‹ Études historiques et religieusesChapitre 4 sur 15 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Lorsqu’il était activement engagé dans les affaires publiques, M. de Lasleyrie a souvent regretté, nous ditil, (I que personne ne se fût donné la peine de réunir et de classer les faits de liberté dont l’bistoire de France n’est pas si dépourvue qu’on le suppose. » Il a fait son livre pour répondre à ceux qui, « s’imaginant la liberté d’invention moderne, refusent d’y croire, et à ceux qui, pensant l’avoir découverte, s’attribuent le droit d’en mal user. » M. de Lasteyrie ne comprend pas pourquoi la liberté renie ses ancêtres, et il s’indigne de voir que la partie de l’histoire qui touche la liberté « soit la plus négligée par les historiens. » M. de Lasteyrie a tort de s’indigner, car c’est là une question qui a été souvent agitée et sur laquelle il est difficile de jeter des lumières nouvelles. Tous les textes, tous les renseignements qui peuvent servir à la résoudre ont été rassemblés et comparés par des savants de premier

(1) Histoire de la Liberté politique en France, par M. Jules de Lasteyrie ; P* partie, in-8, Michel Lévy frères.

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ordre et des historiens d’un grand mérite. « Je ne suis, « dit M. de Lastçyrie, ni un philosophe, ni un érudit; » tant pis, car il est difficile de comprendre comment, sans être un érudit, on peut traiter avec autorité un sujet qui exige la plus solide érudition, et comment, sans être un philosophe, on peut rattacher l’histoire aux sciences sociales, c’est-à-dire éclairer les faits par les principes, découvrir les principes dans rcnchaînement des événements et les développer par l’étude pratique de leurs résultats. « Je n’ai, ajoute M. de Lasteyrie, d’autre qualité, pour apprécier les choses du passé, que d’avoir vu de près les choses du présent. » Le titre serait insuffisant, car avoir vu de près ce qu’a fait, par exemple, M. Thiers n’implique pas la capacité nécessaire pour bien juger ce qui s’est fait au temps de Charlemagne. Du reste, j’ai hâte d’ajouter que M. de Lasteyrie est trop modeste, que son livre suppose beaucoup d’instruction, un long travail, qu’il se lit avec intérêt et qu’il mérite une place honorable parmi les productions historiques de ces derniers temps.

M. de Lasteyrie n’est pas, tant en faut, le premier qui, pour nous maintenir ou nous ramener dans la voie de nos destinées, ait eu la fantaisie de nous remettre sous les yeux les souvenirs de notre histoire. D’autres, avant lui, voulant nous montrer la nation française toujours libre depuis son origine, ont prétendu que la constitution de 1791, objet de tant de vœux et sujet de tant de troubles, valait moins que la constitution antique dont l’esprit avait, durant quatorze cents ans, animé le grand corps de la monarchie française. En d’autres termes, l’importante question que M. de Lasteyrie soulève

implicitement se réduisait, il y a soixante et treize ans, à savoir si la France, avant 89, avait une constitution, ou bien s’il fallait lui en donner une. Les défenseurs de l’ancien régime donnaient le nom de constitution à de vagues et douteuses traditions de coutumes oubliées, tellement vagues, douteuses et oubliées, que ceux qui s'entendaient pour les vanter se divisaient pour les décrire, et qu’on put leur répondre justement qu’ils voulaient loger la France régénérée dans des ruines habitées par des fantômes.

Dans le premier volume de son livre intitulé ; de la Révolution française, Necker réfute victorieusement ceux qui, pour contrarier scs opérations et déjouer ses projets, lui opposaient la constitution française ; il prouve que cette prétendue constitution est un mot vide de sens; qu’à remonter aux premiers temps de la monarchie et en suivant l’ordre des époques historiques, il n’y a jamais eu un état de choses stable, constant, uniforme, qu’on puisse nommer une constitution; que ce qu’on appelait de ce nom était même complètement oublié depuis deux siècles; que les changements survenus dans les hommes et dans les choses en auraient fait une véritable innovation, et de toutes les innovations la plus extravagante et la moins praticable. Singulière constitution, on l’avouera, que celle dont il faut prouver l’existence; qui se composait d’états généraux qu’on assemblait tous les deux ou trois cent sans et qu’on était maître de ne pas assembler; de parlements qu’on cassait ou qu’on exilait quand ils refusaient de signer les édits; enfin d’un roi qui n’était lié ni par les volontés de ses prédécesseurs ni par les siennes propres, et qui, con-

cenlrant de plus en plus en sa personne l’unité nationale, finit, comme dit Lemontey dans son Essai sur l'Etablissement monarchique de Louis XIV, par faire du clergé un simulacre, de la noblesse un cortège, de la magistrature un instrument et de la bourgeoisie une manufacture.

Les apologistes de l’ancien régime répondent quelquefois que l’Angleterre n’a pas de constitution et qu’elle est libre et heureuse. L’.\ngleterre a /’AaAeas cor/ws, le Bill des Droits, la grande charte, le jugement par jurés et une législation formée par un long usage de la liberté. La France, avant la Révolution, n’avait aucune de ces garanties. Rien ne limitait le pouvoir que la crainte de la révolte, presque impossible; lien ne pouvait le réformer que la bonne intention du prince, et la réforme ne durait pas plus longtemps que la bonne volonté.

M. de Lasteyrie prétend que l’histoire de France abonde « en faits de liberté, et qu’en repoussant toute solidarité avec l’ancien régime, la liberté moderne a renié ses ancêtres. » Ne nous laissons pas éblouir par les expressions chevaleresques, et prions qu’on nous indique ces libertés que nous renions. S’agit-il de la liberté de ceux qui vivaient sous la domination des seigneurs? Non, sans doute. Veut-on parler des seigneurs euxmêmes? Mais n’est-ce pas abuser des termes et pervertir toutes les notions que d’appeler liberté une indépendance anarchique, oppressive, spoliatrice, et qui compromet à la fin plus qu’elle ne garantit les intérêts de ceux qui l’exercent?

La liberté. Dieu merci, est un mot très-clair, trèssimple, d’une signification et d’une portée très-précise,

et quand on l’emploie, il faut renoncer aux équivoques. Au sein d’une société politique quelconque, la liberté consiste dans la protection efficace que chacun obtient «le la loi pour tous les actes qui ne blessent pas. le droit d’autrui. .\ssuréraent, il faut éviter les anachronismes en histoire aussi bien qu’en politique, et ne pas demander au huitième siècle des garanties dont nous jouissons à peine au dix-neuvième. Mais quand on parle de liberté en historien, en philosophe et en moraliste, on énonce implicitement des principes qui sont vrais à toutes les époques, dans tous les pays, sous tous les gouvernements. Par exemple, dire que nul ne doit être puni sans avoir été jugé, ni jugé que suivant des formes prescrites, ni gêné dans l’exercice honnête et paisible de ses facultés intellectuelles, morales et physiques, c’est énoncer des vérités aussi évidentes il v a deux mille ans qu’aujourd’hui , des principes aussi incontestables à • Tombouctou qu’îi Paris, dans un hameau de cent habitants que dans une ville de deux millions d’âmes, dans le coin le plus sauvage de l’Océanie que dans la capitale la plus civilisée de l’Europe. Je cherche vainement à quelle époque de l’histoire de France, antérieure à la Révolution, ces vérités et ces principes ont été formellement reconnus et invariablement respectés.

Est-ce sous la première race? L’érudition etla critique ont, «lepuis longtemps, porté sur cette époque une lumière qui nous montre avec beaucoup d’exactitude l’état des personnes, des lois et des pouvoirs; qu’y voyons-nous? Au milieu de huit nations ou races diverses, la guerre et la force décidant toutes les questions, tranchant tous les diflérends, étendant ou resser-

fant les pouvoirs, fondant, abolissant, rétablissant les privilèges et les servitudes ; des chefs n’exerçant qu’un pouvoir militaire et partageant le fruit de leurs incursions et de leurs pillages avec leurs compagnons, qui, de plus en plus insolents, forment bientôt une caste également redoutable aux peuples et aux rois ; des bénéficiers que leurs bénéfices d’abord viagers et ensuite héréditaires détachent de l’intérêt commun ; des justices seigneuriales procédant par amendes et confiscations; enfin, un clergé que ses talents, sa conduite et ses fonctions recommandent au respect des multitudes qu’il console, ne pouvànt pas les protéger. Est-ce dans cet 4gc inculte et barbare que M. de Lasteyrie place les ancêtres de la liberté moderne?

Au commencement de la seconde race, un grand homme aspire à civiliser les peuples. Deux fois par an, il convoque les assemblées de la nation, publie des lois souvent excellentes, réprime les abus des justices seigneuriales, réforme le système administratif et donne au monde le rare exemple d’un gouvernement qui s’améliore malgré les bouleversements de la guerre , et d’un monarque absolu qui impose lui-même des bornes à son autorité. Mais, après la mort de Charlemagne, la France retombe immédiatement dans l’état de misère et de désordre où l’avait laissée les rois de la première race. Toutes les institutions disparaissent, la couronne se dégrade sur la tête de ces princes imbéciles, cruels et superstitieux, également incapables de modérer, de conserver ou de reprendre le pouvoir. Le royaume se démembre, la féodalité se développe, couvre le territoire et asservit les personnes; la France, foulée parles

LlBSaXÉ POLITIQUE EN FRANCE. 111

iavasions et déchirée par les entreprises de la noblesse et du clergé sur le pouvoir royal, est enveloppée des ténèbres de la plus profonde ignorance ; elle offre le spectacle des vices les plus honteux, des plus scandaleux désordres, et la multitude , hébétée de superstition et frappée de terreur, attend la fin du monde. Ce n’est pas ncin plus, je pense, à cette époque que nous devons rechercher soit les traditions de la liberté moderne, soit les ancêtres que M. de Lasteyrie nous accuse d’avoir reniés.

M. de Lasteyrie prétend que, « avec la féodalité, la carrière s’ouvre au progrès; le cbamp de l’humanité devient fécond, toutes les semences lèvent à la fois. Le monde se repeuple et produit des hommes qui sentent’, qui pensent et qui agissent. » M. Guizot, qui a jeté sur ce temps et sur ces matières, des regards si pénétrants, prouve que la féodalité ne contenait le germe d’aucune institution publique, et qu’elle manquait des principes de tout gouvernement, même du gouvernement aristocratique. Et si quelque chose ressort clairement des livres publiés là-dessus dans les deux derniers siècles, c’est que la féodalité était pn obstacle à l’unité nationale, à tout pouvoir législatif, à toute loi réelle, môme à la monarchie proprement dite. Ces questions ne peuvent être ni approfondies ni discutées ici avec tout le développement convenable ; mais il suffit de les indiquer sommairement pour faire apprécier le système de ceux qui nous proposent ce qui a été pour modèle de ce qui doit être, et qui nous engagent à recueillir dans les monuments do passé des exemples pour le présent et des gages pour l’avenir.

Tout ce que nous pouvons y recueillir, c’est la preuve

que les Français n’ont jamais subi patiemment la douleur de l’oppression et l’abjection de la senitude. Depuis le jour où Philippe-le-Bel, en appelant la bourgeoisie à l’assemblée de 1302, donna le premier exemple d’une convocation des états généraux, la nation n’a pas cessé de réclamer ses franchises. Elles les a demandées, et toujours inutilement, dans les assemblées de 1467, 1484, 1360, 1376, 1588 et 1614. Elle a plus d’une fois sonné le tocsin des communes, fait entendre sa voix indignée sur les barricades de Paris, dans les révoltes des Jacques et dans les mutineries des Maillotins. Tous ces mouvements, provoqués par d’horribles vexations, ont été réprimés par d’atroces iniquités. Le despotisme a toujours repris son cours, ayant pour garanties l’ignorance de la multitude, la pluralité des classes et l’étendue du territoire. De ces trois garanties, la première fut détruite par le progrès des lumières, la seconde par l’oppression de toutes les classes, la troisième par la détresse du trésor, qui condamna le prince à convoquer ses peuples. Avant 89, les états généraux avaient été la ressource des princes épuisés de dilapidations et à bout de crédit : en 89, ils furent la ressource de la France. La privation séculaire des droits avait été le sujet de la Révolution; l’établissement des droits fut la Révolution même.

