MARGUERITE
« Si vous en doutez, eh, bien! tenez, je ne vous at-
» tendais pas, Monsieur, et par conséquent, vous ne pour- » rez croire que cet acte ait été préparé pour vous ; si vous » en doutez, lisez cet acte (elle lui donne l'acte).
duval (le père).
Une vente de votre mobilier! à la charge de payer vos créanciers et de vous remettre le surplus !... (La regardant avec émotion) Mon Dieu ! me serais-je trompé?... »
— quant au père Duval, ai-je dit, ce personnage vertueux se résigne un peu trop peut-être à ce rôle de complaisant, à moitié complice, qui semble avoir remplacé dans la plupart des familles l'exercice de la puissance paternelle ; et ce n'est pas lui qui dirait à Armand, comme M. Desgrieux à son fils :
* Asseyez-vous, Monsieur, asseyez-vous! Grâce au scandale
* de votre libertinage et de vos friponneries, j'ai découvert » le lieu de votre demeure. C'est l'avantage d'un mérite tel » que le vôtre de ne pouvoir demeurer caché; vous allez à )> la renommée par un chemin infaillible. J'espère que le » terme en sera bientôt la Grève, et que vous aurez effecti- » vement la gloire d'y être exposé à l'admiration de tout le » monde... » Il est bien vrai, je me hâte de le dire, qu'Armand Duval ne mérite pas de si rudes remontrances; il n'a
72 de l'emploi des camélias
pas compromis son bien, si peu qu'il en ait; et M. Duval, qui sait compter, est plutôt d'humeur à lui savoir gré des prodigalités de sa maîtresse qu'à s'en offenser. Mon Dieu! me serais-je trompé?... C'est-à-dire, mon Dieu ! serait-il vrai quemonfilsne s'est pas ruiné pour vous, l'honnête garçon?... Oh ! plût à Dieu, au contraire, qu'Armand Duval se fût ruiné pour sa maîtresse, ou, ce qui revient au même, qu'il eût été assez riche pour compromettre auprès d'elle autre chose que sa dignité ! Plût à Dieu ! car nous aurions du moins ce contre-poids que nous cherchons au rôle de la courtisane. Nous aurions Ghalcidias, ou Didier, ou Salligny, ou Desgrieux, si ce n'est Tiberge. Mais Armand Duval, sans mériter la Grève comme Desgrieux, est cent fois moins honnête que lui. Desgrieux a débuté par un amour de dixsept ans avec Manon Lescaut qui en avait seize. « Je recon- » nus bientôt, dit-il, que j'étais moins enfant que je ne » croyais .. J'étais dans une espèce de transport qui m'ôta » pour quelque temps la liberté de la voix et qui ne s'expri- » mait que par mes yeux... » Ainsi commence le chevalier Desgrieux. Armand Duval débute par la vanité : « La pre- » mière fois que je l'avais vue, dit-il, c'était place de la » Bourse, à la porte de Susse. Une calèche découverte y » stationnait, et une femme vêtue de blanc en était descen- » due. Un murmure d'admiration avait accueilli son entrée » dans le magasin.... » Armand a commencé parla vanité, il finira par l'outrage. Comment finit l'amour de Desgrieux? Desgrieux qui a été le premier amant de Manon et qui a pour elle un de ces amours insurmontables qui naissent d'un attrait réciproque et irrésistible, Desgrieux supporte même le déshonneur de sa maîtresse ; et quand il revient à elle après ses infidélités, c'est dans un langage qui arrache des larmes :
« Ah ! Manon, lui dis-je'd'un ton tendre, infidèle et parjure » Manon ! par où commencerai-je à me plaindre ! Je vous » vois pâle et tremblante ; et je suis encore si sensible à vos » moindres peines, que je crains de vous affliger trop par » mes reproches. Mais, Manon, je vous le dis, j'ai le cœur » percé de la douleur de votre trahison ; ce sont là des coups » que l'on ne porte point à un amant, quand on n'a pas » résolu sa mort. Voici la troisième fois, Manon ; je les ai » bien comptées ; il est impossible que cela s'oublie. C'est à » vous de considérer à l'heure même quel parti vous voulez » prendre; car mon triste cœur n'est plus à l'épreuve d'un » si cruel traitement; je sens qu'il succombe et qu'il est prêt » à se fendre de douleur »
Armand Duval ne se plaint pas, lui, il veut se venger: il ne cherche pas une explication, mais un éclat. Armand Duval se venger de Marguerite Gauthier ! 0 pitié ! Et quel homme ètes-vous donc ? a Je savais, écrit M. Dumas, que » Marguerite avait été la maîtresse des jeunes gens les plus » élégants, qu'elle le disait hautement, et qu'eux-mêmes » s'en vantaient: ce qui prouvait qu'amants et maîtresse » étaient contents les uns des autres... » — Vous saviez cela ; et vous, l'homme du monde, à la folie d'avoir aimé cette femme vous ajoutez la honte de l'insulter. Et quelle insulte î Sommes-nous à Paris ou dans quelque estaminet del'Oré gon? Vous attendez cette femme chez Olympe, sa rivale in digne, c'est tout dire; et là, au milieu de la cohue d'un bal et dans le désordre d'un tripot : « Vous voyez bien cette
» femme, criez-vous d'une voix sauvage ; elle a vendu
» ses chevaux, ses voitures et ses diamants pour vivre avec » moi, tant elle m'aimait!... Moi, je me suis conduit comme » un misérable. J'ai accepté ce sacrifice sans lui rien donner » en échange. Mais il n'est pas trop tard... Vous êtes tous
74 de l'emploi des camélias
» témoins que j'ai payé cette femme, que je ne lui dois plus » rien ! (Il jette des billets de banque et de l'or à Marguerite. » Marguerite s'évanouit). » Oh ! que Clitandre a raison quand il nous dit (dans la Coquette corrigée) :
Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot, L'honnête homme trompé s'éloigne et ne dit mot.
Tel est Armand Duval dans la pièce de M. Dumas. Dans son roman, c'est bien pis. Armand Duval se ligue avec Olympe pour accabler sa maîtresse, qu'il croit infidèle : lettres outrageantes, impertinences étudiées, injures à bout portant, mensonges perfides et calomnies anonymes, rien n'y manque, pas même cet infâme billet, qui semble le dernier terme et le coup de grâce de cette vengeance punique, ce billet envoyé avec quelques louis, après une nuit de feinte réconciliation, et ainsi conçu : « Vous êtes partie si vite ce matin que j'ai oublié de vous payer... Voici le prix de votre nuit. »
Oui, tel est Duval. J'ai insisté sur les défauts de ce personnage qui n'est délicat ni par l'amour, ni par la bourse, ni par le langage, ni par la plume; j'y ai insisté, parce que si M. Dumas l'avait autrement conçu, lui seul pouvait sauver la bienséance du drame dans ce monde à part où son expérience nous introduit. On dirait en effet, et c'est à quelques égards une justice à lui rendre, que M. Dumas n'a voulu y compromettre ni une honnête femme ni un honnête homme. Dans Arsène Guillot, qui est une des nouvelles (et la moins bonne) d'un charmant recueil que vient de publier M. Mérimée (l), il y a un personnage qui est, sous quelques rap-
(1) Nouvelles par M. Prosper Mérimée, de l'Académie française , (Paris 1852).
ports, la contre-partie de celui d'Armand Duval, et qui aussi bien est tracé de main de maitre. Max de Salligny a été autrefois l'amant d'Arsène Guillot, une pauvre fille perdue, tombée de la culture du camélia aristocratique dans la dernière détresse, et réduite (M. Mérimée nous révèle ce hideux trait de mœurs) « à faire un cierge » pour retrouver un galant. Arsène Guillot, qui n'a pas vingt-cinq ans et qui est encore jolie, malgré sa misère, est un des types les plus affligeants du vice nécessiteux et désespéré. Elle se jette par la fenêtre
parce que son amant a oublié l'orthographe de son nom
Et si elle n'en meurt pas, c'est que M. Mérinée avait besoin de sauver celte âme. M. périmée a raison. Arsène Guillot sans madame de Piennes était impossible, je ne dis pas sur lascène, mais dans le roman. Arsène Guillot est une Olympe qui n'a pas réussi. Madame de Piennes est une noble femme, noble de cœur et de race, une de celles pourtant qui vont le soir à la représentation de la Dame auoe. Camélias, poussée par « ce sentiment de curiosité que mainte femme vertueuse éprouve, dit l'auteur à' Arsène Guillot, à connaître une femme d'une autre espèce. » Quoi qu'il en soit, la femme du monde s'établit chez la courtisane; elle lui fait apporter des médicaments et de bons livres, des draps fins et de pieuses images. Elle entreprend, avec le prêtre et le médecin, cette double guérison de l'âme et du corps que la gravité du mal rend pour tous les deux si incertaine. Toute cette histoire se passe dans une mansarde; mais, si étroite qu'elle soit, le vice n'y tient pas, comme dans la pièce de M. Dumas, toute la place. M. Mérimée s'est montré en ce point ce qu'il est toujours : un maitre habile et un ingénieux observateur de la bienséance littéraire. En regard de cette Heur de jeunesse mutilée et flétrie, la jeune patricienne, comme une rose de mai, répand son doux éclat et son délicieux parfum sur ce
76 DE l'emploi des camélias
lit de douleur où la courtisane expire. Quant à Max de Salligny, qui assiste à toute cette agonie, et qui l'égaie doucement, c'est un aimable homme, un peu brouillé avec la vertu, mais généreux, sensible et délicat, un de ces bons compagnons, types d'honneur et de bon sens, même dans l'étourderie, qui trouvent malséant d'aimer gratis au-dessous d'eux, et malsain de donner leur cœur avec leur argent.
Je reviens à Marguerite. Marguerite, ai-je dit, est seule dans le roman et dans le drame de M. Dumas; elle y est seule avec sa profession authentique, son amour de tête et sa phthisie avancée. J'écarte la phthisie. Les vices et les ridicules qu'on met sur la scène sont obligés d'être bien portants. Si la souffrance physique est, dans la vie réelle, une cause de pitié et une provocation à la bienfaisance, elle n'est sur la scène qu'une occasion de dégoût. L'hémoptysie en particulier est un hideuxressortdel'intérêtdramatique. Quant à l'amour de Marguerite Gauthier pour Armand Duval, cet nmour dont elle dit quelque part : «J'avais autrefois un petit » chien qui me regardait d'un air tout triste quand je tous- » sais; c'est le seul être que j'aie aimé.... eh bien ! je t'ai » aimé tout de suite autant que mon chien... » — quant à cet amour rédempteur, comme l'appelle M. Dumas, il est tellement lié, dans l'histoire de laDameaux Caméras, àl'exercice, aux habitudes et au langage de sa profession, qu'il est impossible de lui appliquer les immunités dont jouit, à juste titre, au théâtre ce maître impérieux et charmant de la vie humaine.
