LA RÉVOLUTION — LOUIS-PHILIPPE
A la fin de juillet, et lorsque le triomphe de la cause nationale était à peine assuré , la division se mit parmi les vainqueurs. Tandis que les uns, les plus considérables par le nombre et la popularité, voulaient étendre la révolution qu’ils venaient d’accomplir, après l’avoir, pendant quinze ans, appelée de leurs vœux et préparée par leurs actes, il fut évident que les autres, entraînés
bien au delà de leurs projets , songeaient déjà à ralentir le mouvement. On vil alors ce qu’on a toujours vu depuis 89, chaque fois que la France a pu librement exprimer ses sentiments, une force morale, contenue, mais toute-puissante, ramenant les choses et les hommes dans la direction que la révolution leur a imprimée dès le premier jour.
Tous les partis ont plus ou moins essayé de faire dévier la révolution de sa route ; aucun n’y a réussi. Des nécessités terribles et de longs succès ont pu la comprimer, et même, en apparence, la dénaturer. Mais, au milieu de ses emportements , de ses souffrances et de sa servitude, elle a conservé l’empreinte de son origine, et constamment voulu ce qu’elle avait voulu une fois : l’égalité , la liberté de conscience , la liberté de la presse, la liberté de la parole et des garanties certaines contre toute espèce d’arbitraire. Ces idées, depuis soixante ans, sont devenues l’atmosphère de la France ; elles sont dans l’air qu’elle respire. Les contre-révolutions, les désappointements, les malheurs de tout genre, ne l’ont point changée ; rien ne la changera. Elle est , elle sera ce qu’elle a été, profondément libérale.
C’est cette France qui fit et acclama la Révolution de 1830. Elle montra,, du premier coup, un tel enthousiasme; la révolte de l’opinion, de l’amour-propre national et des intérêts reçut si évidemment la primitive impulsion da89, que plusieurs de ceux qui s’étaient jetés dans la lutte s’arrêtèrent épouvantés. « Ils voulurent, dit M. Guizot, ne pas devenir révolutionnaires même en faisant une révolution. » C’est-à-dire qu’ils voulurent tout simplement l’impossible. Faire une révolution sans
M. GUIZOT
être ou devenir révolutionnaires! Prétention et présomption insoutenables, vue étroite et faux calcul qui, pendant dix-huit ans, ont fait la faiblesse de ces hommes . éminents mais inconséquents et jeté sur leur conduite une constante défaveur. Admettons qu'ils s'arrêtèrent par honnêteté après s'être emportés par ambition, celte concession, possible aujourd'hui, ne l'était pas en 1830. Les partis, soupçonneux et inquiets, virent, dans ces scrupules tardifs, l'intrigue d'un coterie qui , pour exploiter plus sûrement, à son profil, le mouvement qu'elle avait excité, en reniait l'esprit elles conséquences naturelles.
M. Guizot affiche, à tout propos, avec une aifeclation marquée, la profonde antipathie que lui inspire la Révolution. Ce sentiment étonne, et l'on a peine à comprendre comment il est possible de détester ainsi en bloc une chose aussi complexe que la Révolution. Mais , ce qui étonne davanlange, c'est que M. Guizot, quand on le traite de contre-révolutionnaire, proteste avec énergie,, soutenant qu'il est, non contre-révolutionnaire, mais antirévolutionnaire. Je serais fâché qu'il m'échappât un mot blessant , mais , en vérité , cette logomachie n'est pas digue d'un tel esprit.
Je ne trouve pas plus heureuse l'explication de l'écrivain distingué qui , dans le Journal des Débats^ a prétendu que M. Guizot est seulement « l'adversaire de la* . révolution incessante , universelle , illimitée. » C'est épiloguer, équivoquer sur les mots. La révolution est le mouvement constant de l'esprit public, modifiant incessamment les institutions sociales. L'histoire de la révolution est donc l'histoire du progrès considéré dans son
ensemble. Examinée en détail et à des époques distinctes, elle serait peut-être plus justement appelée l’histoire du flux et du reflux des passions , des actions et des réactions politiques. Mais les mouvements partiels, les temps d’arrêt ou les reculs qui suivent les jours de grande commotion, doivent être soigneusement distingués du mouvement général.
