MISANTHROPIE SANS REPENTIR
Puisque ce livre, inconnu sans doute de tous nos lecteurs, et dont, il y a un mois, j’ignorais moi-même l’existence, a eu trois éditions, je peux, sans nuire à son succès, dire franchement ce que j’en pense. Quand on saura ce qu’il renferme, on trouvera qu’il eût été plus naturel de n’en rien dire, et c’est là, j’en suis convaincu, l’avis de M. I^urent Jan lui-même. C’est aussi le mien; mais ce livre me fournit une occasion, que je saisis, de montrer à quoi se réduit un certain esprit, selon moi très-vufgaire, quoique très-prisé dans un certain monde, et qui doit, à coup sûr, gâter et corrompre tous les
(1) Misanthropie satis rej)enfii\ fragments de sagesse, 3« édition,' par M. Laurent Jan. 1 vol. ; Hetzel.
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genres de littérature où il réussira à s’introduire et à dominer.
Les hommes qui ont le plus d’esprit sont rarement capables de SC bien juger eux-mômes. Tel qui brille dans un art a la prétention d’exceller dans un autre , et la manie de mettre cette prétention au-dessus de son talent naturel. Ce travers est de tous les temps, et l’expérience prouve qu’il est incurable. Horace a eu beau dire : Restez savetier; et Boileau : Soyez plutôt maçon, les savetiers et les maçons ont dédaigné l’alène et la truelle, qu’ils savent manier, pour prendre la plume, instrument redoutable et rebelle entre leurs doigts. De là tant de pauvretés, de folles rêveries et d’inconcevables extravagances; de là tant de fatras prétendu philosophique, politique ou littéraire, Madame de Sévigné disait en parlant de la Fontaine : « Je voudrais faire une fable qui lui fit entendre combien il est misérable de sortir de son genre, et combien la folie de chanter sur tous les tons fait une mauvaise musique. » Cette fable n’ayant pas été composée, il faut que je dise àM. Laurent Jan, directement et en prose , ce que madame de Sévigné voulait faire entendre à la Fontaine indirectement et en vers.
M. Laurent Jan a la réputation d’un beau parleur et d’un causeur très-spirituel, ce qui n’est pas la môme chose; dans un certain monde d’artistes et de gens de lettres, il est renommé et redouté pour les brusques saillies de son esprit, la vivacité de ses sarcasmes et l’intraitable franchise de ses critiques. Pourquoi ne s’est-il pas contenté de celte brillante position? Quelle fantaisie l’a donc pris de substituer la parole écrite et la lettre moulée au ton, à la voix et au geste qui lui réussissent
si bien?Ceuxqui n’ont pas l’honneur de connaître M. Jan ne trouveront peut-être pas que Misanthropie sam repentir justifie la réputation de son auteur , et ceux qui ont eu le plaisir de l’entendre trouveront certainement que le causeur éclipse l’écrivain. Ce qui choque d’abord dans ce livre, si singulièrement intitulé Fragments de sagesse, c’est qu’on y voit partout M. Jan préoccupé de plaisanter, même sur les sujets qui comportent le moins la plaisanterie. Plaisanter est l’écueil de l’esprit, et il y a bientôt deux mille ans que Catulle « ce railleur exquis <> a dit :
Gardez-vous d’un sot rire, il n’est rien de si sot.
Pour être bon plaisant, il ne suffit pas d’avoir de l’esprit, il faut avoir un esprit dont le tour soit agréable , et dç plus un goût fin et délicat, sans lequel l’esprit perd beaucoup de sa saveur. Le goût est à l’esprit ce que la grâce est au maintien; or, soit dit sans offenser M. Jan, c n’est pas par la grâce qu’il brille, du moins comme écrivain; ses plaisanteries manquent généralement de charme et d’attrait; elles ont une sorte de violence et de sauvagerie; elles semblent tenir moins à l’envie de plaire par de gracieux paradoxes, qu’à un désir brutal de se faire remarquer par d’étonnantes bizarreries. Elles indiquent, enfin, un homme habitué à ne rien dire naturellement, simplement ; qui s’efforce de lancer à tout propos quelque chose d’extraordinaire, et qui se croirait compromis s’il était regardé comme un être semblable au reste des mortels. Cette préoccupation fatigue vite le lecteur, mais je me figure qu’elle tourmente bien plus
cruellement l’écrivain atteint de la funeste infirmité de montrer son esprit à tort et à travers , à propos et hors de propos.
