairée et mal distribuée; — une façade ambitieuse à une construction inachevée.
Mais n'est-ce pas, dira-t-on, le fait de la Restauration ellemême, si, à son début, elle est si brillante, si elle s'affaiblit en avançant, et si elle meurt dans la violence aveugle et impuissante? Je n'accepte ni pour elle, ni pour nous, ni pourM. de Lamartine, cette explication desdéfauts de sonlivre. La Restauration jugée, non-seulement dans les causes qui la rendirent un moment si populaire, et dans les fautes qui précipitèrent sa fin désastreuse, mais dans toute cette période intermédiaire qui fut si utilement agitée, si sagement libérale, si habilement prudente, période féconde qui vit éclore l'esprit public en France, qui émancipa la littérature, l'histoire, le théâtre, l'industrie, l'instruction publique, communiqua son essor à la poésie, donna une armée à la monarchie, éleva une tribune, marqua les limites d'une Opposition vraiment constitutionnelle et d'une presse vraiment libre, — la Restauration, dis-je, jugée dans cette série de ses bonnes œuvres, fut une grande époque, et elle méritait peut-être de sortir plus sérieusement vivante de ce splendide berceau que l'auteur des Harmonies avait construit pour elle avec tant d'art, d'intelligence et d'amour.
Je le sais bien ! une fois qu'on est entré dans cette histoire de la Restauration et qu'on a franchi ce seuil de marbre et d'or où M de Lamartine accueille, en 1814, le sourire aux lèvres et la lyre à la main, l'antique race de nos rois,— une fois qu'on est entré dans la maison et qu'on s'est assis au foyer où chauffe, pour rappeler une expression de Paul- Louis Courier, la marmite représentative ( « le potage est un milliard, » ajoutait-il) , — à ce moment l'historien se sent glacer, la description languit, le grand style replie ses ailes,
le lyrisme s'éteint. M. de Lamartine n'aimait pas Napoléon le Grand, et il lui fait dans le passé une guerre de plume très-ardente, parfois très-injuste; mais il aimait le drame napoléonien ; il s'y plaisait comme spectateur, il y trouvait son compte comme écrivain. L'éclat de cette fortune se reflétait dans ses tableaux, le retentissement de cette chute avait son écho dans les chants du poëte. Fontainebleau, File d'Elbe, « l'aigle qui vole de clocher en clocher, » Waterloo, Sainte-Hélène, quels souvenirs ! quel champ de manœuvres pour la poésie! quelle source intarissable pour l'amplification ! Mais la Charte et l'article 14, la question préalable et la clôture, les bataillesdu scrutin et les victoires du premier- Paris, en un mot tout le ménage parlementaire, tout le tracas législatif, que voulez-vous qu'un écrivain, voué au culte de l'histoire pittoresque, tire de tout cela? Aussi M. de Lamartine parcourt, en deux enjambées, les dix années qui s'écoulent de la mort de Napoléon à la chute de Charles X. On dirait que, du jour où cette grandefigure a disparu et n'est plus que matière à prosopopée, l'histoire de France n'a plus, pour M. de Lamartine, que la valeur de ces procès-verbaux qu'on lisait à la tribune, au début des séances législatives, au milieu de l'inattention et du bruit.
Je suis peut-être bien exigeant ; mais ces deux volumes de M. de Lamartine qui comprennent, en réalité, toute l'histoire de la Restauration, ne m'ont donné qu'une idée confuse et incomplète du mouvement des partis, de la lutte des opinions, du progrès des esprits, de tout l'ensemble de ce sérieux gouvernement et de cette intéressante époque. Il semble qu'on assiste, du dehors, à quelque grand spectacle, sans le voir. On entend le bruit de la scène, on en a la sensation à distance. Parfois un commentaire inspiré, supérieur, en reproduit l'émotion, en trahit l'esprit, en recompose les in-
eidents, en fait passer devant les yeux l'imprévu et le pittoresque. L'ensemble échappe dans une impression générale pleine de curiosité, de charme et de déception. Telle est l'œuvre de M. de Lamartine dans les deux volumes qui la terminent sans l'achever. Non que je leur refuse le mérite que j'ai déjà signalé dans les précédents. M. de Lamartine ne dit pas tout, soit qu'il l'ait omis, soit qu'il l'ignore; mais il dit supérieurement tout ce qu'il veut dire et tout ce qu'il sait ; il connaît surtout très-bien les princes de la branche aînée delà maison de Bourbon, et il continue, quand il parle d'eux, à exercer sur lui-même cette sorte de métempsycose rétrospective qui lui rend, après trente ans, les affections politiques et jusqu'aux idées de sa jeunesse, avec cette sorte de clairvoyance historique qui résulte toujours d'un sentiment vrai. Certes, je ne sais rien qui honore plus M. de Lamartine que cette fidélité à d'anciens souvenirs, mais je ne sais rien non plus qui l'ait plus heureusement inspiré. Il a eu un grand avantage sur bien des gens quand il a voulu parler des Bourbons : il les a connus , il les a aimés.
