‹ Études historiques et littérairesChapitre 38 sur 42 · LA RÉVOLUTION ET LA TRADITION · texte numérisé non relu

LA RÉVOLUTION ET LA TRADITION

tonde, n'est pas la première qui saisisse également tout le monde. Ce signe particulier qui me frappe aujourd'hui, en dépit des souvenirs mêmes et des préjugés de ma jeunesse, c'est le côté vraiment libéral de cette restauration monarchique qui, «renouant la chaîne des temps, » comme elle le disait, et pouvant l'arrêter au point où la fureur révolutionnaire l'avait brisée, la prolongeait pourtant, et sans en rien retrancher d'essentiel, jusqu'à cet indestructible anneau que l'esprit moderne avait forgé. Oui, c'est par là que la Restauration se distingue à mes yeux, précise'ment parce que c'est là le caractère qu'on pouvait croire le plus antipathique à sa nature : héritière de l'ancien régime, elle accepte l'esprit moderne, elle proclame et elle enregistre soigneuse-ment toutes ses conquêtes; elle reconnaît tous ses droits. Elle fait plus : aux conquêtes de la révolution française, lettre morte si l'esprit ne les fait pas vivre,'4elle donne pour garantie, non pas un mot, quoique le mot même, comme le dit le vieux Gaton dans Lucain (1), ait droit aux hommages de Phumauité, mais la chose ; — elle donne la liberté.

Oh ! je le sais bien; quand on descend ensuite dans le détail des faits et quand on pénètre dans le secret des affaires, on est fort tenté de rabattre par instants de cet enthousiasme qu'inspire à un esprit vraiment libéral la proclamation, dans une Charte monarchique, par un roi vieilli dans l'exil et rentré à la suite d'une coalition, de ces grands principes d'une révolution qui semblait vaincue et qui triomphe de sa défaite elle-même: Les Français sont égaux devant la loi... — Ils sont tous également admissibles aux emplois civils

(1) Tuumque

Nomen, libertas, et inanem prosequar umbram. (Luc, Phars.)

et militaires... — Leur liberté individuelle est garantie... — Chacun professe sa religion avec une égale liberté... — Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions... — Toutes les propriétés sont inviolables... — Le Code civil reste en vigueur, etc., etc. (1). Quelque émouvant, je le répète, que soit ce spectacle d'un vieux roi, remonté par un coup du sort sur le trône héréditaire de Louis XIV, et qui écrit le mot de liberté à toutes les lignes de la Constitution qu'il octroie, — je le sais bien, cette émotion aura ses retours, cette brillante médaille aura son revers. Les restaurations, comme toutes les révolutions de ce monde, se font avec des hommes, et les hommes ont leurs passions; Tâge même ne les affaiblit pas. Le gouvernement de Louis XVIII fera des fautes, non pas seulement celles qu'il avouera plus tard dans la proclamation de Cambrai, ces fautes qu'excuse chez les rois et dans les partis victorieux cet étourdissement fatal de la première heure. Le gouvernement de la Restauration commettra bien d'autres fautes jusqu'à la dernière qui renversera le trône de Charles X. Mais il aura beau faire par l'imprudence de ses amis et par l'aveuglement de ses conseils; — les principes qu'il proclame à son début, les lois qu'il fait, l'esprit qu'il encourage même en le combattant, les progrès qu'il accomplit même en les redoutant, l'essor qu'il donne aux sciences, aux lettres, aux beaux-arts, à l'industrie, au bien-être des classes laborieuses, — tout ce grand ensemble, sa législation, sa diplomatie; ses guerres, ses traités, — toute cette politique à la fois conservatrice et libérale, car si elle sauve la royauté en Espagne, elle émancipe la Grèce en Morée et elle venge l'Europe à Alger ; — tout cet ensemble, dis-je, qu'il faut juger

(1) Charte constitutionnelle, art. 1, 3, 4, 5, 8, 9, 08.

d'un peu haut pour ne pas trop s'arrêter aux imperfections que l'homme mêle à toutes ses œuvres, pour ne pas se heurter aux obstacles de la route et aux pierres du chemin, toute cette histoire qui se fait quinze ans à ciel ouvert et qui brave, du haut de la tribune parlementaire, les conspirations de sacristie et les intrigues de couloir, tout cela est grand, quoi qu'on fasse ; et n'est-ce pas le cas de répéter ici ce que M. de Rémusat disait (1), avec un accent si rare d'éloquence et de raison, en 1847 : c< Royautés déchues,

