‹ Études historiques et religieusesChapitre 10 sur 15 · MERLIN I/ENCHANTEUR · texte numérisé non relu

MERLIN I/ENCHANTEUR

La Bruyère, de Voltaire, si claire, si simple, si ferme, si dégagée, si libre dans sa marche. Une harmonie monotone est le moindre inconvénient de ces poèmes en prose , et M. Quinet ne Ta pas toujours évité , quoique son goût l’ait préservé, en général, du ronflement des périodes ampoulées, du style gonflé d’épithètes et de tout le phébus de la prose poétique.

M. Quinet s’est proposé, nous dit-il, d’ouvrir de nouvelles routes à l’imagination, et, tout imbu des traditions de notre ancienne poésie , il pense « qu’on peut encore renouveler l’imagination française dans les sources nationales..» Une fois entrée dans sa tête, cette idée ne l’a plus quitté ; le plan de l’ouvrage était fait depuis trente ans, et Merlin, commencé en Belgique à la fin de 1853, a été achevé en Suisse au commencement de 1860. C’est l’œuvre sur laquelle M. Quinetveut être jugé, « car en aucune autre, dit-il, je ne mettrai autant de moi. La légende de l’âme humaine jusque dans la mort et par delà la mort, voilà mon sujet. Concilier toutes les légendes en les ramenant à une seule , trouver dans le cœur humain le lien intime de toutes les traditions populaires et nationales, les enchaîner en une même action sereine, relier entre eux les mondes discordants que l’imagination des peuples a enchantés, c’est là ce que j’ai osé entreprendre. »

C’est une grande et belle entreprise , et M. Quinet, digne de la concevoir, semblait fait. pour la résoudre. Mais, trop séduit par son sujet, il s’est fait illusion sur l’abondance et la fécondité de la mine où il a vécu pendant trente années, et qu’il voudrait nous voir exploiter après lui. Il nous connaît peu, s’il espère sérieusement

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nous faire adopter des fictions nouvelles, et soumettre à de nouveaux « enchantements » nos esprits désabusés de toutes leurs illusions anciennes et modernes. En admettant, ce qui est au moins fort discutable, que nous ayons une tradition poétiqne, est-il possible de nous imposer cette tradition-là quand nous avons secoué le joug de toutes les autres, et de substituer des fantaisies et des songes aux lumières répandues par la science et la philosophie? M. Quinet veut nous ramener à notre berceau, et j’admire le zèle qu’il met à cette ingrate besogne ; mais il vient un peu tard pour nous révéler nos richesses, s’il est vrai que nous possédions toutes celles qu’il prétend nous révéler. Dans tous les cas, avant de songer à nous faire adopter son système poétique, ou plutôt ses brillantes fantaisies humanitaires, il aurait dû se demander si nous avions encore assez de crédulité pour les accueillir, et si des esprits insensibles aux séductions de la mythologie et rebelles à tant d’autres séductions si longtemps victorieuses pouvaient être rappelés aux vieux souvenirs de la poésie des troubadours. M. Quinet s’adresse à des imaginations fatiguées, à des croyances chancelantes. Pour éclore et se développer, le germe déposé dans son livre aurait besoin d’un sol vierge, vigoureux et fécond, et il le dépose sur une terre épuisée et foulée aux pieds de la génération la moins poétique que le monde ait Jamais vue. En considérant cq qu’il appelle « les traditions de notre ancienne •poésie française » à travers le prisme de son brillant esprit, il s’est figuré que celle poésie olfrait à la philosophie et à la science sociale des ressources trop négligées jusqu’à ce jour, et il a essayé de combattre par son

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exemple cet oubli et celle prévention. C’est en poêle, en philosophe , en mor,Tliste, qu’il est entré dans son sujet. Il l’a parcouru avec une émotion souvent contagieuse, marquant sa route par des merveilles, faisant naître pour ainsi dire sous ses pas les grandes pensées et les nobles sentiments. Il ne manque à son œuvre, pour avoir tout le succès qu’elle mérite, que de trouver un appui dans nos habitudes, dans nos opinions, dans nos invincibles tendances ; mais cet appui lui manque, et un sourire involontaire se mêle souvent à notre plus sincère admiration.

Enchanté par son amour*pour la fée Viviane, Merlin, fils d’un incube et d’une sainte, devient le centre et le maître de toute la nature. Prophète, roi, poète, enchanteur, barde, il a une double nature divine et humaine ; il commande souverainement aux hommes et aux animaux; à son approche, les forêts tressaillent, les herbes mêlent leur voix dans un concert ineffable, les plantes entonnent un hymne d’amour, de respect et d’admiration. Il dévoile aux hommes les plus lointaines vicissitudes de l’histoire ; il leur enseigne la politique, la philosophie, l’industrie, tous les arts, toutes les sciences. Il parcourt le monde, semant partout les enchantements, les encouragements, les leçons, les espérances. Il marche d’abord un peu au hasard, absorbé par sa contemplation de Viviane et perdu dans le rêve étoilé de son amour surhumain pour celle fée modeste, séraphique, mais un peu froide, jusqu’au jour où il rencontre Idaline. C’était déjà une Parisienne de sang et du bon temps ; les yeux brillants et espiègles, le pied mignon, la taille souple comme l’herbe des prés, l’esprit net et doucement