Quand il ne s'agit que de juger les intentions, cette résipiscence monarchique de M. de Lamartine l'inspire, je le répète, admirablement. Il n'est plus permis aujourd'hui de refuser aux rois qui se sont succédé de 1814 à 1830 sur le trône constitutionnel de France le mérite des bonnes intentions; et pourtant, telle est l'incurable opiniâtreté des préventions politiques, qu'on se sent pris de reconnaissance pour un historien qui peut en apporter les preuves, piècesen main. M. de Lamartine les a recherchées avec plus de soin qu'il n'en donne d'ordinaire à des études de ce genre, et il les a trouvées. Toutes n'ont pas, il est vrai, la même importance; et, par exemple, je ne voudrais pas prendre au pied
de la lettre le récit que l'auteur, sur la foi de je ne sais quelle confidence, nous donne de la scène qui précéda, au palais de Saint-Cloud, en juillet 1830, la signature des ordonnances. Le pittoresque, ici, a un faux air de mélodrame qui vous déroute; la vérité se confond dans l'invraisemblance. La signature des ordonnances de juillet fut un acte déplorablement sérieux; — sous la plume de M. de Lamartine, on dirait quelque scène arrangée pour une tragi-comédie. Mais l'historien a beau faire: les rois font plus sérieusement et plus simplement même des folies, et il n'y a que les gladiateurs qui se drapent ainsi pour mourir...
«... Son visage se voila et pâlit sous la contention du » doute. Il écarta la plume, suspendit la signature, irrévo- » cable arrêt de sa destinée rendu de sa propre main. Un » profond silence régna un moment dans le cabinet. Quel- » ques-uns des ministres tremblèrent, quelquesautres espé- » rèrent secrètement que le roi, indécis, les soulagerait » lui-même d'une responsabilité qu'ils encouraient par dé- » vouement plus que par conviction. Le roi, la fête appuyée » sur une main dont il se voilait les yeux, comme pour re- » cueillir toutes ses hésitations dans son àme, la plume re- » prise dans l'autre main suspendue et immobile à quelques » lignes du papier, demeura cinq minutes dans l'attitude du » doute religieux qui cherche par la pensée à se résoudre ; » puis, relevant son front, découvrant ses yeux et comme » attestant le ciel d'un long regard : « Plus j'y pense, dit-il » avec un accent triste mais consciencieux à ses ministres, » plus je demeure convaincu qu'il m'est impossible de ne » pas faire ce que je fais. » Et il signa, et les ministres con- » tre-signèrent. Le silence ne fut interrompu entre les ac- » teurs de cette grande scène que par le bruit de la plume du » roi sur le papier et par la respiration qui souleva enfin le
» poids de sa poitrine oppressée par le doute, après un acte
» irrévocable jeté au destin »
Avouons-le, toute cette comédie de conscience ne ressemble guère ni à la politique , ni à la vérité, ni à l'histoire. Charles X n'avait pas besoin d'attester si fastueusement le ciel en témoignage de sa conviction. Sa parole de roi et de Bourbon suffisait. Non, ce n'est pas là le style de l'histoire. Mais M. de Lamartine est souvent plus heureux. Son livre abonde en documents inédits d'une valeur incontestable, et qui tous ont pour effet de confirmer, au profit des princes de la branche aînée des Bourbons (M. de Lamartine n'a pas voulu être juste envers les autres), cette réputation d'honnêteté consciencieuse qui est comme l'honneur des vaincus sur le champ de bataille. On peut tout perdre, et tomber du trône; l'estime des hommes survit même à leur soumission. Je recommande , à ce point de vue , cette touchante lettre, monument de son affection et de sa loyauté, que le roi LouisXVIIÏ écrivit au moment des difficultés qui séparèrent le duc de Richelieu et le comte Docazes (tome VI, p. 163). Je signale aussi (dans le VIIe volume) la correspondance du duc d'Angoulême avec M. de Villèle, curieuse à plus d'un ♦ titre, et qui précède avec à-propos le jugement que l'historien
