‹ Études historiques et littérairesChapitre 8 sur 42 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

Je voudrais étudier aujourd'hui, dans les trois volumes que M. de Lamartine vient de consacrer à l'histoire de Napoléon durant les Cent-Jours (I), la double part qu'il a faite à l'héroïsme de l'homme et à la politique du règne pendant cette fatale et mémorable époque, et chercher si la mesure qu'il en a donnée est suffisamment conforme à la justice et à la vérité historique.

On pourrait dire que l'Histoire de la Restauration par M. de Lamartine est aussi, à quelques égards, celle de ses sentiments et de ses idées. M. de Lamartine a beau faire, il n'écrit pas tout à fait avec ses idées d'aujourd'hui cette dernière histoire de Napoléon, et rien n'est plus curieux parfois que de retrouver dans son récit ses sentiments d'il y a quarante ans sous ses opinions d'hier, l'ancien royaliste sous le démocrate, l'ami des Bourbons sous le républicain impénitent, la casaque du mousquetaire sous l'écharpe du gouver-

(1) Tomes III, IV et V de VHistoire de la Restauration, par M. Lamartine (Paris 1851-1852).

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nement provisoire. Gela. est curieux, je le répète, non pour la part que la malignité du critique y peut avoir, mais pour l'intérêt résultant de tous ces contrastes qui peuvent paraître arrangés pour le plaisir des yeux, et qui sont presque involontaires. Quelques passages de cette histoire semblent, il est vrai, trahir, dans l'intention de l'auteur, cette préoccupation et ce besoin de mettre d'accord le passé avec le présent ; mais en réalité, et en dépit de quelques raprochements factices, c'est sous une forme plus simple, avec un entraînement plus naturel, et parce que son esprit comporte volontiers tous les extrêmes et concilie tous les contraires, c'est pour cela que M. de Lamartine n'a pu se défendre de laissera son œuvre ce caractère un peu équivoque, qui n'accuse ni un parti pris, ni un système, ni aucun désir de donner le change à ses lecteurs, mais plutôt l'incertitude de sa manière, sa facile et prodigue expansion, la fécondité et l'insouciance de sa fantaisie.

Si maintenant j'essayais de rattacher aux opinions si di- ' verses de M. de Lamartine la critique qu'il a faite de cette période de notre histoire qu'on a nommée les Cent-Jours, et si je cherchais à démêler dans le juge les impressions multiples sous lesquelles la diversité de ses souvenirs l'a placé, je dirais que, dans le héros du 20 mars, il a jugé le règne avec une équité parfois judicieuse, et qu'il a jugé Vhomme avec une passion regrettable, appliquant à l'un de ces jugements tous les procédés d'une expérience libérale, à l'autre toute l'ardeur d'un dénigrement réactionnaire. En un mot, M. de Lamartine a jugé le règne comme l'aurait fait, en 1840, un constitutionnel intelligent; il a jugé l'homme comme aurait pu le faire, en 1815, un garde du corps de Monsieur.

Le règne des Cent-Jours est le résumé non-seulement de n. 8

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toutes les calamités qui peuvent atteindre un peuple (1), mais de toutes les douleurs qui, dans un héros, peuvent briser un cœur d'homme, de toutes les humiliations qui peuvent accabler l'orgueil d'un despote. Commencé par une violation intrépide de toutes les lois humaines, poursuivi à travers toutes les concessions et « sous les fourches caudines » (le mot est de Pempereur) de tous les partis, — ce calvaire de la puisance et du génie n'aboutit pas seulement à la ruine d'un pays et à la chute d'un grand homme, — il est l'humiliation d'un orgueil immense, et il est, contraste étrange ! dans le plus illustre représentant du triple génie de l'administration, de la politique et de la guerre, la leçon et le châtiment des aventuriers. Certes l'empereur Napoléon, en venant reprendre ce trône qu'il avait fondé, en rentrant dans ce palais où, comme le disait madame de Staël, « sesaigles encore menaçantes semblaient attendre et préparer son retour ; » Napoléon, dis-je, en sortant du fourreau, en 1815, la glorieuse épée de Montmirail, n'était pas un aventurier vulgaire. Malgré tout, car l'histoire est bien obligée d'appeler les choses par leur nom, la sortie de l'île d'Elbe, considérée comme un retour au trône et à l'empire, n'était qu'une aventure. L'aventure, en effet, ce n'était pas de traverser la France : là toutes les chances étaient pour l'empereur, et le hasard seul pouvait préserver les Bourbons. L'aventure, c'était de régner et de combattre ; — régner quand les instruments de l'empire étaient brisés, combattre quand l'Europe entière était encore en ligne contre l'empereur.

Mais combattre, dit-on, c'était la victoire peut-être, et la victoire, c'était l'empire. On oublie une chose : quand Napo-

(1) Nec enim unquam atrocioribus populi romani cladibus

magisve juslis indiciis approbaium est, non esse curce Diis securitatem nostram, esse ultionem (Tac. Hist. lib. I).