Trois choses fondamentales constituent la société et la distinguent de la barbarie : la liberté, la propriété et ' l’égalité des droits; la Révolution qui les proclama ne fit donc que placer la France dans les conditions de toute scciété bien organisée. Que depuis lors la liberté ait été moins populaire que l’égalité, que les partis

l’aient peu aimée et peu pratiquée, c’est incontestable, et M. de Lasteyrie le déplore très-justement; mais là n’est pas la question. Ce qu’il y a de certain, c’est que, avant 89, la liberté n’a pas été plus reconnue en droit que respectée en fait, et, par conséquent, ce n’est pas dans ces époques d’arbitraire et d’oppression que nous devons chercher des modèles. Si la France, avant 89, avait une constitution , comme le prétendent certains historiens, rien n’était plus juste que de la détruire pour ne s’être pas mieux fait sentir au peuple et aux rois; et si elle n’en avait pas, rien n’était plus nécessaire que de lui en donner une. Réduite à ces simples termes, la question ne laisse pas, je crois, grande importance, sous le point de vue, non pas historique bien entendu, mais politique, au système de ceux qui, rattachant les derniers temps aux premiers âges, croient apercevoir la liberté dans le berceau de la monarchie naissante et la retrouver partout, depuis Clovis jusqu’à Louis XVI. Ce qui était, en 89, une dangereuse tactique de parti, n’est plus aujourd’hui qu’une innocente chimère.

Un publiciste, en étudiant l’histoire de son pays, peut vouloir deux choses bien distinctes : ou y chercher les leçons de l’expérience, l’influence des opinions et des habitudes et les effets que produisent les divers genres d’institutions ; ou bien y découvrir les origines et dans ces origines les titres de tous les droits publics et privés qu’il voit établis de son temps. De ces deux usages de l’histoire, le premier offre plus de garanties d’exactitude et d’utilité pratique; le second tend à donner à l’esprit de système et d’abstraction un trop grand ascendant

dans les affaires publiques, à nous soumettre au joug de l’exemple et de l’imitation, à revêtir de l’imposante autorité des siècles des institutions détestables et des maximes funestes. Un historien d’un grand mérite, Sismondi, trouve cette seconde manière d’étudier l’histoire aussi déraisonnable que dangereuse. D’abord, il ne pense pas qu’avoir existé autrefois soit une recommandation suffisante pour exister aujourd’hui; ensuite, et ici sa compétence est grande, il se défie de l’exactitude des recherches qui ont pour but de trouver dans les siècles passés le germe des libertés présentes et la mesure des garanties futures. Il a certainement raison, car toutes les nations ayant éprouvé de nombreuses vicissitudes, et l’histoire des gouvernements n’étant guère que celle de leurs variations, s’il ne faut que des précédents, il y en aura en faveur de tous les systèmes, et rien ne sera plus facile aux divers partis que d’altérer les faits anciens pour les adapter à leurs prétentions actuelles.

Cette préoccupation d’établir des droits par des possessions antérieures explique, selon Sismondi, la fausse direction que la plupart des historiens français ont donnée à leur travail, et le peu d’intérêt que notre histoire offre, en général, aux étrangers et même aux nationaux. Peut-être Sismondi est-il ici trop absolu, car l’antiquité, la longue durée, l’usage non interrompu d’une institution seraient, sinon des titres décisifs, au moins des préjugés favorables, s’il était démontré par des faits que cette institution a toujours été avantageuse. Mais cette démonstration n’a été faite par aucun des publicistes qui concluent de l’antiquité de notre existence politique à l’antiquité de notre liberté, et M. de Lasteyrie ne

LIBERTÉ POLITIQUE EJ» FRANCE. lljS

paraît pas devoir (^tre plus heureux que les autres.

Dans la première partie de son livre, composée de quatre chapitres, il examine : 1® l’état des populations gallo-romaines et la situation des divers peuples barbares au moment de la conquête; 2° les libertés gallo-romaines; 3® les libertés franques; 4® la nature du pouvoir dans les temps barbares. Ces quatre chapitres le conduisent à Tavénement de Hugues Capet. Sur ces différentes questions, les matériaux abondent; ils remplissent, indépendamment des histoires générales et des traités spéciaux, les neuf premiers volumes in-folio du Recueil des historiens de France. Pour extraire et réunir dans un volume tout ce que ces documents renferment d’essentiel, pour faire entrer dans une histoire si abrégée un choix de faits mémorables et un ensemble de résultats généraux, trois choses sont nécessaires : un travail considérable, un grand discernement et l’art de rapprocher une multitude d’indications, d’événements et de témoignages. Je ne voudrais pas dire que M. deLasteyrie a fait les études profondes sans lesquelles il est impossible de présenter avec autorité l’état des hommes et des choses, des institutions et des mœurs, du caractère et de l’influence des principaux personnages, en un mot, l’aspect et les généralités de la société tout entière. Peut-être a-t-il plus consulté les auteurs modernes qui ont examiné avant lui les matériaux dont il s’est servi que les monuments réellement contemporains. Mais, dans tous les cas, son livre donne une excellente idée des recherches savantes auxquelles il s’est livré, et il est impossible de ne pas reconnaître le talent avec lequel il en présente les résultats.

Il convient d’attendre que M. de Lasteyrie ait publié la seconde partie de son travail pour examiner en détail certaines questions historiques qu’il tranche trop sommairement, parce qu’il les a peut-être étudiées avec plus d’ardeur que d’exactitude. Je me borne aujourd’hui à protester contre la pensée générale et, selon moi, très-fausse, d’un ouvrage qui se distingue d’ailleurs honorablement par l’originalité de quelques aperçus, la chaleur du style et la droiture des intentions.

Ce livre est un anachronisme, un travail peu digne , en général, du talent de son auteur.

J’ai là, devant moi, une collection d’ouvrages sur la Révolution; les pamphlets y occupent une place fort large, et il est difficile, quand on ne les a pas lus, d’imaginer tout ce que l’esprit de parti, l’amour-propre ulcéré et le besoin de vengeance peuvent inspirer de rage, de mensonges et de calomnies. Par un tour de force, à coup sûr sans précédent, toutes ces frénésies de la passion et de la haine en délire sont résumées et dépassées dans celte Histoire des Girondins et des Massoo'cs de septembre, auprès de laquelle l’Histoire des Hommes de proie, les Brigands démasqués , le Fléau des septembriseurs, les Missionnaires de 93, toutes les feuilles de Iloyou, de Louslalot, de Desmoulins, de Louvet et de Brissot, sont des œuvres de conciliation, d’impartialité et de bon goût. 11 y a môme, entre ces pamphlétaires, une différence qu’il est juste de remarquer. Ceux qui ont tenu la plume entre 1792 et 1799 pouvaient difficile-

(l) Histoire des Girondins et des Massacres de septembre, par M, Granier de Cassagnac; 2 vol. in-8®, Dentu.

ment écrire de sang-froid. La Révolution n’ayant laissé personne de désintéressé et tous ayant pris parti, chacun, dans les entraînements d’une lutte effrénée, ne dut voir les choses que d’un côté. De là, les haines et les sympathies aveugles, les attaques et les défenses également passionnées. A ces époques terribles, où chacun fait trembler en tremblant, où nul ne sait ni qui vit ni qui meurt, bien des excès se comprennent, s’ils ne se justifient pas. Mais ce qui ne se comprend pas, c’est que, aujourd’hui, au bout de soixante-huit ans, quand les passions sont éteintes, quand les malheurs sont finis, quand nous jouissons des résultats de tant d’efforts et de sacrifices, un écrivain distingué puisse ainsi s’acharner à réveiller de tristes souvenirs, et qu’il donne des diatribes comme la stricte vérité de l’hisloire.

Malheureusement, sur cette question , M. Granîer de Cassagnac n’est pas libre et ne peut plus être juste. H a publié, il y a une dizaine d’années, une Histoh'e des causes de la Révolution française^ où il formule son jugement définitif dans cette phrase qui termine le troisième et dernier volume (p. 678): « La Révolution, loin d’avoir, hâté la civilisation de la France, » n’a été autre chose « qu’une stupide et sanglante inutilité. » Quand un écrivain à eu le malheur de parler ainsi de l’une des plus grandes et des plus fécondes révolutions que le monde ait vues depuis l’avénement du christianisme, il lui reste à prendre un de ces deux partis : ou faire amende honorable à la vérité et au sens commun en avouant qu’ayant jugé avant d’étudier, il avait mal compris les choses dont il avait eu la prétention d’écrire l’histoire ; ou bien s’obstiner dans sa puérile extrava-

L£S MASSACRES DE SEPTEMBRE. If:^

ganee, et chercher par tous les moyens à se faire illusion à lui-mème. M.Granier de Cas&agnac n’a pas hésité; U a persisté dans ses afQrmaüons. Méconnaissant le caractère de la Révolution, sa marche, son ensemble, ses effets, il n’a vu et voulu voir que ruines, meurtres et malheurs en tout genre. II a dissimulé les résultats, étendu les ravages, et n’a montré que la couche de sang sous laquelle il avait caché un tableau magnifique.

En publiant aujourd’hui ce qu’il appelle l'Histoire des Girondins, il n’a pas d’autre but que de justifier en détail le jugement sommaire qu’il portait, il y a dix ans, sur laRévolution. La conclusion est digne de l’exorde : l'Histoire des Massaa'es vaut l'Histoire des causes. On y trouve la même justice, la même impartialité, et surtout La même modération de langage. Si la Révolution est «une sanglante et inutile stupidité » , les actes d’accusation lus devant les jurés sont « un roman sanglant et stupide. » Les Girondins sont de « vils menteurs, de misérables intrigants, des lâches qui se mettent en vente d’une manière ignominieuse. » Les députations qui se rendent à l’assemblée sont « rauques, immondes » et ressemblent à des « ruisseaux fangeux. Elles font entendre un concert stupide et sauvage d’injures payées et d’imprécations apprises dans les cabarets et dans les bouges. » L’armée respire uni* « atmosphère d’ignominie, » elle descend dans « un cloaque d’ignominie, » elle est « systémaliquement plongée dans la plus immonde crapule. » Ce style , qui se retrouve à chaque page, annonce peu de sang-froid, beaucoup de passion, et il suffirait seul à ôter toute autorité à l'Hisioire des Girondins.

Il y a trois choses dans ce livre : une appréciation des Girondins, un aperçu sur le 10 août, un grand étalage de pièces relatives aux massacres des prisons. Les Girondins sont vilipendés, l’insurrection du 10 août est dénaturée, et, quant aux massacres, 1e plus impardonnable défaut de ce livre, rempli de défauts, est d’atténuer ce grand forfait par des exagérations aussi évidentes qu’inutiles. Sous prétexte de venger l’humanité, l’auteur révolte la bonne foi ; en changeant le caractère du crime, il alfaiblirait l’horreur naturelle qu’il inspire, si cette horreur pouvait jamais être affaiblie.