caustique, la bouche pleine d’amoureuses malices, la grAce incomparable, se moquant des rêveurs et des faiseurs de systèmes, et prête à donner pour un diamant toutes les étoiles du ciel, et, pour un bon mot, toutes les légendes et toutes les harmonies de la nature. Était-elle mariée, oui ou non? M. Quinet ne peut le dire avec certitude, mais il croit bien qu’elle l’était. « Dans tous les cas, dit-il, c’était comme s’il en eût été autrement. » Quand Merlin l’aperçoit, l’enchanteur est enchanté, il « croit voir la source lumineuse de toute magie; il s’en abreuve à loisir, lentement,,., en conscience. » C’est, du moinai l’opinion de M. Quinet. Malheureusement ce ne fut pas l’opinion de Viviane, qui, découvrant que Merlin « n’avait pas la fixité des cieux, » fit une querelle, versa des larmes et brisa une coupe d’albâtre. « 11 y eut un racommodement, » dit M. Quinet. Pas très-sincère, sans doute, puisqu’un beau jour Viviane, vêtue de ses plus beaux habits, les bras croisés sur la poitrine et les yeux immobiles, dit sèchement à l’enchanteur, pétrifié d’étonnement : « Merlin, il faut nous séparer. — Oui, je partirai, » répondit Merlin. Il partit, en effet, et fit bientôt la rencontre de Jacques Bonhomme Populus.

Avec ce nouveau compagnon, la vie de Merlin prend un plus grand caractère. Il avait, jusque-là, vécu plus volontiers dans les bois que dans les villes, conversé avec les esprits des forêts enchantées, avec les oiseaux et les plantes. Il avait, notamment, marié la rose et le rossignol, et convié à leur noce, où il joua le triple rôle de prêtre, de prince et de poète, des rois, des comtes, des barons, des gentilhommes, et surtout beaucoup de

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pauvres gens, n’étant point fâché, dit M. Quinet, « de mettre un terme, par des épousailles légitimes, aux soupirs éplorés du rossignol, qui, bien souvent, dans la nuit, l’avait réveillé en sursaut. » 11 en maria bien d’autres : la Belle au Bois-Dormant et son chevalier, Erec de Nantes et Eride, Parceval le Gallois et Blanchefleur, Anlar le Nègre et sa cousine Ablla, Aladin et la sultane, plusieurs fées, autant de princes, vingt bergères et vingt rois. Ces noces, où nul n’eut à produire « ni parchemins ni titres, » se célébrèrent avec magnificence, mais à peu de frais. « Les musiciens réunis pour les épousailles des uns, servirent, dit M. Quinet, aux épousailles des autresT C’était d’abord un millier de roitelets,- deux milliers de tourterelles, trois cents fauvettes, autant d’alouettes des bois; six vingts verdiers et pinsons, autant de tarins, détachaient par intervalles, après chaque soupir, leur note mordante, pointée; les basses étaient soutenues par cinquante merles Raseurs, cinquante corneilles centenaires. »

Avec Jacques Bonhomme, Merlin a des occupations moins poétiques. Ce vilain du hameau des Ripes se soucie médiocrement du concert des tourterelles , des alouettes, des verdiers et des pinsons ; il succombe sous les plus rudes et les plus stériles labeurs; il souffre la faim; il a les cheveux mal peignés, l’œil écarquillé; il marche pesamment; la fièvre l’a dévoré toute cette année-là ; il veut savoir si ses maux auront un terme, et il demande qu’on lui dise la bonne aventure. — Volontiers, répond Merlin, et il prend aussitôt dans sa main celle de Jacques Bonhomme. Il y voit naturellement l’histoire du peuple, ses douleurs, ses humiliations, ses

luttes, ses excès et son triomphe définitif, c’est-à-dire le triomphe de la vérité, du droit, de la justice. M. Quinet a écrit là-dessus une douzaine de pages de la plus grande élévation, du plus beau style, de la plus entraînante éloquence, et qui forment un heureux contraste avec les charmantes et chimériques imaginations dont j’ai essayé de donner une idée. Dès ce moment son horizon s’agrandit, ses pensées s’élèvent, le poète se tait et laisse parler le philosophe. Merlin et Jacques Bonhomme parcourent l’Europe, visitent l’Angleterre, la Hollande, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, la France, la Grèce. Merlin enchante Venise, maudit Rome, enseigne aux Bataves à briser le joug de leurs tyrans et à conquérir une patrie sur les flots de l’Océan. En France, son pays de prédilection, il fonde la Table-Ronde, où rois, ducs, comtes, chevaliers, bourgeois, manants, prennent place tour à tour, et qui s’élargit jusqu’à recevoir tous les peuples de la terre.

