TROIS MOIS DE LA VIE DE J.-J. ROUSSEAU
dite de Jean-Jacques adressée au malencontreux avocat, et où se trouve cette phrase, très-peu faite pour les rapprocher,
à ce qu'il semble : « Je vous dois, Monsieur, des remer-
cîments que je vous prie d'agréer pour la peine que vous avez prise de m'envoyer les deux caisses que j'avais laissées à Grenoble. Elles m' arrivèrent mouillées et en assez mauvais état, dix jours après l'avis que vous eûtes la bonté de m'en
donner » Puis Jean-Jacques le prévient qu'il envoie un
cadeau à madame Bovier. Bovier refuse... C'était terminer la partie par un coup de maître; mais le pauvre homme n'y tint pas. Il écrivit au philosophe pour lui demander deux lignes d'amitié et de souvenir cordial à la place de ce cadeau, qui ressemblait à une liquidation d'honoraires. Rousseau ne répondit pas.
Les deux compagnons de Grenoble ne se retrouvent plus que dans l'histoire. Jean-Jacques écrit sa Septième Promenade : Bovier riposte par son manuscrit; mais la partie, et c'est ce que j'ai voulu montrer en analysant ce curieux livre de M. Ducoin, la partie n'était plus égale.
De l'Inviolabilité littéraire des homme»
politiques.
— 27 juin 1852/—
A M. Louis Jourdan, un des rédacteurs de la Revue de Paris.
Je voudrais, Monsieur, avant de continuer les paisibles études dans lesquelles je suis engagé, répondre d'abord à l'amère censure que vous avez dirigée récemment contre moi, et régler une fois pour toutes ce compte avec vous.
Vous avez bien voulu honorer de vos attaques, dans un numéro de la Revue de Paris qui vient de me tomber sous la main, un livre publié par moi il y a un an. Je ne m'en plains pas. J'use moi-même trop librement du droit que vous avez exercé, pour vous reprocher même Finjuste abus que vous en avez fait à mon égard. Mais parmi ces attaques que vous avez prodiguées à mon livre, il en est une qui a la prétention de s'ériger en système et qui affecte le ton d'une formule générale. Celle-là, je la relève, parce qu'elle va plus loin que ma personne, et qu'elle touche à ce droit même de la critique que, par une singulière contradiction,
ous me contestez en me l'appliquant.
120 de l'inviolabilité littéraire
Vous prétendez, Monsieur, à propos de mes Portraits politiques et révolutionnaires, que le droit de la critique à l'égard des hommes qui ont été chargés des affaires de leur pays, s'arrête à la limite où cesse, avec leur pouvoir et leur impoi tance, le péril de les attaquer. A vous entendre, les hommes politiques, une fois déchus de l'exercice matériel de l'autorité, deviendraient ipso facto inattaquables, soit qu'ils parlent, soit qu'ils écrivent; — une sorte de prescription couvre, à leur égard, les faits accomplis; unesilencieuse inviolabilité les protège... Telle est votre théorie que j'essaie de résumer. Voulez-vous me permettre de vous faire observer, sans aller plus loin, qu'une pareille doctrine ne tend à rien moins qu'à supprimer, dans les gouvernements libres, la discussion des actes et des œuvres d'une opposition quelconque, et à rayer d'un trait de plume l'histoire elle-même? Car vous ne voulez pas qu'on s'attaque (je cite textuellement vos expressions) «aux faits historiques et aux hommes par V influence desquels ces faits se sont accomplis, si ce n'est au moment où ces faits s"1 accomplissaient, où ces hommes avaient, par un motif ou par un autre, le pouvoir de les accomplir. » Qu'est-ce donc que l'histoire, si ce n'est, pour une bonne part, cette discussion plus ou moins passionnée des ministres déchus, des rois tombés, des partis vaincus et des faits accomplis?
Mais passons. Vous permettez l'histoire et, même la satire, à une condition : c'est qu'il y ait quelque péril à l'écrire. — De quel péril parlez-vous ?