Il ne faut pas songer à mettre une méthode quelconque dans cct ouvrage où chaque alinéa est une excentricité. Et quand je dis cet ouvrage, j’ai tort ; Misanthropie sans repentir n’est pas un ouvrage. C’est un recueil de réflexions quelquefois originales, mais plus souvent vulgaires, de mots saillants, mais péniblement cherchés , de jugements superficiels et d’attaques brutales contre les hommes, les choses et les œuvres les plus dignes de respect. Évidemment, ce livre s’est fait de lui-même. M. Laurent Jan, en sa qualité de brillant causeur, ayant mis son esprit en petite monnaie, a dû sentir, comme Champfort, la nécessité de compter tous les soirs, et d’écrire, en rentrant chez lui, sa recette et sa dépense, c’est-à-dire ce qu’il a dit dans la journée et même ce qu’il a entendu. Il faut qu’il ait tenu, en quelque sorte, journal de son esprit, ce qui explique son style haché, saccadé cl décousu, la variété des sujets, tantôt graves, tantôt risibles, qu’il effleure avec le plus inconcevable sans-façon, depuis « les hauts-de-chausses du roi Dagobert » jusqu’à la Révolution de 1848.
11 semble que M. Laurent Jan, avec son esprit, sa malice, son humeur caustique, devait réussir dans la satire et le pamphlet, et faire rire aux dépens de ceux qu’il frappe sans ménagement ; il y réussit cependant très-peu. Ses sarcasmes sont roides et froids, son rire est une grimace, ses méchancetés n’offrent aucun trait de la gaieté franche et naïve qui est l’essence même de la satire et du pamphlet; ses plaisanteries manquent de
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souplesse et de légèreté, et il ne lui arrive jamais de rendre ridicules les vices et les travers qu’il attaque. Il a le ton hargneux, >1 est atrabilaire, mordant, mais il n’est jamais gai. 11 n’a pas l’air, et c’est là surtout ce qui m’étonne, de se douter que la plaisanterie a ses lieux communs comme tous les autres genres. Il répète, avec un incroyable sang-froid, sur les sujets les plus rebattus, de vieux bons mots qui, n’ayant jamais été bien spirituels, ne sont plus aujourd’hui que des platitudes. Quoi de plus usé, par exemple, que la prétendue bêtise du « bourgeois? » 11 y a, sur ce sujet, comme sur une infinité d’autres du même genre, de gros quolibets stéréotypés, et même, si l’on veut, beaucoup d’esprit tout fait. Il était donc très-peu digne de M. Jan d’aller puiser à cette source bauale, depuis longtemps dédaignée par les vaudevillistes et les petits journaux ; « En histoire naturelle, dit-il, le bourgeois avait été rangé tout d’abord dans la série des mammifères humains. Mieux renseignée depuis quelques révolutions, la science ne lui accorde plus que la place suivante dans l’échelle animale : — 1“ l’homme; 2" le singe; 3“ le nègre; 4“ le bourgeois; 3“ l’huître. — P. S. On assure qu’en ce moment l’huître est en instance pour s’opposer à cette classification qui la met au-dessous des boui-geois. » Franchement, je le demande à M. Jan lui-même, y a-t-il là le moindre esprit, la moindre finesse, le moindre atticisme, le moindre grain de sel?
Tout ou presque tout, dans ce livre, est de la même force. M. Jan définit ainsi la Liberté : « T> rannie de la Rue avec accompagnement d’une Marseillaise quelconque, toujours souverainement enrouée; — l’Éga-
lité : « Niveau abrutissant; » — la Fraternité : « Substantif narquois qui fleurit sur les murailles au moment fraternel où tous les frères s’entre- flanquent fraternellement des coups. C’est la violette du printemps des horions; — 1e Jury: « Douzaine de vertébrés nommés par le hasard. » Quant aux journalistes, « ces dignes gens mettent parfois le feu à tout un climat pour faire bouillir leur petite marmite. »
M. Jan vise constamment à l’originalité, et je reconnais qu’il est original; mais il y a deux sortes d’originalité : l’une, qui se manifeste par des pensées profondes, des aperçus neufs, des combinaisons piquantes, et qui relève les vérités vulgaires par la vivacité de l’expression, la solide simplicité du style ou l’éclat de l’éloquence; c’est l’originalité du génie ou du ferme bon sens, c’est la seule vraie, la seule bonne. L’autre a la manie déplorable de se singulariser en prenant le contre-pied de toutes les idées reçues; elle met l’audace des pensées à la place de la froide raison, elle abuse du paradoxe, elle est brusque dans ses assertions, cassante dans ses jugements; elle insulte souvent, affirme beaucoup, raisonne peu, compte plus sur la violence des paroles que sur la bonté des arguments. Cette originalité est la lausse : elle est à l’esprit ce que les infirmités sont au corps. Les originaux de cette espèce aiment les mauvais jeux de mots qui étourdissent, déroutent et glacent l’interlocuteur ou le lecteur. Leurs conversations ou leurs livres sont un bruyant feu d’artifice qui laisse après lui une obscurité profonde. La manière brutalement excentrique dont ils présentent leur idée excite généralement l’attention, mais c’est une attention
