DES
' DOCTRirVES RELIGIEUSES DES JUIFS
M. Michel Nicolas, professeur à la faculté de théologie de Montauhan, est un de ces consciencieux travailleurs qui unissent à un grand savoir une raison saine et une droiture parfaite, c’est-à-dire les qualités qui dirigent l’étude vers l’unique hut qu’elle doit avoir, la vérité. Le sujet du livre qu’il publie aujourd’hui est intéressant, quoique souvent traité : chercher dans le judaïsme des deux siècles antérieurs à notre ère les manifestations religieuses qui ont préparé l’avénement de la religion chrétienne, tel a été le but de M. Michel Nicolas. Pour y parvenir, il a soumis à un examen critique des doctrines, des opinions et des faits connus, mais qu’il rassemble et qu’il classe avec beaucoup de clarté, et, sauf deux ou trois exceptions, avec beaucoup d’exacti-
(1) Des Doctrines religieuses des Juifs pendant les deux siècles antérieurs à l’ére chrétienne, par M. Michel Nicolas. In-8, Michel Lévy frères.
tude. Il a divisé son ouvrage en deux parties : dans la première, il montre l’origine et le développement de la théologie juive; dans la seconde, il examine les doctrines de celte théologie.
Ce qui constitue l’intérêt et l’importance des livres de ce genre, c’est qu’on y suit la marche ascendante des idées religieuses; c’est qu’on y voit l’esprit humain tendant instinctivement à la vérité, et la cherchant à travers les écarts et les illusions, avancer d’un pas lent, incertain, mais avancer toujours, ramené dans le droit chemin par l’activité même qui sert souvent à l’égarer. Repoussé par la violence, il s’est exalté dans la lutte, et, brisant les obstacles qu’il trouvait sur son chemin, il a couvert de décombres la terre que nous habitons. Kn religion comme en politique, nous marchons sur des ruines, les autels et les trônes reposent sur des autels et des trônes renversés.
Malgré ses aberrations inévitables, le polythéisme s’éleva à des conceptions de justice et de morale qui . lurent comme les échelons par où d’autres religions purent atteindre les notions d’un ordre supérieur. Il forma des hommes qu’on trouve sur les traces de toutes les vérités. Il produisit des écoles dont Montesquieu met la destruction « au nombre des malheurs du genre humain (I). » Il eut des institutions dont on voit l’empreinte sur la plupart des lois qui régissent les sociétés modernes, institutions tellement tirées de la nature môme des choses, qu’on peut, à certains égards, les regarder comme impérissables. Tant qu’ils crurent sin-
(1) Esprit des Lois, Ut. V, cliap. x.
cèrement à leurs dieux, dont il semble que Tadoration aurait dû les corrompre , les anciens donnèrent le spectacle de toutes les vertus, spectacle impossible et qui serait inexplicable, si le polythéisme, au lieu de répondre, en son temps, aux instincts et aux besoins de Tâme, eût mis sur les autels, comme on renseigne dans les écoles, des divinités ridicules, féroces et brutalement impudiques. L’abandon de ces divinités aurait été le signal d’une régénération universelle; il fut suivi, au contraire, de la plus épouvantable dégradation morale. Les dieux gardèrent leurs temples, les prêtres leurs richesses, mais leur empire disparut avec la candeur du premier âge. L’homme s’agita, sans foi et sans espoir, entre un passé à moitié renié et un avenir encore fermé pour lui. La philosophie offrit alors à quelques esprits d’élite les consolations qu’ils ne trouvaient plus dans la mythologie. Elle démontra l’inutilité des causes multiples pour expliquer les phénomènes de la nature : le théisme sortit de cette démonstration; l’esprit humain avait découvert l’unité, unité abstraite que le christianisme dfevait féconder, dont il devait faire une doctrine vivante. En sondant les mystères de l’intelligence, la philosophie trouva un idéal digne d’elle, mais elle ne put jamais élever jusqu’à la notion d’un seul dieu des masses perdues dans un abîme de superstitions grossières.
Par un privilège dont il ne se montra pas toujours digne, et qui cependant lui a fait une grande place dans l’histoire , un peuple, universellement méprisé, gardait comme en dépôt cette notion simple et pure, mais d’abord trop raffinée pour son intelligence. On prétend qu’il y arriva « par une intuition primitive et dès ses
premiers jours (1). » Nous allons voir que celte assertion d’un écrivain aussi distingué par la solidité de son esprit que par l’étendue de son érudition est contredite par toute l’histoire des Hébreux, depuis leur sortie d’Égypte jusqu’au règne des Macchabées. M. Nicolas, sans s’expliquer nettement sur ce point, ne partage pas évidemment l’opinion de M. Renan, puisqu’il dit (p. 143) que « le triomphe du monothéisme, dans Israël, date de la captivité de Babylone. » Il a tort certainement, car ce triomphe est de beaucoup postérieur; mais il y a loin de cette erreur, que nous reconnaîtrons bientôt, à celle qui fait arriver les Hébreux au monothéisme par une intuition primitive.
C’est, au contraire, en faisant violence à tous les instincts de ce peuple et non en s’appuyant sur eux que Moïse, voulant le réunir en corps de nation indépendante, après l’avoir délivré de la servitude, fonda sa religion sur le monothéisme. Le Dieu qu’il apporta du Sinaï était un Dieu seul, unique, impénétrable dans la profondeur de son éternité et de son immensité, un Dieu qui existe, qui agit, qui gouverne, mais qu’on ne peut ni voir ni connaître, dont le nom seul est un mystère, qui s’appelle lui-même l’innommé, celui qui est. Bien difiérent du Dieu chimérique des théosophies sacerdotales, dont les attributs n’étaient que la personnification des forces de la nature, le Dieu de Moïse est vraiment le Dieu suprême. Dieu dans toute l’étendue que peut avoir la parole de l’homme employée à exprimer ce qui est ineffable et incompréhensible.
(1) Renan, Etudes d’histoire religieuse, p. 86.