Le 10 août a été la journée essentiellement nécessaire de la Révolution. Dans tous les cas, elle fut décisive, et il n’en est aucune que les circonstances expliquent plus naturellement. Dans le livre deM. Granierde Cassagnac, c’est la journée des lâches, dos bandits, des cannibales. Ceux qui ont préparé le mouvement se cachent au moment de l’exécution ; ceux qui marchent « veulent reculer les limites connues de la lâcheté et de' la férocité humaines. » Ils boivent le sang des Suisses, en font rôtir dix-.septet mangent le cœur de l’un d’entre eux à l’eaude-vie. On doit supposer qu’avant d’articuler d’aussi épouvantal)les abominations et d’aussi dégradantes infamies, un écrivain qui respecte son lecteur et qui veut être pris au sérieux, s’est entouré de témoignages respectables, formels, authentiques, incontestables. Oimis sont ceux qu’invoque M. Granier de Cassagnac? « une personne qui en a été témoin », et qui l’a raconté. A qui? A Maton de la Varenne. üre belle autorité ! Le lüaoût, en plein jour, par un soleil éclatant, au milieu des Tuileries encombrées, une personne, une personne qui

ne se nomme pas et qu’on ne connaîtpas, a vu boire du sang, manger les cœurs à l’eau-de-vie et rôtir dix-sept Suisses au feu de vastes cheminées. Ces atrocités, dit M. Granier, « sont constatées par tous les témoins oculaires. » Quels sont ces témoins? <f Une personne î En vérité, la plume tombe des mains.

Maintenant, à qui l’histoire doit-elle demander compte de cette journée qui a vu renouveler le festin d’Atrée et de Thyesle? Au parti de la Gironde, dit M. Granier. (( La révolution du 10 août, dit-il (tomel, p. 547), avait été longuement préparée par les Girondins, » M. Granier oublie tout simplement, à la page 547, ce qu’il a dit aux pages 446 et 447. Ici, « l’insurrection du 10 août fui préparée, dirigée, exécutée par quelques hommes inconnus, )) Il en nomme quinze « dont les plus fameux, s’il faut l’en croire, n’ont pas dépassé la notoriété du mépris et dont le plus grand nombre n’a pu échapp(*r à l’oubli de l’histoire. » Ainsi, au milieu du volume, le 10 août a été préparé par des inconnus, à la'fm par les Girondins. C’est-à-dire que M. Granier de Cassagnac n’a pas pris la peine de rechercher les causes de cette journée célèbre, et qu’il a trouvé plus simple d’outrager au hasard les Girondins , ne s’apercevant pas môme des contradictions où l’entraîne sa passion de dénigrement.

Il y a deux manières de dénaturer l’histoire : la première par le mensonge explicite où s’abaisse rarement un écrivain quelconque ; la seconde par la suppression des circonstances qui donnent aux hommes leur vrai caractère et aux événements leur signification. Ces circonstances caractéristiques et décisives, M. Granier de Cassagnac les passe sous silence. Il sait bien cependant

que le seul moyeu de comprendre et d’expliquer l’insurrecUon du 10 août, c’est de se rendre compte de l’état de Paris et de la France, à ce moment solennel de la Révolution.

La coalition étrangère et la conspiration intérieure étaient flagrantes. Les troupes, en petit nombre, qu’on feignait d’opposer aux puissances et aux émigrés qui menaçaient le territoire, étaient commandées par des officiers impopulaires, suspects ou notoirement ennemis de la Révolution. L’armée était dans le plus complet délabrement. Tout manquait, les armes, les habits, les munitions, les chevaux, les effets de campement. La plupart des places manquaient aussi de vivres et de munitions. Les marchés, quand ils n’étaient pas frauduleux , restaient sans exécution. Aussi, l’ennemi put-il facilement passer la frontière. La guerre avait été déclarée le 20 avril. Elle commença le 28 par le combat de Quié-

vrain, entre Mons et Valenciennes, où nous fûmes bat-

tus, et, depuis ce jour-là, chaque courrier apportait à Paris la nouvelle d’une déroute.

Les accusations éclatent alors dans l’assemblée, dans les clubs, dans les journaux ; partout on crie à la trahison. Que fait le roi? L’assemblée avait licencié la garde royale et ordonné la formation d’un camp de 20,000 hommes sous Soissons. Louis XVI refuse, le 18 juin, de sanctionner ce décret; le 20 les Tuileries sont envahies, et le 22 le roi lance une proclamation où il déclare qu’il ne donnera jamais son approbation à des mesures qui lui paraîtront contraires à l’intérêt public. La déclaration était malheureuse, puisqu’il s’agissait d’un projet de défense contre l’ennemi. Le peuple y vit l’éclatante

manifestation du désir de livrer Paris aux étrangers. Pétion, maire de Paris, est suspendu de ses fonctions par le etHiseil du département, et le roi confirme cette décisioQ. Le peuple s'émeut, devient menaçant, on crie dans les rues et on écrit sur les chapeaux : « Pétion ou la mort. » L’assemblée se prononce pour le peuple, et Pétion reprend ses fonctions.

C’est au milieu de cette elfroyable agitation que tombe le Manifeste du duc de Brunswick. Ce monument de vandalisme et de folie apprend à la France que tous les membres de l’assemblée nationale, du département, du district et de la garde nationale seront « jugés militairement, sans espoir de pardon; » que les habitants des villes, bourgs et villages «qui oseront se défendre» tontre les troupes de LL. MM. impériale et royale seront fusillés, et que leurs maisons seront « démolies ou brûlées; » que la ville de Paris sera livrée « à une exécution militaire et à une subvei'sion totale. » Ce Manifeste, signé à Coblentz le 25 juillet, fut connu à Paris le 28. Le président de l’assemblée en est informé le 1®' août et le communique officiellement le 3. La France, placée dans l’alternative de périr, de vaincre ses ennemis extérieurs et intérieurs, ou d’être la dernière dès nations, ne prend conseil que de sa colère, de son honneur et de son droit. Le 3 août, une députation des quarante-huit sections de Paris se présente à la barre de l’assemblée nationale pour demander la déchéance. Dans la nuH du 8 au 9, les faubourgs marchent sur les Tuileries et les prennent le 10. Le roi se réfugie à l’assemblée nationale, qui le suspend, l’envoie prisonnier au Temple, et convoque une convention nationale.

Voilà les circonstances qui expliquent l’insurrection du 10 août, que n’expliquent pas du tout les misérables et fantastiques conciliabules de quinze pauvres diables inconnus, et dont le plus grand nombre, pour parler comme M. Granier de Cassagnac, « n’a pu échapper à l’oubli de l’histoire. » Pour condamner cette insurrection, pour prouver qu’elle fut inutile, il faudrait démontrer que le duc de Brunswick et le roi de Prusse en personne, ne s’avançaient pas, précédés de proclamations menaçantes , à la tête de l’armée prussienne célèbre par sa tactique, par ses victoires et réputée invincible. Il faudrait prouver que Louis XVI avait sincèrement essayé de prévenir et de dissoudre la coalition des rois, qu’il avait fait tous les efforts et tous les préparatifs nécessaires pour repousser leurs armées. Il faudrait se demander qui eût arrêté ces armées dans leur marche, et, si elles eussent pénétré jusqu’à Paris, ce que la France serait devenue. Ce que M. Granier n’a pas daigné se demander, les hommes qu’il outrage se le demandèrent, et par l’énergie de leur patriotisme ils sauvèrent la Hévolutioii et la France.

De telles luttes vont rarement sans de grands excès; malheureusement,’ celte fois, les excès qui suivirent la lutte dépassèrent toutes les craintes, toutes les prévisions, un crime souilla la Révolution. Le 2 septembre, pendant que le tocsin sonne dans tous les quartiers et que le canon d’alarme gronde sur le Pont-Neuf, la foule court aux prisons. Des hommes qui profanent la justice dans ce qu’elle a de plus sacré, installent un tribunal, consultent les écrous, interrogent les prisonniers, qui passent des mains souillées de ces prétendus juges sous

le couteau sanglant des assassins. Certainement, on n’aurait jamais pu verser l’opprobre de trop haut sur les sophistes qui auraient essayé de pallier un pareil attentat. Dieu merci, ce scandale, fait pour altérer la morale et révolter la conscience publique, n’est donné par aucun parti ; mais cet attentat que tout le monde flétrit, par qui et comment a-t-il été commis? Faut-il voir l’effet d’un plan conçu et exécuté de sang-froid, ou bien le résultat d’un accès de folie populaire, d’un délire imprévu, d’une exaspération indomptable?

Tous les historiens d’une autorité reconnue, tous les écrivains qui ont scrupuleusement étudié et loyalement jugé les faits et les hommes , sont d’accord , soit pour proclamer la spontanéité de la fureur populaire, soit pour reconnaître qu’elle a eu la plus large part dans ces journées lamentables (1). Pour eux, les bruits de trahison répandus de tous les côtés , la désertion en masse du Royal- Allemand, la nouvelle de l’insurrection de la Vendée, les sanguinaires excitations de Marat, la reddition de Long>^y, la marche des Prussiens, l’arrivée des Russes annoncée par le ministre Lebrun, la proclamation signée de tous les ministres, afQchée sur les murs et où le peuple lisait ces mots mystérieusement sinistres : « Vous avez des traîtres dans votre

(1) Voir, 1* le ehap. ii du tome VII' de l’Histoire de la Révolution française de M. Louis Blanc , et particulièrement , la note trës-détaillée et très-concluante placée à la fin de ce chapitre, pages 198 à 216.

2* Dans les Fastes de la Révolution, du même auteur, livre excellent, malheureusement inachevé , et où cette question des massacres de septembre est traitée avec une abondance de preuves et une lucidité de démonstration laites pour convaincre quiconque ne repousse pas systématiquement la vérité.

126 ÉTUDES UISTORIQüES ET, RELIGIEUSES.

sein , ah ! sans eux le combat serait bientôt fini ; » le bruit absurde, mais avidement accueilli, d’un compl<^

tramé dans les prisons , la proclamation de la patrie en danger, le canon d’alarme, le départ en masse des volonr taires, la chaleur brûlante qui exaltait encore et faisait fermenter la furie et la terreur, telles sont les circonstances qui expliquent le délire où Paris se laissa emporter.

Certes, toutes ces causes, tous ces motifs réunis ne constituent pas la plus légère excuse pour les auteurs, quels qu’ils soient, de ces excécrables atrocités; mais enfin, dans le récit d’un fait, l’historien ne doit rien écarter de ce qui en détermine le caractère, et les cir^ constances qui expliquent comment ces assassinats furent, sinon conçus, au moins soufferts, doirent entrei* dans l’appréciation de cette époque à jamais déplorable de notre histoire. M. Granier de Cassagnac dissimule les circonstances qui accompagnèrent, excitèrent et exaspérèrent ces sanglantes convulsions. Pour lui, les massacres de septembre ne furent pas l’effet du hasard : le « gouvernement de fait, sorti de la révolution dli 10 août, médita ce crime, le résolut froidement, l’organisa, le dirigea, l’exécuta, le régla et le payaadrninislrativement. »

Soit. Mais si les auteurs du crime étaient des scélérats, ils n’étaient pas des imbéciles; ce n’était pas apparemment sans une raison sérieuse, quelle qu’en fût l’indignité , qu’ils se déshonoraient ainsi devant l’Europe, et qu’ils imprimaient à la Révolution dont ils étaient les auteuis une souillure ineffaçable? Quelle est cette raison? M. Granier de Cassagnac n’en indique pas une seule. L’exécution des massacres fut décidée, dit-il, lorsqu’il devint visible qu’on n’obtiendrait pas du tri-

LES MASSACRES DE SEPTEMBRE. iTI

bunal révolutionnaire « des condamnations à mort pour des causes purement politiques. » C’était donc des détenus politiques qu’on voulait se défaire? Mais alors pourquoi a-t-on tué tous les détenus indistinctement? Quel intérêt les Girondins ou les Jacobins, Pétion ou Robespierre, Danton ou Vergniaud, Brissot ou Marat, avaient-ils à faire massacrer les pauvres de Bicêtre, les IbHes et les prostituées de la Salpétrière, les galériens des Bernardins? Si les hommes qui résolurent les massacres voulurent, comme le prétend M. Granier, « débarrasser la Révolution et les révolutionnaires de leurs ennemis, » les pauvres, les folles, les femmes flétries, les galériens n’étaient ni des politiques ni des ennemis, et leur assassinat était un crime aussi inutile au moins qu’odieux.