Étrange leçon, en effet, que donne ici la scène ! Vous croyez peut-être qu'il n'y a qu'une manière pour une courtisane de sortir du vice, quand elle n'en sort pas par la phthisie, la vieillesse, ou les colonies, comme Manon Les-
caut, et qu'il ne s'agit pas seulement de répudier ses prolits, mais ses pratiques; car est-ce la peine de sortir du vice par une porte dorée pour y rentrer par un ermitage? M. Dumas a changé cela. Une femme renonce pour un moment à rainant qui la paie pour vivre avec celui qu'elle aime; elle entretient son nouveau caprice avec les produits de l'amour éconduit; elle remplace la soie par l'indienne, et la rue d'Antin par une chaumière au bord d'un étang. Elle se déguise en idylle après avoir vécu en bacchante, et elle joue l'ingénue après les grandes... coquettes. Cette bucolique finie, car les plus courtes sont les meilleures, une intention louable sépare Marguerite de son amant. Vous croyez que c'est le moment pour elle de s'amender et de rester fidèle jusqu'à l'indigence, jusqu'au travail des mains, s'il le faut, à cette passion dont on nous disait : « L'âme n'est plus que » la vestale chargée d'entretenir le feu sacré de l'amour; » — non; la bergère reparaît bientôt, mais plus étincelante de diamants, plus enveloppée de dentelles, la vestale plus chargée d'opprobre qu'elle ne l'a jamais été dans tout le cours de cette histoire. Ne dites pas que c'est le seul moyen pour Marguerite de sauver son amant du danger d'une rechute; car est-ce que l'imagination et surtout le cœur d'une femme, inspirée par un véritable amour, n'auraient pas su en trouver d'autres, l'éloignement, la fuite, qui sait? tout, plutôt que cet indigne retour à la vie d'autrefois? Ah ! vous calomniez l'amour, si vous le croyez capable de conseiller un pareil expédient qui fait de la honte une des formes de l'héroïsme, et qui conduit par le libertinage au martyre!
Nous arrivons ainsi au martyre de Marguerite. Le mot est d'elle. « Alors commença, écrit la courtisane, cette série de » jours dont chacun m'apporta une nouvelle insulte de » vous, insulte que je recevais presque avec joie ; car outre
» qu'elle était la preuve que vous m'aimiez toujours, il me » semblait que plus vous me persécuteriez, plus je grandi- » rais à vos yeux le jour où vous sauriez la vérité. Ne vous » étonnez pas de ce martyre joyeux, Armand; l'amour que » vous aviez eu pour moi avait ouvert mon cœur à de nobles » enthousiasmes...
Ici je veux faire une remarque : c'est que si Marguerite Gauthier, volontairement retombée dans les joies de sa profession, y a retrouvé l'amant qu'elle abandonnait tout à l'heure pour le sauver, c'est bien sa faute; et j'ajoute qu'en reparaissant dans ce monde qu'elle connaît si bien, Marguerite a l'air, soit de courir après cet amant qu'elle a sacrifié, soit de provoquer ses outrages. Le martyre de Marguerite a donc cette fois le caractère le moins propre à lui concilier l'intérêt : il est volontaire. Qu'allait-elle faire dans ce monde corrompu ? et qui la condamnait à aller au bal chez Olympe? Marguerite a beau dire et se poser en victime : on n'est jamais obligé d'aller au bal chez Olympe
J'en dirai autant de la mort de Marguerite. Parce qu'une jeune femme meurt de la poitrine, après avoir abusé de tout, de la jeunesse et de la santé, de l'amour et de l'argent, ce n'est pas une raison de refuser la pitié à son agonie, cette pitié sérieuse que madame de Piennes pratique si noblement auprès du lit d'Arsène Guillot. Ah! oui, pitié à cette pauvre femme agonisante, si vous la faites mourir simplement, et si vous l'ensevelissez sans fanfares dans son abandon et dans sa misère. Oui, secours et pitié! Mais si vous faites mine de lui donner l'absolution et de lui ouvrir le ciel, je vous demande où sont vos titres et où vous nvez pris vos licences. On a beaucoup abusé de la mort sur la scène dans ces derniers temps, et surtout des saintes morts. Autrefois un coup de poignard ou d;arquebuse y suf-
fisait, suivi d'un alexandrin pendant que le rideau tombait. Aujourd'hui on meurt non de sa blessure, mais de sa phthisie, sous le feu delà rampe ; et Part de prolonger une agonie et de disposer un cadavre semble faire partie de l'invention dramatique. Le théâtre est une clinique à l'usage de ces pleureuses des loges, si fièresde leurs larmes, disait J.-J. Rousseau; oui, « fières de leurs larmes, » comme si la scène leur donnait le secret d'une sensibilité qui ne trouve pas ailleurs son emploi. Quoi qu'il en soit, et grâce au talent de madame Doche, Marguerite meurt si admirablement, avec une expression d'angoisse si poignante, après une agonie si véritable, qu'elle en est malsaine. M. Alexandre Dumas a bien fait les choses. Il n'a oublié ni le médecin, ni le traitement, ni la garde-malade, ni la tasse de tisane. On peut prendre là d'assez jolies notions de thérapeutique, si on le veut bien. Quant à la moralité de cette mort, je n'ai qu'un mot à en dire : M. Dumas a appelé le prêtre la veille, et le lendemain il fait venir Armand Duval. Marguerite meurt dans le plus incroyable désordre d'affaires et dans la plus étrange confusion de sentiments et d'idées, soignée par Gaston Rieux, exploitée par sa revendeuse, épiée par ses créanciers, pardonnée par son amant, bénie par Nichette, et, pour tout dire, pleurée de ce Paris sensible et inconsolable (après dîner) qui lui procure tous les soirs une si productive apothéose. Tel est le martyre de Marguerite Gauthier. Ah ! relisez donc, dans les Mémoires de Comminge, celui d'Adélaïde de Lussan !
« Il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé, » s'écrie Nichette quand Marguerite a fermé les yeux. Je n'y contredis pas; mais encore un mot pourtant : M. Dumas, dans les préliminaires de son roman, et le roman est le commentaire de la pièce, se place sous l'invocation de
Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sainte Marie-Madeleine. J'ai assez montré dans le cours de cette ^tude que je ne prétendais pas (le respect me l'interdisait) emprunter mes arguments à l'Église, mais parler au monde le langage des mondains, aux lettrés le langage de l'art. Mais, pour Dieu! vous qui mettez les courtisanes sur la scène , si nous ne faisons pas de sermons pour les attaquer, n'en faites pas pour les défendre ; ne parlez pas la langue des dévots. Votre talent et votre jeunesse, le tour séduisant de votre style et la vivacité souvent dramatique de vos peintures causent assez d'illusions au public sans y ajouter celle-là.
« ... Le christianisme, ditM. Dumas, est là avec sa merveil- » leuse parabole de l'enfant prodigue pour nous conseiller > l'indulgence et le pardon. Jésus était plein d'amour pour » ces âmes blessées par les passions des hommes, et dont » il aimait à panser les plaies, en tirant le baume qui de- » vait les guérir des plaies elles-mêmes. Ainsi il disait à » Magdeleine : « Il te sera beaucoup remis, parce que tu as » beaucoup aimé, » sublime parole qui devait éveiller une » foi sublime.
» Pourquoi nous ferions-nous plus rigides que le Christ?... » La foi se reconstruit, le respect des choses saintes nous » est rendu, et si le monde ne se fait pas tout à fait bon, il
» se fait du moins meilleur Le mal n'est qu'une vanité,
» ayons l'orgueil du bien, et surtout ne désespérons pas. » Ne méprisons pas la femme qui n'est ni mère, ni sœur, » ni fille, ni épouse... Puisque le ciel est plus en joie pour » le repentir d'un pécheur que pour cent justes qui n'ont » jamais péché, essayons de réjouir le ciel. Il peut nous le » rendre avec usure, etc..»
Non, ne méprisons pas la femme qui se repent, mais donnez-lui, pour se racheter de nos mépris, un vrai repentir.
N'ajoutez pas au scandale de sa vie celui de sa confession. Et, par exemple, je prends Marguerite en plein exercice de son martyre, en pleine réjouissance du ciel, pour parler comme M. Dumas; je la prends dans celte dernière expansion de son âme et de sa pensée, quand elle écrit à son amant pour le toucher et le convaincre une dernière fois de
son amour Or, voici le langage que M. Dumas lui prête.
Songez que c'est le dernier cri du cœur et du repentir, et que la mort est là
« Que vouliez-vous que je fisse, mon ami? me tuer?
» C'eût été charger votre vie d'un remords inutile... Je passai » à l'état de corps sans âme, de chose sans pensée. Je vécus » pendant quelque temps de cette vie automatique ; puis » je revins à Paris, et je demandai après vous. J'appris » alors que vous étiez parti pour un long voyage. Rien ne » me soutenait plus... Je tentai de ramener le duc; mais » j'avais trop rudement blessé cet homme... La maladie » m'envahisait de jour en jour, j'étais pâle, j'étais triste, » j'étais plus maigre encore. Les hommes qui achètent a l'amour examinent la marchandise avant de la prendre. » Il y avait à Paris des femmes mieux portantes, plus gaies » et plus grasses que moi. On m'oublia un peu. Voilà le » passé jusqu'à hier. Maintenant je suis tout à fait malade. » J'ai écrit au duc pour demander de l'argent... »
Voilà le passé, voilà le repentir ! M. Dumas dit quelque part dans son roman : « Ne faites pas à ces filles-là l'hon- » neur de les prendre au sérieux. C'est comme les chiens » auxquels on met des parfums; ils trouvent que cela sent y> mauvais et vont se rouler dans les ruisseaux. » M. Dumas a mis des parfums à Marguerite ; vous voyez ce qu'elle en fait. Oh! non, le repentir véritable ne sait pas parler cette langue de Marguerite Gauthier. Si le vice l'a jamais sue, le
82 de l'emploi des camélias
repentir l'oublie. Mais voulez-vous que je vous dise quelle est la véritable leçon de votre pièce? ce n'est pas le repentir; c'est l'amour, l'amour sans pudeur, sans scrupule, sans dignité, l'amour vénal et dévergondé. Voilà la leçon de votre drame. J'ai entendu les connaisseurs professer une grande admiration pour la vérité relative de cette peinture des mauvaises mœurs. Ces connaisseurs ont raison. M. Dumas a peint au vrai, et comme on ne les a jamais représentées au théâtre, les femmes entretenues et leur entourage. Quant à moi, j'ai voulu lui contester le droit de les imposer à Part sérieux et de leur donner rang sur la scène française. Cette longue étude n'avait pas d'autre but.