Sachant que, pour la masse ignorante à laquelle il donnait des lois, les simulacres étaient des dieux, il défendit toute représentation de la divinité. C'était attaquer ridolàtrie par la base, tentative d’un grand esprit mais é\idemment prématurée, car la notion de ce Dieu qu’aucune bouche ne peut nommer, qu’aucun emblème ne peut peindre, dépassait la portée d’intelligence des Hébreux. Il en résulta des infractions continuelles aussi sévèrement qu’inutilement réprimées. Redoutant la séduction du pays où il entrait, les lois et les coutumes des tribus qu’il allait conquérir, Moïse voulut qu 'Israël fût séparé de tous les peuples, qu’il « habitât seul (1). » Tout fut inutile. Israël subit avec terreur le dogme qui devait épurer et ennoblir son esprit. Il adora en tremblant le Dieu du Sinaï; mais ce Dieu caché ne lui suffisant pas, il lui fallut des divinités plus palpables. Aussi, malgré son habileté, ses concessions et les plus redoutables exécutions. Moïse vit-il les idoles se relever devant lui, et son propre frère les offrir à l’adoration du peuple.
Après sa mort, les dieux étrangers envahissent de toute part Israël, dont la religion, pendant cent cinquante ans, n’est plus qu’un amalgame de mosaïsme et d’idolâtrie. Jéhovah est encore la divinité tutélaire, mais il a des rivaux dont les sanctuaires s’élèvent à côté du sien jusqu’au temps de la transmigration. Les collines se couvrent de chapelles, de statues, de bois consacrés aux dieux de Moab, de Sidon et des Philistins. Baal, Chamos, toutes les divinités de la Syrie et de la Phénicie sont adorées dans le temple, dont la porte est gardée
(1) Deuter.^ XXXIII, 28.
par les chevaux du Soleil. Moloch a son autel dans la vallée d’Hinnoin, Milcom dans celle du Cédron, et le serpent fabriqué par ordre de Moïse est converti en idole. Le temple est abandonné et fermé, les ornements et les vases sacrés servent aux cérémonies profanes; l’ancien culte tombe dans un mépris et un abandon tels, que les prêtres, entraînés par la prévarication générale, perdent le livre de la Loi, retrouvé longtemps après et par hasard, au milieu des ruines du temple (1).
C’est alors que s’élèvent les prophètes, gardiens fidèles de la loi et messagers de la vengeance céleste. Hommes d’Etat, conseillers des rois, orateurs populaires, c’est en vain qu’ils remplissent la Judée de menaces, d’imprécation», d’anathèmes et que, épuisant les métaphores de la poésie orientale, ils annoncent que la terre va s’ouvrir sous les pas des prévaricateurs, et que les montagnes vont s’écrouler sur leurs têtes. Les idoles renversées par David se relèvent après lui. Sous lloboam, un schisme politique divise le royaume, mais l’idolûtric règne toujours,’ non-seulement sur les dix tribus séparées, mais sur Juda, où elle brave les efforts d’Asa et de Josaphat (2). Ezéchias et Josias, tes seuls, avec David, que l’Écriture déclare irréprochables, énergiquement secondés, le premier par Isaïe, l’autre par Jérémie, veulent l’étouffer à tout prix. Les bois sacrés sont détruits, les statues renversées, le serpent d’airain est mis en pièces, le temple est restauré et rouvert, le culte rétabli. Leur énergie, si grande cependant qu’elle a fait
(1) Pat'alip., XXXIV, 14, 15.
(2) III, Reg., xv, 11, 12, 13, 14.
mettre Ézéchias au-dessus de tous les rois de Juda (1), ne relève que passagèrement et pour la forme une religion qui ne vit pas au cœur du peuple. Même pendant leur règne, Israël se moque d’une tentative de réforme soutenue par le plus éloquent des prophètes; et c’est à peine si, contraints par la force, quelques prêtres consentent à servir dans les cérémonies de l’ancien culte. Après la mort de Josias, l’idolâtrie reparaît triomphante pendant soixante et quinze ans sans interruption, jusqu’au jour (7® du mois, juillet-août, 588 ans avant J.-C.) où le peuple juif, enchaîné, est transporté au delà de l’Euphrate, et dispersé dans les provinces de l’empire babylonien (2). Est-ce là un peuple chez qui le monothéisme est en quelque sorte inné, et peut-on dire, comme fait M. Renan, qu’il y soit arrivé « par une intuition primitive, et dès ses premiers jours? »
M. Michel Nicolas prétend que le triomphe du monothéisme date de la captivité de Babylone, et nous allons voir qu’il est trop affirmatif. Il nie que le peuple hébreu se soit transformé pendant la captivité, et que la première colonie qui retourna à Jérusalem, sous la conduite de Zorobabel, ait apporté avec elle les sentiments et les croyances qui ont depuis régné parmi les Juifs. « Rien n’est plus faux, dit-il, que celte hypothèse. » L’assertion est tranchante. Voyons si elle est d’accord avec les faits.
Les historiens, en général, copiant le passage de l’Ancien Testament (3) où le cri d’une haine sauvage se
(1) IV, Reg., XVIII, 5.
(2) IV, Reg., xxv, 8, 9, 10.
(3) Beatus qui tenebit et allidet pat-vulos tuos ad petram. {Psalm. cxxxvi, 9.)
82 ÉTÜDES UISTORIQÜBS ET RELIGIEUSES.
môle à l’expression de la tristesse la plus pénétrante , représentent Israël « assis sur les fleuves de Babylone et pleurant au souvenir de la patrie absente. » Rien n’est plus poétique et moins exact. Il y eut certainement pendant les premiers jours, de grandes souffrances et de cruelles humiliations. La confusion se mit dans toutes les tribus; d’illustres familles disparurent, d’autres tombèrent dans une misère profonde; mais tous ces maux, inséparables d’une violente transmigration , durèrent peu; les Juifs ne furent pas malheureux à Babylone. Ils ne tardèrent pas à se relever dans l’esprit du vainqueur et à se faire estimer pour leur bonne conduite. Et comme entre eux et les Babyloniens il y avait une sorte de fraternité d’origine et qu’ils parlaient à peu près la môme langue , leurs relations s’établirent bientôt sur le pied d’une complète égalité. Esclaves nominalement comme nation, ils furent en fait, absolument libres comme individus. Il leur était défendu de passer l’Euphrate et, dans les premiers temps, une rigoureuse surveillance fut exercée le long du fleuve pour arrêter ceux qui tentaient de regagner la Palestine. Mais cette restriction ayant bientôt cessé, ils se répandirent dans le pays. Ils y acquirent des terres, s’appliquèrent avec succès à l’agriculture, s’enrichirent dans le commerce, et leur importance augmentant rapidement leur donna les droits et les prérogatives des nationaux. Ils exercèrent les fonctions publiques et occupèrent les premiers emplois à la cour.