Pourquoi le commettre? M. Granier cite le passage ou le Journal de la République française (n® 12, 6 octobre), raconte que Marat et Panis, apprenant que le peuple se portait aux prisons, s’écrièrent : «Sauvons les pauvres débiteurs, les prisonniers pour rixes et les petits délinquants. » Mais si le massacre eût été préparé et organisé, la séparation aurait été faite d’avance, et l’exclamation de Panis et de Marat prouve justement qu’ils furent surpris par la nouvelle des assassinats. Le délire et la spontanéité des assassins explique tout; avec la préméditation, au contraire, tout est incompréhensible. Aussi M. Granier de Cassagnac ne donne- t-il pas une raison qui soutienne l’examen, il articule des faits, supprime les preuves et passe outre. Je n’en veux citer qu’un exemple, entre cent. M. Granier se demande comment Maillard fut amené à diriger les massacres de l’Abbaye et des Carmes, et il ajoute : « C’est un point

sur lequel aucun document écrit ou inédit ne jette jusqu’ici aucune lumière. » Un historien ordinaire en aurait conclu que Maillard seul est responsable du rôle qu’il a joué dans ces journées néfastes. M. Granier a une autre manière de juger les hommes et les choses. « Que Maillard, dit-il, se trouvât le 2 septembre dans la cour de l’Abbaye et qu’il y attendît , en vertu d'ordres secrets, les prisonniers qu’on envoyait à la mairie, c'est ce qu'il n'est jjas permis de révoque?' en doute. « Ainsi, il n’existe aucun document écrit ou inédit qui établisse l’existence de ces ordres; M. Granier les a cherchés sans les trouver. Ces ordres n’existent pas; n’importe, il n’est pas permis de les révoquer en doute. Je n’en sais rien, je n’en peux rien savoir, mais je l’affirme, tel est le raisonnement de M. Granier de Cassagnac.

Ce qu’il faut reprocher aux chefs de la Révolution, ' c’est, non pas d’avoir prémédité des massacres, mais de les avoir tolérés pendant quatre jours : de n’avoir pas arrêté et puni les assassins. C’est là leur crime, et ici se présente üne considération importante. Quand les massacres furent commencés, Marat les encouragea ; quand iis furent terminés, il prit hautement la défense des assassins contre l’indignation publique, et écrivit la fameuse circulaire où les départements étaient invités à suivre l’exemple de Paris. Là-dessus, son cynisme a été imperturbable ; mais, dans sa lutte contre les Girondins, chaque fois qu’on lui a reproché d’avoir non-seulement approuvé mais « préparé » les massacres, il a toujours répondu : « C’est une imposture. » Il se vantait de les avoir encouragés, il se serait bien autrement glorifié de les avoir conçus.

Quand on a la prétention de faire la leçon à tous les historiens et de donner à l’histoire une physiononnie nouvelle, le premier devoir est d’expliquer les événements et d’en indiqher les causes : ce devoir, M. Granier ne l’a pas rempli. U affirme beaucoup, mais il n’explique rien. A la place des explications nécessaires, il entasse des détails inutiles, insignifiants, et qui n’offrent aucune espèce d’instruction. Un tiers moins du livre est consacré à nous donner le nom, le prénom, le métier et l’adresse de gens parfaitement inconnus, « J’aimerais autant, disait en pareil cas Fontenelle, qu’un homme apprit exactement l’histoire de toutes les pendules de Paris, en quel temps et par quel ouvrier chacune a été faite, combien de fois et combien de temps chacune s’est déréglée, lesquelles sonnent plus clair que les autres ; mais qu’il ne se souciât nullement de savoir comment cette machine est composée et quels ressorts la font jouer. » Ces détails puérils, que Voltaire appelait la vermine de l’histoire, coupent le récit, font perdre de vue tes choses essentielles, en amortissent l’intérôt, et c’est là l’une des principales causes du mépris que Maltebranche avait conçu pour les études historiques.

Je ne veux rien dire du jugement que M. Granicr de Cassagnac a porté sur les Girondins, sinon qu’il ressemble à ses appréciations du 10 août et des journées de septembre. On y trouve la même justice, la môme modération, la môme exactitude. Comme parti pôlitique, les Girondins m’inspirent une sympathie médiocre, mais la manière dont ils sont attaqués par M. Granier me donnerait envie de les défendre. Ils furent inexpérimentés, turbulents, étourdis, présomptueux, et ils abusèrent

de Tascendant que leur donnèrent un moment leur habitudli de la parole et la haute éloquence de leurs chefs. Ils ne comprirent jamais, qu’étant assez forts pour irriter leurs adversaires, ils ne l’étaient pas assez pour les écraser. Par leurs tracasseries, leurs injures, leurs attaques passionnées, personnelles et intempestives, ils excitèrent les animosités, provoquèrent les vengeances, rendirent toute conciliatiop impossible, déchirèrent la République et la jetèrent dans la voie où elle devait se perdre.

Dans toutes les occasions importantes, ils manquèrent de prévoyance et de sens politique. Ils s’égarèrent dans cette opinion alambiquée de l’appel au peuple; idée complexe, enveloppée de raisonnements insaisissables au plus grand nombre, idée dangereuse, mais à laquelle ils revenaient toujours, malgré les orages qu’elle soulevait, parce qu’ils avaient l’arrière-pensée de s’en servir contre leurs adversaires. Une trop gi'ande estime d’euxmêmes et un trop grand dédain de leurs ennemis leur firent prendre des résolutions téméraires qui causèrent leur perte et les malheurs de la France. Non contents de signaler à l’indignation publique les sanguinaires publications de Marat, ils attaquèrent le représentant de manière à doubler l’influence du journaliste, à en faire pour le peuple, une victime à défendre, un héros à venger. C’est par eux que la première atteinte fut portée à l’inviolabilité de la représentation nationale, et ils périrent plkr l’arme même dont ils avaient montré l’usage à leurs ennemis; Leur orgueil ne souffrait aucune rivalité; le besoin de dominer et l’impatience de vaincre amenèrent leur ruine. Quelques-uns tombèrent dans le piège que la cour tendit à leur ambition, mais, sauf ce

moment de défaillance, tous restèrent jusqu’au bout fidèles à la cause de la liberté. En résumé, s’ils ont jeté de l’éclat sur la Révolution, ils n’ont jamais su la diriger, fis eurent des orateurs, mais ce fut seulement par ironie et pour les désigner à la fureur populaire que leurs ennemis les appelèrent «hommes d’Ktat. » Voilà ce qu’il est juste d’en dire. Mais les traiter de rils menteurs, de lâches et de malhonnêtes gens, comme fait M. Granier, c’est dépasser toute mesure et outrager la vérité.

Il est difficile' d’imaginer jusqu’où M. Granier porte l’acharnement et l’injustice contre les Girondins. Il ne voit et ne signale aucune des fautes graves qu’ils ont commises; mais il leur fait un crime de leurs actions les plus irréprochables. On les accusait d’avoir comploté l’oppression de Paris et d’avoir, pour atteindre ce but, voté l’organisation d’une garde de vingt-quatre mille hommes, fournie par les quatre-vingt-trois départements. Ils répondirent que l’accusation était fausse; que, sur cette question de la garde départementale, ils avaient volé les uns pour, les autres contre, et que Vergniaud, Carra et Fonfrède, notamment, avaient repoussé le projet ; il en résultait qu’il n’y avait eu aucune entente, et, par conséquent, pas de complot. Assurément, s’il y avait une défense naturelle, légitime cl concluante, c’est celle-là, M. Granier, cependant, la reproche aux Girondins comme une lâcheté et une « éclatante apostasie, n

Du reste, les accusations de M. Granier sont hîllemenl inconsistantes et contradictoires qu’il sufflt de les rapprocher pour les détruire. Ainsi, à la page 26 du premier volume, il traite les Girondins de lâches; aux pages 90, 91, 92 et suivantes, il prouve qu’ils sacrifièrent

lous leur vie avec la plus grande simplicité et la plus grande bravoure; et, à la page 101, il reconnaît que les Vingt et un allèrent à l’échafaud « sans peur. » Il est vrai qu’il ajoute : « mais sans éclat; » leur reprochant,. sans doute, de n’avoir pas crié, gesticulé, c’est-à-dire de ne s’ôlre pas étourdis pour se donner un courage factice dont ils n’avaient pas besoin. Ils moururent simplement comme on mourait alors, et de tous les historiens qui les ont attaqués, M. Granier de Cassagnac est le seul qui les ait poursuivis jusque sur l’échafaud.

Il est impossible de relever dans un article tout ce que ce livre renferme de violences gratuites, d’injustices criantes, d’assertions en l’air et d’accusations sans preuves. Réflexion faite, ma première impression était bonne ; il valait mieux n’en pas parler. Mais, il est bien difficile de voir ainsi vilipender la Révolution, et de rester impassible. La Révolution française a été le résultat et le prix des efforts les plus glorieux et du plus héroïque dévouement, la consécration de la liberté et de l’égalité, le triomphe de la justice et du plus juste orgueil national. Elle est dans nos mains comme un dépôt sacré dont nous devons compte à nos enfants, et il n’est permis à aucun de nous, tant qu’il nous restera une langue pour parler ou une plume pour écrire, de laisser dire qu’elle n’a été qu’une « stupide et sanglante inulitité. »

Dans une courte préface, M. Maron dit que n plusieui-s critiques » lui avaient conseillé d’intituler son livre : Histoire de la Littérature sous la Convention , et qu’il n’a pas suivi leurs conseils , parce que ce litre aurait en un sens trop restreint. » Evidemment, c’est le contraire qui est vrai , et les critiques avaient raison. Pour faire l’histoire littéraire « de la Convention, » il suffit d’examiner les discours prononcés en séance publique et les travaux des divers comités. Pour apprécier l’état de la littérature « sous la Convention, » il faut , au contraire, suivre le mouvement général des esprits, juger tout ce qui s’est produit, soit au dehors, soit au dedans de l’assemblée. Dans le premier cas, le sujet se rétrécit; dans le second, il prend de grandes proportions. Le titre implique presque toujours le plan de l’ouvrage, et j’ose afûrmer que M. Maron aurait écouté ses critiques si l’économie de son livre eût reposé sur des idées bien distinctes et bien nettes; et alors, il ne nous aurait pas donné un travail où ne manquent, certainement, ni levaient ni les

(1) Histoire littéraire de la convention nationale, par M. Eugène Maron ; 1 vol. Poulet-Malassis et Debroise.

connaissances, mais dont les détails ne se rapportent que très-indirectement à l’énoncé de son titre.

Le titre adopté par M. Maron a un inconvénient plus grand encore ; il oflre à l’esprit l’idée d’un contraste choquant et presque puéril. En quelques mois, plus que séculaires par la grandeur des événements et des résultats, la Convention , déchirée par les factions , décimée par l’échafaud, improvise des armées, lutte contre le famine et la guerre civile , déjoue la coalition réputés invincible, enfante tous les prodiges , commet tous les excès, et la puissance avec laquelle la République , née au milieu des victoires , accable, dès son berceau, tous ses ennnemis, donne à son enfance la majesté des vieux empires. ConQoit-on que la pensée ait pu venir à un écrivain sérieux de juger l’œuvre d’une telle assemblée , par le côté de la littérature ? En s’enfermant dans un cercle aussi étroit, M. Maron avait entrepris un livre impossible, aussi ne l’a-t-il pas fait. Son ouvrage ne donne que des notions jagues, très-incomplètes, presque nulles sur l’objet que le titre annonce. M. Maron parle, et quelquefois d’une manière remarquable, d’économie politique, d’instruction publique, de philosophie, des physiocrates, de tout, excepté de la littérature révolutionnaire. Je me trompe; il y a un chapitre, le premier de la seconde partie, consacré au journalisme. Il semble que celte partie du livre devait être traitée avec un soin particulier , occuper la plus grande place, ofirir le plus d’intérêt. C’est la plus faible, la plus écourtée , la seule où il soit évident que l’auteur ne connaît pas parfaitement son sujet.