Et maintenant un dernier mot, non plus à l'auteur, mais à son public :
« Ne sachant plus nourrir la force du comique et des ca- » raclères, disait Jean-Jacques Rousseau, on a renforcé l'in- » térêt de l'amour... Les auteurs concourent à l'envi, pour » l'utilité publique, à donner une énergie et un nouveau co- » loris à cette passion dangereuse ; et depuis Molière et Cor- » neille on ne voit plus réussir au théâtre que des romans » sous le nom de pièces dramatiques. L'amour est le règne » des femmes.... Un effet naturel de ces sortes de pièces est » donc d'éîendre l'empire du sexe, de rendre des femmes et » de jeunes filles les précepteurs du public, et de leur donner » sur les spectateurs le môme pouvoir qu'elles ont sur leurs » amants... »
Rousseau, quand il reproche au théâtre d'étendre l'influence des femmes, Rousseau a tort. Le théâtre a été en partie inventé à cette fin. Quelle que soit la vivacité des intrigues et des passions qui se croisent sur la scène, le mariage est au bout. Mais nous sommes bien loin de Rousseau : à la place de l'amour, nous mettons les mauvaises mœurs ;
à l'empire légitime du sexe, nous substituons son usurpation violente et désordonnée. Et comprend-on que les femmes du monde acceptent, applaudissent et canonisent, comme elles le font tous les soirs, ces étranges précepteurs du public qui ont pris leur place dans l'invention dramatique ? Le succès de la Dame aux Camélias (quatre-vingt-dix représentations !), ce sont les femmes du monde surtout qui l'ont fait. Elles sont, ma foi ! bien généreuses ! Quand les honnêtes femmes pleurent Marguerite Gauthier, quand elles renforcent l'intérêt des mauvaises mœurs, quand leur présence les autorise, quand leur émotion les pardonne, elles jouent, selon moi, le plus triste rôle qui puisse échoir aux honnêtes gens, celui d'être dupes et de sembler complices.
J'ai donné la conclusion de M. Dumas ; me permet-on de donner la mienne ? Je me demandais, en commençant cette étude, dans quelle mesure les mauvaises mœurs peuvent être mises sur la scène. Je finis en disant : Ne les y mettez pas du tout ! Plus de camélias ! renoncez à cette triste culture. Laissez les mauvaises mœurs de nos pères dans l'ancienne comédie, et cachez, s'il se peut, les nôtres ; revenez au vrai comique, celui de la vie ordinaire, non de la vie d'exception. « Personne, disait Beaumarchais (et il avait bien ses raisons * pour cela ), personne n'est tenu de faire une comédie qui » ressemble aux autres, et le métier d'auteur est le métier » d'oseur ! » Et de même M. Dumas nous dit en terminant son roman : « L'histoire de Marguerite est une exception ; — mais si c'eût été une généralité, ce n'eût pas été la peine » de l'écrire. » Il n'est pas de principe plus faux : c'est la théorie de l'extravagance dans le drame et dans le roman. L'exception vous attire, je le sais, mais elle vous égare :
Fuyez d'un vain plaisir les trompeuses amorces!
8i de l'emploi des camélias, etc.
Défiez-vous des pièges où une audace mal conseillée vous entraîne ; et surtout, si vous êtes un écrivain de talent, d'un nom illustre et d'un bel avenir, défiez-vous du public qui a l'air d'être votre juge et qui n'est que votre complaisant.
Trois mois de la vie de Jf.- J. Rousseau,
- 30 mai 1852. —
La vie de Jean -Jacques Rousseau n'est que trop connue, on peut bien le dire; mais si publique que Rousseau l'ait faite par la franchise sans scrupule et trop souvent sans vergogne avec laquelle il Ta racontée, la vie est connue, l'auteur ne l'est guère. On a disserté, on disserte encore tous les jours sur le célèbre philosophe qui a écrit les Confessions ; et on a beau lui emprunter la lumière qui, de sa lanterne un peu cynique, s'est projetée sur son œuvre; on a beau chercher l'homme, — l'homme échappe, par l'excès même de sa sincérité, aux recherches qui ont pour but la connaissance de cette nature changeante, multiple et insaisissable. Toutes les dissidences d'opinions sur le compte de Jean-Jacques Rousseau peuvent s'appuyer en effet de son propre témoignage. Il donne à tous, amis ou ennemis, raison et tort tour à tour, non-seulement par ses actes et par ses écrits, mais par ses aveux.
Rien n'est donc plus utile à la recherche de la vérité,
dans l'histoire de cet homme étrange, que de joindre à ses aveux personnels, soit pour les confirmer, soit pour les combattre, le témoignage de ses contemporains mêmes; et cette utilité augmente quand il s'agit de faits que Jean-Jacques Rousseau, malgré sa prétention très-souvent justifiée à la véracité et à la franchise, a volontairement dissimulés ou négligés sciemment, ou devant le récit desquels sa plume, soit fatigue, soit insouciance, s'est un jour arrêtée. On sait que les Confessions finissent avec l'année 1765; les Rêveries du Promeneur solitaire, quoique remplies de détails biographiques, sont très-loin de compléter les Confessions, et la Correspondance laisse aussi de nombreuses lacunes. Un curieux récit que nous donne aujourd'hui (1) M. Auguste Ducoin est destiné à en combler une, dirai-je de quelques mois ou de quelques jours? C'est ce que nous saurons tout à l'heure.
En juillet 1768, Jean-Jacques Rousseau avait cinquantesik ans. Il avait passé par toutes les grandes épreuves de sa vie, bien qu'il n'eût pas encore épousé Thérèse Levasseur (2), et il avait publié tous ses grands ouvrages. A peine remis des longues alarmes et des incroyables souffrances de corps et d'âme qui étaient venues l'assaillir à la suite de la publication de YEmile, — arrêts de justice, persécutions du pouvoir, émeutes populaires, proscription, séjour à l'étranger, et jusqu'à cette protection si chèrement payée, soit à Woolton, soit à Trye-le-Château, des tortures de son orgueil; — à peine rendu à une sorte de sécurité et de liberté
(1) Voir le petit volume intitulé : Particularités inconnues sur quelques personnages des xvme et XIXe siècles, par Auguste Ducoin (Paris 1852).
(2) Voir à la date du 31 août 1708 sa curieuse lettre à M. Laliiaud pour lui annoncer son mariage.
relatives qu'il ne goûtait plus depuis longtemps, Rousseau qui pourtant, depuis son séjour chez le prince de Conti, ne portait plus par prudence que le nom de Renou, était arrivé à Lyon le 18 juin. « Il était descendu rue Sirène, dans la maison qui, aujourd'hui encore, porte le nom d'Hôtel de Notre-Dame de Pitié, et dont une inscription, placée dans la cour intérieure, rappelle les divers séjours qu'il y avait faits. » Jean-Jacques n'avaitavec lui que son herbier, mais son herbier, à cette époque, était tout pour lui et lui tenait lieu de bibliothèque... « J'herboriserai jusqu'à la mort et au delà, écrit-il » quelque part; s'il y a des fleurs aux Champs-Elysées, j'en » formerai des couronnes pour les hommes vrais, droits, et » tels que j'avais mérité d'en trouver sur la terre... » En attendant de trouver de tels hommes, Jean-Jacques avait renoué connaissance à Lyon avec de très-honnêtes gens du pays, de simples mortels, plus ou moins amateurs de botanique; et c'est avec eux qu'il entreprenait, le 7 juillet suivant, l'excursion depuis longtemps projetée de la Grande- Chartreuse. Rousseau était ce jour-là de fort bonne humeur, si j'en crois la lettre qu'il écrivait à son ami Du Peyrou, au moment de partir : .... a Comment va la goutte? lui disait-il, » comment va l'œil gauche? S'il n'empire pas, il guérira... » Mon cher hôte, que n'avez-vous en goût modéré le quart » de ma passion pour les plantes? Votre plus grand mal est » ce goût solitaire et casanier... Je vous promets que si » vous vous mettiez tout de bon à vouloir faire un herbier, » la fantaisie de faire un testament ne vous occuperait plus » guère... » Depuis celle lettre, et si nous en exceptons la seule qu'il écrit de Grenoble, à la date du 25 juillet, et qui est adressée à mademoiselle Renou (Thérèse Levasseur), toute trace de Jean-Jacques Rousseau est à peu près perdue, pendant plus d'un mois, dans son histoire, et nous ne le re-
trouvons dans sa Correspondance qu'à la date du 16 août, alors qu'il commence l'interminable et curieuse discussion de l'affaire Thévenin. C'est cet intervalle du 7 juillet au 16 août, c'est-à-dire, comme on le voit, un peu moins d'un mois et demi, qui appartient en propre à M. Auguste Ducoin, et qu'il a voulu remplir. Mais la lumière qui jaillit de son récit s'étend à toute la suite d'événements qui, dans la Correspondance, comprend la fin du mois d'août et celui de septembre. Ce sont donc bien trois mois de la vie de Jean-Jacques Rousseau qui sont en réalité le sujet de cette étude.
Comment M. Auguste Ducoin a-t-il pénétré dans cette partie jusqu'alors si peu connue de la vie du célèbre écrivain, et quel a été son guide dans cette recherche? L'excursion de la Grande-Chartreuse n'était que le commencement d'un voyage que Rousseau avait formé le projet de faire en Dauphiné. Etait-ce, comme le prétend l'auteur, désir d'y chercher une retraite et l'oubli de ses malheurs? était-ce, comme je le croirais plutôt, simple curiosité de promeneur et de botaniste? Quoi qu'il en soit, à Grenoble Jean-Jacques avait connu, trop peut-être pour son plaisir, un certain avocat au Parlement nommé Bovier. Rousseau parti, l'avocat avait écrit jour par jour l'historique de ses relations avec le philosophe. C'est ce manuscrit de Bovier, quel qu'il fût, qui a servi d'inspiration au travail de M. Ducoin.
Ici je veux faire une simple remarque : « Ce manuscrit, dit M. Ducoin, fut composé par Bovier vers 1802, pour se justifier de je ne sais quelle accusation que le comte de Baruel-Beauvert s'était permise contre lui dans une Vie de Jean-Jacques Rousseau, ouvrage qui avait paru en 1789, mais qui n'était tombé que dix ans plus tard entre ses mains. Le manuscrit de Bovier est d'une rare incorrection de style, sans élégance, sans finesse, je dirai presque sans idées, mais
il respire une honnêteté et une simplicité peu communes. On n'y trouve ni acrimonie, ni récrimination, rien, en un mot, de ce qui en pourrait altérer l'esprit d'exactitude et
d'impartialité » Si tel était le manuscrit de Bovier,
M. Ducoin me permet-il de le dire? c'est le manuscrit de Bovier qu'il fallait nous donner, bien plus que le récit de M. Ducoin. L'auteur y aurait joint ses réflexions et ses commentaires, s'il avait voulu ; il y aurait mêlé tout ce que la spécialité de son érudition estimable lui aurait suggéré sur le sujet même; mais nous aurions eu ce que rien ne remplace, même le talent d'un écrivain ou la conscience d'un érudit,
— nous aurions eu un récit naïf au lieu d'un récit arrangé. Pour nous, la vérité y eût gagné peut-être ce que l'art y aurait perdu. Mais n'importe, prenons le récit de M. Auguste Ducoin, tout en regrettant celui de Bovier.
L'avocat Bovier, quoi qu'on en puisse dire, méritait ce souvenir de l'histoire, bien que Jean-Jacques Rousseau, qui parle de lui dans ses Rêveries, ait mis une sorte d'affectation à ne pas le nommer, même en se moquant de lui, comme pour lui refuser même cette triste immortalité du ridicule.
