M. KEN A N
par la pensée générale qui les a inspirés, M. Renan les a reliés plus étroitement par une préface qui est la partie signiflcative de l’ouvrage. Celte préface est une protestation contre les appétits grossiers et contre l’abdication morale qui résulte de l’idolâtrie matérialiste, protestation éloquente et à laquelle, sauf quelques réserves que j’indiquerai bientôt, je m’associe pleinement.
Aujourd’hui, plus peut-être qu’à une autre époque, deux systèmes sont en présence et se disputent le gouvernement du monde. L’un qui nous donne l’intérêt pour guide et le bien-être pour but; l’autre qui nous assigne pour but le perfectionnement moral et l’affranchissement intellectuel, et pour guide le dévouement, l’abnégation de nous-mêmes, le sacrifice de nos intérêts à nos convictions. D’un côté l’utilité, de l’autre le devoir. Dans le premier système, l’important c’est d’être heureux; dans le second, avant tout, il faut être honnête. M. Renan, naturellement, est pour le second, comme tous ceux qui ne pensent pas que la morale soit synonyme de « l’art d’être heureux. »
Si le bonheur était notre unique but, le moyen d'y panenir serait assez simple. L’histoire nous enseigne que le despotisme est disposé à nous le donner en nous épargnant toute espèce de peine, excepté, bien entendu, celle d’obéir et de payer. Il suffirait alors de restreindre nos facultés, d’étouffer nos aspirations, de rabaisser nos désirs et de nous mettre du côté de la force, chargée de maintenir l’ordre matériel indispensable au bien-être. La force abandonnée à elle-même peut avoir ses caprices, faire des victimes; qu’importe, pourvu qu’elle
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protège nos propriétés, source de nos jouissances. Vain espoir ! Néron et Caligula prirent les propriétés après avoir pris les têtes, et Tépicurien ne trouva pas pour défendre son palais le courage qu’il n’avait pas eu pour défendre sa liberté. Il subit la servitude aussi lâchement qu’il l’avait exploitée. L’égoïsme lui fut un mauvais point d’appui, et la doctrine de l’intérêt ne compensa pas la honte par le bonheur. On vit alors ce qu’on a toujours vu, qu’il n’y a pas de jouissances durables sans garanties, et qu’il n’y a pas de garanties sans liberté. Mais la [liberté, cette divinité des âmes flères, demande des sacrifices que ne s’imposent pas les hommes exclusivement préoccupés de leurs intérêts particuliers.
M. Renan déplore la tendance de notre époque à remplacer, en toute chose les agents moraux par les agents matériels. « La machine moderne, dit*il, anguleuse, sans grâce ni proportion, est condamnée â ne jamais devenir un membre de l’homme. Elle humilie et abrutit celui qui la sert, au lieu d^ôtre pour lui, comme l’outil d’autrefois, un auxiliaire et un ami. j> Ici, je crois, M. Renan fausse un sentiment juste en l’exagérant. L’homme n’est pas fait pour remplacer la nature, mais pour la diriger. Sa force n’est pas dans ses muscles, mais dans son intelligence, et tout ce qui diminue la fatigue de son corps augmente la vigueur de son esprit. Voilà ce qui fait ^importance des machines modernes. Autrefois, la machine c’était l’homme, aujourd’hui c’est l’homme qui dirige la machine; ctj en ce sens, l’industrie affranchit l’esprit en môme temps que le corps.
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Il esl évident, cependant, qu’il y a un mal réel dans la tendance de plus en plus marquée de notre époque essentiellement mécanique. Le mal n’est pas dans le remplacement de l’homme par la machine, mais dans la préférence donnée à l’œuvre matérielle de la machine sur le produit immatériel de l’intelligence. Pour l’habileté mécanique, nous sommes certainement trés-supérieurs aux générations qui nous ont précédés. En est-il de môme pour la dignité de l’âme et des caractères? L’homme, devenu le plus habile et le plus adroit des animaux, est monté au sommet de l’échelle matérielle. S’esl-il également élevé dans la hiérarchie morale?
Sans métaphore, nous sommes des Titans qui accumulent montagnes sur montagnes ; nous attaquons partout la nature, et partout victorieusement. Mais il semble que la nature se soit vengée de nos violences en devenant muette. Où sont en ce moment les poëtes, les moralistes, les philsophes qu’elle inspire? Il est encore, je le sais, des adorateurs de sa beauté éternelle, mai» leur voix est couverte par le sifflement de nos machines.
Et, cependant, que sont nos plus belles entreprises, nos constructions colossales, toits les miracles de notre industrie auprès d'un beau poôme, d'un bctiu livre de morale et de philosophie? Calculez donc combien de palais, de temples et de villes le temps a dévorés depuis qu’Homère et Platon, Cicéron et Virgile sont â la tôle de tous les génies? Le temps, qui détruit tout, a respecté leur œuvre, dont l’inépuisable fécondité n’a jamais cessé de vivifier le monde. Preuve évidente et permanente qu’il n’y a de vraiment grand dans l’homme que ce qui
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vient de son esprit cl de Sa conscience, et que ses ouvrages les plus gigantesques, séparés de sa partie noble et élevée, ne méritent qu’une estime et une admiration médiocres.
M. Renan croit très-sincèrement au progrès, mais il n’admet pas, cl il a cent fois raison, qu’un progrès matériel quelconque puisse être une compensation à la décadence morale, à l’humiliation de l’esprit, à la perle des seules choses qui donnent du prix à la vie -humaine, qui la rendent désirable et supportable. C’est un des bienfaits de la civilisation de procurer à l’homme beaucoup de jouissances et de lui en rendre l’acquisition facile. Mais il ne faut pas que ces jouissances, en nous attachant trop fortement à la position qui nous les assure, nous empêchent de risquer cette position quand le devoir le commande. Le plus grand danger et le plus triste caractère de la doctrine qui place l’inlérôt en première ligne, c’est celte espèce de résignation qui, balançant les inconvénients de la lutte avec les inconvénients des transactions, porte l’homme à s’abjurer lui-même et à s’affaisser sous le poids de son égoïsme.
Cette abdication n’est pas seulement une honte, elle est un faux calcul. Ceux qui se laissent ainsi amollir par les jouissances les compromettent, car ils sont incapables de les défendre le jour où elles sont menacées; et le progrès matériel se perd ainsi par les sybarites qu’il fait. N’oublions jamais ce que devint la société romaine, réduite en poussière par l’égoïsme abject qui lui fit préférer le pain à la liberté et les histrions aux philosophes. Quand l’orage du nord fondit sur elle, celle poussière fut de la boue.