C’est là la partie vivante du livre, la plus riche, la plus belle, la plus féconde des conceptions de l’auteur. Toutes les idées éparses dans le reste de l’ouvi;age s’enchaînent, se rallient, se resserrent et se rassemblent dans un magnifique tableau. Qu’importe alors les particularités extravagantes et les détails chimériques, quand les yeux embrassent distinctement la vaste étendue des siècles, quand toutes les ombres s’évanouissent, quand toutes les obscurités se dissipent, quand les fantômes fuient devant la lumière de la philosophie et de l’histoire, quand tous les objets deviennent distincts et se peignent des ])lus vives couleurs? C’est maintenant que l’auteur marche d’un pas ferme, sans embariTis, sans phrases

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ronflantes, sans autre magie que celle de la raison, de la vérité, du bons sens ; ses idées sont nettes, ses aperçus lumineux, le flambeau qui le conduit ne vacille point.

Poussé par son infatigable curiosité et par l’irrésistible besoin d’exercer la puissance de ses enchantements, Merlin ne s’arrête pas au monde des vivants, il descend dans le royaume des morts, il visite l’enfer, où il rencontre Virgile qui l’accompagne. L’imitation n’est pas heureuse, et l’incroyable hardiesse de reprendre un sujet sacré par deux chefs-d’œuvre immortels a écrasé M. Quinet. Il s’est relevé dans les limbes, où Merlin nous montre, peut-être un peu trop pêle-mêle, tous les grands personnages de l’histoire. Il y a là, tracés en quelques phrases courtes et rapides, des portraits superbes et de la plus saisissante ressemblance : Charlemagne, Mahomet, Luther, Washington, Mirabeau, Robespierre, Saint- Just, Napoléon. — Galilée « fait l’apprentissage des pâles clartés des limbes avant de contempler le soleil. — Que chercbes-tu? dit l’enchanteur à Descartes. — L’Éternel!... )) — Us rencontrent un esprit qui tenait une coupe à la main, et marchait enivré, non pas de vin, « C’est mon disciple , dit Descartes ; irai-je l’éveiller pour qu’il vienne avec nous? — Non, répondit le prophète. De tous ceux qui habitent ces lieux, c’est l’âme la plus sereine et la seule à qui je porte envie. Je le connais, il n’a besoin de personne. Son pèlerinage est fini avant d’avoir commencé. Avant la vie comme après, rien n’est changé pour lui; à cause de cela, vous l’appellerez Bénédict Spinosa. Viens et passons. Il a vidé sa coupe; il s’est enivré de l’Éternel. » — La rencontre des grands

hommes qui doivent proclamer, défendre et faire triompher la Révolution est d’une beauté particulière. « Il vit ' comme un essaim de larves échappées de la ruche, ou plutôt comme une grande nation rassemblée qui s’avançait du fond de la nuit, en chantant à la manière de ceux qui partent : Liberté^ liberté chérie. Ils nageaient dans une allégresse sublime, comme s’ils avaient pris déjà possession de la lumière; car ils se croyaient émancipés des ténèbres parce que la justice vivait en eux et qu’elle étincelait sur leurs fronts. Les froides limbes furent un moment réchauffées de la présence de tant d’âmes palpitantes. »

Revenu sur la terre. Merlin continue son pèlerinage, parcourt l’Orient, visite l’Amérique, retrouve Viviane, s’enferme avec elle dans une demeure souterraine et mystérieuse, d’où il sort enfin pour appeler à une vie nouvelle les nations endormies dans la nuit de la tyrannie et de l’erreur. Au son de sa lyre, les peuples se réveillent de toutes parts; tout s’éclafre, tout brille; l’empire du mal chancelle sur sa base , le régne de la justice est inauguré sur la terre.

La critique d’un tel ouvrage est impossible , et les plus

nombreuses citations n’en pourraient donner qu’une idée

incomplète. D’ailleurs, si celte critique était possible ,

il me répugnerait de la faire ; j’aime si peu cet amalgame de toutes les idées, de tous les tons, de tous les styles; je trouve dans plusieurs parties du livre un contraste si désagréable entre la petitësse du sujet et l’emphase du langage, tant de choses qui me choquent, confondues avec tant d’autres que je trouve ravissantes, que je craindrais d’ôlre injuste envers un écrivain dont

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j’aime les principes, dont j’honore le caractère et dont j’admire le talent.

11 y a deux hommes dans l’auteur de Merlin : l’un possède et parle le langage de la raison avec une grande supériorité; il est mesuré, sensé, lumineux; l’autre ne connaît ni mesure , ni convenances , ni frein , ni bornes ; il se livre sans retenue à tous les caprices de sa brillante imagination et se laisse aller aux plus incroyables excentricités. Il est impossible qu’un esprit juste ne soit pas choqué de ces disparates très-fréquentes, surtout dans • la première partie de l’ouvrage , et qui sont d’autant plus sensibles qu’on y trouve un plus grand nombre de morceaux remarquables. Pour moi , Merlin V Enchanteur est un grand et beau tableau dont je n’aime pas la ' bordure.