Babylone n’était plus un lieu d’exil. Ceux qui avaient été arrachés à la patrie dévastée et qui lui gardaient un attachement inviolable, étaient morts ; ceux qui étaient
partis jeunes de Jérusalem en avaient perdu le souvenir. Elevés dans la Chaldée dont ils parlaient la langue, ils y avaient leurs relations, leurs aflaires, leurs propriétés, tous leurs intérêts. Aussi , lorsque Cyrus , soixante-six ans après la première invasion, publia l’édit qui permettait aux Hébreux de rentrer dans leur pays et de relever le temple, sa générosité excita-t-elle peu d’enthousiasme. Une masse de vagabonds et de gens sans moyen d’existence, quelques enthousiastes qui avaient conservé pure la tradition du patriotisme paternel, répondirent seuls à l’appel. Ils partirent sous la conduite du grand prêtre Jésus et de Zorobabel, nommé gouverneur de la nouvelle colonie, pour aller chercher au milieu des ruines la maison et le pouvoir de leurs ancêtres. Après un long voyage, ils arrivèrent à Jérusalem, au commencement du printemps, le premier mois de l’année sacrée. Ils s’y trouvèrent, comme autrefois leurs pères dans le désert, lorsque errants , sans patrie et entourés d’ennemis, ils habitaient sous la tente. Les villes n’offraient que des ruines habitées par les reptiles, les campagnes étaient ou en friche ou occupées par les tribus qui s’en étaient emparées après la transmigration. Ils se mirent à l’œuvre, et, au bout de sept années de travaux, lentement exécutés, le second temple fut inauguré soixante et treize ans après la desü’uction du premier.
Il était plus facile de rebâtir le temple que d’arracher le peuple à la misère et à l’abjection où il était tombé depuis son retour de Babylone. Dispersés dans des campagnes désertes et dans des villes sans défense, les Hébreux se mêlaient aux Moabites, aux Ammonites, Samaritains, Phéniciens, Syriaques, dont la nouvelle co-
Ionie était entourée. De ce mélange inévitable sortit, eu mi>ins de soixante ans, une génération également étrangère au caractère et aux traditions d’Israël. Esdras, appelé par les fidèles qu’effrayait ce dépérissement et qu’indignait cette promiscuité, essaya vainement de mettre un terme au désordre général. Treize ans plus tard, Néhémie, nommé sur sa demande gouverneur delà Judée, trouva Jérusalem dans le même état à peu près où l’avait laissée les soldats de Nabuchodonosor, sans portes, sans défense et presque entièrement dépeuplée.
Néhémie, que M. Nicolas, suivant en cela la tradition, met fort injustement au-dessous d’Esdras, était un de ces hommes rares dont l’énergie grandit au milieu des obstacles; il fit des prodiges. Calculant moins la justice que la vigueur des moyens, il prit des mesures que nous appellerions aujourd’hui ultra- révolutionnaires. Les grands dépossédés émigrèrent chez les ennemis, il les laissa partir. Le peuple, dont il abolit les dettes et qu’il délivra de l’esclavage, s’attacha à lui avec enthousiasme : sachant ce que vaut et combien de temps dure l’engouement de la multitude, il ne le laisse pas refroidir. 11 convoque une assemblée, organise un système complet de travail et de défense, fait escorter les ouvriers par les soldats, et au bout de cinquante-deux jours d’un travail sans relâche, quatre-vingt-dix ans après le retour de Babylone, les Hébreux célèbrent une fête solennelle dans Jérusalem entourée de murailles.
Néhémie songe alors aux réformes intérieures. Il crée une police, réorganise le sacerdoce, rétablit le culte, ouvre des écoles au peuple tombé dans la pdus profonde ignorance, fonde un collège de cent vingt docteurs qui
fut depuis la grande synagogue, et enfin il convoque une nouvelle assemblée générale où il fait jurer au peuple d’éviter tout contact avec les étrangers et de garder strictement les préceptes de la loi de Moïse. Rappelé à la cour de Babylone, il part de Jérusalem où il avait passé douze ans, fermement convaincu du succès de ses eflorts et de l’efficacité de ses réformes. En effet, dit M. Nicolas, « ces mesures furent efficaces : » il se trompe certainement.
Lorsque, dans sa vieillesse, Néhémie rentra à Jérusalem, il la trouva brillante et prospère; mais il retrouva aussi, plus généralement répandus et plus enracinés, les désordres religieux qu’il croyait avoir détruits. Les Juifs ne gardaient plus le Sabbat, et de plus en plus mêlés aux peuples voisins, dont ils avaient pris la langue et les coutumes, ils se mariaient chez les idolâtres, qui, de leur côté, épousaient les filles d’Israël. Néhémie, toujours énergique, malgré son grand âge, crut pouvoir recommencer son œuvre. Il vit bientôt qu’il luttait contre des intérêts et des besoins plus forts que sa volonté. L’opposition qu’il souleva fut générale, et ceux que la résistance passive de la masse ne satisfit pas, gagnèrent la Samarie à la suite de Manassé, frère du grand prêtre Eliasib. Ils donnèrent aux Samaritains le Pentateuque, qui porte encore leur nom, et, élevant autel contre autel, fondèrent sur le mont Garizim un temple rival de celui de Jérusalem.
C’est donc méconnaître les faits les plus évidents et les plus incontestables que de nier l’influence de la captivité sur le peuple hébreu. Cette influence fut générale et presque immédiate; elle modifia les mœurs.