a porté de ce prince si modeste et si peu connu : « Sa
» modestie, dit M. de Lamartine, ajoutait encore à cette vé- » nération des soldats pour leur chef. Il ne manquait à ce » prince, pour être un héros, que l'extérieur et la flamme. » Il n'en avait pas le visage, mais il en avait le cœur... Élevé » dans l'exil, comprimé par l'adversité, étranger dans sa pa- » trie, sa timidité faisait trop douter de lui aux autres et à » lui-même. Mais une àme probe, une religion humble, un » esprit juste, le goût et le discernement des bons conseils • relevaient toujours à la hauteur de ses devoirs, — et le
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» champ de bataille, en lui enlevant devant l'ennemi Fhé- » sitation qu'il avait devant ses amis, le montrait à ses sol- » dats ce qu'il était, un prince fait pour être le premier sol- » dat de la Couronne. » — Voilà certes une noble page et un beau portrait!
M. de Lamartine absout les intentions; il essaie aussi quelquefois de justifier et de glorifier les actes. Il y réussit souvent. La Restauration a de belles pages; et, sans parler de ce mouvement général qu'elle imprima aux intelligences, mouvement qu'elle a trop redouté peut-être mais qu'elle a servi, la Restauration a fait de grandes choses. Elle a maintenu l'unité et la nationalité de la France jusque sous les serres de l'occupation. Elle a, en quelques années, sauvé les finances d'un désastre qui pouvait paraître irréparable. Elle a pratiqué avec honneur de solides alliances, et elle a fait avec succès des guerres politiques, les plus difficiles de toutes. Elle a remis un trésor où l'invasion avait laissé le vide. Elle a reconstitué une armée royaliste avec les débris des phalanges impériales. Enfin elle a appris au pays, même en s'en défiant, la pratique de la liberté constitutionnelle; et elle a fait, d'une main toujours avare et parfois violente, mais elle a fait pourtant l'éducation de la presse quotidienne. Je loue, comme on le voit, la Restauration non-seulement du bien qu'elle a fait avec préférence et avec goût, mais de celui qu'elle a laissé faire, en ne l'aimant pas.
Je sais que la passion raisonne autrement; et si j'employais pour apprécier la Restauration le procédé palingénésique qui a réussi à M. de Lamartine, si je me reportais au temps où je la jugeais avec mes idées de vingt ans, j'en parlerais peut-être d'une tout autre manière. C'était la mode alors de la dénigrer sans la juger; on la combattait non par conviction, mais par instinct; on conspirait par engoue-
ment. A vingt ans, tout le monde veut être à la mode. Toute la jeunesse était alors de l'Opposition. Mais quel est donc l'esprit qui ne change pas après de si longues épreuves? Qui ne revient, avec plus ou moins de rigueur, sur ces impressions premières que nous recevons de la vie publique avec une vivacité si soudaine, si peu réfle'chie et si trompeuse? Qui ne fait, enlisant l'histoire, son examen de conscience ? L'histoire du passé qu'on a vu, où on a été témoin, peut-être acteur, c'est celle-là surtout qui provoque chez les esprits sérieux et dans les consciences honnêtes cette révision salutaire, — et pour ma part je rougirais aujourd'hui, à la distance où nous sommes de la Restauration et dans cette perspective plus lumineuse où elle se révèle, — de juger, dis- je, ce sérieux gouvernement avec des lambeaux de phrases rapportés de la rhétorique, avec des convictions ramassées dans les cabinets de lecture ou dans les conciliabules de carbonari !