» exilées, pour qui peut-être l'oubli commence, dussé-je » même vous déplaire par cette louange, vous n'avez pas » éteint la France. Vos lois lui ont permis de réagir contre » vos principes. Vous avez souffert qu'elle grandit contre » vous-mêmes ; et l'ayant reçue insultée par la victoire, hu- )> miliée par la fortune, vous l'avez laissée, en la perdant, » toute pleine d'orgueil et d'espérance ! »

Telle était la Restauration ; et même dans cette réserve où l'apologie de M. de Rémusat se renferme, même dans cette opposition entre leurs préjugés et leurs actes qui trouble parfois le règne des Rourbons de la branche aînée, même dans cet involontaire obstacle que les secrètes tendances de leur esprit opposaient, sur quelques points délicats, aux bienfaits de leur politique, ce gouvernement eut sa grandeur, cette grandeur de l'abnégation et du sacrifice qui est la première vertu des rois constitutionnels. Quand M. Royer- Collard disait : « Les Constitutions ne sont pas des tentes dressées pour le sommeil, » tout le monde applaudissait. Qui l'a mieux su et qui l'a plus pratiqué que la Restauration? Qui a plus lutté soit contre ses adversaires, soit con-

(1) Discours de réception à l'Académie. Passé et Présent, Mélanges, par M. de Rémusat, tome II, page 347 (Paris, 1847).

il. 24

tre ses amis? Ce qui nous semblait, à nous, échappés du collège et libéraux apprentis, ce qui semblait à d'autres , libéraux émérites ou républicains disponibles, l'effet de quelque conspiration de cour ou de quelque effroyable machination des partis, c'était le jeu régulier des rivalités que l'ambition du pouvoir engendre dans les pays libres. C'était le bruit, importun aux oreilles efféminées, de ce mécanisme admirable qui a fait si prodigieusement grandir, depuis un siècle et demi, la loyale Angleterre sous la main de ses rois, de ses Parlements et de ses ministres. L'histoire des premiers règnes de la monarchie constitutionnelle chez les Anglais, après la révolution de 4088, est pleine de ces luttes fécondes où la royauté tantôt résiste, tantôt cède à l'opinion publique, où l'opinion, à son tour, tantôt fait retraite pour un temps devant la prérogative royale, tantôt reprend l'offensive avec un éclat décisif. M. de Rémusat et M. de Viel-Castel ont raconté ces luttes dans des études remarquables, et personne n'y a vu autre chose que l'effet naturel de cette inévitable concurrence entre le pouvoir et la liberté, qui est la loi de la civilisation elle-même. Les luttes d'opinion qui signalèrent les quinze années du gouvernement de la Restauration n'avaient, en réalité, et tant qu'on restait fidèle à la Charte, ni plus de gravité, ni plus de venin, ni plus de péril.

Le premier volume de M. Rittiez s'arrête à 1820. Rien ne m'oblige donc à remonter en ce moment jusqu'aux causes qui, en 1830, firent sortir violemment de la Charte le gouvernement qui s'était établi quinze ans auparavant sous cet inébranlable abri. Je n'ai voulu constater qu'une chose : ces princes qu'on a représentés si souvent comme les serviteurs à outrance d'un principe incorrigible qui les rive à la chaîne du passé, qu'avaient-ils donc fait en 1814, eux qui