Si vous aviez daigné, pour ce qui me concerne, regarder à la date de mes esquisses (de 1849 à 1851,) vous y auriez vu que les études que j'ai consacrées aux écrivains dont vous prenez la défense ont été publiées toutes au moment où ces personnages, quoiqu'ils ne fussent pas ministres, étaient pourtant au premier rang sur la scène politique, et
jouissaient, comme chefs ou comme organes de partis puissants, d'une importance considérable. M. de Lamartine, en 1819, n'avait plus le gouvernement de la France dans la main. Il avait la tribune, il faisait des journaux et des livres, et ce sont ces livres que je jugeais. M. Victor Hugo était représentant du peuple et le premier orateur, le plus grand nom du parti socialiste. M. Eugène Sue était représentant, el il publiait avec toute sorte de succès populaire les Mystères du peuple. Ces temps sont loin de nous. Cela est vrai, Monsieur; mais la confusion où vous êtes tombé à mon égard tient justement à ce que vous confondez le passé avec le présent. Vous m'accusez de frapper aujourd'hui des gens à terre, quand mes attaques remontent à deux ou trois ans en deçà, à l'époque où ces écrivains étaient tout-puissants. Ignorez-vous donc que la puissance, en temps de révolution, ne se mesure pas à la part plus ou moins directe que Ton prend au gouvernement, mais à l'importance qu'on a par son talent, sa position ou son parti? Et est-ce bien en France, après l'épreuve de 1848, que vous contesterez l'influence qu'ont exercée, dans la politique de notre pays et hors du pouvoir, les journalistes, les écrivains, les orateurs, les séides et les meneurs des factions, sans oublier les romanciers? Vous qui parlez de courage politique et qui avez la prétention de m'en donner une leçon, trouvez-vous donc qu'il y avait plus d'héroïsme à attaquer, comme le faisait votre parti, en 1847, — le roi Louis-Philippe, tranquillement appuyé sur la Charte constitutionnelle, et invinciblement limité à l'emploi des répressions légales, — qu'à réfuter et à combattre, en 1830, les livres et les doctrines de tribuns redoutables qu'appuyaient toutes les forces et toutes les passions de la démocratie militante? C'est là pourtant ce que des hommes de cœur et de talent ont fait avec éclat à la tri-
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bune et dans la presse. Je n'étais rien, en comparaison de ces hommes, je le sais bien, Monsieur; mais je marchais avec eux, confondu mais présent dans la sainte phalange des amis de l'ordre; et avez-vous bien le droit de me dire aujourd'hui, à moi dont tous les écrits portent la date de cette orageuse époque: « que j'attendais pour frapper que la girouette politique m'eût indiqué de quel côté je devais porter mes coups?»
Vous direz peut-être : Quand la presse s'attaquait à la politique du roi Louis-Philippe, même sans aucun danger personnel pour les assaillants, elle usait de son droit. D'accord! Mais le droit de la critique était-il plus contestable quand elle s'appliquait aux écrits et aux discours de vos amisappuyés sur unerévolution victorieuse ? Car vousdonnez en vérité une étrange idée de ces amis que vous prétendez servir. C'est quand ils avaient le pouvoir en main qu'il fallait les attaquer, dites-vous. Quoi donc! est-ce que M. de Lamartine, membre du gouvernement de la France, n'aurait pas supporté, ministre, des critiques qu'il a dû souffrir, simple constituant? Quel moyen avait-il donc, comme gouvernement, qu'il n'eût pas, comme homme, de repousser d'injustes attaques? A moins de supposer qu'il eût étouffé la presse, et c'est son honneur, dans des circonstances extrêmes, de l'avoir respectée ; —à moins de supposer qu'il eût bâillonné et déporté les écrivains qui auraient pris la liberté de n'être pas de son avis sur le fait de la révolution de Février; — à moins de calomnier M. de Lamartine, comment dire aujourd'hui qu'on eût couru plus de risque à l'attaquer puissant qu'à le discuter déchu ? Je vais plus loin : un simple particulier trouve plus de facilité dans le redressement, quel qu'il soit, de la calomnie qui se prend à sa personne que n'en trouve un minisire ou un agent quelcon
que du pouvoir, parce que, dans le ministre (je parle, bien entendu, des gouvernements d'autrefois), il y a toujours l'homme public qui est de droit exposé à la censure, et dans le particulier il y a ce caractère privé. qui est justement inviolable et naturellement jaloux de sa considération. Dire qu'il eût été « plus loyal et plus courageux» de discuter U. de Lamartine ministre que M. de Lamartine simple député, c'est oublier que vos amis ont pu, pendant dix-huit ans, et M. de Lamartine lui-même pendant les dernières an nées du règne, s'attaquer à tous les ministres et à tous les ministères, sans courir aucune espèce de risque personnel. Faire de l'opposition au pouvoir? Ah ! Monsieur, pour les uns, je le sais, c'était le fait d'une conviction honorable ; pour d'autres, c'était un calcul de popularité et d'ambition. Cet héroïsme qui vous paraît un assaisonnement indispensable de toute résistance, j'en cherche en vain un atome dans celle que vous avez faite ou patronnée : et n'avonsnous pas vu beaucoup de ceux qui avaient renversé le trône de Louis XVI faire pénitence, sous l'Empire, en habits brodés? Mais ceci est de l'histoire ancienne. Je reviens au présent.