PENDANT LE RÈGNE DES CENT-JOUÏtS. 135

léon revint s'attaquer à la coalition, tous les souverains siégeaient en congrès, toute l'Europe était en armes. Napoléon choisissait, pour attaquer, le moment que la coalition aurait pu choisir elle-même pour combattre. Si les Bourbons étaient faibles contre l'empereur, l'Europe était forte. S'il avait suffi d'une proclamation pour reprendre les Tuileries au pas de course, — pour reprendre le Rhin, il fallait des armées ; une seule ne suffisait plus. Une bataille gagnée contre Napoléon décidait tout, parce qu'il n'avait d'autre chance qu'une victoire. Les coalisés, de leur côté, pouvaient la perdre. Ils avaient perdu des batailles en 1813 et en 4814.11s perdirent celle de Ligny en 1815. Waterloo même, si le destin, aidé du maréchal Grouchy, eût voulu épargner cette catastrophe à la France, Waterloo ne finissait pas la guerre, parce que la guerre était partout avec des armées insuffisantes, des soldats nouveaux et des chefs découragés. Quanta Napoléon, il n'avait que cette carte; il se pressa de la jeter au sort, et il la perdit.

En politique, comme à la guerre, quand on n'a qu'une carte à jouer contre des adversaires qui ont toutes les chances, cela s'appelle courir une aventure. Mais, à la guerre du moins, le bruit des armes, la fumée du canon couvrent tout, et la défaite elle-même, témoin celle de Waterloo, n'est pas toujours sans éclat et sans gloire. La politique d'aventure n'a jamais ni cette compensation ni ce prestige. Elle est condamnée à se servir de mauvais moyens; elle est fausse, déclamatoire, menteuse et vantarde par essence. Elle vit d'expédients, et elle aboutit à l'humiliation et à la ruine. L'événement l'a bien prouvé en 4 815. Je montrerai tout à l'heure par quel côté Napoléon fut héroïque pendant cette courte réapparition de sa fortune. M. de Lamartine l'a trop méconnu ou trop oublié. Mais ce qu'il établit très-bien,

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c'est cette série de mécomptes et de capitulations de toute sorte par lesquels l'illustre fugitif de PUe d'Elbe a dû passer du 20 mars au 8 août, des Tuileries reconquises au Norlhumberland accepté pour prison ; — ce sont tous ces pièges humiliants où vient se prendre le lion vieilli, et où il tombe à la fin, épuisé d'audace et de vigueur, d'inspiration et de génie.

L'empereur est à peine aux Tuileries que l'épreuve commence.

« Il ne voulait, dit justement M. de Lamartine, donner » aucun prétexte à une agression des puissances par des » armements trop soudains, encore moins par une guerre » offensive. Sa nature et sa politique étaient en contradic- » tion dans son attitude. L'homme qui avait dû toutes » ses victoires à Paudace se voyait enchaîné par sa pru- » dence. Il fallait feindre de croire à l'impossibilité de la » guerre et rester oisif et immobile au moment môme où il » aurait le plus besoin de mouvement rapide et d'énergie » désespérée. Ainsi, persuader à la France qu'elle n'aurait » pas de guerre à supporter pour sa cause, persuadera » l'Europe qu'il était devenu un prince pacifique, et cepen- » dant se préparer à Passautdu monde en silence, en se- » cret... telle était lacondamnation de ce génie absolu qu'une » témérité heureuse mais folle enfermait dans le piège de » son ambition. Tel était aussi le secret de ses anxiétés, de » ses tergiversations, de ses lenteurs, de ses conseils sans » fin et de sa faiblesse pendant ces jours d'attente où il » s'usait lui-même en usant le temps. Les Tuileries ne le » reconnaissaient plus; la France s'étonnait. On s'attendait » à des miracles de résolution, de force, d'activité. On n'a- » percevait que des hésitations, des temporisations, des » incertitudes. L'homme manquait aux circonstances, parce » que les circonstances manquaient à l'homme. Leçon ter-

» rible pour l'orgueil humain ! Les plus grands hommes se » rapetissent quand ils se mesurent avec de fausses situa- » tions!... »

Oui, la situation était fausse et elle ne comportait que de fausses mesures, des moyens misérables ou pervers, impuissants ou criminels. Et, par exemple, n'était-ce pas un crime que cet appel révolutionnaire aux fédérés de Paris et des grandes villes, à supposer que l'appel eût été sérieux? Pour l'honneur de Napoléon, il ne le fut pas. L'empereur eut beau faire, il eut beau dire, un matin, aux ouvriers des

faubourgs rassemblés dans la cour de son palais :«

» Soldats fédérés, s'il est des hommes nés dans les hautes » classes de la société qui aient déshonoré le nom français, » l'amour de la patrie et le sentiment de l'honneur national » se sont conservés tout entiers dans le peuple des villes, » les habitants des campagnes et les soldats de l'armée. Je » suis bien aise de vous voir; j'ai confiance en vous. Vive » la nation ! » — quand Napoléon flattait ainsi ces masses indisciplinées qu'il avait détrônées le 18 brumaire, le cœur en lui protestait contre les paroles, les vœux secrets contre le style officiel, l'àme du héros contre le langage du démagogue. Et de même, quand l'empereur disait à M. Fleury de Chaboulon, après une mission avortée, dans un moment d'orageux dépit et d'amère déception ; quand Napoléon disait : « Si je coiffais demain le bonnet rouge de 93, ils seraient tous anéantis, » — Napoléon se calomniait ou se vantait. Non, César ne voulait pas descendre au rôle de Gracchus. Mais, l'eûl-il voulu, c'est une erreur de croire qu'un pareil rôle lui eût réussi. En politique, chacun réussit par les facultés que Dieu lui a départies, et par les moyens dont il a l'expérience et l'habitude. Napoléon n'avait ni le sens ni le goût de la démocratie. Il ne savait ni manier les mas-

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