étaient vieux, qui avaient vu périr sur l'échafaud révolutionnaire leur frère, leur roi, leur sœur, leurs amis, leurs partisans; qui avaient passé vingtans dans l'exil; eux que la France ne connaissait plus, qui y rentraient par la volonté de Dieu, et à qui d'imprudents conseillers avaient pu dire qu'ils ne lui devaient rien que l'oubli? Qu'avaient-ils fait? Ils avaient, du premier coup, par le premier acte de leur volonté libre, avec la première plume qu'ils avaient tenue de leur main royale, ils avaient, eux, les fanatiques du passé, loyalement transigé avec le présent. Et comment transigeaient-ils? Était-ce en rusant, en marchandant les concessions, en tirant à eux, d'une main avare et d'un air défiant ? Non, ils donnaient dès le premier jour, et avec tout leur cortège de garanties, tous les droits que l'Assemblée Constituante avait proclamés sans pouvoir les établir, puisque moins de deux ans plus tard la Terreur les foulait sous les roues de ses chariots chargés de victimes humaines. Ce que la Constituante n'avait fait que proclamer en quelque sorte, la Charte des Bourbons l'établissait. Avec l'égalité, ils donnaient la liberté; — avec la liberté des cultes, celle de la personne ; avec la liberté de la personne, celle de la presse. « La déclaration deSaint-Ouen, dit M. Rittiez, consacrait la plupart des droits essentiels à la liberté humaine. » Quant à moi, je cherche ceux qui y manquaient. Oui, les Bourbons transigeaient, faisant la part large à l'autorité publique (qui pouvait s'en plaindre ?), datant le règne de la mort de Louis XVII, pure forme, et qui n'avait qu'un tort, à mon avis, celui d'être un pléonasme monarchique ; car s'appeler Louis XVIII, n'était-ce pas dire assez .qu'on prétendait continuer une dynastie de rois? Mais reconnaître tous les droits créés par la Révolution française et leur donner pour garant la liberté de la presse, laisser le commandement des troupes aux maréchaux de

l'Empire, maintenir ses Godes, continuer ses traditions administratives et financières, était-ce donc rayer ces trente immortelles années qui venaient de s'écouler? était-ce se montrer ennemi de l'esprit nouveau et s'enterrer dans son principe? N'était-ce pas prouver, au contraire, qu'on entendait succédera la Révolution età l'Empire plus qu'à Louis XVII? N'était-ce pas accomplir ce mariage de raison entre le présent et le passé qui, loin d'être le suicide d'une dynastie, était l'acte le plus raisonnable que son intérêt bien entendu put lui conseiller?

En 1814, les princes de la branche aînée de la maison de Bourbon, si avancés qu'ilsfussent déjà dans la vie, n'étaient donc pas, quoi qu'on en dise, le parti exclusif du passé ; ils ne représentaient ni un principe absolu et inflexible, car un principe absolu et inflexible, en politique, c'est l'absurde; — ni l'ancien régime, car l'ancien régime pouvait revivre dans les regrets et dans les espérances de quelques suivants de la royauté ; — des princes sérieux, éprouvés par le malheur et relevés par la main de Dieu pour diriger la France nouvelle, n'encourageaient pas ces folies. Charles X lui-même, en 1830, ne voulait pas rétablir le passé. L'article 14 de la Charte, faussement interprété, lui inspira une pensée fatale, mais plutôt d'illégalité que d'absolutisme. Il eut un rêve de dictature, non d'ancien régime. La branche aînée ne représentait pas plus l'ancienne société, toute seule, que la branche cadette ne représentait la révolution sans partage. Si le parti de la Restauration avait ses voltigeurs et ses fous, il avait ses conseillers sages et ses amis prudents : M. le duc d'Orléans était de ceux-là, avec beaucoup d'autres. Il est trop ridicule de croire que le duc d'Orléans n'était pas partisan de la restauration qui le ramenait en France, comme il est trop absurde d'imaginer qu'un roi tel que

Louis XVIII, qui était déjà libéral en 89 et qui avait écrit la proclamation d'Hartwel, n'était pas, au fond, partisan des libertés qu'il ne faisait que consacrer en les concédant. Mais veut-on une preuve de cette alliance que le chef de la branche aînée des Bourbons contractait avec l'esprit moderne ? Encore une fois, qu'on relise la Charte de 1814. Que pouvait-on faire de plus, quand on montait sur le trône, à moins de n'être plus roi ? Et, d'un autre côté, veut-on une preuve que le chef de la branche cadette était un sincère appui de la royauté telle que la Charte l'avait fondée ? qu'on examine sa conduite, si habilement dévouée et si loyalement indépendante pendant toute la durée de la Restauration. Que pouvait-on faire de moins, quand on était premier prince du sang, à moins de n'être plus libéral ?