Tel qu’il est, cependant, il mérite d’être lu, et il le sera avec plaisir et avec fruit. Il a été inspiré par une pensée grande et féconde, on y trouve partout la marque d’une âme honnête, d’un beau caractère et d’un esprit supérieur. Il éveille et excite le sentiment; il proclame les grands principes, il provoque nos méditations sur des objets d’une grande imporUince ; il relève nos cœurs ’ et affermit nos espérances. M. Quinet a une puissante imagination qui parfois l’entraîne et l’égare ; mais il est de ces intelligences privilégiées dont les égarements môme étonnent et instruisent. Et ce n’est pas, ce me semble, une des moindres gloires de la bonne cause d’être servie avec un dévouement et une fidélité inviolables par des talents pareils, qui sont, malgré leurs défauts et leurs erreurs, l’honneur et l’ornement de leur époque.

PHILIPPE II

Ce livre, que j’ai lu parce que les journaux étrangers et quelques Revues en ont fait un grand éloge , m’a désappointé. Il est écrit avec une élégante simplicité , mais avec une profusion fatigante pour ceux qui ont une connaissance préliminaire des hommes et des événements. M. Prescott dit dans sa préface qu’avant de le commencer, il a lu les diverses collections de mémoires et de documents secrets qui existent en Angleterre et sur le continent, notamment au British-Museum , à l’Université de Leyde, à la bibliothèque royale de La Haye, à la bibliothèque nationale et aux archives de France , à la bibliothèque nationale de Madrid et aux archives de Simancas. Il a pris une peine inutile, puisque toutes ses recherches n’ont pas amené la découverte d’un seul fait qui ne fût déjà connu. Il n’y a aucune obscurité dans la vie de Philippe II. Son histoire, de 1584 à 1598, est l’histoire de l’Europe , et elle a été racontée de toutes les manières dans plus de cent volumes, dont plusieurs, sans être aussi diffus , sont bien plus complets que ceux de M. Pres-

(t) Histoire du règne de Philippe //, par William Prescott,

cott. C’est-là, surtout, qu’il fallait abréger, présenter SOUS le môme point de vue les profondeurs, les ruses, les inconséquences, l’impuissance finale de la tyrannie, et suivre le progrès des idées à travers les fautes des gouvernements. Mais il n’est pas donné à tous les esprits d’embrasser tant d’objets à la fois.

Les catholiques ont fait de Philippe II un Salomon , les protestants l’ont comparé à Tibère, ses ennemis eux-mêmes ont flatté ce méchant homme; car, ainsi que le fait observer Voltaire, lorsque Tibère commandait les légions elles faisait battre, il était à leur tête, et Philippe était dans une chapelle entre deux récollets, pendant que le prince de Savoie , et ce comte d’Egmont qu’il fit périr sur l’échafaud , lui gagnaient les batailles qui ont illustré son règne. Tihère se taisait pour être impénétrable; Philippe n’a jamais parlé que pour mentir et tromper. 11 s’est couvert de sang; il a rempli l’Espagne, la France, les Pays-Bas d’espions, de bourreaux et d’échafauds. En ce moment, j’ai là, devant moi , son portrait qui est admirable : quel front, quel regard, quelle attitude; c’est bien lui, il fait peur.

Charlcs-Quint, son père, lui avait laissé un grand nom, un vaste empire, de grands exemples. Philippe II posséda dix-neuf royaumes, dix-neuf duchés, treize comtés, deux marquisats, sept seigneuries. Pour gouverner ces immenses possessions, il s’étudia à maintenir la paix en Espagne et la division au dehors, de manière à forcer les puissances voisines à le prendre pour arbitre. Cette politique, venue d’Italie un siècle auparavant, corrompit le caractère de la maison d’Autriche, remplit d’intrigues les cours étrangères et réduisit la diplomatie

PHILIPPE II

t-uix subtilités les plus minutieuses, aux plus honteuses supercheries. Encore Philippe II n’y porta-t-il aucun esprit de suite. La première faute qui frappe dans sa conduite, c’est l’expulsion des Mores. Ferdinand V, qui , en 1492, avait abattu leur monarchie , et à qui cet exploit a valu le surnom de Catholique y quoiqu’il fût notoirement dépourvu de toute religion et même de toute probité, leur avait laissé la jouissance de quelques biens et l’exercice de leur religion. Charles-Quint, craignant de les voir relever les débris de leur trône, chassa tous ceux qui refusaient le baptême. Ils le subirent, mais comme une cérémonie dérisoire, et sans changer de croyance. Pour couper court au subterfuge , Philippe II les livra à l’Inquisition , qui augmenta leur désespoir et les poussa , par sa barbarie , à la révolte qui éclata en 1568. Le soulèvement fut général : les femmes et les enfants prirent les armes, préférant à une servitude dégradante les dangers d’une lutte inégale. Ceux que ne tuèrent pas les soldats et les bûchers de l’Inquisition se retranchèrent sur les montagnes, où, entourés parles troupes de don Juan d’Autriche, ils furent détruits par la famine et par les maladies contagieuses.