Dans le passé toutefois, s'il y a des impressions que la conscience mieux informée désavoue, il en est d'autres qu'elle justifie. S'il est des opinions qu'elle rejette, il est des convictions qu'elle garde. La jeunesse n'est pas toujours l'époque des illusions. Outre que la vieillesse a aussi les siennes, le cœur qui bat si fort dans une jeune poitrine est souvent un bon guide, même s'il nous emporte; il nous passionne parfois sans nous tromper. De ces impressions que le spectacle de la Restauration nous causait, il y a trente ans, il faudrait donc faire deux parts aujourd'hui, l'une pour les amender, l'autre pour les absoudre. Et pour m'a part, je ne voudrais ni glorifier sans réserve la génération qui s'agitait de 1820 à 1830 avec l'ardeur un peu inconsidérée du jeune âge, — ni l'humilier par un meâ culpâ sans vergogne et sans dignité. Au fait, nous avions grand tort quand
nous ressentions et quand nous essayions de propager cette répugnance aveugle qu'inspirait à quelques-uns la personne des princes qu'un bienfait du ciel rendit alors à la France. Nous nous donnions tort, et par ce dénigrement systématique qui dénaturait tous les actes du pouvoir, et par cette méfiance secrète qui accueillait tous les succès de notre armée, et par cet engouement qui suivait, sur la rive espagnole, les malencontreux réfugiés de la Bidassoa, et parce goût fatal pour les conspirations et les conspirateurs dont M. de Lamartine a fait, en quelques lignes d'une curieuse importance sous sa plume, une justice si sommaire et si complète :
« Les procès et les supplices continuèrent, dit-il, à cons- » terner et à ensanglanter pendant plusieurs mois les pro- » vinces de l'ouest et de Test de la France et à dévorer des » victimes obscures, pendant que les chefs des ventes, des » comités insurrectionnels et des sociétés centrales de Pa- » ris coupaient par le mystère les fils de complicité qui pou- » vaient remonter jusqu'à eux, défiaient audacieusemcnt » les accusations, et s'indignaient du haut de la tribune de » soupçons qu'ils renvoyaient à la calomnie... Cette hypo- » crisie de légalité et d'innocence que les principaux mem- » bres de ces conspirations occultes affectaient à la face du » gouvernement de la France et de la postérité corrompait » la conscience de la jeunesse libérale et la liberté même. Les » hommes qui se masquent se dégradent du plus noble at- » tribut de la vérité, la franchise. La plupart de ceux qui » trempèrent alors dans ces sourdes machinations des sec- » tes souterraines y contractèrent des habitudes de dissi- » mulation... qui sont le contraire du véritable civisme. La » liberté, qui est une vertu, veut être servie par des vertus » et non par des vices. — Les chefs et les députés des ven -
» tes de Paris... agitaient stérilement leur patrie en cachant » la main qui remuait les sectaires... — Ils creusaient de » leurs propres mains les catacombes où des conjurés, » plus pervers et plus radicaux, devaient ensevelir leurs tra- » mes contre la liberté elle-même; ils formaient les cadres, » ils recrutaient les camps des conspirations, ces crimes et » ces lâchetés des gouvernements libres... »
Certes, après cette pénitence que M. de Lamartine nous inflige, nous aurions mauvaise grâce à rien ajouter. Rien ne manque à la yérité de ce tableau ni à l'équitable rigueur de cette remontrance. Combien de jeunes gens d'alors sur qui retombe aujourd'hui le reproche de cette immense duperie qu'ils avaient sinon pratiquée, du moins acceptée en allant chercher le mot d'ordre des sociétés secrètes! M. de Lamartine a raison, les gouvernements ont rarement à redouter les associations où ils sont toujours plus ou moins représentés par leur police. C'est la liberté qui périt tôt ou tard « dans ces catacombes » où l'obéissance passive est la première loi, dont le but est le secret des meneurs, dont la solidarité s'éclipse au premier danger... quœqueipse miserrima vidi!...