— Voici ce qu'il raconte de Bovier dans sa septième Promenade :
« Durant mon séjourà Grenoble, je faisais souvent de
» petites herborisations hors la ville avec le sieur ***, avocat » de ce pays-là, non pas qu'il aimât ni sût la botanique, » mais parce que, s'étant fait mon garde de la manche, il se » faisait, autant que la chose était possible, une loi de ne » pas me quitter d'un pas. Un jour, nous nous promenions
le long de l'Isère, dans un lieu tout plein de saules épi- » neux. Je vis sur ces arbrisseaux des fruits mûrs; j'eus la » curiosité d'en goûter, et, leur trouvant une petite acidité 9 très-agréable, je me mis à manger de ces grains, pour me
» rafraîchir. Le sieur *** se tenait à côté de moi sans m1 imiter » et sans rien dire. Un de ses amis survint qui, me voyant » picorer ces grains, me dit : Eli! Monsieur, que faites-vous » là? Ignorez- vous que ce fruit empoisonne? — Ce fruit em- » poisonne? m'écriai-je tout surpris. — Sans doute, reprit-il.» » et tout le monde sait si bien cela que personne dans le pays » ne s'avise d'en goûter. Je regardais le sieur*** (le pauvre » Bovier), et je lui dis: Pourquoi donc ne m'avertissiez-vous » pas?— Ah '.Monsieur, me répondit-il d'un ton respectueux, » je n'osais pas prendre cette liberté. Je me mis à rire de cette » humilité dauphinoise, en discontinuant néanmoins ma pe- » tite collation. J'étais persuadé, comme je le suis encore, » que toute production naturelle, agréable au goût, ne peut » être nuisible au corps, ou ne Test du moins que par son » excès. Cependant j'avoue que je m'écoutai un peu tout le » reste de la journée ; mais j'en fus quitte pour un peu » d'inquiétude. Je soupai très-bien, dormis mieux, et me » levai le matin en parfaite santé, après avoir avalé la veille » quinze ou vingt grains de ce terrible hyppophœa qui em- » poisonne à très-petite dose, à ce que tout le monde me » dit à Grenoble le lendemain. Cette aventure me parut si » plaisante, que je ne me la rappelle jamais sans rire de la » singulière discrétion de monsieur l'avocat***. »
Nous parviendrons peut-être à expliquer plus tard cette singulière accusation que Jean-Jacques Rousseau laisse peser ici sur la mémoire de son infatigable acolyte, l'accusation d'empoisonnement par obséquiosité et discrétion. M. Ducoin la relève plus sérieusement qu'elle ne le mérite, à mon avis, et avec une étrange dureté d'expression. Mais il est certain qu'elle causa une vive peine au pauvre avocat, et que, vingt ans après, ayant ouvert le volume des Rêveries et trouvé la page que Jean-Jacques Rousseau lui avait con-
DE J.-J. ROUSSEAU. d\
sacrée, a Bovier ne put retenir une exclamation de surprise et de douleur... Deux fois il relut le fatal passage, laissa le livre s'échapper de ses mains, et ne le reprit que pour déchirer ce feuillet d'où s'exhalait comme d'un tombeau, ajoute un peu prétentieusement Fauteur, cette fétide odeur d'ingratitude et de calomnie ({). Ce fut là toute sa vengeance... »
11 me semble que l'honnête Bovier commence déjà pourtant à se révéler à nous dans ce simple trait : c'est un de ces hommes dévoués, sensibles, tour à tour importuns par zèle et discrets par timidité, un de ces complaisants volontaires, un de ces insectes inoffensifs qui aiment à bourdonner autour des hommes célèbres et à refléter leur éclat, un peu par vanité, encore plus par naturelle obligeance; — un de ces fâcheux, en un mot, que repousse et que rebute, à un jour donné, non pas l'ingratitude de leur idole, comme le crut Bovier, mais cette sorte d'impatience nerveuse et d'inexorable ennui que l'engouement des pauvres d'esprit inspire irrésistiblement à ceux qui en ont beaucoup. Tel était Bovier. Mais nous le connaîtrons à l'œuvre; reprenons maintenant notre récit.
Comment Jean-Jacques Rousseau était-il tombé en Gaspard Bovier ? Au moment où le philosophe était parti pour l'excursion de la Grande-Chartreuse, un de ses amis, M. Boy de La Tour, avait informé Claude Bovier, fabricant de gants à Grenoble et l'un de ses correspondants, de la prochaine arrivée de l'auteur d'Emile dans cette ville. Claude Bovier, alors plus que septuagénaire, dut laisser à son fils Gaspard le périlleux honneur de recevoir Jean-Jacques et de s'occu-
(1) Ce volume, écrit M. Ducoin, existe encore aujourd'hui dans la bibliothèque d'un habitant de Grenoble, avec la mutilation que Bovier lui a fait subir.
pcr de lui. « Gaspard Bovier, dit M. Ducoin, était un homme de mœurs simples, aimant la littérature et la philosophie, mais de cet amour un peu niais qui ressemble plutôt à une adoration aveugle qu'à un sentiment éclairé... Il avait un cœur aimant et un caractère facile, mais avec une politesse très-souvent importune par son obséquiosité et sa persistance même... » M. Ducoin a, je crois, très-bien jugé Gaspard Bovier. Mais, le jugeant si bien, je me demande par quelle partialité préconçue, dans tout le récit de ces relations qui vont commencer entre le philosophe et l'avocat, il a presque toujours pris parti pour l'avocat contre le philosophe, sans tenir compte à ce dernier de cette délicate et subtile susceptibilité qui est une des souffrances, et qui mérite bien d'être une des excuses du génie. « Aimez-moi toujours, » écrivait moins d'un an auparavant Jean-Jacques Rousseau à un des hommes qu'il avait le plus aimés, au marquis de Mirabeau; — «aimez-moi toujours, mais ne m'envoyez plus » de livres; n'exigez plus que j'en lise. Ne tentez pas même » de m'éclairer, si je m'égare; il n'est plus temps; on ne » se convertit pas sincèrement à mon âge. Je puis me trom- » per et vous pouvez me convaincre, mais non pas me per- » suader. D'ailleurs je ne dispute jamais, j'aime mieux cé- » der et me taire... » Ne tentez pas même de m'éclairer, disait Jean-Jacques à ses amis. N'essayez pas de m'amuser, disait-il aux indifférents. Dans les deux cas, c'était le même cri d'orgueil solitaire et de personnalité inabordable. N'essayez pas de m'amuser! Nous verrons, hélas! avec l'avocat Gaspard Boyer, combien Jean-Jacques Rousseau était loin de compte !
Rousseau était arrivé le 10 juillet à Grenoble. Un billet de lui, remis le matin même à Gaspard Bovier, avait prévenu l'avocat. Mais tandis que Bovier, qui a perdu la tête, parcourt
la ville pour y répandre cette grande nouvelle, Rousseau se présente chez lui, n'y trouve que des femmes, «trois jeunes et belles femmes, » dit M- Ducoin, l'épouse et les sœurs de Bovier ; — « et cette substitution de personnes, qui pour tout autre eût été agréable, devient pour Jean-Jacques un sujet de contrariété. Il fronça le sourcil et donna les signes les moins équivoques de sa mauvaise humeur... » Arrive l'avocat. Bovier aurait voulu garder sous son toit l'écrivain célèbre dont la présence à Grenoble était déjà l'entretien de la ville entière. Mais ce fut en vain. Rousseau avait compris son homme du premier coup d'oeil. Un domestique se mit en quête d'un logement en ville qu'il finit par trouver après quelques heures d'attente et de supplice pour l'ombrageux philosophe. Une chambre étroite et longue, obscure et délabrée, où l'on entrait par un vestibule infect, dans une maison de la rue des Vieux-Jésuites, tel fut le logis dont Jean-Jacques Rousseau prit à la fin possession , dit M. Ducoin , « comme eût fait Diogène de son tonneau. » L'avocat Bovier avait eu beau faire : il avait, dès cette première entrevue avec le malicieux grand homme, perdu son éloquence et son latin.
Le lendemain de l'arrivée de Rousseau fut marqué par une scène d'un autre genre. Mais ici laissons parler l'auteur, qui l'a très-bien racontée :
« Jean-Jacques Rousseau était allé rendre visite à son » hôte, et se présentait chez lui au moment où Ton se dispo- » sait à plonger dans un bain d'eau froide le fils de Bovier, » beau nourrisson de six mois. En entendant parler d'en- » fant à la mamelle, la première question de Rousseau fut » de s'informer si cet enfant était allaité par une étrangère. » Sur la réponse négative qui lui fut faite, Jean-Jacques, » devenu gracieux, parle avec chaleur et entraînement des
» douceurs de la maternité, et félicite la jeune mère d'ob- » server aussi fidèlement « les préceptes de la nature. » » Madame Bovier, rouge de plaisir, prend Rousseau par le » bras et l'entraîne vers le bain.
» On traverse un cabinet occupé par la bibliothèque de » Bovier.
» — Il y a ici bien des mensonges, dit Jean-Jacques, en » donnant cours à sa pensée favorite, aussitôt qu'il aperce- » vait un volume ou la moindre feuille imprimée.
» — On y trouve encore de belles et bonnes vérités, s'é- » crie l'avocat, à l'affût d'une occasion favorable pour glis- » ser un compliment. Voyez l'Emile qui est mon guide, le » Contrat social que j'étudie, la Nouvelle Héloïse qui me ravit » d'admiration...
» A ce coup d'encensoir où fumait un parfum trop gros- » sier pour son orgueil délirât, Jean-Jacques rougit, bal- » butie quelques mots et s'empresse de gagner une petite » cour au milieu de laquelle le bain était préparé.
» Il y trouve un enfant frais, rose et bouffi, jouant dans » une vaste cuve d'eau froide. Ce spectacle naïf, la vue du )> ciel où l'azur avait remplacé les nuages, l'aspectd'un jarn din dont la porte ouverte sur la cour laissait entrevoir » les fleurs et la verdure, tout cela transporte Rousseau et » le pénètre de satisfaction. Il court à la cuisine, en rapporte » un seau d'eau et se meta arroser les épaules et la poitrine » de l'enfant, qui agite ses petites mains en criant et riant » tout à la fois, à la grande satisfaction de sa mère, qui le » couvre de baisers, et de son père, tout fier de pouvoir » donner à Jean-Jacques ce vivant témoignage de l'intelli- » gente application des préceptes de YEmile. Enfin, pour » ajouter au charme du tableau, Jean-Jacques gagne le jar-
» din, en arrache une touffe de fleurs, etvientles répandre » sur l'enfant et dans le bain.