Cependant, aucune époque de la Révolution, pas même

LJÏTÉBATURE RÉVOLUTIONNAIRE.

l’époque de la Coosiituante , n’est plus riche en reasei> gnements propres à éclairer le travail d’un historien et à diriger sa marche. U se publia peu de journaux pendant la Terreur, mais jamais la presse ne fut plus active que dans les premiers et les derniers jours de là Convention. Tout alors s’écrivait et s’imprimait; chaque parti avait non-seulement ses orateurs , mais ses écrivains ; le nombre des pamphlets égalait celui des discours, et ce n’est pas dire peu; lesjournaux et mille feuilles volantes, échos des passions, des intérêts et de l’esprit de parti répétaient les moindres paroles prononcées dans les clubs, et à la tribune nationale. Les matériaux ne man* quent donc pas pour apprécier les hommes et les choses. M. Maron se borne à parler très-vaguement de VAtni du peuple , du Patriote français , du Père Duckesne^ du Vieux Cordelier, des Révolutions de Paris et de deux ou tnns autres journaux sans notoriété et sans influence, par exemple, du Journal français qui vécut quatre mois, du 15 novembre 92 au 7 février 93, sans abonnés et sans lecteurs. Il oublie les Annales patriotiques, le Journal des hommes libres, le Journal de la Convention, le Journal de la Montagne, le Républicain universel , et le Bulletin des Amis de la vérité , où le parti de la Gironde a mis plus particulièrement ses pasrions , ses projets, et où il faut chercher sa pensée tout entière.

M. Maron commet' un oubli bien autrement grave et tout à fait inexplicable. Il ne dit pas un seul mot du céXCbte Fragment de V Histoire secrète de la Révolution, de Camille Desmoulins ; ni de la Lettre de Camille Desmoulins à Arthur Dillon ; ni des Lettres de Robespierre à ses commettants, trois pièces également curieuses et impor-

tantes. Les deux dernières sont extrêment rares ; mais un écrivain qui fait V Histoire littéraire de la Convention doit savoir au moins qu’elles existent , et les chercher pour y prendre les renseignements précieux qu’elles renferment presqu’à chaque page. Les lettres de Robespierre, du 15 septembre 1792 au 18 mars 1793, portent sur les plus grands événements de la Révolution : l’insurrection du 10 août, le mouvement électoral d’où sortit la Convention , et le jugement de Louis XVI. Il y traite, en outre, diverses questions politiques et philosophiques , entre autres , de la police des assemblées délibérantes, de la guerre, des papiers publics, des subsistances, de l’influence de la calomnie sur la Révolution, etc... Charles Nodier, dans Souvenirs de la Révolution, dit que Robespierre n’était pas, comme orateur, aussi nul qu’on l’a fait en répétant les diatribes des Thermidoriens, et, après avoir reproduit divers passages du dernier discours qu’il prononça le 8 thermidor, avant-veille de sa mort, il affirme que la tribune a souvent « retenti depuis lors d’qccents moins imposants et de périodes moins sonores. » M. Maron est entièrement de l’avis de Charles Nodier. Il reconnaît ce qu’il y avait, dans les discours de Robespierre, surtout au commencement, de déclamatoire et de monotone ; mais « en général, dit-il, les discussions purement politiques, où il s’agissait, comme on disait sous le gouvernement parlementaire, d’un vote de confiance, lui donnèrent lieu de déployer des qualités oratoires qu’on ne lui reconnaît pas ordinairement : la précision , la dignité, le sang-froid, la mesure. Hautain et ferme envers les opposants, respectueux et soumis envers

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la majorité, il a le style d’un’ orateur véritablement parlementaire et constitutionnel. ») D’accord; mais il ne s’agit là que de l’orateur, et , dans une histoire littéraire ^ il aurait fallu avant tout apprécier l’écrivain. Or, pour juger et faire juger l’écrivain, il était indispensable de lire, d’analyer et de faire connaître, au moins par des extraits, les Lettres dontM. Maron ne parle pas.

. Quant à Camille Desmoulins, la France libre y la Lanterne aux ParisienSy les Révolutions de France et de Brabant et Jean- Pierre Brissot démasqué , ont , depuis longtemps, établi la réputation de cet incomparable pamphlétaire. Mais nulle part , le Vieux Cordelier excepté, il n’a montré sa verve naturelle , son entrain , son éloquence, la puissance de son sarcasme, sa malice meurtrière, et la souplesse de son esprit, au même degré que dans son Fragment de V Histoire secrète et dans sa Lettre à Arthur Dillon, Le Fragment est une pièce trèscurieuse, très-instructive et d’une lecture entraînante; nfiais les défauts de Desmoulins n’y sont pas assez compensés par ses qualités. Jamais les insinuations perfides, la haine de parti et la froide méchanceté n’avaient été portées si loin. Ce pamphlet, que Desmoulins lui-même appelait « le manifeste de la sainte insurrection du 31 mai (1) , »> fut le coup de grâce des Girondins et les conduisit à l’échafaud. C’est une œuvre remarquable, mais ce n’est ni une bonne action ni un bon exemple. ^ Dans le Fragment de V Histoire secrète , Camille Desmoulins attaque les Brissottins; dans la Jjettre à Arthur Dillony il se défend des accusations dont il a été l’objet

- (1) Lettre à Arthur Dillorif p. 5.

pour ses rapports avec le général Dillon, alors incarcéré comme conspirateur. Il voulut d’abord se justifier devant la convention , et il parla très-maladroitement. L’assemblée, présidée ce jour-là par Bréard, ennemi personnel de Desmoulins , l’accueillit par des murmures et finit par lui ôter la parole. Le journaliste vengea l’orateur. Rentré chez lui, Camille Desmoulins écrivit sa brochure, qui parut immédiatement avec celle épigraphe : « Le tailleur d’Henri IV lui ayant parlé d’affaires , celui-ci dit qu’on allât chercher le chancelier pour lui prendre mesure d’un hahit. C’était un propos insolent et d’un aristocrate. Il faut que le tailleur parle à son tour à la section ou à la Convention , mais il ne faut pas qu’il fasse taire les autres. Et puisqu’on m’a ôté la parole, à moi mon écriloire. »

Cette brochure de cinquante-huit pages ne faiblit pas une minute; elle est égale, sinon supérieure , au cinquième numéro du Vieux Cordelier. D’un bout à l’autre, c’est un chef-d’œuvre, mais quel chef-d’œuvre ! où tous les membres influents de la Convention, sauf Robert Lindet, Danton et Robespierre, sont bafoués, mordus jusqu’au sang, blessés jusqu’au fond de l’âme. C’est là que se trouve, après un ravissant dialogue où Legendre est couvert de ridicule, le mot célèbre sur la manière dont Saint- Just portait sa tête. L’espace me manque pour faire des citations ; mais je donne ce passage qui n’est pjK, en général, connu textuellement. Après avoir dit de Legendre : « Au fond, c’est un excellent patriote, qui ne manque même pas de bonhomie, et qui n’a que le petit défaut de se croire, après dîner, le plus grand personnage de la République, » Camille Desmoulins ajoute : « Après Legen-

LITTÉKÂTURE RÉVOLXmOKNAIRB. 419

dre, le membre de la Convention qui a la plus grande idée de lui-même^ c’est Saint-Just. On voit, dans sa démarche et dans son maintien, qu’il regarde sa tète comme la pierre angulaire de la République, et qu’il la porte sur ses épaules avec respect el comme un saint sacrement (1). » Le Fragment d'une Histoire seci'ète hâta la mort des Girondins ; la Lettre à Arthur Dillon perdit CamiRe Desmoulins, Ceux dont il avait si cruellement blessé l’amour-propre devinrent d’implacables ennemis qui le poursuivirent jusqu’à l’échafaud. Comment M. Maron a-t-il pu , dans une Histoire littéraire de la Convention^ oublier une pièce aussi éminemment littéraire, dont l’effet fut si grand, et qui souleva des haines et des admirations également passionnées ?

M. Maron parle à peine du Père Diæhesne^ ne pouvant pas surmonter, dit-il, l’horreur que lui inspire cet infâme journal. Et cependant, ajoute-t-il, « faut-il le dire? Nous en frémissons, nous rougissons, notre plume s’arrête : Hébert a du talent 1 Surmontez le dégoût qu’il inspire, osez vaincre le frémissement qu’on éprouve au contact d’un reptile hideux... il ne serait pas difficile d’extraire de son journal des pages entières écrites non-seulement avec verve, mais encore avec esprit et une certaine élégance. » Je regrette que M. Maron n’ait pas rougi un peu moins et cité un peu plus; j’aurais été curieux de savoir dans quel numéro il a trouvé cette élégance et cet esprit De tous les journaux de la Révolution, le Père Duckeme est le plus rare, tellement rare qu’il n’en existe pas un seul exemplaire com-

<iy Lettre à Artfmr Dillon^ p. 52, à la aote.

plet. Ce que j’en ai lu est bien loin d’annoncer le talent qui a frappé et fait rougir M. Maron ; j’ai trouvé Hébert toujours grossier, ordurier et presque toujours plat. Il a été, selon moi, très-bien jugé par Camille Desmoulins, dans cette admirable invective du Vieux Cordeliet' (n“ 5. p. 84) : « Ne sais-tu donc pas, Hébert, que les tyrans d’Europe, quand ils veulent faire croire que la France est couverte des ténèbres de la barbarie; que Paris, cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont les lambeaux de tes feuilles qu’ils insèrent dans leurs gazettes, comme si le peuple était aussi bête, aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt, comme si on ne pouvait lui parler qu’un langage aussi grossier ; comme si c’était là le langage de la Convention et du comité de salut public ; comme si tes saletés étaient celles de la nation; comme si un égoût de Paris était la Seine. »

Parmi les choses peu connues de la Révolution, il faut mettre en première ligne la bibliographie, et M. Maron faisant une histoire littéraire, a eu grand tort de n’en pas donner un aperçu, au moins en ce qui concerne les journaux.

Il y aurait, du reste, d’autres oublis et d’autres lacunes à lui reprocher. Comment, par exemple, n’a-t-il rien dit de la République universelle, de cet extravagant Anacharsis Clootz, de la brochure de Meillan sur le 31 mai, des brochures de Louvet, notamment de la dernière {Quelques Notices pour l'histoire, etc.), qui joint à l’importance historique l’intérêt du roman? Pourquoi n’a-t-il rien dit de cette fameuse lettre « pleine d’aUreuses vé-

rités » où Philippeaux, en pleine Terreur, parlait si librement du comité de salut public?

M. Maron a, quoiqu’il s’en défende, un petit faible pour Barrère. 11 dit qu’il le méprise, et on ne comprend pas trop pourquoi, car il nie qu’il ait été lâche, ce qui est bien fort, et il plaide ouvertement en sa faveur les circonstances atténuantes. Il est inexplicable alors qu’il n’ait pas parlé des deux seules pièces qui lui fassent incontestablement honneur, au moins comme écrivain: c’est-à-dire : 1® de la Réponse des membres des deux anciens comités de salut public et de sûreté générale ; 2® du Second mémoire des membres de l'ancien comité de salut public, dénoncés à la Convention, par Laurent Lecointre. C’est là que Barrère a montré un vrai talent d’écrivain, une énergie qu’on ne lui connaissait pas et même une certaine élévation. Le second Mémoire surtout, signé par Barrère, Collot et Billaud, et publié le 5 pluviôse an 111, est un très-beau tableau de l’état de la France en 1793 et des opérations du comité de salut public. M. Maron avait là une belle occasion de montrer le lettré, le révolutionnaire, et cette âme, très-basse quoi qu’il en dise, relevée par la grandeur du sujet.