Pourquoi, me dites-vous encore, vos attaques ne se sont-elles pas produites en temps utile?
Etrange reproche! Vous oubliez, Monsieur, qu'en 1849 M. de Lamartine avait faitun livre, Y Histoire delà révolution de Février, dans lequel il jugeait sans merci le roi Louis-Philippe, bien tombé, lui, ce me semble, et de plus proscrit; — et vous oubliez aussi que c'est en 1849, au moment même où parut ce livre, que je pris la libertéde lejuger, répondant ainsi aux attaques au moment même où,pourempruntervotre style, « elles se produisaient. » Est-ce là ce que vousappelez ne pas venir en temps utile ? Et, de même, l'illustre écrivain
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n'a pas fait un livre depuis quatre ans sans que je me sois empressé de lui appliquer cet imprescriptible droit de la critique. Est-ce là encore ce que vous appelez ne pas venir en temps utile? Fallait-il parler des livres de M. de Lamartine avant leur publication, étouffer ces enfants de son imagination et de sa verve avant, leur naissance?
Vous avez beau faire, Monsieur, vous ne persuaderez à personne que ce grand pcële, qui avait été à lui seul un gouvernement en 1848, et qui était resté le plus éloquent orateur an votre parti, —était, en 1849 et en 1850, dans une de ces situations qui commandent, je ne dis pas les égards (je n'y ai jamais manqué), mais le silence plein de pitié de la critique. Le lion devenu vieux, co.mme vous appelez M. de Lamaitine, doit trouver que vous vous pressez un peu de l'enterrer dans sa gloire ; et peut-être préfère-t-il ma critique, si vive qu'elle soit, à cette admiration béate qui le condamne à l'impuissance et le frappe de décrépitude, sous prétexte de l'honorer.
Et maintenant si, d'homme à homme, j'avais, par malheur, manqué de justice, de courtoisie ou de convenance, mes articles, Monsieur, étaient publiés dans le Journal des Débats; ils étaient signés de mon nom bien avant la loi Tinguy. Voulez-vous me dire, vous qui êtes un si grand professeur d'héroïsme, ce que je pouvais foire de plus? Vous faites jouer en tout cas, et certainement sans leur aveu, un étrange
rôle aux écrivains que vous défendez. « Quiconque rira
de lui aura affaire à moi, » dit le Napolitain Sbrigani dans cette pièce si connue de Molière. « Monsieur, je vous suis infiniment obligé, » répond M. de Pourceaugnac. Vos illustres clients auraient répondu toute autre chose.
Tranchons le mot: ce que vous demandez pour vos amis, Monsieur, et à cela je reconnais cette intolérance qui se
cache trop souvent sous un libéralisme affecté ; — ce quo vous voulez, c'est l'inviolabilité littéraire des hommes politiques que vous patronnez. Mais poser une pareille question, c'est la résoudre. La politique a conféré quelquefois l'inviolabilité aux personnes, dans un intérêt public; elle ne l'a jamais donnée aux livres. Sous le règne de Louis XVIII, tout le monde se rappelle comment fut traité par la presse de l'opposition un petit écrit attribué à la plume de ce roi spirituel et sage. Le privilège qui couvrait sa personne n'avait pas protégé son livre. La critique littéraire prit des libertés que la polémique quotidienne n'avait pas. Le petit journal prévalut sur la tribune. Cette loi de l'égalité de tous les Français devant la critique, qui fut appliquée à vif à l'auguste auteur de la Charte, vous prétendez en affranchir vos amis ? Et pourquoi ? parce qu'ayant été ministres ou membres du gouvernement provisoire, ils ne l'étaient plus... La belle raison ! Vos amis n'étaient plus ministres, ils ne faisaient plus la paix ou la guerre: ils faisaient des livres, et c'étaient leurs livres qu'on jugeait. En appréciant leurs ouvrages, il est vrai, on était entraîné à discuter leurs actes, à peindre leur physionomie politique, à faire des portraits, comme on dit aujourd'hui. Mais c'est que leurs livres n'étaient le plus souvent que l'apologie de leur conduite et l'adoration de leurs personnes; leurs livres continuaient, autant qu'il était en eux, leur rôle politique; — toute leur ambition, toutes leurs passions, toutes leurs doctrines, toutes leurs espérances y survivaient. Et nous qui avions subi leur gouvernement, nous n'aurions pas, quand ils se produisaient dans des écrits publics, discuté leurs principes! Nous qui avions supporté la révolution de Février, avec terreur, vous avez raison, comme on supporte un grand fléau que Dieu nous envoie, ou un immense désastre qu'aucune prudence n'a pu prévoir ; —
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nous n'aurions pas prolesté, quand, le ciel devenu plus serein, on venait nous faire, dans des livres éloquents et ingénieux, dans de brillantes et populaires harangues, l'apologie de la tempête !