» Cette scène gracieuse s'acheva sous les pavillons et les » tonnelles du jardin. En y prenant part, en s'y prêtant de » bon cœur, Jean- Jacques affectait-il l'émotion et la sensi- » bilité, ou bien était-il sincère dans l'expression de son » ravissement ? On ne sait ; mais pendant cette visite qui » dura plus de deux heures, Jean-Jacques se montra si dif- » férent de ce qu'il avait été la veille, que Bouler sentit V espoir » renaître dans son cœur. Il se crut au moment d'enchaî- » ner le philosophe et de vaincre sa misanthropie; il igno- » rait que Jean- Jacques n'était jamais plus loin de se laisser » prendre dans les liens de l'amitié que lorsqu'on croyait » l'y tenir... »
J'ai cité cette scène tout entière, et je n'en voudrais en effet retrancher aucun détail. Il y a là tout un petit drame intime où chacun est à sa place et ne fait que ce qu'il doit faire, surtout l'enfant, — où chacpn ne dit que ce qui convient à son rôle, et où tout semble naturel, même Jean-Jacques Rousseau, — où tout nous réjouit, même l'admiration de l'honnête Bovier. Songeons que nous sommes en 1768. Quant à l'émotion de Rousseau, à cette sensibilité plutôt de l'esprit que du cœur qui est le propre de sa nature et qui caractérise à la fois sa philosophie et son style, pourquoi la contester ? Jean-Jacques n'avait pas besoin de jouer la sensibilité devant monsieur et madameBovier; maisii n'était sensible, même à Grenoble, que dans la mesure où il savait l'être ; et ce genre de sensibilité toute intelligente était précisément ce qui devait l'empêcher de tomber dans les pièges où l'attendait l'enthousiasme de l'avocat dauphinois.
Je passe sur les deux jours qui suivirent la scène du bain d'eau froide. Jean-Jacques les emploie à courir le pays avec
son inséparable compagnon, et plusieurs fois sa célébrité Texpose'à ces ovations non préparées qui réjouissent tout ensemble l'orgueil du philosophe (quoi qu'il en dise) et la vanité du disciple. Jean-Jacques Rousseau exécrait l'importunité ; il adorait la popularité. Digito monstrari et dicter :
Hic est! « Etre montré du doigt et entendre dire : C'est
lui ! » — c'était là une de ses jouissances les moins avouées et les plus réelles ; et madame de Genlis ne s'y trompait pas, un soir qu'ayant relevé la grille de sa loge pendant une représentation de la Comédie-Française où elle avait mené notre philosophe, elle vit Jean-Jacques la baisser au bout de quelques instants avec humeur et s'offrir impatient à la curiosité du public (1). Cette profonde amertume qu'il ressentait d'ailleurs de l'iniquité qui s'acharnait si souvent à son nom et à sa personne, amertume dont l'empreinte est partout dans sa correspondance et dans ses œuvres, — ce sentiment chagrin et irrité peut donner une idée de l'exaltation avec laquelle [son àme savait s'ouvrir au sentiment contraire; et le récit de Favocat Bovier fait foi qu'à Grenoble notamment l'accueil qu'il reçut à plusieurs reprises de la population rassemblée sur sa trace et l'espèce de triomphe dont il fut une fois l'objet sur la route d'Eybens ( sans parler d'une brillante sérénade donnée sous ses fenêtres à l'auteur du Devin du village), lui causèrent une impression tout particulièrement agréable. « Il rentra dans Grenoble, écrit M. Ducoin à propos de la promenade d'Eybens, au milieu d'un cortège où marchaient confondus le Parlement, le barreau, les officiers de la garnison, la bourgeoisie et le peuple. Visiblement ému, Jean-Jacques savourait à plaisir le parfum de la popularité ; et dans la crainte d'épuiser trop tôt l'eni-
(!) Souvenirs de Fcl'tcie,
DE J.J. BOUSSEAU. 97
vrant calice, il s'avançait lentement, recueilli en lui-même, et comme pour ne rien perdre de l'encens qui s'élevait jusqu'à lui...»
Et comment expliquer cependant ce que presqu'au même instant, sous une impression indéfinissable, il écrivait à Thérèse Levasseur, dans la seule lettre datée de Grenoble qui figure dans sa correspondance générale ? Dans cette lettre il disait : « J'ai des preuves de jour en jour plus certaines que l'œil vigilant de la malveillance ne me quitte pas d'un
pas, et m'attend principalement sur la frontière » —
a Rousseau, disait l'avocat général Servan, s'abreuvait d'ab sinthe au même calice où d'autres eussent goûté le nectar. » N'est-il pas permis de croire, en effet, qu'en traçant de pareilles lignes, après les douces émotions de la route d'Eybens, et au moment même où l'engouement de Gaspard Bovier et de sa famille arrivait à son paroxysme, Rousseau obéissait, à son insu et par une sorte de manie mélancolique, aux obsessions d'un mauvais génie ? ou bien serait-il vrai de dire qu'écrivant à sa femme il ne songeait à lui parler que la langue de sa misanthropie ordinaire, et qu'il ne savait pas « chanter d'autre air avec elle ? »
Jean-Jacques Rousseau une fois arrivé à Grenoble, ce fut la prétention et le bruit de la ville qu'il avait le désir de s'y fixer ou de chercher, dans ses environs pittoresques, une retraite vainement demandée à la Suisse, à l'Angleterre et à une partie de la France. Je dis que ce fut le bruit de la ville plus que la réelle intention de Jean-Jacques, quoi qu'en dise M. Ducoin ; car Jean-Jacques n'était pas homme à arrêter ainsi sa course en pays inconnu. Il y fallait le temps et la connaissance des hommes. Mais une fois à Grenoble, Rousseau y suit le penchant de sa passion favorite, la seule quilui reste : il herborise sous prétexte de chercher un gîte; u. 6
il fait de la botanique quand toutes les commères de la ville le croient occupé à faire un livre. Et quel honneur pour Grenoble, si un ouvrage de l'auteur d'Emile était daté de la capitale du Dauphiné !
Mais Rousseau s'obstine. «Jean-Jacques, dit Bovier dans son manuscrit, ne parlait absolument que de botanique. » Et je suis bien, sur ce point, de l'avis de M. Ducoin : Jean- Jacques n'estimait les gens, à cette époque de sa vie, que selon le plus ou moins d'aptitude et de zèle qu'ils montraient pour son étude préférée. Nous sommes ainsi faits : nous prenons volontiers, sur les préférences de notre esprit, la mesure de l'esprit des autres, et nous les apprécions suivant qu'ils se rapprochent plus ou moins de nos propres goûts. Au fond de l'âme, un musicien ou un peintre dédaigne profondément un géomètre, et le mathématicien qui disait à la représentation d'un grand opéra : « Qu'est-ce que cela prouve? » montrait assez que la science rend volontiers aux arts, le cas échéant, les mépris qu'elle en reçoit. Jean- Jacques Rousseau allait plus loin. Non-seulement il fallait pour lui plaire aimer la botanique, mais l'aimer à sa manière. On a dit, de notre temps : « L'art pour Fart ; » Jean-Jacques auraitdit volontiers : « La botanique pour la botanique ! » Si l'on veut lire avec attention cette amère et piquante rêverie qu'il a intitulée : Septième Promenade, on verra comment il comprenait cette science agréable et entraînante, dans quelle sphère délicieuse son intelligence l'emportait sur les ailes de l'imagination et de la poésie. On verra aussi avec quel respect il parle de cet amusement de toute sa vie ; et ceci me rappelle le mot de ce maitre jardinier du jardin botanique de Grenoble, avec lequel Jean-Jacques voulut depuis entretenir une correspondance, parce que cet homme avait, sous sa grossière écorce, le sens le plus origi-
nal et le plus exquis; — le jardinier Liotard disait, en parlant de Rousseau, quand il arrivait à quelque visiteur négligent de mettre le pied sur ses plates-bandes : « Ce n'est pas ainsi que Rousseau se comportait, Monsieur! Quand il venait dans mon jardin, il se tenait comme ça (ajoutait Liotard en joignant les talons et les pointes des pieds) ; c'était un homme qui respectait les plantes, celui-là ! »
Jean-Jacques Rousseau respectait les piantes. Mais Bovier!... Oh! ce fut là surtout que vint échouer le malencontreux avocat contre le pointilleux philosophe. Bovier aimait fort le latin de Cicéron et même celui de Cujas; très-peu celui de Linné. « Il n'estimait les fleurs, comme dit M. Ducoin, que pour leurs propriétés médicales dont il s'enquérait à chaque pas. Le moyen donc de s'entendre ! Quand l'un parlait aristoloche, clématite ou pervenche, l'autre répondait bourrache, guimauve ou chiendent... » Or, il faut bien le dire, c'est précisément cette application de la botanique à l'art de guérir qui faisait horreur à Jean-Jacques Rousseau. Pour Jean-Jacques, à côté, ou plutôt en dehors de la botanique utilitaire et pratique, il y avait la botanique pittoresque et passionnée. Bovier était pour Tune, Rousseau était pour l'autre; c'est-à-dire qu'il y avait un abîme de quelques centaines de lieues entre eux deux. « Une chose, disait Rous- » seau, contribue à éloigner du règne végétal l'attention » des gens de goût, c'est l'habitude de ne chercher dans les » plantes que des drogues et des remèdes... Arrêtez-vous » dans une prairie émaillôe à examiner successivement les » ileurs dont elle brille; ceux qui vous verront faire, vous » prenant pour un frater, vous demanderont des herbes » pour guérir la rogne des enfants, la gale des hommes ou
» la morve des chevaux En France, on est resté sur ce
» point tellement barbare, qu'un bel esprit de Paris, voyant
» à Londres un jardin de curieux, plein d'aibres et de plantes » rares, s'écria pour tout éloge : « Voilà un fort beau jardin » d'apothicaire!... » Ces idées médicinales ne sontassuré- » ment guère propres à rendre agréable l'étude de la bota- » nique; elles flétrissent l'émail des prés, l'éclat des fleurs, » dessèchent la fraîcheur des bocages, rendent la verdure » et les ombrages insipides et dégoûtants. Toutes ces struc- » tures charmantes et gracieuses intéressent fort peu qui- » conque ne veut que piler tout cela dans un mortier; et » l'on n'ira pas chercher des guirlandes pour les bergères » parmi des herbes pour les lavements (1).... »
Ainsi parlait Rousseau. Qu'on juge maintenant du genre de rapports qui avaient dû s'établir entre ces deux promeneurs solitaires, Rousseau ne parlant que de botanique, et en parlant en poëte indigné, souvent cynique, — Bovier n'en parlant qu'en apothicaire, ou plutôt n'osant plus en parler du tout. Car ce n'est pas là un des traits les moins comiques de cette courte histoire : Jean-Jacques Rousseau et Gaspard Bovier, compagnons inséparables, avaient fini par ne plusse rien dire l'un à l'autre, — Bovier ne pouvant plus, sans ruiner son crédit de bel esprit dans sa ville natale, se séparer de l'homme illustre qui le possédait sans lui plaire, Rousseau condamné par respect humain à subir Bovier; — Bovier devenu muet par insuffisance devant son idole., l'idole crevant d'ennui sur son piédestal. Une assez curieuse anecdote, racontée par M. Ducoin, d'après le manuscrit de l'avocat dauphinois, met en relief d'une manière piquante cette double déconvenue du disciple et du maître, également impuissants l'un et l'autre à se satisfaire ou à se quitter :
« Un jour, en revenant de visiter une maison de cam-
(1) Les Rêveries, septième Promenade.