en quelque sorte stupide. Ces prétendus hommes d’esprit n’aiment pas les controverses où les raisons sont plus prisées que les pointes et les calembours; ils rompent continuellement le fil du discours; ils bouleversent toutes les notions en les prenant à contre-sens ; et comme ils savent bien que les discussions suivies ne leur réussissent pas, ils font comme les enfants qui, dans une partie, brouillent les cartes lorsqu’ils n’ont pas beau jeu. Ce n’est pas, bien entendu, à M. Jan, personnellement, que tout cela s’applique, mais, comme je l’ai dit en commençant, M. Jan me fournit une occasion d’indiquer le sujet d’un travail que je ferai certainement un jour sur les prétendus hommes d’esprit qui entrent comme des gladiateurs dans la littérature et la conversation, dont ils sont les tyrans et les fléaux.
11 faut peu d’esprit pour trouver un paradoxe, mais il en faut beaucoup pour le défendre„et quoique M. Jan . n’en manque pas, certainement, il brille peu quand il essaie de justifier ses excentricités : j’en veux citer un exemple. Entre les auteurs maltraités dans Misanthropie sans repentir, Richardson occupe une des meilleures places, et M. Jan afflrme net que Clarisse est une insupportable niaiserie. C’est dans le chapitre intitulé :
« Les grands séducteurs » que se trouve cette fine appréciation d’un chef-d’œuvre traduit dans toutes les langues et que les plus grands esprits ont admiré,
« Fermons-nous le cœur, dit M. Jan, et allons au galop de la phrase, car ce dernier héros (Lovelace) sent la cour d’assises à pleine infamie. A coup sûr, vous n’avez pas lu la chose, et bien vous avez fait. Tout le monde, du reste, en est là. C’est un labeur impossible de nos jours.
Plusieurs intrépidités française ont entrepris cette tâche, et pas une n’a pu l’accomplir. Vers la fin du premier volume, c’est-à-dire aux environs de la deux centième tasse de thé, on les voyait généralement s’engourdir dans l’ennui, et les imprudents qui ont voulu aller au delà, n’en sont, dit-on, jamais revenus. On prétend même que les Anglais n’y résistent pas davantage, et que cette terrible maladie, qu’on appelle le spleen, n’est que le résultat morbide de leur entêtement dans cette lecture patriotique. Ce qui donnerait lieu de le croire, c’est que la science assure qu’avant Richardson ce fléau était inconnu. Mais, quoi qu’il en soit, et à défaut de cet héroïsme, toujours est-il que, par ouï-dire. chacun en sait assez sur cette histoire pour en comprendre l’indignité et pour approuver notre indignation.»
Ainsi, M. Jan n’a pas lu Clarisse, et il ne connaît le roman que par ouï-dire, ce qui le met dans de bonnes conditions pour en parler avec autorité. Après cet aveu naïf, il fait l’analyse du livre, et celte analyse par ouïdire n’est pas longue. «Après six volumes! — six gros volumes! — cet illustre vainqueur n’est pas plus avancé qu’à la première ligne de son entreprise. Mon Dieu ! non pas d’un simple baiser. — Est-il possible d’être Lovelace à ce point? C’est môme à ne pas croire , ou plutôt à croire à une calomnie, car tout cela dure des mois entiers, et quels mois encore ! des mois de printemps, — tout un printemps! Or, trouvez -nous
un Nicaise plus stupide!... mais c’est-à-dire qu’il n’y a pas assez de roses blanches au monde pour couronner un innocent pareil. Et c’est là ce que Richardson nous invente pour le plus grand libertin d’Angleterre et
d’Écosse ! Ah ça ! de qui se moque-t-il? Est-ce du public, ou de sou héros? Voyons, ô Richardson!
ressuscitez un peu; assemblez à ce sujet toutes les prudes de vos trois royaumes , et si l’on vote du bonnet, nous gageons cent contre un que pas une tôte de femme ne se décoiffera pour vous. — Donc, pour accepter votre histoire , il faut absolument que Lovelace soit une buse de premier ordre. — Et penser que nos grand’mères faisaient semblant de frémir en parlant de Lovelace !» J’en demande pardon à M. Jan , mais je trouve que nos grand’mères, ravies et transportées môme par une traduction de Clarisse , ont apprécié mieux que lui le mérite de Richardson et ses rares qualités de romancier et d’écrivain; je trouve surtout qu’elles ont montré plus de finesse d’esprit en admirant ces tableaux si énergiques du vicô et de la vertu , opposés l’un à l’autre par le contraste le plus saisissant, le plus propre à émouvoir les passions et à faire couler les larmes.