11 y avait en Espagne une immense disproportion entre la population et l’étendue du territoire. Les Mores étaient robustes, travailleurs; ils excellaient à défricher la terre, à la féconder, à la peupler. Philippe les extermine, et dans quelles circonstances? Au moment où il fournissait des secours d’hommes et d’argent à Venise et à l’emperenr, pressés par les troupes du sultan; au

moment où la Hollande exaspérée menaçait chaque jour

de s’insurger; au moment où, avec le projet extravagant

de subjuguer la France et l’Angleterre, il agitait Paris et l’Écosse , et où il équipait quatre galères pour soutenir les Irlandais soulevés. La prévoyance la plus vulgaire voulait qu’on adoucît le sort d'un peuple dont les travaux avaient été si utiles et qui pouvait rendre encore de si grands services. La dépopulation du royaume de Grenade fut une faute irréparable, mais celle des Provinces- Unies eut des conséquences politiques d’une bien plus grande importance. Ici la conduite de Philippe est un tissu de fautes grossières qui ne s’expliquent que par la plus aveugle obstination.

Les conspirations de la noblesse, les soulfrances et l’agitation du peuple, les progrès de la réforme religieuse, rendaient très-difücile le gouvernement de la Hollande. Pour contenir les mécontents, il fallait de la fermeté, mais aussi d’habiles ménagements. Philippe II eut recours à l’Inquisition, dont les membres furent

appelés les exécuteurs des vengeances royales. Il envoya

une garnison de soldats espagnols chargés de surveiller les luthériens de la frontière allemande et d’exterminer ceux de l’intérieur, La duchesse de Parme, fille naturelle de Gharles-Quint et femme d’Octave Farnèse, gouvernait les Pays-Bas sous la direction du cardinal Granvelle , qui la poussa à toutes sortes de violences. Philippe , la trouvant encore trop modérée, la remplace par le duc d’Albe, déjà en horreur aux Flamands pour les conseils qu’il avait donnés à Charles-Quint. Le duc d’Albe joignait à de grands talents militaires une fierté insupportable , des vices énormes et une cruauté poussée jusqu’à la barbarie. Il établit un conseil, appelé «le conseil de sang, » et lui donne pour règle de conduite cette

PHILIPPE II

maxime : qu’en matière d’hérésie, il ne faut pas moins condamner au feu sur de simples soupçons que sur des preuves avérées. Immédiatement, les arrestations, les confiscations et les exécutions commencent. Deux mille personnes sont jetées en prison , vingt gentilshommes montent sur l’échafaud, où ils précèdent les comtes d’Ëgmont et de Horn, et vingt mille fugitifs vont chercher un refuge en Àllémagne. Ces cruautés, comme il arrive toujours , font plus de mécontents que de victimes. Les progrès du carnage, le sentiment de leurs droits, le désespoir et le besoin de vengeance exaltent les Hollandais jusqu’à l’héroïsme. Guillaume le Taciturne, cet esprit fier, opiniâtre et intrépide , se met en campagne , il est battu, et sa défuite augmente l’animosité du peuple. Louis de Nassau, son frère, entre dans la Frise avec une armée décidée à vaincre ou à périr; elle périt après s’être battue avec fureur. Le duc d’Âlbe vainqueur, redouble d’insolence et de tyrannie, de nouvelles exécutions soulèvent tous les partis, et le sang des victimes est le premier ciment -de la République. Les princes voisins s’agitent , la guerre se rallume en Allemagne , et le duc d’Âlbe, dont la férocité et l’obstination ont fait perdre à Philippe II les sept Provinces-Unies, est rappelé et condamné à l’exil. Il part , se vantant d’avoir fait périr vingt mille personnes par la main du bourreau, et laissant derrière lui un de ces monuments que tous les tyrans veulent léguer à la postérité, et qui u’immortalisent que leurs crimes.

Le duo de Médina*Celi succède au duc d’Âlbe ; mais il quitte bientôt son gouvernement, s’apercevant qu’il n’y a que des malheurs et de la honte à recueillir. La

flotte espagnole est battue, Midelbourg prise, et l’armée espagnole détruite par les insurgés. Les États de llollaiide et de Zélande assemblés à Dortrecbt, proclament leur indépendance et-abolissent la religion romaine qu’on a voulu leur imposer par les armes et par les bûchers.