Quoi ! tu veux qu'on t'épargne, et rias rien épargné I
Les écrivains dont vous parlez ont été plus équitables envers nous que vous ne Têtes envers eux-mêmes; car, s'ils n'ont pas accepté notre jugement, ils se sont résignés à notre critique ; quelques uns l'ont demandée. Et vous, en demandant pour eux aujourd'hui l'inviolabilité littéraire à laquelle ils n'ont jamais prétendu, vous leur prêtez une mesquine intolérance qu'ils n'ont jamais eue. Vous faites de ces libres penseurs des émules de ce tyran lettré qui fut le meurtrier jaloux de Lucain, des imitateurs de ce poêle-ministre qui persécutait le Cid pour sauver Mirame. Triste rôle, Monsieur, pour les hommes politiques que vous défendez, s'ils avaient pu l'accepter un seul instant! Misérable émulation, qui, après avoir manqué toutes les occasions d'imiter un politique de génie dans les grandes affaires, n'aurait pris de Richelieu que ses petitesses !
J'aborde un dernier grief. Mon crime, c'est de n'avoir pas su me défendre de quelque vivacité dans la critique de mes adversaires. « Lorsqu'il s'agit d'un écrivain, dites-vous, on » voudrait qu'il s'honorât lui-même en maintenant ses con- » vidions politiquesaussi bien que ses sympathies littéraires, » en les élevant ainsi quune arche sainte au-dessus des agi- » talions et des misères de l'esprit de parti...» Une arche sainte! Si celte phrase signifie quelque chose, elle veut dire que la polémique politique et la critique littéraire elle-même ne devraient être faites que par des anges. Mais alors, Mon-
sieur, vous qui étiez un des principaux rédacteurs d'un journal politique après 1818, vous êtes, permettez-moi de vous le dire, bien présomptueux ou bien oublieux... Quant à moi, si je n'ai pas réussi à faire de la critique sans vivacité, à parler de la révolution de Février sans amertume, de la chute de mon parti sans une affliction profonde, du roi Louis-Philippe sans un respect passionné ; — si je ne suis pas parvenu à être complètement froid, terne et décoloré, quand j'ai mis sincèrement ma plume au service de mes convictions; si je n'ai pas eu cette impartialité sans entrailles, c'est que je me suis peut-être un peu trop souvenu du passé. C'est que j'ai peut-être trop pratiqué, et je m'en confesse, dans l'intérêt de la cause que je défendais, les leçons que d'autres m'avaient données en l'attaquant. Mais est-ce donc sérieusement qu'aujourd'hui vous venez prêcher la modération à ceux qui, renversés par votre parti, ont pris la liberté grande de se retourner contre vous après leur défaite? Vous vous disiez, après Février, le parti de l'avenir. Etait-ce un crime à ceux que vous nommiez dédaigneusement le parti du passé de réagir et de se redresser contre vous? Quoi ! vous étiez vainqueurs, maîtres du terrain, et vous contestez aujourd'hui aux vaincus le droit qu'ils avaient alors de vous rendre l'opposition que, pendant dix-huit ans, vous leur aviez faite ! Vous étiez donc plus inviolables, après votre victoire, que ce trône même que vous aviez fait rouler dans la poussière !