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les habitudes, les idées ; elle s’étendit en même temps aux personnes et aux doctrines. Après le retour de l’exil, les Hébreux n’étaient plus une nation isolée. S’étant multipliés à l’infini dans les divers pays où la guerre les avait violemment disséminés, ils étaient devenus une sorte de peuple errant et cosmopolite. Après la première invasion, ThéglatPhalassarjeta dans les déserts de l’Arabie les tribus de Nephtali, de Ruben, de Gad, et la demi-tribu de Manassé; après la seconde, Salmanassar déporta dans la Mésopotamie supérieure tout ce qui avait échappé à la fureur de ses soldats. Avant les conquêtes d’Alexandre, les habitants des dix tribus, fatigués des convulsions qui marquèrent les derniers jours du royaume d’Israël, eCFrayés, d’un autre côté, par les ravages qu’entraînaient les invasions des Assyriens, cherchèrent un refuge dans la Syrie et la Phénicie, s’établirent dans toutes les villes de l’Ionie et de l’Asie- Mineure.
Pendant les guerres des successeurs d’Alexandre, la profession militaire étant devenue très- lucrative, les Juifs nomades se réunirent en troupe de mercenaires, et comme ils étaient renommés pour leur courage, les rois de Syrie leur confièrent la défense des places les plus importantes ; et ils se répandirent ainsi dans toutes les villes de l’empire macédonien. Plus de cent mille arrivèrent à Alexandrie après la bataille de Gaza, et Ptolémée Lagus, leur ayant fait prêter serment de fidélité, leur donna un quartier et des privilèges qui furent plus tard confirmés par César. Leur nombre et leur importance s’accrurent bientôt à tel point que les rois d’Egypte prirent parmi eux leurs précepteurs, leurs
meilleurs généraux et leurs ministres. Un moment, ils eurent dans les mains toutes les affaires du royaume.
Ainsi môlés à toutes les nations, comment les Juifs auraient-ils pu échapper à l’influence des idées étrangères? M. Michel Nicolas reconnaît bien qu’il y eût un « changement de sentiments » qu’il attribue à un « travail intérieur » ; mais il n’admet pas qu’il ait eu de grandes proportions. Ces proportions, au contraire, furent énormes. Il se fit une profonde altération, nonseulement dans les principes religieux, mais dans les éléments constitutifs de la nation. Jérusalem ne fut plus que de nom le centre de l’unité, la métropole de la religion judaïque. Des synagogues, dont l’établissement seul était en contradiction avec l’esprit de l’ancienne loi, s’élevèrent dans toutes les villes de la Syrie et de l’Asie-Mineure. Elles étaient toutes éclipsées par celle d’Alexandrie, que sa splendeur fit appeler une des gloires d’Israél.
Pour rassurer ceux qui croyaient ne pouvoir prier que dans la Ville Sainte, les Juifs hellénistes citaient cette prophétie d’Isaïe : « En ce temps-là, il y aura cinq villes en Egypte qui parleront la langue de Chanaan, et qui jureront par le Dieu des armées; l’une sera appelée ville du Soleil. Il y aura aussi un autel consacré à l’Eternel au milieu de l’Egypte, et sur la frontière un monument érigé à l’Eternel (1). » Appuyé sur les paroles du prophète, Onias éleva à Héliopolis un temple rival et indépendant de celui de Jérusalem, et où sacrifièrent non-seulement les Juifs d’Alexandrie, mais ceux de la Palestine.
(1) ISAiz, XIX, 18, 19.
L’opinion si formelle de M. Michel Nicolas est d’autant plus surprenante, que ce passage de l’isolement où Moïse avait voulu maintenir les Hébreux, à l’état plus civilisé résultant de la dispersion et de -leurs établissements chez les nations étrangères, fut un moment de grande fermentation. La théologie, si nouvelle pour eux, que les Hébreux rapportèrent de Babylone, donna naissance à des systèmes et à des sectes dont nous allons parler. C’est la partie la plus importante du livre de M. Michel Nicolas. Tout ce qu’il dit là-dessus n’est pas parfaitement exact, mais il montre bien à quel état de crise était arrivée la religion judaïque, lorsque le christianisme, absorbant la partie essentielle de celte religion, se répandit dans le monde.
Moïse avait donné aux Hébreux un Dieu despotique, jaloux, vindicatif, au langage presque toujours courroucé, et comptant, pour être obéi, moins sur l’amour et la reconnaissance que sur la crainte des châtiments et l’appât d’un bien-être tout matériel. Cesidées, employées par le législateur d’un peuple ignorant et indocile , ne résistèrent pas au contact de la Perse et de la Chaldée. Les Hébreux rapportèrent de Babylone , sur la nature de l’âme et la vie future, des notions nouvelles pour eux, une démonologie complète et un Dieu aussi semblable au Dieu de Zoroastre qu’à celui de Moïse. Cette
théologie raffinée, ce spiritualisme si différent de la simplicité dogmatique et farouche de la loi mosaïque, modifièrent profondément le caractère de l’hébraïsme et donnèrent naissance à deux partis célèbres, les Sadducéens et les Pharisiens. L'un , celui des Sadducéens, peu nombreux, mais composé d’hommes sensés, partisans des réformes et des relations avec les étrangers, par cela mêpfie impopulaires, battus dans toutes les luttes, mais conservant, quoique vaincus, le crédit que donnent toujours la richesse, le bon sens et la capacité politique. ^
Les Pharisiens, au contraire, nombreux, intrigants, propagandistes, étaient soutenus par le ^uple , dont ils flattaient les passions désordonnées et les plus fatales extravagances. Tandis que les Sadducéens blâmaient et réprimaient sévèrement les folles tentatives qui devaient conduire la nation à sa ruine, les Pharisiens affectaient une indulgence qui assurait l’impunité de tous les crimes. Interprètes de la loi , maîtres de l’instruction et des conciences, ils prêchaient l’isolement absolu et l’inviolable attachement à la lettre des Écritures, la révélation mosaïque excluant, disaient-ils, tout développement ultérieur. L’influence de ces fanatiques, que certains historiens, M. Nicolas compris, cherchent à réhabiliter , fut désastreuse. Us rendirent inutile et même fatal le règne des Asmonéens. L’intolérance religieuse et patriotique des premiers Machabées, réduite en système et exagérée par les Pharisiens , fut la cause permanente des déchirements intérieurs; elle arma une partie de la nation contre l’autre. Les Pharisiens empêchèrent le peuple de se régénérer. Ils rétrécirent ses idées, matérialisèrent
de plus en plus son esprit, lui donnèrent cette nquiétude fiévreuse par laquelle, toujours mécontent de son état présent et rêvant un avenir chimérique, il devint le jouet de tous les imposteurs et l’instrument de sa propre misère.