» pagne, Jean-Jacques et son compagnon s'étaient réfugiés » dans un bois voisin de la route pour s'y reposer à l'abri » des ardeurs du soleil. Il était alors midi. En guise de vade- » mecum, le prévoyant Bovier s'était muni de quelques-unes » des dernières brochures de Voltaire : la Canonisation de » saint Cucufin était du nombre. Il espérait, en temps op- » portun, faire jaillir de là quelque étincelle pour allumer » la discussion. Mais au moment de tirer saint Cucufin » de sa poche, Bovier se ravise, et réfléchissant fort à » propos que ce pourrait bien être un assez mauvais moyen » de faire sa cour à Jean-Jacques, il y renonce sagement. » Béduit aux dernières ressources de son esprit, Bovier » reste muet, regardant tour à tour la verte feuillée percée » de rayons d'or, l'herbe où chantait le grillon, et Jean-Jac- » ques qui, plus taciturne que jamais, se plaignait d'une » hernie; ce qui n'était pas fait pour délier la langue de » Bovier ni pour égayer la conversation.
» Enfin, sentant expirer sur ses lèvres toutes les tenta- » tives qu'il faisait pour rompre le silence, le malheureux » avocat prend le parti de se coucher sur l'herbe, comme pour » dormir, invitant Jean-Jacques à en faire autant. Jean-Jac- » ques suit le conseil, s'étend* sur le gazon, et bientôt voilà » nos deux promeneurs, les yeux fermés, le coude sous la » tête et dans une immobilité complète. Ni l'un ni l'autre ne » dorment cependant. Par intervalles l'avocat entr'ouvre » discrètement la paupière pour surveiller, à. travers les » cils, les mouvements de son compagnon. Celui-ci, de son » côté, se livre au même exercice, afin de s'assurer du som- » meil de son voisin. Quand il le croit profondément en- » dormi, Jean-Jacques se lève tout à coup, et, oubliant sa » hernie, le voilà qui gagne la campagne, muni de la boîte
» de fer-blanc Après avoir herborisé pendant deux
» heures, Jean-Jacques revient auprès de Bovier... cl tous » les deux, intérieurement satisfaits de leur rôle, repren-
» nent assez gaîment le chemin de la ville »
Rapprochez maintenant de ce qui précède cette étrange accusation d'empoisonnement dont j'ai parlé au début de cette histoire; tout s'explique. Bovier, voyant le philosophe picorer d'un air si tranquille les graines de Yhippophœa, n'ose prendre sur lui, tant il le respecte, de lui donner un
conseil, car enfin Rousseau doit s'y connaître De son côté,
Rousseau n'accuse pas, il se moque. Il n'y a pas là, comme le croit M. Ducoin, une méchanceté noire ni une atrocité calculée, mais un retour plus jovial qu'il n'appartient d'ordinaire à cet esprit chagrin sur un souvenir en effet trèsplaisant de son voyage à Grenoble. M. Ducoin, j'en ai peur, a pris un pavé pour écraser une mouche sur la tête du pauvre Bovier.
13 juin 1852. —
Je continue, d'après le manuscrit de Bovier, le récit du séjour de Jean-Jacques Rousseau à Grenoble; et comme on ne peut pas me reprocher d'avoir été trop indulgent pour le malencontreux avocat, je veux aujourd'hui faire la part du philosophe.
Jean-Jacques Rousseau ne fut reçu et traité nulle part, sauf l'ennui, mieux qu'à Grenoble; et nulle part il ne se montra plus ombrageux, plus défiant, plus insociable. Rousseau avait été insociable à toutes les époques de sa vie
et sous toutes les latitudes, si Ton peut dire. Il l'était surtout depuis que le progrès de rage et de la célébrité augmentait pour lui tout ensemble le poids des infirmités naturelles et des ennuis de convention. Il s'était enfui de Wootton comme un fou. Il avait quitté, en Caton révolté, le château du prince de Conti. Mais en Angleterre, Rousseau avait visiblement perdu le sens commun (1). A Trye-le-Chàteau, il est encore vrai qu'en l'absence du maître, Jean- Jacques fut exposé à toutes sortes de persécutions de la part des domestiques, jusqu'à manquer de légumes en été et de fruits en automne... Aussi écrivait-il au prince, moins de deux mois avant l'époque où commence notre histoire, en style de Romain indigné : « Ceux qui composent votre mai-
» son, Monseigneur, sont peu faits pour me connaître
» Ma vie et mon cœur sont à vous, mais mon honneur est » à moi. Permettez que j'obéisse à sa voix qui crie et que je » sorte dès demain de chez vous. J'ose dire que vous le » devez. Ne laissez pas un coquin de mon espèce parmi ces » honnêtes gens. » C'est ainsi que Rousseau prend congé de cet excellent prince qui lui avait fait manger de si bon raisin l'année précédente... Rousseau l'oublie, mais sa correspondance le dit. Voyez plutôt sa lettre du 9 octobre 1707.
Quoi qu'il en soit, à Trye-le-Château, si faible soit-il, Rousseau aun grief ; mais à Grenoble! — A Grenoble, Jean- Jacques trouvait une autre espèce d'écueil : il y trouvait les hommages d'une ville entière, l'admiration de quelques esprits d'élite, tels que Servan l'avocat général, les petits soins
(1) •• Je suis en Angleterre, écrit-il à M. du Peyron (16 août
1766), dans la plus complète diffamation où il soit possible d'être »
— « Je veux sortir, Monsieur, de l'Angleterre ou de la vie, » écrit-il de Douvres, en mai 1767, au général Conway.
et les caresses d'une honnête famille comme était celle de l'avocat Bovier. Et justement c'était tout cela qui déchaînait en lui le mauvais génie. M. Ducoin en cite quelques preuves assez curieuses, et il en donne en même temps la raison, qui n'est pas nouvelle, mais que son récit met fort en relief. Rousseau avait cette sorte de coquetterie particulière à quelques femmes que l'indifférence des hommes provoque, que leur engouement refroidit, que leur enthousiasme effarouche. « Rousseau voulait être recherché, dit M. Ducoin ; il voulait qu'on s'occupât de sa personne; mais il savait s'arrêter et suspendre la curiosité au moment précis où la satisfaction en eût émoussé le sentiment. »
C'était pour avoir voulu dépasser cette mesure que le pauvre Bovier était tombé presque du premier coup, comme nous l'avons vu, dans la disgrâce du philosophe. Jean- Jacques aimait à se laisser voir, non pénétrer. Il acceptait les hommages plus que les services; et la familiarité, si humble et si naïve qu'elle fût, prenait bientôt à ses yeux un air de supériorité qui le rebutait, ou de trahison qui l'indignait. Rousseau avait eu affaire plus d'une fois à l'hospitalité des princes, et il s'en était (leur entourage à part) mieux arrangé que de celle des bourgeois. On eût dit que cet ancien laquais de la comtesse de Vercellis aimait à se venger, assis à la table des grands, du désagrément d'avoir autrefois monté derrière leur voiture. « Je me souviens, » écrit-il quelque part (1), qu'ayant l'honneur de jouer (aux >» échecs), il y a six ou sept ans, avec M. le prince de Gonti, » je lui gagnai trois parties de suite, tandis que tout son » cortège me faisait des grimaces de possédés. En quittant » le jeu, je lui dis gravement : Monseigneur, je respecte trop
(1) Lettre à M. du Peyron, 27 septembre 1767.
» Voire Altesse pour ne pas toujours gagner... » C'est ainsi que Rousseau traitait les grands, avec un mélange d'obséquiosité et d'ironie, de respect et de fierté. Mais, à quelques degrés plus bas, la gaucherie ou le laisser aller des empressements bourgeois le fatiguait ou l'inquiétait. Cet apôtre de l'égalité subissait des supérieurs, non des égaux. On pouvait le traiter en subalterne plus qu'en camarade. La morgue trouvait avec lui mieux son compte que le sans- façon.