Que veut-on déplus ? Est-ce qu'il n'y avait pas, aux Tuileries, un roi qui avait fait la Charte ? Est-ce qu'il y avait, au Palais-Royal, un prince qui conspirait contre le roi ? On nous parlait récemment de l'ambition et des complots de la branche cadette pendant ces quinze ans... Quels complots? Qu'on en cite un seul. Montrez sur un seul point, parmi toutes ces conspirations qui s'attaquent successivement à la monarchie restaurée, montrez une seule fois la main du duc d'Orléans, ou seulement son influence, ou même son nom invoqué dans un conciliabule ou prononcé dans un procès ! Oui, une seule fois ? M. de Vaulabelle a écrit ['Histoire de la Restauration avec une supériorité d'exactitude et une intention d'impartialité que nous ne pouvons trop estimer, quoique son point de vue ne soit pas le nôtre; cherchez-y, dans ces complots des partis, le nom du chef de la branche cadette de la maison de Bourbon. M. de Lamartine n'a pas épargné les accusations et les injures au duc d'Orléans ; cherchez dans son histoire la trace de cette calom-

nie posthume qu'on voudrait lui infliger aujourd'hui? On u souvent parlé d'ambition, soit ! Le mot est vague et se prête complaisamment aux commentaires de la passion politique. Mais des complots ! qu'on en prouve un seul, et nous passons condamnation sur tous les autres. La branche cadette n'avait pas besoin de conspirer ; elle était libérale comme la Charte, et pas plus qu'elle. Sa fidélité bien connue à la Constitution du pays suffisait à son importance. Si elle était la personnification de l'esprit moderne, la Charte en était la réalisation et la loi. Rien n'était donc plus facile que cette conciliation des deux principes que les Bourbons des deux branches représentaient, nous dit-on, — puisque c'est la loi du pays elle-même qui, avec son autorité indiscutable et par la main du roi législateur, avait consommé la transaction.

Que fallait-il faire de plus pour opérer ce rapprochement entre l'ancien régime et la France nouvelle ? Fallait-il faire amende honorable de Louis IX et de Charles V, de Henri IV et de Louis XIV ? Fallait-il répudier Bouvines, Denain et Fontenoy 7 Fallait-il rayer les noms de Condé et de Villars, de Richelieu et de Colbert, de Bossuet et de Montesquieu, pour faire maison nette des gloires du passé? Fallait-il mettre au pilon l'histoire de quinze siècles, pendant lesquels la France n'avait pas cessé de grandir et de s'étendre jusqu'à ces frontières triomphales que lui donna Louis XIV et que 1814 lui fit perdre? Fallait-il enfin renoncer à dire ce que disait si admirablement Louis XVIII dans le préambule de la Charte constitutionnelle : «... Nous avons dû , à » l'exemple desroisnos prédécesseurs,apprécier les effets du » progrès toujours croissant des lumières, les rapports nou- » veaux que ces progrès ont introduits dans la société et la » direction imprimée aux esprits depuis un demi-siècle?... »

Et le prince qui parlait ce hardi langage et qui le formulait dans une Constitution libérale, n'aurait été que le flatteur perfide de l'esprit moderne, le soupirant caduc et incorrigible d'une société éteinte !... Non; cela n'est pas possible !

M. Rittiez, bien qu'il soit un libéral peu suspect de complaisance, rend à la Restauration plus de justice : «. On

» crut, dit-il, parce que la France était rentrée dans ses » anciennes limites territoriales, que tout allait s'abaisser » chez elle, son courage et son intelligence : c'était le but » que s'était proposé la coalition des rois; mais les choses » ne se passèrent pas ainsi. La France s'ouvrit une voie » large dans les arts, dansles lettres, devint manufacturière, » commerçante, industrielle, s'essaya aux luttes parlemen- » taires, et il ne dépendit pas d'elle que, sous la Restaura- » tion, elle ne fixât pour longtemps les bases d'un gouver- » nement libre. Elle releva sa tête, qu'on croyait abaissée, et » fut encore la nation la plus importante de l'Europe, et, » disons-le, du monde. Ce n'est pas de suite qu'on apprécia » les efforts qu'elle fit, sous la Restauration, pour reprendre » son rang en Europe. On ne rendit pas justice aux hommes » de ce temps-là. La France ne s'était ni attardée ni endormie » pendant les quinze années des règnes de Louis XVIII et de » Charles X; seulement elle avait agi dans d'autres condi- » tions et avec d'autres moyens.... »