C’est surtout dans les questions religieuses qu’éclata l’hostilité entre les deux partis, mais avec des sentiments modifiés des deux côtés par la nouvelle condition sociale des Juifs. Les Pharisiens , voulant ramener le mosaïsme à son principe le plus rigoureux, prétendaient s’isoler absolument des étrangers, tandis que les Sadducéens, jugeanUBieux les nécessités de leur temps, cherchaient £v|p|Brger avec eux. Par une contradiction singulière, én môme temps qu’ils prêchaient, en fait, le mosaïsme le plus exclusif, les Pharisiens étendaient indéfiniment, en théorie, le cercle de leurs idées philosophiques et religieuses. Les Sadducéens, au contraire, très-disposés à sacrifier le rituel et la partie extérieure du culte , repoussaient les innovations théologiques de leurs adversaires.
Les Pharisiens enseignaient qu’une Providence immuable , cause première et auteur suprême de toutes choses, préside, au gouvernement du monde. Ce dieu unique, éternel et immuable, est d’une nature tellement sublime, qu’il n’entre en relations avec le monde matériel que par le ministère de sept anges. Ces anges connaissent les attributs et les ordres divins, non par une communication directe de Dieu lui-même, mais par son verbe, qui parla à Adam, à Abraham, à Moïse, aux prophètes. Ce verbe, création du dieu ineffable, et le rendant d^une certaine manière compréhensible à l’homme, n’est pas
cependant une personne hypostatiquement distincte de Jéhovah. M. Nicolas, qui croit, selon moi contre toute évidence, que ces idées sont « un des produits de la culture juive » (p. 209), est cependant obligé de reconnaître que les sept anges des Juifs sont une copie des sept amschaspands du dieu de l’Avesta. Il avoue, en outre, que les plus célèbres des docteurs qui enseignèrent à Jérusalem « étaient nés sur les bords de l’Euphrate. » Comment nier alors l’influence des doctrines de la Perse et de la Chaldée, puisque ceux qui en étaient le plus imbus étaient justement les maîtres d’Israël? Comment nier surtout cette influence, puisque M. Nicolas convient que les Juifs étaient incapables d’atteindre seuls à ces notions de métaphysique transcendante, et qu’ils n’en sentaient « ni l’importance ni la nécessité » (p. 214)? M. Nicolas prétend qu’ils y sont arrivés par « une interprétation à la fois littéraliste et arbitraire. » D’abord, oo ne comprend pas comment les Hébreux, antipathiques à toute métaphysique, ont pu trouver une doctrine aussi essentiellement métaphysique, dont ils ne sentaient ni l’importance ni la nécessité, et, toute autre preuve à part, le résultat connu s’explique mieux par l’emprunt d’une doctrine toute faite; ensuite, si l’interprétation est «arbitraire, » elle n’a donc pas , comme le dit M. Nicolas dans la même page, « sa source dans les livres canoniques de l’Ancien Testament. »
Avec ces dogmes évidemment empruntés à la théologie astrologique des Chaldéens, les Pharisiens coordonnaient le monde moral aussi bien que le monde physique. Dieu, étant éternel, a tout disposé conformément à sa
volonté immuable et à sa prescience infaillible. Seul il connaît la loi en vertu de laquelle se meuvent, étroitement et harmonieusement liées entre elles, la vie humaine, la terre et les sphères célestes. Tout est dans sa main , sauf le vice et la vertu. Cette exception, faite en théorie pour concilier les deux doctrines de la prédestination absolue et du libre arbitre, était inapplicable et illusoire. Elle ne consacrait la liberté qu’en apparence, puisque l’homme, déclaré maître de son choix, ne pouvait se sauver que par la connaissance et la stricte observation de la loi.
Avant l’exil , les Hébreux n’avaient que des notions très-confuses de l’immortalité et de l’existence future. Après le retour de Babylone, la résurrection, qui forme le point capital de la théologie du Zend-Avesta, devint une doctrine populaire. Ici, l’emprunt est flagrant, et M. Nicolas le reconnaît formellement (p. 313 et 314) ; seulement, il prétend que des deux côtés on n’entendait pas la résurrection de la même manière : les Perses la faisaient générale, les Juifs partielle. Nicolas aurait dû dire, non les Juifs, mais les Pharisiens, qui, là encore, portèrent leur esprit étroit et exclusif. Pour eux, en effet, la résurrection n’était pas, comme pour les Perses, le développement nécessaire de l’humanité arrivant au dernier terme de sa destinée, mais la récompense accordée par Dieu aux hommes justes , et il n’y avait pas d’hommes Justes en dehors du pharisaïsme. Ils excluaient les Sadducéens, les générations emportées par le déluge , les Hébreux morts dans le désert , et les dix tribus schismatiques. Les justes ressuscités jouissaient d’une vie d’éternelle béatitude. D’accord sur ce point.
ils se divisaient sur la question des réprouvés. Les uns admettaient un état de purification pour ceux qui avaient passé leur vie entre le péché et la vertu ; les autres voulaient que le feu consumât et détruisît les impies ; quant aux châtiments éternels, ils étaient réservés aux Sadducéens. En général , cependant , ils niaient l’éternité des peines, inadmissible , en effet, pour ceux qui empruntaient à la Perse la plupart de leurs principes. Dans l’Avesta, le mal n’est qu’une corruption temporaire, et à la fin des temps , les méchants, Ariman luiinôme, plongés dans un lac de métal en fusion, en sortiront purifiés et resplendissants de lumière.
Ces divergences prouvent que ces doctrines ne constituaient pas un système dogmatique adopté par tous les Pharisiens. C’étaient des opinions libres, admises, rejetées ou modifiées suivant les tendances des diverses écoles, mais acceptées, en général, comme explications secondaires des points capitaux de la religion. M. Nicolas a oublié cette considération, importante cependant, car c’est par là qu’on arrive à trouver les éléments de ce symbolisme mystique emprunté aux théosophies de l’Orient, et qui a joué un si grand rôle pendant les premiers siècles du christianisme.