Si la seconde partie du livre, consacrée à la littérature et au journalisme est faible et incomplète, la première partie, où M. Maron décrit les travaux de la Convention, juge les orateurs, résume les discussions relatives à l’instruction publique et à l’économie sociale, est, au contraire, remarquable par l’exactitude des analyses, la netteté des aperçus et la fermeté des appréciations. M. Maron juge trop favorablement, selon moi, les Girondins et surtout les Thermidoriens ; mais une discussion

là~dessus me mènerait trop loi»; je n’insiste pas. J’ai hâte de signaler et de louer sans restriction l’exposé très-brillant et très-fidèle où M. Maron raconte ce que la Ckmvention a fait pour l’instruction publique, et d’où il résulte que la Révolution a soutenu, dans toutes les sciences, l’honneur de la France, aussi glorieusement qu’elle a défendu ses droits contre l’Europe coalisée. M. Biot, peu suspect de tendresse pour la Révolution, a parlé, avec l’autorité d’un témoin oculaire et d’un juge compétent, de la grandeur de ces travaux, que pouvait seule opérer «une main de géant,» et de l’enthousiasme qu’excitèrent les premières leçons données par Lagrange, Laplace, Haüy, Monge, Berthollet, Daubenton, Volney, etc. C’est en rappelant les souvenirs de ce temps glorieux que Bougainville, président de l’Institut, disait à Napoléon, dans la séance du conseil d’Élat du 6 février 1808 : « Sire , je ne me permets qu’une seule observation, c’est que l’époque de 1789 à 1800, en même temps qu’elle sera pour les événements politiques et militaires une des plus mémorables dans les fastes des peuples, sera aussi une des plus brillantes dans les annales du monde savant. » Voilà le langage de l’histoire.

M. Maron ne pouvait pas raconter impartialement les faits sans réfuter bien des calomnies et faire justice de bien des préjugés. J’en cite un seul exemple. Parmi les mesures ruineuses et tyranniques imputées à la convention, l’établissement du mcurimum est l’une de celles qu’on lui reproche avec le plus d’amertume. M. Maron prouve, après beaucoup d’autres, et sans doute aussi inutilement, que tous les partis furent unanimes pour

LlTTÉRATDfiE RÉVOLOTIOKNAIRE. 143

repousser celte mesure, et que la Convention ne la vota «qu’à la dernière extrémité, sous le coup d’influences irrésisULles, pour modérer une réaction qui menaçait de tout emporter. » La guerre, et surtout la mauvaise récolte de 92*, avaient produit un renchérissement général de toutes les denrées. Le peuple , regardant . comme factice une disette très-réelle, se répand dans les marchés, taxe les blés et maltraite les fermiers qui ferment leurs magasins. La disette augmente, la fureur s’accroît, les émeutes deviennent plus menaçantes. Des pétitionnaires furieux arrivent à la Convention ; ils déclarent, au nom de la commune de Paris, que le mal vient de la liberté du commerce qui assure l’impunité des accapareurs, et réclament impérieusement la taxation de toutes les denrées. «Je n’aime point les lois violentes contre le commerce , dit Saint-Just. » — Marat est plus explicite: « Les mesures qu’on vient de vous proposer à la barre, dit-il (15 février 1793), sont si excessives, si étranges, si subversives du bon ordre, qu’elles tendent évidemment à détruire la libre circulation des grains. » La Convention tient ferme. Alors le désordre prend des proportions effroyables. Les préjugés et la rage populaires s’exaltent; les paysans empêchent le blé de sortir des communes, la foule le taxe dans les marchés au-dessous du cours, le peuple pille les épiciers et les boulangers. Le désordre n’étant plus tolérable, la Convention céda, jugeant qu’une taxe légale était préférable à la taxe imposée le couteau sur la gorge.

Le maximum fut voté ; il dura vingt mois, <lu 4 mai 1793 au 24 dcceinl)re 1794. Politiquement, dit M. Maron,

ses résultats furent sérieux; au point de vue économique, ils furent nuis. La loi calma le peuple de Paris qui en profita presque seul; quant aux campagnes, elles s’en aperçurent à peine, M. Maron va peut-être trop . loin. La loi du maximum^ qui devait tout perdre, ayant réglé le prix de la viande et oublié de régler celui de la bête vivante, on conserva les bestiaux sur pied parce qu’on aurait perdu à les tuer. Le maxiiimm favorisa ainsi la multiplication des bestiaux, et, par conséquent, les progrès de l’agriculture, ce qui explique rétonnement que causa la fécondité générale des campagnes aux. émigrés qui rentrèrent en France à la fin du Directoire, et qui ne l’avaient pas vue depuis i791.

Il me serait facile de trouver dans V Histoire littéraire de la Convention d’autres morceaux qui prouveraieni l’excellent esprit et le talent de M. Maron. Son style est souvent au niveau de son sujet; point de pathos, point de lieux communs, iioint de déclamations. Sa diction est simple, claire dans la narration et précise dans les portraits. M. Maron n’a pas profité de tous les avantages de la matière, et la partie relative à la littérature révolutionnaire est à compléter et à refaire. Si M. Maron prend cette peine, il fera un livre où l’on n’apprendra pas l’histoire de la Révolution, mais que liront avec plaisir ceux qui la connaissent. Mais qui donc fera, enfin, un bon livre sur cette grande époque, un livre court et complet, qui instruise nos enfants et qui nous dédommage des erreurs, des platitudes, des mensonges et des calomnies dont on nous excède depuis si longtemps? 11 manque un classique à la Révolution. Exoriare aliqnis.

.Les œuvres inédites de M. de Tocqueville sc réduisent à.deux récits de voyage, l’un en Sicile, l’autre dans le désert de l’Amérique du Nord, et à quelques fragments d’un second volume inachevé sur V Ancien régime et la Révolution, Elles forment à peine 170 pages de ces deux volumes, qui en ont 977. Le reste est occupé par la correspondance, en général intéressante, mais, peut-être, un peu trop volumineuse.

Si M. de Tocqueville n’est pas un de nos plus grands écrivains, il a été certainement un de nos écrivains les plus heureux. C’est peut-être le seul auteur qui n’ait jamais eu à se plaindre des sévérités de la critique; le seul qui, dans sa carrière de publiciste, n’ait trouvé que des défenseurs passionnés et des panégyristes enthousiastes. Tous ceux qui pendant sa vie lui avaient prodigué des éloges sans réserve, se sont réunis autour de sa tombe, prématurément ouverte, pour déplorer la perte que leslettres, l’histoire et la politique venaientde faire. Jamais le génie le plus vrai , le plus éclatant, le plus incontestable, n’a provoqué une admiration aussi

(1) Œuvj'es et Correspondances inédites; 2 vol. in-8®, Micîiel Lévy.

ardente, aussi imperturbable, et les deux volumes publiés aujourd’hui par M. de Beaumont prouvent que le temps n’en a pas amorti la vivacité. Ce bonheur a quelque chose de particulier. Après en avoir vainement cherché l’explication dans les ouvrages de M. de Tocqueville, j’ai espéré la trouver dans sa correspondance ; mon espoir a été trompé: j’ai vu dans les épanchements secrets de M. de Tocqueville un caractère très-propre à lui faire des amis dévoués , mais non un génie qui justifie de si chaudes admirations. Sa correspondance est essentiellement celle d’un honnête homme. On y trouve constamment l’accent d’une âme franche, d’un écrivain que la passion et le parti pris n’ont jamais égaré, et qui n’a eu à rétracter ni une seule ligne de ses livres , ni un seul mot de ses discours, parce qu’il n’avait jamais rien dit ni écrit qui ne fût inspiré par une conscience droite et une conviction raisonnée. Cette correspondance ne placera pas M. de Tocqueville au rang des écrivains qui ont excellé dans le style épistolaire, mais elle confirmera la haute idée qu’on avait de sa probité, de son indépendance, de son amour de la vérité et de la liberté ; elle ne peut donc qu’honorer sa mémoire. Ce qui m’a frappé surtout, c’est la manière dont M. de Tocqueville s’y juge lui-mème en quelques endroits. On voit que leslouanges^ exagérées dont il a été l’objet ne l’ont pas aveuglé sur la valeur de ses œuvres, dont il signale les défauts avec une sincérité faite , je crois, pour embarrasser ses amis trop prévenus et ses admirateurs sur parole.

11 y a cinq ans, en rendant compte (J) du livre sur

(t) Voir Histoire et Religion (p. 260 ).

ALEXIS DE TOCQUEVILLE. i47

l’Ancien Régirrie et la Révolution^ je protestai contre l’enthousiasme irréfléchi de ceux qui présentaient M, de Tocqueville comme venant de découvrir l’organisation de notre vieille société et l’état réel de la France pendant le dix-huitième siècle. Après avoir inutilement cherché dans cet ouvrage, plus vanté que jugé, les découvertes dont on s’autorisait pour regarder comme non avenus les travaux depuis longtemps publiés sur le même sujet; je prouvai, je crois, que M. de Tocqueville n’avait rien découvert. Je dis qu’il s’était borné à puiser dans les livres du dix-huitième siècle, dans les procès-verbaux des assemblées d'Etats et des assemblées provinciales, dans les actes publics, dans le livre d’Arthur Young, et • surtout dans les ouvrages et les documents qui sont depuis plus de soixante ans dans le domaine public , et sur lesquels, par conséquent, les écrivains ayant étudié un peu sérieusement l’histoire de la Révolution n’avaient rien à apprendre. Il me sembla que si l’érudition de M. de Tocqueville manquait de nouveauté, ses idées et ses aperçus manquaient souvent d’exactitude, et je relevai notamment ses considérations sur l’aristocratie, ses appréciations très-erronées de la conduite du clergé pendant le dix-huitième siècle , ses vues incomplètes ou inexactes sur l’état des esprits en 89 et sur la cause de l’enthousiasme avec lequel la Révolution fut accueillie, dès les premiers jours, d’un bout de la France à l’autre.

Je signalai de fortes inconséquences dans son livre, et j’en conclus que, tout en prouvant victorieusement la nécessité et la légitimité de la Révolution, il en dénaturait involontairement le caractère et en diminuait la grandeur. Je crus pouvoir affirmer que toutes les ini-

perfections de cet ouvrage, d’ailleurs fort estimable, tenaient à une étude incomplète du sujet, sur lequel M. de Tocqueville n’avait souvent que des notions vagues, confuses et contradictoires. Ma critique fut trouvée, sinon injuste, au moins très-rigoureuse.

Si je persiste aujourd’hui dans mon jugement, si je répète, malgré des réclamations imposantes et des autorités auxquelles j’aimerais à me soumettre, que M. de Tocqueville n’a pas autant de mérite que lui en supposent ses admirateurs, c’est, non pour abonder dans mon sens, mais parce que je trouve mes appréciations formellement confirmées par M. de Tocqueville luimême. Dans une lettre quïl écrit à M. Duvergier de Hauranne, le !**■ septembre 1856, c’est-à-dire quand son premier volume avait paru et qu’il préparait le second, il s’ouvre là-dessus avec la plus aimable candeur et s’abandonne avec la plus charmante naïveté. « Je n’ai encore pu, dit-il, me former un ensemble d’idées qui me satisfasse pleinement, et tout ce que je pourrais dire, en ce moment, serait imprudent, parce que ma pensée n’est pas encore mûre, et que l’étude nouvelle, détaillée ' et attentive , à laquelle je commence à me livrer avec ardeur sur les actes et les paroles de ce temps, peut singulièrement modifier, dans un sens ou dans un autre, les idées générales que j’ai aujourd’hui. Je crois que ce que j’ai de mieux à faire est de suivre la méthode que j’ai Suivie pour composer le livre qui vient de paraître, et même la Démocratie : je vais vous la dire...