Il y a, dans les premières parties de C/arjsse, quelques lettres un peu longues et inutiles, puisqu’elles ne servent ni au développement des caractères ni à celui des situations; c’est un défaut incontestable et reconnu par les plus grands admirateurs de ce merveilleux roman. Mais, comme ces longueurs sont compensées par l’infinie vérité des caractères, par le nombre et la richesse des peintures, par l’intarissable abondance des ressources que Richardson met en œuvre pour diversifier une seule et môme situation ! Avec quelle fécondité il répand et prodigue les scènes les plus douces, les plus terribles, les plus capables d’attacher, d’émouvoir ! Tout s’anime sous sa plume, il fait voir tout ce qu’il raconte, et je
serais curieux de savoir dans quel livre de prose, et même de poésie, M, Jan a vu porter plus loin la magie des illusions. Lovelace, dit-il, est un «Nicaise stupide,» parce qu’il passe trois mois à envelopper son amante du feu de ses regards , parce qu’il la tient tout un printemps sous la fascination de sa parole et de ses désirs haletants. Il aurait voulu un dénoûment plus brusque, plus sommaire, plus déeisif. Comme artiste, car, bien évidemment, l’artiste seul est en cause , M. Jan manque ici entièrement de goût. Comment ne sent-il pas ce qu’il y a de profondément dramatique dans cette lutte si longue , si pénible , qui fatigue Clarisse avant de la dompter? Comment ne voit-il pas que c’est-là justement ce qui fait l’intérêt et le nœud de l’ouvrage? Si M. Jan avait bien lu Clarisse, et s’il en eût parlé'autroment que par « ouï-dire , » il eût été frappé certainement de cette simplicité qui fait assister le lecteur à toutes les situations comme a autant de spectacles. Il aurait compris pourquoi nos grand’mères avaient si profondément ressenti l’énergie pénétrante des détails dont Richardson orne et vivifie cette simplicité qui est l’un de scs plus grands mérites. Il aurait admiré comme elles ces peintures si variées, si heureusement contrastées, ces merveilleux tableaux de la mort de Saint-Clair, de Belton, et surtout la description de la mort de Clarisse , trèssupérieure à coup sûr aux descriptions, d’ailleurs si belles, de la mort de Julie et de mademoiselle de Saint- Yves. M. Jan a beau vouloir se singulariser, comme le cœur humain est là pris sur le vif, il aurait senti et apprécié, non moins vivement que sa grand’mère, le mérite d’un si grand peintre.
(( Pour tolérer, dit-il, cette assommante histoire à l’état de cause célèbre mal racontée, il faudrait du moins voir punir ce damoiseau (Lovelace) selon ses petits mérites. )) Ce damoiseau est puni par la main du colonel Morden, le cousin de Clarisse; et puisque M. Jan ne l'a pas appris par « ouï-dire, » je crois lui faire plaisir en lui mettant sous les yeux le texte même de Richardson. ({ Ayant reçu un premier coup d’épée très-dangereux, il jura que ce n’était qu’une piqûre d’épingle; sur quoi, faisant une autre passe, le colonel la reçut sous le bras avec une dextérité merveilleuse, et lui enfonça son épée au milieu du corps. Lovelace tomba aussitôt en disant : «La fortune est à vous, monsieur. » Son épée glissa de ses mains. M. Morden jeta la sienne, et courut à lui. en lui disant : « Monsieur, vous êtes un homme mort, implorez la miséricorde du ciel. » Ces mots si simples ont re-
tenti dans l’âme de tous les lecteurs de Clarisse. Je suis certain qu’ils remueront celui de M. Jan et lui feront regretter d’avoir parlé avec une légèreté si peu convenable et si peu littéraire d’un chef-d’œuvre où la plus riche imagination est soutenue, guidée et fécondée par la plus haute philosophie. Et si, par hasard, il trouve encore que c’est là un « piteux dénoûment, » je n’ai pas à discuter avec lui, je le plains.