La plupart des bisloriens vantent l’habileté et le discernement de Philippe II dans le choix de ses ministres, et le soin qu’il prit de les former lui-même. L’éloge n’est pas mérité. Philippe choisit en effet des hommes d’un grand mérite, mais il les employa tant qu’ils agirent d’après ses principes et ses inspirations. 11 donna surtout la préférence à ceux qui lui ressemblaient parleurs vices. Comment expliquer autrement sa longue complaisance pour le duc d’Albe, et son tyrannique entêtement à le maintenir dans les Pays-Bas , malgré les remontrances aussi sages que désintéressées de la duchesse de Parme? Ce qui a trompé les historiens, ce qui leur a fait accorder à Philippe II ce rare discernement que l’esprit seul ne donne pas, et qui est le fruit de la réflexion et de l’expérience, c’est l’affectation qu’il mettait à consulter, à étudier ses ministres et scs agents avant de prendre un parti. S’agissait-il de déclarer la guerre ou de faire la paix? Il convoquait son conseil et lui ordonnait de discuter en sa présence; il réunissait tous les partis pour suivre leurs débats; il prenait par écrit les avis opposés, avait l’air de les peser mûrement, et, en définitive, il était toujours du sien , ce qui n’eût peut-être pas été un grand défaut, s’il eût toujours eu un avis. Mais il flottait dans l’incertitude, ayant la manie de raffiner sur tout, et préférant, à un ambassadeur franc et loyal , un espion plus ou moins fidèle qui fouillait dans les intrigues les

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plus secrètes. Charles-Quint disait qu’un roi ne doit point s’abaisser à ces pratiques honteuses. Son fils était moins fier. Pour lui, la souveraine habileté consistait à fomenter des troubles dans les cours étrangères, et à jouer ses amis et ses ennemis par des ruses éternelles , dont il semble qu’il aurait dû se corriger, car il n’eut guère à s’en applaudir.

C’est surtout dans sa conduite à l’égard de l’Angleterre qu’on peut le juger. Son mariage avec Marie avait exaspéré le peuple, qui se souleva, et effrayé les protestants, qui craignaient de voir Philippe remettre aux inquisiteurs l’exécution des projets de la reine. Les huit mille Anglais qui, sous les ordres de Philibert-Emmanuel, gagnèrent la bataille de Saint-Quentin, prouvent quelles ressources il pouvait trouver dans cette alliance impopulaire, et par conséquent combien il lui importait de rassurer les mécontents. Au lieu d’user, en politique habile, de son influence sur Marie pour calmer son humeur acariâtre et sanguinaire, Philippe II la détourne des affaires de l’État pour la jeter dans celles de la religion, dont, par esprit de vengeance autant que par bigotisme, elle ne s’occupait que déjà trop. « Mieux vaut, lui répétait-il sans cesse, ne pas régner que régner sur des hérétiques ; » et les hérétiques sont brûlés par centaines. Mille personnes, environ, périrent dans les flammes; une femme enceinte accoucha sur le bûcher; les spectateurs émus voulurent arracher l’enfant du feu, les juges l’y firent rejeter. Philippe II contribue ainsi à faire du règne de sa femme qu’il méprise, et que les catholiques eux-mêmes n’ont pas osé défendre, un long enchaînement de disgrâces et d’humiliations pour l’An-

glelerre, de honte et de crimes pour la religion et pour l’humanité. Après la mort de Marie, Philippe veut épouser Élisabeth qui le joue, et qu’il connaissait bien mal s’il songea jamais sérieusement à partager son lit et son sceptre. Bientôt, en signant un traité avec les confédérés des Pays-Bas, la nouvelle reine lui fournit l’occasion qu’il attendait de se venger. Décidé à conquérir l’Angleterre après l’avoir agitée, et comptant sur une révolte générale des catholiques, Philippe, malgré l’opposition de son conseil, arme et fait partir de Lisbonne cette fameuse flotte composée de cent cinquante vaisseaux, de trois mille pièces de canon, de dix mille matelots, de trente-cinq mille soldats. Cent vaisseaux anglais arrêtent « l’invincible » que la tempête disperse, et qui va se briser sur les rochers des Orcades, sur les côtes de la Zélande et de l’Écosse. De ce jour date la décadence de Philippe; ses finances s’épuisent, il ne conçoit plus que de petits projets qu’il soutient mal, et il devient ridicule aux yeux de l’Europe qu’il a longtemps fait trembler.

Inconsidérée à l’égard de l’Angleterre, la conduite de Philippe II fut particulièrement odieuse à l’égard de là France, qui lui dut une grande partie de ses déchirements, et à laquelle ses intrigues et ses doublons firent autant de mal que l’avidité des Italiens et l’ambition des Guise. Il fut l’un des principaux moteurs et le dernier soutien de la Ligue. Il envoie des troupes et de l’argent contre les huguenots, menace quand on parle de leur accorder la paix, et fait éclater la première des guerres dites de religion. « La moitié du conseil, dit Mézerai, était espagnole, et Philippe savait, par ses