Si nous comparons 1789 à 1799, 1795 à 1805 , 1832 à 1852, il semble que la France rétrograde. Mais prenons un siècle entier; comparons, par exemple, 1749 et 1849; il serait difficile de ne pas voir que la société a toujours marche , et marché en avant, malgré les apparences contraires, La révolution est donc incessante, illimitée, et, par conséquent, prétendre que M. Guizot la repousse , quand elle prend ce caractère qu’elle n’a jamais perdu, qu’elle ne peut jamais perdre sous peine de n’exister pas , c’est dire qu’il méconnaît ce qui constitue sa grandeur, sa fécondité, son essence; ce qui fait que, en France surtout, elle est identifiée avec la terre comme avec le citoyen, qu’elle est en sève dans tout ce qui végète et dans le sang de tout ce qui respire.
Elle n’est pas exempte d’irrégularités , elle a des colères et des violences ; qui en doute? qui le nie ? Mais qu’y a-t-il de commun entre ses excès et ses principes? Si vous voulez que les malentendus , que les malheurs finissent et que les dédommagements commencent, détournez enfin vos yeux du passage et arrèlez-les sur le but; parlez un peu moins de ses excès passagers et un peu plus de ses résultats permanents. Nous savons tous ce qu’elle a coûté : apprenez à ceux qui l’ignorent ou
H. GUIZOT
qui l’oublient ce qu’elle a produit. C’est le seul moyen de comprendre le vrai caractère de la révolution, de savoir pourquoi elle fait corps avec la France, pourquoi elle est enracinée dans notre sol et passée dans notre sang.
Se dire ou sé croire contre-révolutionnaire ou antirevolutionnaire , quand on est auteur, acteur et bénéficiaire de révolution, c’est commettre un contre-sens, se tromper soi-même , et s’exposer , malgré de grandes et puissantes facultés, à n’avoir que des vues fausses sur les plus grands événements. C’est ce qui est arrivé à M. Guizot dans une circonlance décisive immédiatement après la Révolution de Juillet.
Le trône était vacant. Louis-Philippe y fut appelé. A quel titre? Je laisse parler M. Guizot. « La monarchie que nous avions à fonder, dit-il (p. 26), n’était pas plus une monarchie élective qu’une république. Amenés par la violence à rompre avec la branche aînée de notre maison royale , nous en appelions à la branche cadette pour maintenir la monarchie en défendant nos libertés. Nous ne choisissions point un roi, nous traitions avec un prince que nous trouvions à côté du trône , et qui pouvait seul, en y montant, garantir des révolutions. » — C’est là, certainement, selon moi, le jugement le plus erroné qui ait été porté sur la Révolution de Juillet.
De telles idées, hautement avouées en 1830, auraient remis tout en question. L’entente eût cessé instantanément entre les amis de la liberté, la division eût éclaté entre tous les pouvoirs; toutes les passions, tous les intérêts, toutes les théories se seraient déchaînés en môme temps , les barricades se seraient relevées dans
no ÉTÜDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
Paris; les puissances étrangères, surprises, mécontentes, mais respectant une révolution triomphante et acclamée, auraient pris peut-être une autreattitude devant une anarchie impuissante et se dévorant elle-même. Heureusement, la chambre de 1830, quelques torts que l’histoire ait à lui reprocher, ne commit pas cette folie. Il y avait dans son sein très-peu d’hommes d’État, mais il s’y trouva , en majorité , des hommes sensés qui appelèrent au trône le duc d’Orléans, non parce qu’il se trouvait à côté du trône, mais parce que son nom , son vieux passé et sa position en faisaient, bon gré, mal gré, la garantie de la révolution et l’irréconciliable adversaire de la branche aînée de la maison royale.
Le caractère particulier, la valeur personnelle de l’homme étaient en dehors de la question. Supposez, avant la révolution, Louis-Philippe à la place de Charles X, et, après la révolution, le comte d’Artois à la place du duc d’Orléans , le comte d’Artois était l’homme de la situation. Avant tout, ce qu’il fallait alors, c’était un usurpateur. A ce prix seulement, la révolution était raffermie et la France rassurée. Dire qu’on n’a pas «choisi un roi,'» c’est nier les fait authentiques et la lumière du soleil de juillet. Dire qu’on a traité avec un prince parce qu’il se trouvait à côté du trône, c’est dénaturer les événements, confondre toutes les notions de droit et tous les principes politiques ; c’est, surtout, intervertir les rôles.