Quant â l’essence en quelque sorte systématique du pharisaïsmc, elle se réduisait à un seul dogme : croire à la révélation de Moïse et observer strictement la loi. Réduit ainsi à une sorte de méthodisme lithurgique, le mosaïsmc devait perdre tout principe de vie et de perfectibilité « La lettre tua l’esprit, dit très-bien M. Nicolas, et la vie du pieux Israélite se, trouva enfin métamorphosée en une sorte d’automatisme moral. » Les
docteurs de la grande synagogue avaient dit : Soyez lent dans le jugement, multipliez les disciples et formez des haies défensives pour la loi. Fidèles à ces maximes, les Pharisiens ouvrirent partout des écoles et des cours publics oü ils enseignaient depuis la lecture jusqu’aux parties les plus élevées de la’ théologie. Jésus-Christ leur reproche de s’être emparés de l’enseignement public (1), et d’être animés d’une telle ardeur de propagande qu’ils sont capables de parcourir la terre et la mer pour faire un seul prosélyte (2).
Parmi les Pharisiens, plusieurs se distinguèrent par la pureté de leur vie et la sincérité de leurs convictions ; mais, dans son ensemble, la secte mérite la condamnation dont elle est frappée par l’histoire. En faisant de la religion un mécanisme de pratiques extérieures, ils formèrent des hypocrites adorant Dieu du bout des lèvres dans de longues oraisons , affectant en public une rigueur intraitable, et tolérant en secret les excès les plus capables de dépraver la morale publique. Leur hypocrisie, devenue proverbiale, rejaillit à la fin sur toute la nation. « Les Hébreux, disaient les païens, ne sont que des charlatans de vertu (3). » Ils furent généralement avares, intéressés, persécuteurs; ils eurent le nc« détestable qui caractérise les sectes des religions en décadence, une morale relâchée jointe à un fanatisme intolérant.
Avec une conduite plus droite et des idées plus larges,
(1) Mattu., XXIII, 2.
(2) Matth. , XXIII, 15.
(3) JosÉPHE, contr. Appion., ii, 15.
DOCTRINES RELIGIEUSES DES lüIFS.
les Sadducéens avaient le bon sens pratique des partis faits pour gouverner. Il convenait, disaient-ils, non-seulement d’accueillirles étrangers, mais de les visiter chez eux, d’étudier leurs coutumes, leurs lois, et de leur emprunter ce qu’ils avaient de bon, tant en religion qu’en politique. Attachés d’abord à la lettre de la loi, ils rejetaient la croyance aux anges, aux démons, à la résurrection (1), et toutes les fantaisies mystico-symboliques des Pharisiens, qu’ils accusaient de torturer les livres sacrés pour leur donner un sens favorable à leurs innovations. Plus tard , la langue et la littérature grecques ayant élargi le cercle de leurs idées, ils arrivèrent à une sorte de stoïcisme qui en fit de véritables hérétiques, et M. Nicolas a tort quand il dit (p. 72) qu’ils ne formèrent pas une secte. Ecrivant peu, affectant un grand dédain pour les disputes théologiques, ne cherchant pas à recruter les disciples, n’ayant ni enseignement public ni système arrêté, ils ne donnèrent jamais à leurs principes l’ensemble, la netteté et la solidité nécessaires pour résister aux attaques des Pharisiens, rompus à la discussion et soutenus par une population fanatique. Quoique nous n’ayions plus leurs livres et que nous ne connaissions guère leurs idées que par ce qu’en ont dit leurs adversaires, nous pouvons cependant réduire à ces trois points principaux leurs opinions religieuses ; 1“ Dieu créateur et consenateur du monde ; 2® liberté absolue de l’homme (2) ; 3“ tout est bien dans le monde tel que
(t) Matt:i,, xxu, 23. — Act., xxiii,
(2) JosÈPiiE, Guerre jud.^ 1. II, chap. vu. — Anf.jud., 1. XVIII, cbap. II.
Dieu l’a créé, le mal vient de l’abus que l’homme fait de sa liberté.
Josèphe, fort suspect en sa qualité de Pharisien, les accuse de nier la Providence (1), et M. Nicolas adopte l’acusation. «Leur foi en la Providence, dit-il, était trèsfaible ; ils étaient portés à bannir de ce monde toute action directe et immédiate de Dieu. » C’est là évidemment une calomnie de Josèphe, basée sur une équivoque. Ce qu’ils niaient, c’était, non pas la Providence, mais son action irrésistible, c’est-à-dire la loi qui, gouvernant immuablement le monde moral et le monde physique, aboutissait au fatalisme des Pharisiens. C’est par un sentiment de moralité plus haute, et par une idée plus grande et plus juste de la Providence, qu’ils protestaient contre ce fatalisme, au nom du libre arbitre et de la responsabilité humaine. Non -seulement ils ne niaient pas la Providence, mais ils admettaient que Dieu récompense dans cette vie les bonnes actions, qu’il punit les mauvaises, et qu’on peut, par la pénitence, conjurer la vengeance céleste. Aussi les voit-on accourir au baptême de saint Jean , et chercher par ce moyen à éviter « la colère future » (2).
L’attente du Messie, devenue générale depuis la captivité, se liait étroitement, dans le système des Pharisiens, à la doctrine de la résurrection. Â leurs yeux, par conséquent, nier la résurrection, c’était ne pas croire au Messie, c’est-à-dire à la rédemption d’Israël et à son triomphe définitif. Les Sadducéens avaient trop de sens
(1) Guerre jud., liv. II, chap. vn.