Ainsi parle un historien sérieux, quand il s'est donné la peine de remonter aux sources de la vérité et qu'il veut tenir compte de l'expérience. Il est facile en effet de prononcer des exclusions , d'établir des catégories pour le besoin de sa cause, de crier aux uns: vous êtes ceci, aux autres : vous êtes cela ! — vous êtes la tradition, vous êtes la révolution ! — Vous êtes l'ancienne société ! Vous êtes la nouvelle ! On se donne ainsi, en creusant le vide,

des airs de profondeur ; et on entraîne avec soi ses adversaires dans le brouillard des aphorismes. Mais qu'est-ce que cela veut dire: représenter l'ancienne société? L'ancienne société, où est-elle ? Où sont ses privilèges, ses exemptions, ses dîmes, ses majorats, son droit d'aînesse, ses partages inéga ux, ses charges vénales, ses colonels par droit de naissance, ses grands seigneurs, ses lettres de cachet, ses hautes et basses justices? Où tout cela est-il? Et comment tout cela peut-il revenir? Veut-on parler de la noblesse, de celle qui paie ses contributions et qui monte sa garde à la mairie comme tout le monde? où est sa prédominance politique? Et quelle serait la force d'un principe qui ne représenterait que cette classe, à l'exclusion de toutes les autres? S'agitil de la génération qui vivait encore en 1814, et dont les débris, attardés dans un exil volontaire , rentrèrent en France avec la famille des Bourbons? Combien étaient-ils ?. . Ces derniers représentants de l'ancienne société, ceux que la révolution avait décimés, sont presque tous morts aujourd'hui. La génération suivante a vieilli avec nous, et elle a subi plus ou moins, les uns volontairement, d'autres à leur insu, l'empire des idées nouvelles. Quant aux petitsfils des premiers adversaires de la révolution, calculez l'action de l'esprit moderne, tel qu'il a pris possession de notre pays tout entier, sur cette portion toute jeune et toute vive de la société française ! Que reste-t-il donc de ce qu'on appelle le parti de Fancienne société ? Et combien s'est- il écoulé de temps entre le moment où nous sommes, et celui où l'évêque de Belley, Jean-Pierre Camus, se croyait dans l'obligation d'adresser à des nobles français l'apostrophe que voici :

« .... Je viens de ce pas à vous, ô noblesse, qui ne devez » attendrede moy aucune blandice, puisque vous venez d'en-

» tendre avec quelle liberté je viens de traitter ceux de nostre » Ordre, emmy (parmy) lesquels, bien qu'indigne d'un si » insigne caractère, j'ay l'honneur de tenir quelque rang.

» Le premier des trois principaux désordres que je remar- » que emmy vous, estceste grande confusion qui vous pesle- » meste presque sans distinction.

» Que sont devenues ces belles et relevées qualitez de sei- » gneurs, barons, comtes, marquis, ducs, qui autres fois » estoient lesdegrez qui différentioient vostre Ordre? Quelle » horrible décadence défigure toutcela ! Gommetouty estaltéré, » changé, et si j'ose presque dire, anéanty! Marquez-moy en » quoy consiste maintenant ceste différence! Toutes vos es- » pées sont-elles pas de mesme mesure?

»... Si vous dites que la paix ternit le lustre des qualitez » guerrières, je le veux: mais à quel jeu avez-vous perdu tous » les rangs et prééminences que vous aviez ez villes, pour n'en » avoir plus qu'au vilage, emmy des paysans?....

» . . . . Une fois en vostre vie, souvenez-vous que vous » estes hommes, que vous estes les favoris de la royauté, le » bras droict du prince, le soutien de VEtat, la fleur plus fine » de la nation, la terreur des estrangers, l'effroy des en- » nemis!...»