J'ai usé de mon droit, Monsieur, et ma conscience me dit, en dépit de vos attaques, que je l'ai fait avec passion peut-être, mais avec convenance et loyauté. En voulezvous un témoignage que vous ne récuserez pas sans doute ?
Parmi les personnages qui figurent dans mes Portraits politiques, il en est deux que vous avez bien mal à propos
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oubliés, tout en défendant aussi mal à propos les autres : ce sont MM. Louis Blanc et Ledru-Rollin. MM. Louis Blanc et Ledru-Rollin, quand j'ai parlé d'eux, étaient à Londres, non pas proscrits alors, mais réfugiés contumaces. Leur situation commandait de grands égards, et j'aurais compris que, rayant pas lu mon livre, vous m'eussiez reproché de les avoir attaqués, eux absents et exilés volontaires.
Qu'élail-il arrivé cependant? Ayant eu à juger, sur sa demande, un curieux livre de M. Elias Regnault [Y Histoire du Gouvernement provisoire), oh M. Ledru-Rollin était naturellement sur le premier plan, j'avais dû parler de ce tribun célèbre. Reportez-vous à cette étude. Essayez d'être juste un moment, et demandez-vous s'il était possible, en sacrifiant moins de ma conviction sur le fond des choses, de ménager davantage la légitime susceptibilité des personnes !
Quant à M. Louis Blanc, voici ce qu'il m'écrivait de Londres après deux vives critiques que j'avais faites de ses ouvrages. Je cite ces extraits parce que vous m'y obligez absolument, Monsieur; j'ajoute qu'un passage de ces lettres même m'y autorise : « Je suis très-touché, disait M. Louis » Blanc à la date du 16 juillet 1850, de l'attention avec » laquelle vous voulez bien suivre mes écrits, et il faut » absolument que je vous le dise, malgré la vivacité de quel- » ques-uncs de vos attaques... Laissez-moi vous féliciter, a Monsieur, de cet esprit de justice : dans les temps mal- » heureux où nous vivons, ce qui ne serait que tout simple » en d'autres temps devient méritoire, etc., etc.» — Ailleurs,
dans une lettre du 18 août 1831 : « Je saisis cette occa-
» sion, ajoutait M. Louis Blanc, de vous remercier encore » une fois de la loyale attention dont vous honorez mes » écrits. La différence de nos convictions peut bien m'auloriser » à ne pas vous accepter toujours pour juge; mais il m'est
DES HOMMES POLITIQUES. j f$
impossible de ne pas désirer de vous avoir pour lec » teur... »
J'ai cité ces extraits, je le répète, non'pour m'en prévaloir auprès d'un parti, mais comme une preuve que le Journal des Débats n'a pas plus manqué sous ma plume que sous aucune autre à cette ancienne réputation de loyauté courtoise qu'il a maintenue parmi tant d'épreuves. Quant à ceux qui auraient conservé souvenir de ces études consacrées aux œuvres et aux doctrines de M, Louis Blanc, qu'ils disent si cette loyauté à laquelle le jeune tribun lui-même a rendu si honorablement justice, a jamais rien coulé je ne dis pas à la vérité, mais à la passion avec laquelle la vérité a quejquefois besoin d'être défendue, n'en déplaise, Monsieur, à votre théorie sur l'arche sainte.
Je finis. Cette lettre n'avait qu'un but : prouver par la date même des études que vous essayez de flétrir que je ne me suis pas attaqué à des gens à terre ; car la révolution de Février m'avait atteint beaucoup plus qu'eux, dont elle avait fait des ministres ou des constituants. Ils étaient les vainqupurs, et j'étais, si humble que fût mon rôle, parmi les vaincus. J'ai voulu prouver, en second lieu, que vis-àvis des hommes politiques qui font des livres, le droit de la critique littéraire reste intact, même quand ces hommes (ce qui n'était pas le cas de ceux que j'attaquais en 1850) sont politiquement déchus; et enfin, que dans les plus grandes vivacités de ma polémique, je suis toujours resté, de l'aveu de mes adversaires eux-mêmes, dans la mesure que doit s'imposer tout critique qui se respecte; et je souhaite, Monsieur, que vous vous rendiez la même justice.
Le livre que vous attaquez a été publié en 1851 et réimprimé six mois après, à la fin de la même année, avant le S décembre. Depuis cette époque, je suis naturellement ren-