Un jour, par exemple, Jean-Jacques avait prié Gaspard Bovier de lui envoyer ses fournisseurs pour quelques emplettes qu'il avait à faire. Ceux-ci ayant fait difficulté de remettre immédiatement leurs quittances, soit par ménagement pour un client si illustre, soit dans l'espoir de grossir leur compte par quelque fourniture nouvelle, Rousseau s'en prit au pauvre avocat, et l'apostrophant d'une voix pleine de colère, lui demanda s'il avait la prétention de payer pour lui. — Un autre jour, les Bovier allaient se mettre à table. Jean-Jacques arrive. On l'invite. C'était depuis longtemps le désir de ces braves gens de donner à dîner au philosophe, et celui-ci, sous prétexte d'éviter les façons, avait annoncé qu'il viendrait un jour surprendre ses hôtes et dîner « à la fortune du pot, » comme on dit; ce qui, par parenthèse, obligeait madame Bovier, depuis cette promesse de Rousseau, à composer son menu de chaque jour de manière à n'être pas prise au dépourvu. Quoi qu'il en soit, Rousseau accepte. Grande joie dans la famille! fête à la maison ! On entrait au salon, lorsqu'un coup de sonnette se fait entendre. C'était une visite. Bovier se lève, sort un instant et s'empresse de congédier le malencontreux visiteur. Mais cette sortie de Bovier avait alarmé Jean-Jacques. « Il crut, dit M. Ducoin, à la mystérieuse préparation de quelque plat ajouté à l'ordinaire. » Il se lève donc, visiblement contrarié,
s'enfuit à jeun, malgré toutes les instances, et il court encore
Une autre fois, c'est un protestant de Mens, bourg situé à quelques lieues de Grenoble, qui vient offrir, au nom de ses coreligionnaires, l'hospitalité au philosophe, en l'assurant qu'il y pourra suivre en paix tous les exercices de son culte. « J'aurais voulu, écrit Bovier qui avait soumis » cette proposition à Rousseau, j'aurais voulu que quel- » qu'un eût été à portée de voir et d'entendre le colloque » que j'eus à ce sujet avec Jean-Jacques. Ses yeux étince- » laientde colère; tous ses mouvements respiraient une in- » dignation profonde. Il me fit le plus lugubre tableau de » l'insociabilité des hommes, et surtout des ministres de sa » religion, aussi fanatiques alors qu'ils Tétaient au temps » de la Réforme. — Non, me dit-il avec un accent que je y> ne saurais rendre, non, je ne retournerai jamais au milieu » de ces barbares. La France peut faire de moi ce qu'elle » voudra, je veux vivre et mourir dans son sein. On accuse » votre religion d'intolérance; qu'on aille se fixer au milieu » de nos sectaires, et l'on apprendra quelle est la leur! » J'ai fait de leur esprit de persécution une assez cruelle » expérience pour que je ne sois aucunement tenté de la » recommencer. — Gela dit, ajoute notre auteur, Jean- » Jacques laissa Bovier stupéfait d'une si violente sortie... » Cette impression de stupeur, que remarque ici M. Ducoin, est passée chez le pauvre Bovier à l'état chronique, dans l'histoire de ses relations avec Rousseau. Mais de quelques incidents, tristes ou comiques, que ces relations soient marquées, rien n'égale le trait final qui vient les briser; rien ne vaut l'étrange et foudroyante brusquerie avec laquelle l'impatient philosophe rompt tout à coup avec ses amis de Grenoble. Voici à quelle occasion :
L'avocat Bovier avait engagé Rousseau à faire aux autorités de la province les visites obligées. Rousseau s'était longtemps fait prier, puis s'était résigné. Mais sa résignation cachait un immense ennui et présageait de violents orages. « Son esprit, dit justement M. Ducoin,se tendait alors par une irritation concentrée, jusqu'à ce que l'accident le plus futile déterminât une explosion subite. » J'ajoute que Jean- Jacques, et quelque dur que le mot paraisse quand il s'agit d'un tel homme, Jean-Jacques était surtout un homme mal élevé. Je ne sais plus quel voisin de table, outré de son impertinence, lui dit un jour : « Vous n'êtes qu'un jongleur! » — Et on se rappelle que Diderot, qui avait été son ami, poussé à bout dans la querelle de Saint-Lambert, disait aussi de Rousseau : « Cet homme est un forcené! » — Lui-même ne disait-il pas à madame d'Epinay : « Je suis vicieux, et je ne saurais m'empêcher de haïr les personnes qui me font du bien? » — Vicieux, jongleur ou forcené, on pourrait épuiser ce vocabulaire de la passion et de la colère sans trouver l'épithète qui caractérise au vrai cette indéfinissable nature, dans laquelle tant de rares qualités s'allient à tant de honteux penchants, tant de simplicité à tant d'étalage, tant d'humanité à tant de violence. Mais quand on dit que Jean-Jacques Rousseau était par excellence un homme mal élevé, on dit vrai, et on arrive à expliquer bien des choses dans sa vie et dans son histoire. Ce qui me frappe en effet dans la vie de Rousseau, c'est qu'il a pu combler, à force de patience et d'étude, de courage et d'industrie, les lacunes de toute sorte qu'une instruction négligée avait laissées dans son esprit; — il est devenu un érudit, un lettré et un grand écrivain à force de génie. Le génie n'a pu le relever des défauts de sa première éducation. Le fils de l'horloger négligent, l'élève incompris du ministre Lambercier, l'ap-
prenti graveur, le commis-greffier, le valetde pied de Turin, le coureur d'aventures, le converti insouciant, l'amoureux vagabond se retrouvent partout dans son histoire beaucoup plus que le charlatan ou le vicieux. Rousseau était plus insociable que méchant, et son insociabilité elle-même était plus la faute de sa fortune que celle de son caractère. Elle résultait bien plus, quoi qu'il en ait dit lui-même, d'une expérience malheureuse de la vie humaine que d'une timidité naturelle ; et laplupart de ses torts enyers ses semblables doivent être plutôt rapportés à cette méfiance un peu farouche qu'un si fatal apprentissage lui avait laissée, qu'à aucune préméditation malfaisante. Il ne fut, comme l'a déjà remarqué un de ses juges les moins complaisants, ni avide, ni intéressé, ni ambitieux, ni médisant, ni jaloux. Mais/avec toutes ces qualités d'une bonne nature qu'une mauvaise éducation n'abolit pas, il eut tous les défauts d'une mauvaise éducation qu'une bonne nature est impuissante à détruire : l'indocilité, le mépris des usages, l'orgueil brutal, la timidité ombrageuse et inquiète, quelque chose d'un enfant boudeur et d'un écolier mal appris dans les plus sérieuses rencontres de sa destinée, un mélange de faiblesse, de véhémence et de puérilité qui accusait le manque de discipline et l'absence de toute habitude sévère dans la première nourriture de ce grand esprit. Tel était, si je l'ai bien compris, celui qu'on a appelé le philosophe de Genève. Mais continuons ce récit : il ne donnera que trop raison à ce portrait.
Jean-Jacques, sollicité par Bovier, commença donc par se rendre chez le commandant militaire du Dauphiné, le comte de Glermont-Tonnerre, qui le reçut convenablement. La seconde visite fut pour M. de Marcheval, intendant de la province. Le suisse et les gens de la maison étaient prévenus. On ouvre à deux battants. M. de Marcheval était seul
DE .F.-J. ROUSSEAU. i 09
avec sa femme, ainsi que Rousseau l'avait exigé. Un laquais annonce M. Renou (on sait que c'est le nom qu'avait pris Jean-Jacques): «M. de Marcheval se lève précipitamment, court au-devant de l'homme célèbre, veut balbultier quelques mots, se trouble et reste interdit » L'intendant de
Grenoble était un esprit de la force de l'avocat Bovier. Fort heureusement madame de Marcheval était là, et l'entrevue finit bien. Mais n'était-ce pas un spectacle étrange que cette émotion d'un magistrat qui représentait l'autorité royale dans une ville importante, en présence d'un écrivain décrété de prise de corps, étranger et fugitif? Et si quelque chose présageait le rôle auquel devaient s'élever bientôt les gens de lettres, sauf a en descendre un jour, dans la dévorante instabilité des révolutions, si quelque chose annonçait ce règne ou cette tyrannie de l'esprit, n'était-ce pas, convenons-en, ce spectacle-)à ?
Restait à remplir une formalité, la plus difficile de toutes, — la présentation de Jean-Jacques Rousseau à M. de Bérulle, président du Parlement de Grenoble. M. de Bérulle était un homme d'un esprit honnêle et simple et d'un caractère facile, mais tiès-peu enthousiaste des philosophes, et qui ne lisait pas leurs livres. La rencontre était donc délicate, Jean-Jacques étant fort enclin à croire que tous les magistrats du royaume étaient entrés dans la conspiration tramée contre sa personne. Ils'agissait de le convaincre du contraire en lui ménageant une honorable réception. Un jeune abbé, conseiller clerc au Parlement, qui logeait chez le président même, fut employé à cette lin ; et quand on se crut assuré du terrain, on pressa Rousseau de faire sa visite. Rousseau s'en souciait peu; mais, pressé parBovier, il Unit par se présenter chez M. de Bérulle, escorté par le jeune abbé qui lui servait d'introducteur.
ii 7
I If nota MU1S DE LA Vit
* A peine Jean-Jacques est-il entré, raconte M. Ducoin, » que M. de Bérulle, avec une cordiale effusion, le comble » de prévenances, de paroles flatteuses et d'offres de ser- » vice : « Ce n'est pas, ajoute M. deBérulle en souriant, que » je connaisse vos ouvrages; je n'en ai jamais lu aucun...» A » ces mots, Jean-Jacques rougit et pâlit en même temps, » et, sans prononcer un seul mot, il gagne la porte et court » tout d'une haleine arrêter une place dans le prochain » carrosse de Lyon, qui malheureusement partait le len- » demain... »
Je disais tout à l'heure que Rousseau avait été surtout mal élevé, et il est certain que cette façon de couper court, en tournant les talons, à une visite de cérémonie, n'était pas le fait d'une éducation perfectionnée; mais bien des gens, en lisant cette anecdote, trouveront que M. de Bérulle, tout président qu'il était, se montrait encore plus mal élevé que Rousseau lui-même ; car s'il y avait une chose qu'il ne fallût pas dire à Rousseau, c'était celle-là. « Je ne lis plus, je relis , » disait un jour M. Royer-Collard à un coureur de candidature académique qui lui présentait ses œuvres ; mais ici la finesse du mot en corrigeait la verdeur ; et le trait, quoique lancé d'une main sûre, n'effleurait que l'épiderme. M. de Bérulle frappait Jean-Jacques Rousseau en pleine poitrine. La suite le prouva bien.
Rousseau, rentré chez lui, écrit à Servan, à la date du 11 août, une lettre abirato qui est un modèle du genre, et qu'il est impossible de ne pas citer quand on veut donner une idée de l'excès d'extravagance que comporte, à de certains jours et pour de certaines natures, l'exaltation maladive du sens personnel. Voici cette lettre :
« Il entrait, Monsieur, dans ma résolution bien arrêtée de » à ne pas vous aller voir, non de peur que vous ne l'ébran-
DE J.-J. ROUSSEAU. Hi
» lassiez, à quoi vous êtes plus propre que personne, mais » afin de ne pas augmenter mon regret à la tenir. D'ail- » leurs, j'ai des tracas, je suis en bonnet, je ne puis sortir du » reste de la journée. Ainsi, Monsieur, recevez mes adieux. » Ne pensez pas que je conserve le sot espoir de trouver » un asile paisible où je sois à l'abri des pièges secrets, des » insultes et des affronts. Non, je n'attends plus ni équité » ni commisération de personne. Les hommes ont pris leur » parti ; cela m'a forcé à prendre le mien... J'irai, Monsieur, » sans cesse errant d'un lieu à l'autre, jusqu'à ce que je » trouve des hommes ( s'il en est encore) qui portent res- » pect à l'adversité ou qui n'insultent pas du moins à l'in- » fortune. Je ne dis pas qu'on me laissera faire, je suis sûr » du contraire, ou à peu près. Mais je dis qu'il n'y aura » que la violence qui puisse m'arrêter ; car c'est ce que la » misère même ne pourra faire, puisque, quand mes der- » nières ressources seront épuisées, j'irai mendiant mon » pain, et mourrai sans regret quand je n'en trouverai » plus. Un seul lien pouvait m'attacher encore à la vie et à » ses misères. Je le brise, Monsieur, en me déchirant le » cœur; mais mes derniers moments me sont dus, et je » veux payer ma dette. Mes persécuteurs m'ont jugé par » eux ; ils ont pris ma douceur pour de la faiblesse. Ils au- » ront le temps peut-être de reconnaître qu'ils se sont trom-
» pés »
Cette lettre de Rousseau (l), malgré l'incertitude de sa conclusion et la véhémence amphigourique de sa forme, cette lettre annonçait une résolution arrêtée, celle de fuir
(1) Citée par M. Ducoin comme inédite, et avec raison. Quant aux noies qui terminent le livre, il est permis de leur contester ce mérite, puisqu'elles figurent tout au long dans la Correspondance, sous la date du 3 septembre 1768.
Grenoble ; et, en effet, Rousseau taisait déjà ses malles, assez étourdiment, à ce qu'il semble; car M. Ducoin cite encore de lui deux lettres, écrites le lendemain de son départ, dans lesquelles il demande àBovier sa robe de chambre qu'il a oubliée, et où il s'excuse de lui avoir laissé « son linge sale. » — Mais avant ce départ, une tentative avait été faite pour le retenir. Voici comment: Une scène assez ridicule s'était passée quelques jours auparavant au collège de Grenoble. Un professeur, dans une thèse donnée à ses élèves, et dont le programme avait couru la ville, avait fort maltraité les philosophes, anciens ou modernes, et on pense bien que l'auteur ù'Emile n'avait pas été oublié. L'honnête Bovier se persuade que le bruit qu'avait fait celte ttièse est la véritable cause de la subite détermination de Rousseau :
« 11 se dirige chez l'intendant, où il espère rencontrer » les magistrats et les autorités de la province II entre brus- » quement au salon, sans se faire annoncer, tire de sa poche » le billet (les adieux de Rousseau) qu'il vient de recevoir, » le lit à haute voix, et montrant le programme de la thèse » qu'il tient à la main, il interpelle le procureur général et » l'intendant, et les supplie de faire un coup d'autorité en » supprimant la thèse et en chassant le cuistre assez » malavisé pour s'attaquer à l'homme illustre et mal- » heureux que Grenoble s'honorait de posséder dans ses » murs, etc., etc.