Certes, les nobles Français se moqueraient aujourd'hui d'un évêque qui leur adresserait un pareil langage, et ils le renverraient à la « Déclaration des Droits de l'homme. » Et en effet, entre le temps où un prêtre pouvait se permettre une pareille mercuriale et celui où nous vivons, ne s'est-il écoulé que deux siècles? et ne voit-on pas l'abîme que la révolution a creusé entre ces privilèges que glorifiait la voix de Pierre Camus et l'égalité qui est aujourd'hui la loi de tous? Cette ancienne société qu'on évoque, ou elle est le fantôme d'un rêveur, ou elle est partout et mêlée à tout. Elle n'est

donc pas, et encore moins aujourd'hui qu'elle ne l'était en 1814, le parti exclusif d'une dynastie, quelle qu'elle soit, ou la représentation fanatique et imbécile d'un passé aboli. Prétendre qu'on représente aujourd'hui l'ancienne société, autant vaudrait dire qu'on ne représente rien du tout.

Et d'un autre côté, qu'est-ce que cela veut dire : représenter la révolution ? quelle révolution ? Est-ce par hasard la révolution de 93 que la branche cadette de la maison de Bourbon a représentée, soit pendant les quinze ans que la Restauration a duré, soit pendant les dix-huit années prospères que le roi Louis-Philippe a régné ? Tout le monde sait le contraire aujourd'hui ; tout le monde sait que c'est la révolution modérée, patiente, pacifique, raisonnable, le progrès dans l'ordre, le pouvoir allié à la liberté, que ce sont tous ces principes que le roi Louis-Philippe a voulu appliquer, développer et défendre, —ces principes et non pas d'autres. La révolution modérée, c'était la Charte de 181 4 elle-même, complétée parcelle de 1830. La branche cadette de la famille des Bourbons a continué, sur le trône, l'expérience du gouvernementreprésentatif que la branche aînée avait commencée, et elle a essayé à son tour, et après la Restauration, de réaliser l'alliance de l'ordre etde la liberté : ce qui était le contraire de la révolution violente, acharnée, spoliatrice et tyran nique qu'on s'obstine à mettre à son compte. Les deux branches de la maison de Bourbon se sont rencontrées dans la pratique du gouvernement constitutionnel et dans ce rude exercice de la liberté politique. Seulement, l'une a cru à la fin que la liberté la tuerait; l'autre, que la liberté seule pouvait la sauver, et elles se sont trompées toutes les deux. La Restauration s'est un moment défiée de la légalité constitutionnelle; le gouvernement de Juillet s'y est confié jusqu'au suicide. Le trône restauré s'est écroulé comme le trône électif, et

par des causes différentes, ici parce qu'on avait voulu exagérer le principe d'autorité, là parce qu'on n'avait pas su lui demander ce qu'il comportait de résistance énergique et de répression invincible. Mais dans ces grandes catastrophes des Etats, les hommes ne sont plus rien, la fatalité est tout. Etait-ce donc la première fois, depuis soixante ans, que la souveraineté, royale ou démocratique, impériale ou constitutionnelle, chancelait sur le sol ébranlé de la France et parmi ces dévorantes épreuves de sa régénération sociale? Quomodo cecidit potens?... Un jour, pendant qu'une chaise de poste, suivie d'un commissaire autrichien et d'un commissaire anglais, conduisait au port de Toulon le glorieux vainqueur de Marengo, d'Austerlitz et de Montmirail, tout le monde s'est fait cette question : Comment est-il tombé cet

homme puissant qui était le maître du monde? « Et puis,

» écrivait Etienne Pasquier dans un temps non moins trou- » blé que le nôtre, nous serons si fous d'estimer que ce ne » soit un jeu de Dieu ! Il faudrait être sans yeux ou sans » jugement. Quand il veut exercer sur nous un trait admi- » rable de sa vengeance, il bande nos yeux* étoupe nos » oreilles et tous nos sens, afin que son coup soit plus tôt » frappé que prévu (1)... »

Je finis. J'ai voulu étudier un instant une question d'histoire. Je me borne aux conséquences purement historiques que j'en ai tirées. J'avais en vue de signaler le vrai caractère d<5 la transaction qui se fit, à la face du monde et à la clarté du soleil, il y a quarante ans, entre les deux principes qu'on déclare aujourd'hui inconciliables. Aller au delà, ce serait tomber de la critique historique, dont les droits ne

(1) Œuvres choisies d'Etienne Pasquier , publiées par M. Feugère, tome II, page 293. (Paris, 1849).

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