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pensionnaires, tout ce qui s’y passait. « N’est-ce pas une chose indigne, disait Coligny au roi deux jours avant la Saint-Barthélemy, qu’on ne puisse rien agiter dans votre conseil secret, que le roi d’Espagne n’en soit instruit dans le moment? » C’est ainsi qu’il connut et qu’il appuya le projet de la Saint-Barthélemy. La nouvelle du massacre lui fut apportée en trois jours par le courrier qu’il entretenait à Paris. « Ce que le roi adqiira fort, dit Brantôme, et le récompensa, tant pour sa diligence que pour ses bonnes nouvelles. » Il fit chanter un Te Deum, auquel il assista avec toute sa cour, et ordonna des réjouissances publiques dans toute l’Espagne. Il écrivit à Charles IX pour le féliciter, et fit faire en sa présence l’éloge de cet heureux événement, qu’il appela le triomphe de l’Église militante. Alors, il redoubla d’efforts pour mettre le royaume en feu, poussant à la révolte le duc de Guise, qui, avec l’or de l’Espagne, recrutait des partisans et des soldats pour la Ligue, dont, après la mort de Guise et de Catherine de Médicis, Philippe devint l’âme et le chef.

Il prolongea ainsi de dix ans la guerre civile. De 1588, époque de la mort du duc de Guise, jusqu’à la paix, en 1598, il prit ouvertement le titre de Protecteur du royaume et de la couronne de France. Ses troupes remplissaient Paris, ses agents corrompaient tout; la Sorbonne « philippisait, » les théologiens étaient vendus, les curés priaient « pour notre roi Philippe. » Mendoza fil battre, aux armes de Castille, de la monnaie qu’il faisait jeter par poignées aux halles et dans les carrefours, et le peuple criait : « Vive la Ligue et le roi d’Espagne ! I) Les Espagnols étaient également maîtres

dans les provinces; Alvarez Osorio à La Fère; Hernandez Telia en Picardie ; Juan de Nape et Francisco Armengol en Languedoc; Praxeda et Aquila en Bretagne. En môme temps, dans les brochures répandues à profusion, les écrivains gagés de Philippe, Cranato, Zampini, Cornero, attaquaient la loi salique, et établissaient le droit éventuel de la maison d’Espagne à la couronne de France, que Philippe H voulait placer sur la tôle de sa fille Isabelle, Cette proposition, faite aux États de la Ligue par Ibarra, Taxis et Mendoza, y souleva de violents murmures, que Taxis crut apaiser en proposant, au nom du roi, de marier l’infante à l’archiduc Ernest d’Autriche; à quoi les États répondirent qu’ils ne voulaient point « d’un roi d’un pays, ni d’un langage différent du leur, et que les oreilles des Français ne pourraient jamais s’habituer à l’ouïr. »

Trompé dans ses espérances par la victoire d’Henri IV, Philippe II se venge en recevant les restes des ligueurs dans ses États, qui deviennent un foyer de conspirations , et d’où partent des milliers de libelles remplis d’outrages contre la France et d’excitations à l’assassinat. De , son propre aveu, il lui en avait coûté six cents millions pour entretenir la guerre civile. Quatre mois après la paix de Vervins, le 13 septembre 1398, il meurt épuisé par les débauches de sa jeunesse, accablé, non de remords, mais de soucis, brûlé de fièvre, dévoré de vermine, couvert de pous, après s’être fait administrer quatorze fois les sacrements, et en disant qu’il voyait le ciel ouvert.

Philippe H a passé quarante-deux ans à méditer la conquête de l’Europe. Il avait les meilleures armées de

riiiLiPPK II.

son temps, d’excellents généraux formés sous Charles- Quint, des sommes immenses apportées du nouveau monde; devant lui l’Angleterre opprimée, la France divisée et comme acharnée à sa propre destruction. Dans de pareilles circonstances, avec de telles ressources, un prince habile pouvait tout oser, parce que tout pouvait lui réussir. Mais Philippe II ne sut jamais faire mouvoiries grands ressorts de la politique. Dans les situations les plus difficiles, il est gravement occupé des succès d’une bulle et d’un règlement pour un chapitre de moines. Il passe quinze jours dans un couvent, absorbé dans les pratiques de la vie monastique, et plus affecté d’une misérable tracasserie que des grandes complications où sa politique avait jeté le monde.

• Les historiens catholiques vantent ses sentiments Religieux. Étrange religion, qui ne l’empêche pas d’afficher publiquement ses maîtresses , et de faire les maris de ces maîtresses ministres de ses plaisirs; qui ne l’empêche pas de prendre la femme de Ruy Gomez, son ami ; de faire assassiner Escovedo accusé par des amants jaloux; étrange religion, enfin, qui ne l’empêche pas de provoquer publiquement l’assassinat du prince d’Orange, et de promettre à celui qui le tuera, ou à ses héritiers, vingt-cinq mille écus d’or et la noblesse ; et ce.a « sur sa parole de roi et comme serviteur de Dieu. » La noblesse promise pour une telle action, dit Montesquieu ; une telle action ordonnée comme serviteur de Dieu! « Tout cela renverse également les idées de l’honneur, celles de la morale, celles de la religion. » Peut-on croire à la religion d’un homme qui se permet la débauche jusqu’à l’adultère public, la .cruauté

290 ÉTUDES HISTOIUQÜES ET UELIGIEUSES.

jusqu’à la frénésie, la vengeance jusqu’à l’empoisonnement, et fit mourir son fils dans des tortures implacablement prolongées pendant plus de six mois (1).