(2) M&tth., ni, 7.
pour admettre que la Judée, rétrécie dans un petit espace, ouverte de tous les côtés aux attaques du dehors et défendue par un peuple aussi faible que turbulent, pût se maintenir indépendante contre la puissance colossale de l’empire romain. Ils comptaient donc très-peu sur le rétablissement du trône de David. Quant au Messie, sans s’expliquer trop ouvertement sur ce point délicat, ils se bornaient à demander en souriant aux Pharisiens à quelle époque il devait venir. Ajoutons que les Sadducéens, en général hommes de qualité, avait longtemps possédé, en même temps que de grandes richesses, les premiers emplois de l’État, et on comprendra quelle tlut être leur impopularité au milieu d’un peuple dont Us blessaient le patriotisme exclusif par leurs relations avec les étrangers, l’esprit séditieux par leur inflexibilité, la misère par leur opulence, le fanatisme par leur incrédulité. Les Pharisiens avaient donc beau jeu lorsqu’ils accusaient leurs adversaires d’égoïsme et d’indifférence pour l’intérêt public, et qu’ils appelaient trahison cet éloignement des affaires qui, dans les temps d’anarchie ou de despotisme, devient la tendance des hommes indépendants, intègres et sensés.
Ce que l’histoire doit reprocher aux Sadducéens, c’est la doctrine au nom de laquelle, regardant les heureux du siècle comme les amis de Dieu, les pauvres et les affligés comme les objets de sa colère, ils bornaient à la poursuite du bien-être toute l’activité humaine. Doctrine immorale qui blesse la meilleure partie de notre nature, éteint l’ardeur qui nous porte à étendre nos lumières, à perfectionner nos facultés. Si le bonheur est l’unique but de l’espèce humaine, l’homme peut, sans remords,
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abaisser ses désirs, imposer silence aux aspirations généreuses et s’abêtir pour être heureux. Si la vie est le bienfait suprême, si la tombe est « un abîme sans issue et non le portique d’un autre monde, » la tranquillité dans la jouissance devient la seule préoccupation raisonnable ; aussi les Sadducéens portaient-ils dans la répression du plus petit désordre la même sévérité que dans le châtiment du plus grand crime. Les stoïciens, dont ils suivaient en cela les principes, soutenaient que toutes les fautes morales sont également criminelles et dignes des mômes peines : opinion paradoxale qu’on s’étonne de trouver chez une secte si respectable.
Entre ces deux partis ennemis, vivait, tranquille et modeste, la secte des Esséniens, ces frères Moraves du judaïsme. Rapprochés en théorie des Pharisiens par leurs croyances sur les esprits, les anges, les démons, la résurrection, ils en étaient profondément séparés, dans la pratique , par leur vie retirée, leur aversion pour les sacrifices sanglants et les cérémonies publiques. Ils formaient, dans la plus stricte signification du. mot, un ordre monacal, avec un chef, des statuts particuliers et une parfaite communauté de biens. Cette existence en commun datait de l’époque où, fuj'ant devant les Syriens, un grand nombre de familles cachées dans les montagnes de la Judée avaient dû pourvoir, malgré la détresse générale, à la nourriture des vieillards, des femmes cl des enfants (I). L’essénismo, dit M. Michel Nicolas, est « un problème historique encore non résolu, » et de toutes les hypothèses sur son origine, il trouve que
(1) I, BlACCHAn., I, 56. — XI, 29, 30.
la moins probable est celle qui le fait dériver du pythagorisme. « Rien n’est moins certain, dit-il, que la ressemblance qu’on prétend trouver entre l’association pythagoricienne et la secte juive. » Il me semble, au contraire, qu’il est difficile de trouver, en aucun temps, une ressemblance plus frappante.
Comme les Pythagoriciens, les Esséniens vivaient ensemble, mettaient leurs biens en commun, se juraient une étroite amitié, étudiaient dans une salle commune, s’abstenaient de viande, ne mangeaient que du pain, des légumes, et, sauf des cas spéciaux et très-rares, ne buvaient que de l’eau. Comme les Pythagoriciens,, ils avaient horreur du luxe, portaient un vêtement uniforme, blanc et d’une extrême propreté, se baignaient ou du moins se lavaient une fois par jour à l’eau froide. Ils avaient les mêmes opinions sur la chasteté, le respect des vieillards, le serment et les sacrifices de sang. Des deux côtés, on trouve les mêmes cérémonies et les mêmes procédés d’initiation. Le novice qui entrait dans l’essénisme faisait un double noviciat, et avant tout il recevait le baptême. Le Pythagoricien était soumis à diverses purifications et- condamné à un silence devenu proverbial. Les Esséniens parlaient peu, se levaient avant le jour, pour prier ; après quoi, sur l’ordre du directeur, ils partaient pour le travail, dont le produit était versé dans la caisse commune. Les Pythagoriciens avaient aussi un économe qui administrait les biens de la communauté. Les doctrines des Esséniens, comme celles des Pythagoriciens, portaient sur Dieu, l’homme, le monde ; les uns et les autres avaient un enseignement public et une doctrine secrète: les Pythagoriciens se
perdaient dans les mythes et les symboles; les Esséniens, tout en restant strictement attachés au Nouveau- Testament, y cherchaient et y découvraient toutes sortes d’allégories et de mystères, ayant un grand dédain pour l’interprétation littérale. Quant à la morale, elle était, des deux côtés, simple comme la vie : aimer Dieu et le prochain, fuir les querelles, les plaisirs, dompter les passions, se maintenir le plus possible dans un état de pureté physique et morale. Après de tels rapprochements, que j’abrège beaucoup et qu’il serait facile de multiplier, peut-on nier, aussi nettement que le fait M. Nicolas, la ressemblance entre le pythagorisme et la secte des Ësséniens? On ne sait pas au juste comment les juifs se sont trouvés en contact avec les Pythagori-ciens ; ici les faits manquent, mais les points de contact n’en sont pas moins incontestables, ils ont frappé tous les historiens et tous les critiques, et Josèphe dit formellement que les Ësséniens étaient une secte de juifs pythagoriciens (1).
Établis plus tard dans les environs d’Alexandrie et dans les déserts de la Thébaïde, avec le nom grec de Thérapeutes, ils modifièrent profondément le caractère primitif de l’Essénisme. Abandonnant le mysticisme pratique de leurs frères de la Palestine, et tombés dans un ascétisme rigoureux, ils devinrent de vrais moines, vivant dans la retraite, l’étude, la méditation et l’extase. M. Nicolas signale ces différences entre les Ësséniens et les solitaires d’Égypte, et il en conclut qu’il est « impossible que les uns aient jamais tenu aux autres par
(1) Ant. jud., XV, 10, S 4.
quelque lien réel. » Rieu n’est moins exacte que cetle conclusion.