Tels étaient donc les torts de beaucoup d'entre nous. Maintenant je voudrais qu'on me permît de mettre au compte d'un sentiment plus patriotique et plus vrai bien de nobles actions, bien d'utiles efforts, bien de sérieux travaux, bien de courageuses résistances qui ont rempli l'histoire de la jeunesse française pendant cette période. Ce sentiment vrai qui possédait notre génération, c'était le goût de la liberté constitutionnelle. Nous avions donné, comme dit encore Paul- Louis Courier, donné en plein dans la Charte de 4814, nous y avions foi; nous voulions la fin, en nous trompant quelquefois sur les moyens. Mais qui ne se trom-
pait pas alors ? La plus grosse erreur est encore celle qui a perdu la monarchie. Celui des deux partis qui se trompait le plus, c'est apparemment celui qui a péri. Non que le mauvais succès d'une cause en soit toujours la condamnation. Mais dans ce combat engagé entre l'esprit constitutionnel et ce qu'on appelait spirituellement alors Yesprit rentré, c'est-àdire l'esprit d'absolutisme rétrograde, — la jeune génération avait pour elle le droit, l'histoire, la possession, le succès, le raisonnement, les serments.... C'était bien quelque chose. Et aussi voyez : parce que la Restauration était suspecte d'arrière-pensée inconstitutionnelle, tout tournait contre elle, même le bien. Je n'aimais pas alors, pour ma paît, et je n'aime pas davantage aujourd'hui l'expédition d'Espagne de 1823 ; et n'en déplaise à M. de Lamartine qui nous dit : « A la Chambre des Pairs, les hommes d'Etat qui » n'avaient pas eu un murmure contre les envahissements » armés, contre les conquêtes sans prétexte et contre les » guerres sans fin de Napoléon, dont ils avaient été les ins- » trumentset les conseils, les Daru, les Mole, les Talley- » rand, les Pasquier, les Baranle, les Ségur, tous débris de » l'Empire, recueillis par la Restauration, mais ligués pour » l'arracher aux royalistes, protestèrent seuls avec plus ou » moins d'audace contre une guerre qui n'avait pour motif » aucune ambition, qui était précédée des appels les plus » longanimesà la conciliation et à la transaction des par- » iis en Espagne, et qui proclamait d'avance, sinon l'invio- » lubilité des anarchies, du moins l'inviolabilité du trône » el de la nation espagnole ; » — oui, n'en déplaise à M. de Lamartine, je suis encore, après trente ans, de l'avis des Daru, des Mole, des Talleyrand, des Pasquier, des Barante et des Ségur, contre les passions folles et téméraires ( c'est le mot du prince de Talleyrand ) qui déjà fourvoyaient la Res-
tauration ; mais enfin, à côté de la grande habileté, celle qui sait prévoir, celle qui a la vue longue et qui n'escompte pas ses succès pour le profit du quart d'heure, il y a la petite habileté, celle qui suppute un succès immédiat et certain ; et M. de Lamartine a peut-être raison quand il croit que l'expédition d'Espagne donnait une armée aux Bourbons. « L'alliance de la famille royale, de l'armée et de la nation » parut enfin scellée pour la première fois par la politique, » par l'opinion et par la gloire. » Trompeuse apparence ! Cela même tournait contre le gouvernement de la Restauration ; voici pourquoi :
La Restauration a fait trois grandes expéditions militaires en quinze ans, assez pour défrayer la gloire de deux règnes ; car ces campagnes furent habilement préparées, vivement conduites, très-honorables pour l'armée française, chefs et soldats. De ces trois expéditions pourtant, une seule a véritablement profité à la Restauration, celle de Morée, parce que seule elle parut désintéressée. Les deux autres^se confondirent dans la politique du gouvernement, et cette politique, à tort ou à raison, était suspecte. On avait trop l'air en effet de tirer le canon du Trocadéro contre la tribune du Palais-Bourbon ; et quand nos soldats prenaient le fort l'Empereur, on» avait trop l'air encore de le prendre sur les libéraux de France plus que sur les Bédouins d'Alger. C'est ce commentaire malveillant, injuste peut-être, de l'esprit public qui diminuait l'importance militaire de ces belles expéditions. La France, soit satiété de gloire, soit fatigue, soit soupçon des coups d'Etat, la France éprouvait alors une sorte d'insensibilité militaire qui la laissait de glace en présence des succès de nos soldats. Je n'exagère pas. Cela s'est vu à d'autres époques. On sait que les barricades de 1648 se dressaient au son des cloches qui célébraient la