Au milieu de tous ces crimes, on ne trouve rien qui relève l’homme et qui dédommage l’histoire. Philippe II fut toujours fourbe, hypocrite, superstitieux, profondément égoïste. Il aflcctait quelquefois une grande simplicité, et il ne permit jamais qu’on lui parlât autrement qu’à genoux. Il eut des complices et pas un ami sincère, d’habiles exécuteurs de ses volontés , qu’il récompensa quelquefois largement; mais ceux même qu’il combla de biens, ne lui accordèrent qu’une reconnaissance froide et en quelque sorte officielle que le sentiment n’inspira jamais.

On a représenté Philippe II comme un grand politique, né avec un esprit vif, vaste et pénétrant, avec une sagacité rare, et possédant, à un degré éminent l’art de gouverner les hommes. On a prétendu que du fond de son cabinet il remuait toute l’Europe. « Je ne conçois pas, dit Condillac, pourquoi on lui fait cct honneur. Il a troublé le Milanais et le royaume de Naples avec l’Inquisition, qu’il ne lui a pas été possible d’y établir; il a

(1) Am'té dans son lit, le 28 j.anvier 1508, don Carlos mourut le 24 Juillet à une heure du matin. Philippe II ne le fit pas assassiner violemment et immédiatement, comme on le crut et le dit alors en Espagne, à Rome et dans toute l’Europe, mais il lui fit subir, avec une barbarie soutenue, des traitements qui le poussèrent au désespoir et à la mort. — Voir, pour les détails, l’excellente notice intitulée: Ca]itivité et mort de don Carlos, par M. Gachard, dans les bulletins do l’Académie royale de Belgique! Bruxelles, 1859. Dans cette notice, où les faits sont racontés avec une très-grande simplicité, M, Gachard s’est aidé des recherches faites avant lui, et il cite Ranke, Raumer, Koch,de Castro, Lafuentc, miss Walker Frecr, Mi Mérimée.

PHILIPPE II

remué les Pays-Bas si maladroitement qu’il on a perdu

plusieurs provinces. 11 a fait passer quelques secours en

Irlande, et il a remué les rebelles qui se remuaient sans lui depuis longtemps. Ti n’a pu causer le moindre soulèvement en Angleterre. Enfin, souvent humilié par des ennemis qu’il paraissait devoir écraser, il n’a remué l’Espagne que pour la ruiner. Elle était la première puissance dé PEurope lorsque Charles-Quint la lui céda, il ne lui laissa plus que l’ambition de l’être encore, et une politique artificieuse qui troubla ses voisins sans la relever elle-même. Philippe II n’a été qu’une âme cruelle, un esprit faux et un brouillon. »

Daniel dit qu’après sa mort on trouva parmi ses papiers un mémoire de ce que lui avaient coûté ses guerres et ses intrigues pendant quarante-cinq ans ; cette dépense était portée à quatre milliards cinq cent quatorze millions d’or, ce qui paraît incroyable, et ce qui faisait dire à Richelieu : « Philippe II a épuisé le nouveau monde pour acheter l’ancien. » A la fin, ses finances étaient tellement épuisées que ses troupes se mutinèrent au siège d’Amiens, en 1597, faute de paiement. U fut obligé de vendre en Italie le fonds de cent millions de ducats, et le possesseur du trésor des Indes laissa cent quarante millions de ducats de dettes et fit banquefoute

ses sujets.

Charles-Quint avait ordonné la restitution de la Na^ varte usurpée sur la maison d’Albret. Philippe II trouva

plus simple de citer Jeanne d’Albret à Rome comme hérétique, et de demander une bulle qui lui permît, au besoin, de la livrer à l’inquisition. En mourant, il est forcé de rendre la Navarre au roi de France. Il avait

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rnis en jeu toutes les intrigues pour empêcher Henri IV de monter sur le trône de France, et, quand la postérité de Philippe II fut éteinte, l’arrière-petit-fils d’Henri IV monta sur le trône d’Espagne. C’était bien la peine de bouleverser l’Europe et de faire le malheur des deux mondes.

Les deux volumes de M. Prcscott s’arrêtent à la mort de la reine Isabelle. Ils sont, comme je l’ai dit en commençant, élégamment écrits et d’une très-grande exactitude; mais la narration languit souvent, embarrassée par des détails inutiles, et Tes caractères ne sont pas assez fortement représentes. 11 fallait des couleurs plus vives pour peindre ce vieux tyran, ses passions basses, sa duplicité, ses folles conceptions, sa jalousie effrénée, sa barbarie envers sa famille et envers ses peuples, et, comme dit Voltaire, son abjection devant des prêtres aussi sanguinaires que lui.

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