» Bovier ne se contenait pas. Il parvient à taire partager » l'indignation qui l'anime, et, séance tenante, il est chargé » d'assurer Jean-Jacques que le Parlement le prend sous sa » protection immédiate... Boviern'en demandait pasdavan- » tage ; il sort du salon aussi précipitamment qu'il y est en- » tré, revient chez Jean-Jacques, et lui rend compte des dé- » marches qu'il a faites et du résultat qu'il en a obtenu.
» Mais Jean-Jacques, avec beaucoup de sang-froid, lui ré- » pond que le mépris est la seule vengeance qu'il tirera » d'un outrage dont il n'est nullement affVcté, pas plus qu'il » ne l'a jamais été de tous les pamphlets dirigés contre lui : » L'affront dont j'ai à me plaindre est d'une autre nature, njou- «te-t-il; il est tel que l'honneur me défend d'habiter ici » plus longtemps. »
Et en effet, quelques heures après, Jean-Jacques quittait Grenoble, non sans laisser à l'avocat, en récompense d'un si grand zèle, ce qu'on peut bien appeler un plat de son métier. Voici l'histoire: Rousseau, pendant son séjour à Grenoble, avait accepté une fois à la campagne le dîner de Bovier, un véritable dîner sur l'herbe, dont le détail, fort amusant, se trouve dans le livre de M. Ducoin. Mais comme « il jouait serré » avec ses égaux, Jean-Jacques avait voulu rendre à Boviersa politesse ; il avait invité toute la fimille ; on avait choisi le lieu, on avait pris jour... — Par malheuril avait quitté Grenoble avant l'échéance. Mais, le jour arrivé, Bovier, qui ne pouvait se consoler du départ de Rousseau, reçoit une lettre du philosophe. Celui-ci le prévenait que le diner promis était commandé, payé d'avance, et qu'il n'y avait plus qu'à le manger. Bovier, toujours stupéfait, en recevant cette étrange invitation à une sorte de dîner posthume «où l'amphitryon devait manquer, » Bovier trouva pour répondre à la brutale civilité de Rousseau un mot parti du cœur, dit M. Ducoin. Il répondit à Rousseau : « Croyez-vous, Monsieur, que nous soyons assez sauvages pour boire et manger autour d'un tombeau?»
Quoi qu'il en soit du mot de Bovier, le rancuneux avocat ne s'en tint pas à cette innocente explosion de sa rhétorique. Il voulut se venger, et il se vengea.
Cette vengeance de Bovier termine le récit de M. Ducoin,
qui rejoint là, vers le milieu d'août 1768, la correspondance connue de Jean-Jacques Rousseau, au moment où elle est si vivement et si amèrement remplie par la discussion de l'affaire Thévenin. Tout le monde a lu ces curieuses lettres ; et il n'est pas difficile, quoi qu'en dise M. Ducoin, de porter un jugement dans ce singulier procès. Il s'agit en effet de ce repris de justice, voleur et faussaire, ouvrier chamoiseur de son état, qui vint un jour, Rousseau parti, réclamer à Bovier neuf livres qu'il prétendait lui avoir été empruntées, il y avait dix ans de cela, par le célèbre philosophe. Ce que j'appelle la vengeance de Bovier consistait à accueillir ce Thévenin, à lui donner raison du premier coup, et à soutenir sa réclamation, tandis que Rousseau la repoussait avec colère et mépris, comme elle le méritait. Revenu bien malgré lui à Grenoble pour pousser à bout son accusateur, Jean-Jacques se décide à se rendre chez l'avocat Bovier qui était à table avec sa famille. Stupeur de Bovier... Cependant il offre à Rousseau de se rafraîchir et de prendre sa part du repas commun. «Je ne suis pas venu pour souper ici, s'é«< crie Jean-Jacques, mais pour éclaircir un mystère d'iniquité. Qu'on m'amène Thévenin. » — Thévenin paraît. — « Me reconnaissez-vous? dit Jean-Jacques en se levant avec précipitation, lorsqu'il le vit entrer. — Oui, répond le chamoiseur sans se déconcerter; vous êtes bien M. Rousseau que j'ai connu à Iverdun. » Ainsi parle le manuscrit de Bovier. Remarquez que l'avocat général Servan, qui connaissait parfaitement tous les détails de celte entrevue, dit tout le contraire dans le récit qu'il en a laissé (1) : « Rousseau accourt deBourgoin à Grenoble, écrit Servan, et se confronte lui- » même avec Thévenin devant quelques témoins respecla-
(1) Réflexions sur les Confessions (cité par M. Ducoin).
DE J.-J. ROUSSEAU. Ho
» bles. Il arriva ce que tout le monde avait déjà prévu. Le » chamoiseur, dans le Rousseau de Grenoble, ne reconnut
» plus celui de Verrières » Le témoignage de Jean-Jacques,
dans sa correspondance, est conforme à celui de Servan:
« Je prends le parti, écrit-il à M. du Peyrou (26sep-
» tembre 1768), de vous faire passer la relation d'une entre- » vue que j'ai eue avec ce malheureux (Thévenin) qui ne » m'a point connu, mais qui s'était précautionné là-dessus » d'avance, en disant qu'il ne reconnaîtrait point le dit » Rousseau, s'il le voyait. »
Dans le récit de Bovier, au contraire, Jean-Jacques ne se possédant plus, crie à l'imposteur, au scélérat, parle de faire pendre Thévenin ou de le jeter dans un cachot... La scène continue longtemps sur ce ton, et Bovier la termine, dans son manuscrit, par une prétendue capitulation de Jean-Jacques qui aurait été, après une si orageuse discussion, l'aveu de son tort. Mais c'est là, je le répète, la vengeance de Bovier. Pourquoi M. Ducoin s'y est-il, jusqu'à un certain point, associé? Comment reproche-t-il à Rousseau de n'avoir parlé nulle part de sa rencontre avec Thévenin, quand le récit de cette entrevue remplit plusieurs pages de sa correspondance (1) ? Comment dit-il que Rousseau n'a pas publié les pièces qui devaient confondre son adversaire, quand ces pièces y figurent tout au long? Rousseau a traité toute cette affaire avec une vivacité de style, une exactitude de détails, une recherche de procédure et de logique, une ardeur et
(1) « Je le vis tard, écrit Rousseau, à la hâte, eu deux reprises;
j'étais en proie à mille idées cruelles, indigné, navré de me voir, après soixante ans d'honneur, compromis, seul, loin de vous, sans appuis, sans amis, vis-à-vis d'un pareil misérable..., et surtout de lire dans le cœur des assistants et de ceux-même à qui j'étais confié leur malaise volonté secrète. » (Lettre du 18 septembre 1768 à M. le comte de Clermont- Tonnerre).
t!6 TROIS MOIS DE LA VIE
une causticité qui font souvent songer, pendant la lecture de sns lettres, aux fameux Mémoires judiciaires de Beaumarchais, et il n'est pas juste de dire qu'il ait rien oublié. Rousseau mérite plutôt le reproche contraire; il en dit trop et il a trop raison. Sa plaidoirie dure trois mois, depuis le 23 août, où elle commence par une lettre à M. de Glermont- Tonnerre, jusqu'au 9 novembre, où elle finit par la production textuelle d'une pièce significative qui termine péremptoirement le débat. Cette pièce contient en effet le complet désaveu de Thévenin par un sieur Jeannet (faussement nommé Jmin dans le cours de la correspondance), lequel dépose « que c'est à un nommé Decustreau que le chamoi- » seur a prôlé non pas neuf livres, mais trois livres, à » Saint-Sulpice, au logis du Soleil, où ils dînèrent. Decus- » treau parti, Thévenin demande au déposant s'il connaît » ledit Decustreau. Il lui répond qu'il le connaît pour avoir » logé chez lui. Cette demande dudit Thévenin ayant, excité » au déposant la curiosité d'apprendre de lui pourquoi il lui » faisait celte question, ledit Thévenin répondit que c'était » à cause d'un écu de trois livres qu'il avait prêté audit De- » custreau, sur lademande qu'il luienavait faite, » etc., etc. Et maintenant, l'affaire terminée, si l'on nous demandait pourquoi une pareille misère avait tenu une si grande place dans la vie et dans la correspondance de Rousseau, faudraitil répondre avec l'avocat général Scrvan : « Son intention fut visiblement que cette bulle d* air éclatât comme une bombe?» Mais Rousseau n'avait aucun intérêt, en ce moment surtout, à faire tant de bruit. Est-ce plutôt M. du Peyrou qui aurait eu raison de dire (1) : « Toute grossière qu'était celte
(1) Note citée par M. Musset-Pathay, dans son Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J . Rousseau.
» farce, elle tendait à compromettre la sûreté de Jean-Jac- » ques, en le mettant dans l'obligation de se produire sous » le nom de Rousseau que, par des considérations majeures, » il avait quille pour prendre celui de Renou? » Mais celte histoire des complots qui menaçaient la sûreté de Jean-Jacques n'est elle-même probable qu'à demi. Ce qui est vrai, dans toute cette affaire, c'est que la passion, l'imprévoyance, le défaut de mesure, d'éducation et d'usage, tout cela remplacé par une éloquence naturelle qui s'exalt lit et se satisfaisait elle-même, transformèrent en question d'honneur et de dignité une mauvaise querelle d'Allemand, qu'il fallait faire juger par le commissaire. Rousseau" y perdittrois mois de ce repos dont il avait si grand besoin; il y compromit sa dignité en voulant la sauver, et il y joua, l'éloquence àpart, un sot personnage. Il en convient lui-même dans une
lettre qu'il écrivait le 7 novembre à M. Lalliaud : « Vous
» ne sauriez imaginer les angoisses que m'a données cette » sotte affaire, non pour ce misérable à qui je n'aurais pas » daigné répondre, mais pour ceux qui l'ont aposté... Rien » ne m'a mieux fait sentir combien je suis inepte et bète » en pareil cas, le seul, à la vérité, de cette espèce où je me y> sois jamais trouvé. J'étais navré, consterné, presque trem- » hlant; je ne savais ce que je disais en questionnant l'im- » posteur; et lui, tranquille et calme dans ses absurdes men- » songes, portait dans l'audace du crime toute l'apparence » de la sécurité des innocents... » — « On sait, écrivait-il » plus tard à M. du Peyrou, on sait maintenant que Thévenin » ne m'a pas prêté neuf francs, peu importe; mais on sait » qu'un imposteur peut m1 embarrasser, c'est quelque chose... » L'affaire Thévenin termina, comme on le pense bien, les relations de Rousseau et de l'avocat Bovier. Cependant nous trouvons encore, dans le livre de M. Ducoin, une lettre iné-