» Quand j’ai un sujet quelconque à traiter, il m’est quasi impossible de lire aucun des livres qui ont été composés sur la même matière; le contact des idées

des autres m’agite et me rend douloureuse la lecture de ces ouvrages. Je m’abstiens donc, autant que je le puis, de savoir comment leurs auteurs ont interprété après coup les faits dont je m’occupe, le jugement qu’ils en ont porté , les idées diverses que les faits leur ont suggérées; ce qui, par parenthèse, m’expose quelquefois à répéter^ sans le savoir ^ ce qui a déjà été dit,,. Je me suis occupé, dans un autre temps, de ces premiers débats de la Révolution. Mais cette étude, qui date déjà de loin, a laissé dans mon esprit une masse confuse d’idées dont j’ai bien de la peine à faire sortir les notions claires et fécondes que je cherche aujourd’hui. »

Voici un aveu encore plus explicite , plus formel et d’autant plus précieux que M. de Tocqueville le fait, avec sa franchise ordinaire, dans les derniers jours, c’est-à-dire quand il a à peu près épuisé ses méditations et ses lectures ; il écrit à M. Louis de Kergorlay, le 18 mai 1858: « Mon esprit s’épuise à concevoir une notion juste de cet objet , et à chercher les moyens de le bien peindre. Indépendamment de tout ce qui s’explique dans là Révolution française , il y a quelque chose d’inexplicable dans son esprit et dans ses actes. Je sens où est l’objet inconnu, mais j’ai beau faire, je ne puis lever le voile qui le couvre. Je le tâte comme à travers un corps étranger qui m’empêche, soit de le bien toucher, soit de le bien voir. »

Ainsi, M. de Tocqueville, lorsqu’il a publié, sur V Ancien régime et la Révolution, le livre, qui, pour la seconde fois , l’a si étrangement fait comparer à Montesquieu, n’avait pas lu un seul des auteurs qui ont écrit sur le môme sujet ; il ignorait par conséquent où en était, sur

celte grande époque, la science historique, et il n’avait dans l’esprit qu’une masse confuse d’idées d’où il travaillait à faire sortir des notions claires et précises. Il répétait « sans le savoir » ce qui avait été dit avant lui. C’est exactement ce queje dis, il y a cinq ans; mais je parlai dans le désert, ma voix fut la seule ; elle fut étouffée par l’enthousiasme des amis de M. de Tocque\ille et par la béate admiration de ses prétendus juges. Que peut , en pareil cas, un pauvre critique isolé qui ose dire publiquement et franchement son avis? Comment lutterait-il contre les trompettes de toutes les coteries politiques, académiques et littéraires? Malgré tout, il faut lutter; ceux qui attaquent, en quelque genre que ce soit, le préjugé et la superstition, font rarement triompher la vérité, mais ils s’honorent toujours en combattant pour elle.

M. de Tocqueville était un esprit sage et éclairé, mais peu étendu, peu fécond et surtout peu philosophique. Dans la notice, pleine de réserve et de délicatesse , qui sert d’introduction à ces deux volumes, M. de Beaumont, qui le connaissait bien et qui n’est pas suspect, avoue qu’il n’avait rien, du vrai savant et du vrai philosophe. « Il était, dit-il, peu versé dans la philosophie, pour laquelle il avait peu de goût, dont il savait imparfaitement la langue, et dont, à tort ou à raison, les disputes lui avaient toujours paru plus ou moins vagues. Un moment, dans sa plus grande jeunesse, son esprit, impatient du doute, avait cherché en elle un appui , mais il n’y avait trouvé aucun secours, n Ce sont là, il faut bien le dire, d’assez mauvaises dispositions pour entreprendre une histoire de la Révolution, pour en découvrir les

causes et en signaler les résultats essentiels. L’histoire, sous quelque aspect qu’on l’envisage, est une science qui doit faire servir l’expérience des siècles passés à l’instruction des générations futures. 11 faut, d’une part, qu’elle remonte aux sources de tous les souvenirs , que dans le récit des faits et dans l’examen des traditions, elle écarte l’alliage impur des préjugés, des illusions, des hypothèses et des mensonges; de l’autre, qu’elle observe avec une attention profonde l’enchaînement des causes et des effets, enchaînement tantôt sensible, tantôt secret, mais toujours réel, et qui a fait dire à Sénèque : « Rien ne survient, tout procède, n L’histoire n’est une science vraie et profitable qu’autant qu’elle découvre et qu'elle nous montre, à travers les mouvements irréguliers et la confusion des affaires humaines, la société travâillant et tendant toujours à son perfectionnement physique et moral. Dire d’un historien qu’U a peu de goût pour la philosophie, c’est dire qu’il n’aime pas l’étude des causes éloignées, des causes abstraites, des causes morales, qui sont cependant les plus utiles à connaître. L’histoire n’est pas un simple registre d’actions ou d’aventures personnelles, accomplies en des lieux et en des temps déterminés. L’histoire des individus est moins instructive que celle des passions qui les ont fait agir, et d’Alembert a tout au plus exagéré une vérité incontestable en disant que l’histoire digne des hommes d’État est celle dont on peut effacer tous les noms d’hommes, sans qu’elle perde son intérêt.

Ce manque d’esprit philosophique chez M. de Tocqueville explique les imperfections qui se rencontrent dans ses ouvrages, et tous ceux qui se rappellent combien les

lf>2 ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.

deux derniers volumes de la Démocratie, où il juge les sentiments, les mœurs et le mouvement intellectuel des Américains, sont inférieurs aux deux premiers, où il se borne à l’examen des faits et à l’analyse des institutions, seront certainement de mon avis. Quelques-unes des parties les plus intéressantes du sujet, quelques-unes des idées les plus essentielles, ne sont que légèrement effleurées' ou superficiellement indiquées, ce qui est un grand défaut. Aussi, le lecteur, que frappent souvent d’heureuses saillies de style et de belles pensées, n’estil pas satisfait de l’ensemble de l’ouvrage, qui n’offre à son esprit qu’un très-petit nombre de développements substantiels et d’aperçus féconds.

J’ai hâte d’ajouter, pour être juste, que les Fragments pùbliés dans ces deux volumes attestent un progrès très-sensible. Parmi des erreurs encore très-grandes et des jugements très -répréhensibles, notamment sur la conduite des républicains , sur l’état des esprits et sur l’attitude des partis à la fin du Directoire, on trouve, outre de beaux traits de lumière, tous les caractères d’un talent qui s’est fortiflé par l’exercice et agrandi avec son sujet. Sous ce rapport, la lecture de ces Fragments est pénible; on éprouve, comme devant une belle statue mutilée, un sentiment mêlé d’admiration et de regret. L’esprit de M. de Tocqueville semble avoir acquis un nouveau degré d’énergie, sa pensée plus de force, son style plus de vigueur, son jugement plus de précision et d’exactitude. Je veux justifier mon éloge par quelques citations et je suis embarrassé du choix, tant, dans ces Fragments, les morceaux remarquables se présentent en grand nombre. Je n’ai pas besoin d’ajouter, sans

doute, que ce n’est pas là une formule banale, mais la Adèle expression de ma pensée.

Voici, par exemple, de quels traits M. de Tocqueville peint la conduite de l’armée, le rôle qu’elle a joué dans la Révolution et sa marche graduelle vers le souverain pouvoir ;

« Au début, l’armée se débande devant des attroupements sans armes, ou plutôt se dissout dans le mouvement rapide de l’opinion politique. Pendant longtemps elle est comme étrangère à ce qui se passe au dedans. C’est le peuple seul de Paris qui fait et défait à son gré les maîtres de la France. Cependant la Révolution suit son cours. Les ardeurs qu’elle avait fait naître s’amortissent ; les hommes habiles qui l’avaient dirigée dans les assemblées meurent ou se retirent. Son gouvernement s’amollit, les mœurs qu’elle avait endurcies s’énervent, l’anarchie se répand de toutes parts. Durant ce temps, l’armée s’organise, s’aguerrit, s’illustre; de grands guerriers se forment. On y garde un but commun, des passions communes, quand la nation n’en a plus. Les citoyens et les soldats se forment, en un mot, dans l’espace du même temps et dans le sein du même peuple, comme deux sociétés entièrement différentes. Le lien de l’un se détend à mesure que celui de l’autre se serre.

» A partir du 13 vendémiaire, on ne peut plus gouverner sans elle. Bientôt après, on ne peut plus gouverner que par elle. Parvenue là, elle voudra gouverner ellemême. Ces faits s’engendrent. Longtemps avant de devenir les maîtres, les soldats en avaient pris le ton et l’attitude

}) Les amis de la République qui s’apercevaient de celte influence croissante de l’armée, se rassurèrent en remarquant que celle-ci avait toujours fait voir des passions très-républicaines, et qu’elle en paraissait encore violemment agitée, quand le reste de la nation n’en montrait plus. Ce qu’ils prenaient pour l’amour de la République était surtout l’amour de la Révolution. L’armée formait, en effet, parmi les Français, la seule classe dont les membji'es indistinctement eussent gagné à la Révolution et eussent un intérêt personnel à la maintenir. Tous les officiers lui devaient leur grade et tous les soldats la faculté de devenir officiers. L’armée était, à vrai dire, la Révolution debout et sous les armes. Quand elle criait encore avec une sorte de fureur : Vive la République ! c’était un défi à l’ancien régime dont les amis criaient : Vive le roi ! Au fond, elle ne se souciait nullement des libertés publiques. La haine de l’étranger et l’amour du sol forment d’ordinaire tout l’esprit public du soldat, môme chez les peuples libres ; à plus forte raison devait-il en être ainsi chez une nation arrivée au point où en était alors la France. L’armée, donc, comme presque toutes les armées du monde, n’entendait absolument'rien aux rouages compliqués et lents d’un gouvernement représentatif ; elle détestait et méprisait les assemblées, ne comprenait qu’un pouvoir simple et fort et ne voulait que l’indépendance nationale et des victoires.

» Tout étant ainsi bien préparé pour une révolution nouvelle, il ne faut pas croire qu’on se fit une idée claire de celle qui allait se produire. Il y a des moments où le monde ressemble à l’un de nos théâtres avant que la

loile se lève. On sait qu’on va assister à un nouveau spectacle. On entend déjà les préparatifs qui se font sur la scène ; on touche presque les acteurs, mais on ne les voit pas, et l’on ignore quelle sera la pièce. Ainsi, vers la fin de 1799 surtout, on sentait de toutes parts l’approche d’une révolution, sans imaginer encore quelle elle pourrait être. »

Je laisse le lecteur apprécier lui-même le mérite d’un tel tableau. Tout n’y est pas d’une rigoureuse exactitude, mais le coloris en est certainement très-éclatant et d’un puissant effet. Je pourrais reproduire également ce que M. de Tocqueville dit du caractère des Français, de l’efTet de l’exil sur les émigrés, du bien-être produit par la Révolution , de la fortune des campagnes, de la lassitude des esprits et de scs conséquences. « Quand les grands partis politiques commencent, dit-il. à s’attiédir dans leurs amours sans s’adoucir dans leurs haines , e; en arrivent enfin à ce point de désirer moins réussir qu’empêcher le succès de leurs adversaires, il faut se préparer à la servitude: le maître est proche. »

Dans son livre sur l'Ancien régime et la Révolution, M. de Tocqueville avait montré à quel point l’ancien régime violait les droits particuliers et les intérêts publics, et combien la philosophie avait eu raison de décrier et la Révolution de détruire ce régime détestable. Dans ses Fragments , il relient sommairement sur le même sujet, et après avoir rappelé que, depuis 89, au milieu des plus cruelles vicissitudes, lahaincetla crainte de l’ancien régime ont toujours surpassé, dans le cœur des Français, toutes les autres haines, toutes les autres craintes, il ajoute : « Cela me suffit. Pour moi, l’épreuve

est faite. » — Il faut rendre grâces à ces esprits honnêtes, modérés et forts qui, sur ce point capital de notre histoire, rétablissent ainsi dans leurs droits la vérité. le bon sens et la justice. Le parti de la contre-révolution, qui défend encore les derniers restes ou plutôt les tristes souvenirs de son empire, trouve en eux ses plus terribles adversaires.