victoire de Lens. Celles de 4 830 succédaient aux réjouissances qui avaient célébré la prise d'Alger. « Les prospérités militaires, dit Fléchier, laissent dans l'âme je ne sais quel plaisir enivrant qui l'occupe et la remplit tout entière ; » — et M. de Lamartine dit justement à son tour, en essayant de caractériser cette ivresse imprudente : « Les grands bonheurs donnent aux partis les grandes audaces, et dans les gouvernements d'opinion les grandes audaces entraînent les grands revers. » Le gouvernement de la Restauration, qui essayait de jeter de la gloire au peuple en échange de sa liberté, parce que l'essai avait réussi une fois, n'avait pas compris que tout était changé depuis 1814. Le peuple en France pousse volontiers à bout toutes ses passions, Fune après l'autre, et, une fois assouvi; il se laisse prendre par un immense dégoût. On l'a vu depuis soixante ans : après la révolution, la guerre ; — après la guerre, l'esprit constitutionnel. La Restauration en fut l'essai ; le gouvernement de Juillet en fut la pratique, toujours loyale, longtemps heureuse, puis avortée dans une catastrophe. A cette passion de la liberté constitutionnelle succède ensuite, en 1848, je ne sais quel goût éphémère de l'aventure et du désordre; — aujourd'hui la passion du repos à tout prix. Ainsi se résume l'histoire delà France depuis 1789. La vraie politique d'un gouvernement consisferait donc à contenir le pays, mais sans l'inquiéter dans la jouissance de ce qu'il préfère, au lieu de le laisser tomber par l'excès dans la satiété. Le gouvernement de la Restauration avait donné la liberté et la France y avait pris goût. Quand il fit mine de la retirer, la nation tourna contre lui, même sa gloire ; et après avoir passé sous des arcs de triomphe, il tomba.
La génération qui voulait la liberté constitutionnelle — et qui ne voulait pas la guerre d'Espagne, — cette génération,
tous ses autres mérites à part, n'avait donc pas si peu mérité de la France ni si mal conduit sa fortune. Quand elle applaudissait Royer-Collard, quand elle défendait Manuel, quand elle pleurait le général Foy, quand elle célébrait la pairie après le rejet de la loi de conversion, quand elle allumait des feux de joie après le retrait de la loi d'amour, quand elle s'agitait dans les comités électoraux, loyalement, à ciel ouvert, son drapeau à la main, quand la jeunesse française faisait cela, elle représentait l'esprit nouveau contre l'ancien ; elle jouait son vrai rôle ; et pour moi, lorsque je repasse dans le livre de M. de Lamartine toutes les grandes scènes politiques de cette époque, je retrouve aussi toutes les émotions de ma jeunesse, et je n'en récuse aucune. Le sang, comme ditBéranger, « le sang remonte à mon front qui grisonne,» et il me semble que j'applaudis encore, soit Manuel quand il disait, avec un accent de conviction si pénétrant, à la majorité réactionnaire qui allait le frapper :
« N'oublions jamais, à quelque excès que la révolution
» se soit portée, qu'appelée par les vœux de la France, dé- » fendue par elle au prix de son sang, cette révolution lui » a laissé, en échange, une gloire impérissable et d'immen- » ses bienfaits; n'oublions jamais que nous n'existons, et » vous-mêmes avec nous, que par les résultats qu'elle a » produits, résultats sacrés que tousles efforts de ses enne- » mis n'ont pu et ne pourront nous enlever ;... » soit Royer- Collard, quand il jetait aux ministres du roi Charles X, dans
la discussion de la loi sur la presse, cet écrasant défi : « Il