Si M. Laurent Jan s’était borné à traiter ainsi les chefs-d’œuvre de la littératui*e, il n’y aurait qu’à constater le tort que peut faire à la plus brillante intelligence la manie de se singulariser par de vulgaires excentricités. Mais il a eu la malencontreuse fantaisie de toucher à la politique, et mal lui en a pris, car son esprit l’a complètement abandonné. Après avoir dit que les réfor-
mateurs sont tous des « rêveurs puérils ou des charlatans eltVontés » qui présentent « leur orviétan unique avec la même prétention au brevet d’invention,» M. Jan arrive à 1a Révolution de 1848. « C’était le bon temps, dit-il , la France venait d’apprendre , un matin en se levant, qu’elle avait le bonheur de respirer sous un ciel démocratique. Désormais plus de rois, plus d’armée, plus de gendarmes, plus de nobles, plus de bourgeois, plus de maîtres, plus d’ouvriers et môme de travail. — Enfin... plus rien... rien... quelle conquête! — Certes, si jamais nation a pu se dire libre avec un tel légitime orgueil, c’est la France de ces beaux jours. On patau- ‘geait même sous une telle pluie de libertés, qu’il était impossible d’éviter les éclaboussures. Il y avait des libertés pour tout et surtout contre tout. Par malheur, la seule liberté qui n’existût pas , c’était de pouvoir s’en passer. »
Avec la République , nous entrons « dans le bourbier des aristocraties d’en bas , dans la fange des vanités de l’abaissement; en plein cloaque. » Il n’y a plus ni probité, ni honneur, ni famille; les fils outragent systématiquement la mémoire de leurs pères pour arriver à l’Assemblée : « Citoyens, disent-ils, nommez-moi parce que je suis un homme de rien et que mon père était un goujat. » Les poètes s’avilissent « en vers , en prose, en personne; » les magistrats « ti'aînent leur robe dans la boue ; » et, comme il faut hurler avec les loups, on n’entend plus que des « aboiements, » on ne voit plus que «des orgueils épileptiques et des tribuns en démence.» Les républicains utilisent assez bien leur journée. « Il y avait un programme, dit M. Jan. Le matin, avant dé-
jeûner, on déclarait d’ordinaire la guerre aux rois, et l’après-midi on prenait tranquillement toutes les capitales de l’Europe. » Celte rude besogne laissait cependant aux républicains assez de temps pour rédiger des circulaires « où l’on peignait l’avenir avec des couleurs broyées pour l’âge d’or. — Gai ! gai ! réjouissons-nous, la vertu va régner sur la terre ! gai ! gai ! réjouissons- . nous, grâce à la république, ô gai!» — C’était peut-être ô triste qu’il eût fallu dire. — Dans tous les cas, c’est bien ô triste qu’il faut dire après de telles idées et un tel langage! Et lorsqu’un homme d’esprit s’oublie assez pour descendre à ce degré de ridicule, le seul châtiment à lui infliger, c’est de le forcer à se relire.
Il va sans dire que M. Laurent Jan maltraite fort les journalistes, ces intrigants, ces ambitieux, ces perturbateurs, dont la plume est «une pioche» excellente pour démolir et très-impropre à réédifier. Ces injures ne sont ni bien neuves, ni bien élégantes, ni bien opportunes, ni peut-être bien généreuses : qu’importe ! Les journalistes ont résisté à des attaques autrement redoutables que celles de M. Jan. D’ailleurs, ils n’ont pas plus à se gêner avec M. Jan que M. Jan ne se gêne avec eux ; et comme, en fin de compte, il est homme d’esprit, ils peuvent lui dire sans crainte de le blesser :
Sifflez-moi librement, je vous le rends, mon frère.
Ce n’est pas sans répugnance que j’ai traité avec cette sévérité le livre de M. Laurent Jan. Mais il m’a été impossible de voir sans’ peine et sans un peu de mauvaise humeur une intelligence aussi distinguée s’abaisser au
niveau de ces «insipides plaisants» qui, dans leurs conversations et dans leurs livres, s’attaquent aux plus grandes choses et aux hommes les plus respectables avec de mauvais calembours et de grossiers jeux de mots. M. Jan a, je crois, dans la tête plus de mouvement que de lumière, plus d’impétuosité que de jugement. Il n’a ni le tact, ni le choix^ ni le goût nécessaire pour réussir dans le genre léger, plaisant et comique. Mais il a de l’esprit et beaucoup de verve, et je désire bien sincèrement qu’il en fasse, à l’avenir, un meilleur usage.