On peut s’étonner que M. de Beaumont, en publiant ces deux volumes, n’ait pas essayé de montrer ce que M. de Tocqueville a pu ajouter à la somme des idées répandues sur la Révolution française ; qu’il n’ait pas examiné s’il a eu des vues vraiment neuves, ou s’il s’est borné à développer celles de ses prédécesseurs. De cet examen, que le talent de M. de Beaumont l’autorisait à entreprendre, il pouvait résulter un utile et beau travail. M. de Beaumont a cru devoir se borner à raconter la vie de M. do Tocqueville. Il y a dans sa Notice, écrite d’un style pur et correct, une modestie et une tendresse contenue dont il est impossible de ne pas apprécier la délicatesse et le bon goût. Ün peut ne pas partager toute son admiration pour l’écrivain, mais il faut nécessairement partager son estime pour l’homme.

Deux grands ressorts agissaient puissamment sur l’âme ardente de M. de Tocqueville ; la passion de la gloire et l’amour de la liberté. Ses lettres le prouvent mieux encore que sa conduite. Plusieurs de ces lettres se lisent avec un vif intérêt, notamment celles qui touchent aux questions de notre temps. J’ai cru devoir, il y a quelques années, attaquer les erreurs, selon moi évidentes, de M. de Tocqueville, et m’élever aujourd’hui de nouveau contre la maladroite exagération de ceux

qui n’ont pas craint de le placer sur la même ligne que Montesquieu. Mais toutes mes critiques les plus sévères et les plus sincères ne m’empêchent pas de rendre hommage au caractère et au talent de cet homme éminent et vraimentt’egreltable.

M. GUIZOT

Mémoires de ceux qui ont joué un rôle important dans les alfaires de leur pays, surtout pendant les époques de grande transition, et qui nous racontent ce qu’ils ont fait, vu ou vérifié immédiatement, méritent une attention particulière. Entre les sources de l’histoire, c’est la plus féconde, celle qui lui fournit les éléments les plus variés, les plus précieux. Mais, d’un autre côté, comme nul, dans sa propre cause, ne doit être cru sur parole et sans examen, c’est précisément parce que l’auteur a un intérêt direct et personnel à ce qu’il rapporte, que la critique doit y regarder de plus près. Non que, dans ces relations originales, l’écrivain s’abaisse jamais jusqu’au mensonge grossier, complet, absolu, mais il se permet quelquefois, sans trop de scrupule, les déguisements et les artifices du langage.

En examinant, il y a quelques années, Y Histoire de la

(1) Mémoires pour servir à l’Histoire de mon temps (tome II); Michel Lévy.

révolution d'Angletei're (1) je dus relever des injustices d’autant plus blâmables qu’elles s’adressaient à des hommes vaincus, et, pour parler comme M. Guizot, « naufragés de la môme tempête » où se sont abîmés tous les partis. Le temps et la solitude ont rendu M. Guizot un peu plus juste pour lui comme pour nous tous ; la défaite a été un bon instituteur. On 1e sent bien encore agité par les passions et les préventions qui égarent trop souvent les historiens contemporains, et, plus d’une fois on peut appliquer à son récit ce que Montaigne dit (liv. II, chap. x) des mémoires de Du Bellay de Langey : « C’est ici plutôt un plaidoyer qu’une histoire. » Il n’a pas toujours tenu la promesse qu’il avait faite, d’être (I fidèle à ses amis et équitable envers ses adversaires; » cependant, il faut lui rendre cette justice, que s’il regarde dans le passé, c’est, en général, comme il le dit lui-même (p. 2), pour y chercher « les enseignements de l’expérience, non de nouvelles armes de guerre. »

M. Guizot porte en iui deux hommes différents. L’un, l’historien philosophe, fier, calme, inflexible et dévoué d’esprit et de cœur à la cause de la liberté civile et religieuse. Celui-là, dans son cabinet, ne connaît que les principes, et, comme les puritains de la Révolution d’Angleterre, « s’il s’abaisse dans la poussière devant Dieu , mettrait son pied sur la couronne, des rois. > L’autre, altier dans le discours, est irrésolu dans la conduite et cherche les expédients; loue les principes et écarte les conséquences ; vante la règle et en appuie la violation, fait l’apologie de la rigueur, qui répugne à

(1) Voir Histoire et Religion (p. 284).

M. GUIZOT. 461

toutes ses habitudes ; parle magnitiquement de la liberté, mais en ayant Pair d’en faire l’oraison funèbre.

M. Guizot, à vrai dire, n’a été strictement l’bomme d’aucun parli. N’étant, au fond, ni légilimiste, ni orléaniste, ni républicain, il a eu la prétention de prendre à ces partis ce qu’ils ont de grand et de beau, et .de le combiner harmonieusement dans son esprit, ses discours et ses actes. Bourgeois par sa naissance, par ses principes et par toutes les nécessités de sa situation politique, il a, par ses éludes, ses relations et ses penchants, toutes les élégances, et tous les sentiments de l’aristocratie.

Son ambition, assurément justifiée , l’a jeté dans la politique, où il a passionné toutes les luttes de la tribune et de la presse; mais, de tous les combats qu’il a soulevés et soutenus, le plus rude, à coup sûr, s’est livré dans son esprit, entre l’homme d’État d’un côté; le lettré, l’érudit et l’homme du monde de l’autre. De ces tendances et qualités diverses, toutes vigoureusement accusées, il est résulté, avec une inconsistance plus apparente quelquefois que réelle, une roideur d’allures et une fierté de parole qui ont, en général, blessé ses partisans plus peut-être que ses adversaires. Ses adversaires l’ont souvent admiré en le combattant, ses partisans l’ont soutenu sans l’aimer. Ce n’est jamais que par calcul et en murmurant que les partis subissent ces supériorités trop sûres d’elles-mômes qui s’affichent et s’imposent.

Il faut bien reconnaître cependant que, malgré ses défauts et ses travers, M. Guizot possède, à un degré peu ordinaire, quelques-unes des qualités qui font la grandeur des hommes politiques : la passion du pouvoir

pour le pouvoir lui-même, l’intégrité de la conscience, et un talent de parole tellement splendide qu’il a souvent fait oublier ses tergiversations et ses défaillances. On peut lui reprocher de ne s’être pas toujours' adressé à la plus noble partie du cœur humain ; l’accuser d’avoir, par son obstination et son intraitable amour-propre, perdu la monarchie dont il a été le ministre prépondérant ; mais son désintéressement n’a jamais été rais en question.

Il a commis plusieurs des erreurs et des fautes qui compromettent l’autorité, il n’a jamais eu les appétits qui la déconsidèrent. Il s’est cramponné au pouvoir, mais avec le désir avoué d’en faire pour ses amis un moyen d’influence et pour lui-même un titre de réputation. C’est là après tout un fier esprit, une vigoureuse nature, et, pour s’en convaincre, il suffit de lire le second volume de ses Mémoires..

Ce qu’il y a surtout, dans ce volume, de curieux et d’instructif, c’est le commencement, c’est-à-dire toute la partie relative au premier établissement de la monarchie de Juillet. Nulle part, peut-être, on ne voit d’une manière plus saisissante toutes les difficultés qui se dressent devant un gouvernement qui commence.

La première difficulté, la plus grande peut-être, d’un gouvernement qui commence, c’est son origine. Ceux qui arrivent alors au pouvoir, en prêchant l’insurrection ou au moins la désobéissance contre le pouvoir qu’ils viennent de renverser, ont donné à tous les partis une leçon que ces partis ne tardent pas, en général, à répéter à leurs maîtres. Obligés en même temps de ramener le peuple au respect de la loi et de se former eux-mêmes

M. GUIZOT

commandement, il résulte de ce double travail une situation redoutable, où les gouvernants savent à peine commander, tandis que les gouvernés ne savent plus ou ne veulent plus obéir. Dans cette situation, un gouvernement est exposé à deux grands dangers : le premier de diminuer laconfiance de ses partisans, le second d’accroître celle de ses ennemis.

Il a devant lui trois partis : celui qui veut consolider le nouveau gouvernement, celui qui en voudrait un autre, celui qui n’en veut aucun. Ce dernier, à proprement parler, n’esl pas un parti. C’est une bande d’agitateurs, troublant l’ordre pour le seul plaisir de le troubler, qui sont la peste de la société en temps de révolution, le fléau de la liberté en tout temps, que tous les gouvernements sont condamnés à réprimer, dont ils souffrent tous, mais dont aucun n’a plus souffert que le gouvernement républicain de 1848. Indifférents à tous les partis et à tous les principes, aspirant à tout et ne se donnant de titre à rien, ces hommes sont toujours intéressés au renversement de l’autorité publique, toujours obligée, à son tour, de les traiter en ennemis publics. Ils ne sont qu’une minorité infime, mais comme ils remuent sans cesse, ils ont, aux époques de trouble, le dangereux ' avantage de dissimuler leur petit nombre sous la multiplicité de leurs mouvements. Pour que ces turbulents sachent quel point imperceptible ils occupent dans le pays, la majorité nationale n’a qu’à se prononcer, car, à moins d’une faiblesse criminelle dans le gouvernement, il n’est pas nécessaire, pour vaincre, qu’elle fasse usage de sa force, il suffit qu’elle la montre.

Ce parti de l’agitation systématique, qui parut plus

tard, n’existait guère en 1830. Au milieu de l’enthousiasme général, si sincère et si pur, qui gagna la France quand elle revit le drapeau tricolore, les brouillons n’oscrèntpas, ne purent passe produire. Il n’y eut déplacé que pour le parti constitutionnel.

Comme toutes les révolutions, la Révolution de 1830 fut le passage entre deux régimes. Tant que le passage dure, le pouvoir ne peut appartenir à ceux qui aspirent à modérer la révolution et à laramenerà l’ordre, encore moins à ceux qui, regrettant le régime vaincu, voudraient le rétablir. Il appartient exclusivement et nécessairement à ceux qui , ayant fait la révolution , se présentent comme ses défenseurs naturels. Que celui-là prenne le pouvoir qui a le plus contribué à le faire, rien de plus légitime ; il est possible qu’il s’y égare, qu’il s’y laisse emporter, mais il est probable qu’il y sera vigilant et ferme. Il y aurait à craindre, au contraire, que des chefs trop désintéressés et trop peu exposés au ressentiment du parti vaincu, manquassent du zèle actif que réclament les circonstances périlleuses. Tant que la révolution fermente, l’autorité reste donc dans les mains de ceux qui offrent le plus de garanties au parti révolutionnaire ; quand elle décroît, le pouvoir tend à se déplacer, et Ih majorité passe insensiblement à ceux qui se préoccupent davantage du retour et du maintien de l’ordre.

Bientôt, entre ces deux partis, il s’en forme un troisième dont la prétention est d’être également dévoué à l’ordre et à la révolution. Pouvant à volonté se porter de gauche à droite, ne comptant que comme appoint dans les assemblées où il entretient une incertitude continuelle, ce parti, en général peu considéré , et qu’on a

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M. GUIZOT

d’abord appelé dédaigneusement le marais et le ventre, exerce cependant une influence souvent décisive. Entre le gouvernement et l’opposition, quand leurs forces se balancent, c’est lui qui fait la majorité.

Au moment où ce parti se forme, la réaction, déjà faite dans les esprits, commence dans les choses. Cependant, il peut se produire des circonstances qui empêchent cette correspondance de la majorité représentative avec la majorité nationale; la révolution peuf-être arrêtée dans les chambres sans l’être dans le pays, et réciproquement. C’est alors qu’éclattent les luttes passionnées de la tribune et de la presse. C’est là la situation où la France s’est trouvée huit ou dix mois après la Révolution de 1830. Nous allons voir le rôle qu’y ont joué les partis et le jugement qu’en porte M. Guizot.

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