» y a longtempsque la discussion est ouverte dans le monde » entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux. Elle rem- » plit d'innombrables volumes, lus et relus le jour et la nuit » par une génération curieuse. Des bibliothèques, les livres » ont passé dans les esprits. C'est de là qu'il vous faut les
» chasser. Avez-vous pour cela un projet de loi ? Tant que » nous n'aurons pas oublié ce que nous savons, nous serons » mal disposés à l'abrutissement et à la servitude. Mais le » mouvement des esprits ne vient pas seulement des livres. » — Né de la liberté des conditions, il vit du travail, de la » richesse et du loisir; les rassemblements des villes et la fa- » cilité des communications l'entretiennent. Pour asservir » les hommes, il est nécessaire de les disperser et de les » appauvrir. La misère est la sauvegarde de l'ignorance. » Croyez-moi, réduisez la population, renvoyez les hommes » de l'industrie à la glèbe, brûlez les manufactures, com- » blez les canaux, labourez les grands chemins. Si vous ne
» faites pas tout cela, vous n'aurez rien fait ! »
C'est ainsi qu'on parlait encore en 1827. La Restauration, qui méritait déjà ces terribles remontrances, avait du moins le mérite de les souffrir. Avouez aussi que c'était là un noble et courageux langage, et qu'il n'est pas besoin de se frapper la poitrine et de se rouler dans la poussière pour expier le souvenir de ces émotions et de ces spectacles. L'âme du pays était là. M. de Lamartine, à qui j'ai reproché de négliger le menu de l'histoire, excelle dans la peinture de ces grandes scènes, et il les recherche à bon droit comme les véritables occasions de son talent. Maisl'histoire n'habite pas exclusivement ces hauteurs. Il faut savoir descendre en plaine, se mêler aux hommes, hanter les foules profanes et découvrir, dans l'étude des mille incidents dont la vie d'un pays libre se compose, le secret des gouvernements et des partis. M. de Lamartine l'a bien cherché ; mais il s'est arrêté trop souvent, dans cette dernière partie de son ouvrage, à des solutions sans valeur et sans vraisemblance. Je remarque, en effet, que tandis que le célèbre écrivain néglige presque sciemment d'importantes portions de
sa tâche, il accorde à des commérages de cour, à desinfluences de palais et à des confidences sans autorité et sans gravité une place qu'il refuse à des faits et à des personnages d'une importance supérieure. Et aussi bien tel est presque toujours le caractère de l'incomplet dans l'histoire. L'auteur surfait la fiction qu'il caresse aux dépens de la réalité qu'il ignore. Il y a toute une partie mythologique dans le livre de M. de Lamartine. Je veux bien croire aux causes secrètes des grands événements, aux mystérieuses et sensuelles attaches des grands pouvoirs de la terre. Je ne crois pas à leur toutepuissance. Je ne crois pas à l'ubiquité de cette Egérie platonique dont M. de Lamartine fait à peu près Tunique ressort du gouvernement de ce roi, qu'il nous représente pourtant comme un monarque sérieux et comme un honnête homme «Tel était le mécanisme caché de ce gouver-
» nement de politique et de piélé, de boudoir et d'église, de » scrupules et de faiblesses, possédé d'avance par un prince » impatient de règne, exploité par des intrigants, inspiré » par des sectaires, manié par un ministre habile, et reposant » tout entier sur la tendresse de cœur d'un roi vieilli pour une » femme qui, en lui enlevant les soucis du trône, lui lais- » sait les illusions de l'amour... » C'est ainsi que M. de Lamartine, par une inconséquence que son cœur a pu reprocher plus d'une fois à son esprit, détruit en une seule phrase tout le mérite de ses jugements les plus équitables. N'est-ce donc pas lui qui nous dit, après la mort du roi Louis XVIII : « Il fut loué par M. de Frayssinous, évêque d'Hermopolis, » mais mieux encore par l'estime et par les regrets de la » nation : il les méritait... Si la France ne le place pas au » rang de ses plus grands hommes, elle le placera au rang » des plus habiles et des plus sages de ses rois. » Et M. de Lamartine a bien raison.
