MERLIN L’ENCHANTEUR
Si tous les attraits faits pour charmer l’esprit et émouvoir le cœur, si les plus honorables sentiments exprimés dans un beau langage, si des recherches d’érudition très-curieuses et des rapprochements très- piquants, relevés par toutes les couleurs d’une prose poétique, peuvent recommander un livre, indépendamment du système et du plan général sur lesquels il est établi, il y a peu d’ouvrages de notre temps aussi dignes d’attention que Merlin l'Enchanteur. Littérateur, historien et philosophe , M. Quinet sait penser et écrire ; il joint la force du style à la profondeur des idées, et le langage de la raison se place sous sa plume avec le même éclat que celui du sentiment. Dans un ouvrage de ce genre où les faits et les contes, les fictions et les réalités se mêlent continuellement , il avait à se mettre en garde contre sa vive et brillante imagination. On pouvait • craindre qu’il se laissât égarer par l’usage familier des abstractions, par l’esprit de système, et que, dans des narrations tantôt' feintes, tantôt
(1) Merlin l'Enchanteur, par M. Edgard Quinet. 2 volumes in-8; Michel Lévy frères.
présentées comme réelles, la vraisemblance et les règles des cnmposilions historiques ou philosophiques, soit en prose, soit en vers, fussent sacrifiées à la loi vague, arbitraire et tyrannique des généralités philosophiques et des fantasmagories humanitaires. La lecture de Merlin, tout en ajoutant à la grande et juste idée qu’on s’est depuis longtempe formée du beau caractère et du rare talent de l’auteur, n’a pas dissipé cette appréhension. Les défauts de ce livre, certainement, sont moins frappants que ses qualités , mais ils sont nombreux et quelquefois môme très-choquants. D’abord , c’est une sorte de poème en prose, genre bâtard, inventé par ceux qui , ne sachant pas faire les vers et voulant les honneurs de la poésie sans en avoir les charges, ont trouvé très-commode de se débarrasser des entraves de la versification. C’est ainsi que le rhythmc des vers s’est introduit dans notre prose, en a corrompu la simplicité, et qu’on a mis une harmonie calculée, factice et monotone à la place de celle qui naît naturellement de la pensée et du sentiment. De là ces cadences, ces intervalles, ces repos marqués avec une sorte de précision mathématique à laquelle l’oreille se laisse prendre et qui étourdissent l’esprit, mais d’où résulte, en fin de compte, une prose qui semble faite moins pour être lue que chantée. Les plus grands écrivains, Rousseau, dans le dix-huitième siècle. Chateaubriand, et surtout Paul- Louis Courrier, de notre temps, en sont pas exempts de ce défaut qu’ils font oublier par leur éloquence et leur entrain, mais qui devient insupportable chez leurs imitateurs. Rien n’est plus contraire au génie de la langue française, de la langue de Bossuet, de Pascal, de