Transporté de la Palestine dans l’Égypte, l’essénisme subit l’action du climat, des lois, des coutumes, des idées religieuses et philosophiques du pays. Les thérapeutes formèrent une de ces écoles extérieures qui, tout en conservant un principe commun, travaillaient à dégager la religion hébraïque de son caractère national, local et exclusif. La plus illustre, celle des juifs hellénistes, brisant hardiment le cercle du vieux mosaïsme, lit connaître aux Grecs les livres sacrés. Mêlant ensuite à l’étude de ces livres l’étude de la philosophie, elle leur donna un sens plus large, plus approprié à un peuple trop délicat dans ses goûts et trop raffiné dans ses idées pour recevoir le Dieu redoutable de Moïse. C’est à cette école qu’est dû, en grande partie, le mouvement* qui prépara les esprits à recevoir le christianisme. Silas, Apollon, Barnabé, Timothée, Tite, et la plupart des chefs qui firent les premières campagnes et les premières conquêtes de la nouvelle religion, sortnient des synagogues hellénistes.
Parmi les assertions, selon moi erronées, de M. Nicolas, une surtout m’étonne. 11 nie «de la manière la plus positive » que les Esséniens aient exercé quelque influence soit sur les origines du christianisme, soit sur les développements de la théologie chrétienne au premier siècle, et il a soin d’ajouter qu’il le nie « malgré toutes les assertions contraires des théologiens modernes. » Il serait facile de prouver que les théologiens et les historiens anciens ne pensent pas, sur ce point, autrement que les théologiens modernes. Mais il suffit, je crois, à
quiconque est un peu au courant de ces matières, de comparer les doctrines du christianisme primitif avec celle de ces juifs pythagoriciens sur l’amour de Dieu et des hommes, sur la charité, l’égalité et la communauté des biens, pour se convaincre de l’influence exercée sur les premiers apôtres par cette secte pieuse et d’autant plus digne d’estime que, n’ayant point contribué aux malheurs de la patrie, elle donna, pendant la lutte suprême, l’exemple de la constance et de l’intrépidité. M. Nicolas a oublié que Jean-Baptiste, le Précurseur de Jésus-Christ, appartenait à la fraction de ces anachorètes rigides qui, exagérant l’austérité commune, habitaient le désert, où, couverts de peaux de bêtes, ils vivaient de racines et de miel sauvage.
Ces ancêtres respectables des Quakers et des frères Moraves sont sacrifiés aux Pharisiens, que les historiens représentent comme les seuls défenseurs de la nationalité juive, dont ils précipitèrent la ruine par leur ambition turbulente et leurs folies de sectaires. Les Pharisiens perdirent les conquêtes qui avaient coûté un siècle de guerre et tant de sang aux Asmonéens. Ils inspirèrent des haines si violentes, qu’on vit, dans l’armée de Pompée, des Juifs plus acharnés contre leurs compatriotes que les soldats romains eux-mêmes. Leurs excitations continuelles à la révolte et leur indulgence calculée pour tous les crimes couvrirent le pays d’une telle masse de malfaiteurs, que les honnêtes gens de tous les partis, incessamment menacés dans leurs vies et leurs propriétés, envoyèrent à Rome une ambassade composée des quarante notabilités de Jérusalem pour demander que la Judée fut convertie en province romaine. Les Pharisiens
DOCTRINES RELIGIEUSES DES JUIFS. 103 avaient beau signaler la donaination étrangère comme la cause unique de l’état de misère et d’inquiétude où la nation était plongée, le peuple sentait que cette cause était ailleurs, et, n’entrevoyant aucun remède à sa détresse, il tournait instinctivelnent ses aspirations vers l’avenir.
Les prophètes avaient prédit qu’un rejeton de David relèverait le sceptre d’Israël, qu’il viendrait juger le pauvre avec douceur, récompenser le juste, frapper l’oppresseur, exterminer l’impie (1). Plein de ces espérances, le peuple juif attendait avec la plus douloureuse anxiété ce Messie qui devait mettre un terme à ses angoisses et rétablir, au profit des malheureux, le royaume de la terre usurpé par les méchants. Les Pharisiens, pour affermir leur popularité, faisaient écho à ces douleurs, flattaient ces préjugés, entretenaient ces illusions. Ils préparèrent ainsi les esprits à recevoir toutes les nouveautés, et, en ce sens du moins, ils furent les précurseurs et les auxiliaires du christianisme. C’est donc trèsnaturellement, très-logiquement que M. Nicolas reconnaît: « 1® Qu’il y a dans le judaïsme antérieur à l’ère chrétienne diverses manifestations religieuses qui ont contribué à préparer l’avénement du christianisme, et qpii servent, pour ainsi dire, de lien entre celui-ci et le prophétisme; 2° que la forme historique de la religion nouvelle, c’est-à-dire la manière dont elle s’est produite dans l’histoire, a été déterminée en partie par le milieu dans lequel elle est née et par les antécédents auxquels elle se rattache. »
Pour arriver à cette démonstration, M. Nicolas a pé-
(1) Isaïe, xi, 4-
nétré profondément et avec une rare sagacité dans l’histoire religieuse et morale du « judaïsme immédiatement antérieur. » Sauf les réserves de détail qui précèdent, il est impossible de ne pas rendre hommage à son savoir et surtout à la saine critique avec laquelle il emploie et apprécie les matériaux qu’il a rassemblés, et qu’il a le bon goût de ne pas entasser. Son style, clair et correct, est quelquefois un peu pénible, mais toujours parfaitement approprié au sujet. Il n’a pas la prétention d’inventer un système, il se borne à chercher l’histoire dans toutes les sources: tâche laborieuse et honorable, quand on la remplit, comme M. Nicolas, avec autant de scrupule, de méthode et, sauf quelques exceptions, avec autant d’exactitude. Son ouvrage doit captiver l’attention de tous les lecteurs, de ceux qu’il instruit et de ceux dont il ranime les souvenirs; il mérite, par l’intérêt qu’il offre d’un bout à l’autre, par le choix de l’érudition et par la convenance des formes, un rang distingué entre les productions historiques et philosophiques de notre temps.