Tel qu'il est, au surplus, son livre restera. Malgré cette choquante disproportion que j'y ai marquée, YHistoire de la Restauration vivra de ce premier souffle honnête et vrai qui l'a inspirée, de cette pensée de réhabilitation et de justice qui l'a remplie jusqu'au bout; — le livre vivra, en dépit des lacunes, des incohérences, des exagérations pittoresques, des folies descriptives et des excès de style dont M. de Lamartine se fait désormais un jeu et qu'il n'est plus permis de relever dans sa manière, tant son impénitence a sur ce point dépassé et découragé la critique. Je veux lui demander pourtant, puisque nous venons de parler du roi Louis XVIII, quel genre d'impression l'auteur prétend produire quand il nous introduit, en praticien d'autopsie plus qu'en historien, dans la chambre à coucher du vieux roi agonisant et qu'il soulève le drap qui le couvre. Est-ce la pitié? est-ce le ridicule? est-ce le dégoût? est-une simple fantaisie pittoresque qui lui inspire des détails tels que ceux-ci: «...Déjà ses jam- » bes, atteintes par la gangrène, se refusaient à tout mou- » vement, et ses orteils se détachaient d'eux-mêmes de » leurs articulations, comme des branches mortes d'un tronc « encore vivant... Sa tête, inclinée sur sa poitrine, tombait » et se relevait alternativement de son fauteuil à sa table et » de sa table à son fauteuil, en frappant du front, à chaque » oscillation en avant, le bord du pupitre et en rendant un » coup aussi sec que le balancier de sa pendule... Un manteau » de fourrure emmaillotait ses jambes. Sa toilette était aussi » recherchée et sa coiffure aussi peignée que dans ses jours » de réception. Ses joues tombaient sous l'affaissement des » muscles, mais sa bouche s'efforçait encore de sourire...)) Ah ! certainement, il est permis, quand il s'agit des grands de la terre, de rapprocher de l'idée de leur puissance celle de leur fragilité. Ces images de la mort, la philosophie reli-
gieu'se aime à les évoquer dans les palais ; l'éloquence chrétienne se plaît à les montrer sur ces hauteurs radieuses où
se dresse le trône des rois. Mais de quel style! « Ramas-
» sez tout ce qu'il [y a de grand et d'auguste ; voyez un peu- » pie immense réuni en une seule personne ; voyez cette » puissance sacrée, paternelle et absolue; voyez la raison » secrète qui gouverne tout le corps de l'£tat renfermée » dans une seule tête; — vous voyez l'image de Dieu et » vous avez l'idée de la majesté royale. Oui, Dieu Fa dit : » Vous êtes des dieux,; mais, ô dieux de chair et de sang! » ô dieux de boue et de poussière ! vous mourrez comme » des hommes ! O rois ! exercez donc hardiment votre puis- » sance, car elle est divine et salutaire au genre humain ; » mais exercez-la avec humilité, car elle vous est appliquée » par le dehors; au fond, elle vous laisse faibles, elle vous » laisse mortels, et elle vous charge devant Dieu d'un grand
» compte » C'est ainsi que Bossuet parlait de la royauté
en plein Louis XIV. Mais il l'humiliait dans sa fragilité, il ne la raillait pas dans sa décrépitude. Il lançait l'anathème à son orgueil, non l'épigramme à ses souffrances. C'est la différence entre le langage de la morale et celui de la fantaisie, entre l'éloquence, de la chaire et celle de l'anecdote. M. de Lamartine est un trop grand écrivain et un trop grand poëte pour n'être pas de notre' avis, cette fois du moins, contre lui-même.
lia Révolution et la Tradition (1).
La Révolution et la Tradition, ce sont là deux grandes forces, deux puissants dieux , comme dit Athalie. Les concilier fut le but de la Charte de 18U ; et ce fut aussi, malgré les orages de deux règnes et les malheurs de;la fin, l'œuvre patiente et le résultat incontestable de la Restauration des Bourbons.
Pour moi, une chose m'attire à la première vue, pour ainsi dire, dans l'histoire de la Restauration; et qu'on me permette d'y revenir et d'y insister, parce qu'évidemment cette impression, qui est chez moi aussi sincère que pro-
(1) A propos du premier volume de Y Histoire de la Restauration oii Précis des règnes de Louis XVIII et de Charles X (Paris 1853), par M. F. Rittiez.
Je reproduis cette étude toute récente, sans tenir compte de quelques travaux intermédiaires (de juillet à décembre 1853) que le défaut d'espace m'oblige à ajourner. Mais il m'a semblé que cet essai sur le véritable caractère de la transaction qui s'opéra, en 1814, entre l'esprit de tradition monarchique et l'esprit moderne, complétait d'une manière utile le chapitre qui précède et répondait à bien des déclamations contraires.