Puisqu’on se décidait à conserver le trône, le seul titre du prince qui allait l’occuper devait indispensablement dériver du droit de la nation et se confondre avec lui. M', Guizot parle de contrat. La chambre faisait ses
M. GUIZOT
conditions, le nouveau roi les acceptait, sinon, non, Charles X avait régné, très-convaincu qu’il ne tenait son pouvoir que de Dieu et de ses ancêtres, et n’enteni' dant rendre compte qu’à Dieu seul des destinées de son peuple. Louis-Philippe ne put jamais se faire une telle illusion. Il ne monta sur le trône qu’en revenant de l’hôtel- de ville et en passant sur les barricades. C’est là, et pas ailleurs, qu’était son titre, et c’est là que, en homme de sens, il alla le chercher.
A sa qualité d’usurpateur, Louis-Philippe en joignait d’autres également précieuses et que M. Guizot méconnaît au point d’en faire des défauts. La révolution a cela de particulier qu’elle imprime un caractère indélébile à l’âme et à l’esprit de ceux qui l’ont aimée et servie, ne serait-ce qu’un seul jour, et qui retrouvent, dans les résolutions de l’âge mûr, les pensées et quelquefois l’enthousiasme de la jeunesse. Louis-Philippe avait conservé les souvenirs de 89 et de 91 , et le jour où, déployant le drapeau tricolore, il s’écria : « Je reprends avec orgueil les nobles couleurs que j’ai longtemps portées, » ce fut, non lé roi, mais le soldat de Jemmapes qui parlait. Dans ces impressions toujours vivantes, M. Guizot voit une cause de faiblesse. « C’était, dit-il (p. 173), la disposition du roi Louis -Philippe de croire l’esprit révolutionnaire plus fort qu’il ne l’était réellement, et de se croire à lui-môme moins de force qu’il n’en possédait. » Louis-Philippe , sur ce point-là du moins, appréciait les choses et les hommes beaucoup mieux que M. Guizot.
' Une expérience de quarante ans lui avait appris à ne pas trop se fier à ^ vigueur de l’autorité. Il avait vu
trop souvent à l’œuvre la force populaire et il la connaissait trop bien pour lui comparer celle d’un pouvoir nouveau. Il savait que si les gouvernements ont toujours raison des révoltes partielles, ils résistent rarement aux révoltes générales. 11 savait qu’un peuple déchaîné, ayant l’avantage du nombre et celui du terrain, entraîne tout, parce qu’il est partout et que, en dehors de lui, il n’y a presque rien. 11 était entré dans la vie politique à une époque où l’on ne doutait pas que la souveraineté ne résidât dans le peuple, qu’elle ne fût inaliénable et qu’un soulèvement général ne fût, à de certains moments, l’exercice môme de cette souveraineté.
M. Guizot peut trouver subversive cette doctrine, que je n’ai pas à discuter. Mais, on avait là-dessus d’autres idées en 89 et en 1830. Ces idées, que le temps et l’exercice du pouvoir ont pu modifler, étaient celle de Louis- Philippe lorsqu’il monta inopinément sur le trône des barricades, et c’est, j’en suis convaincu, ce sentiment profond et ce respect instinctif de la souveraineté nationale, auxquels se mêlait une sorte de complicité morale, qui firent alors la force réelle Me Louis-Philippe. Avec d’autres idées, d’autres traditions et un autre tempérament, il n’aurait pas résisté six mois , et c’est en ce sens qu’il a pu dire pendant son exil : « Sans moi, vous auriez eu M. Ledru-Rollin dix-huit ans plus tôt. » 'En 1832 et 1833, quand il crut son trône consolidé et la liberté entourée de ses légitimes garanties, il remit le pouvoir à des mains, à tort ou à raison, impopulaires. Fut-il bien inspiré ? C’est une question que la suite des Mémoires de M. Guizot nous fournira plus tard l’occasion d’examiner. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’en
M. GUIZOT
1830, il n’eût pas impunément bravé, sur ce point, l’opinion, ou, si l’on veut, le préjugé populaire. Lorsqu’une conviction est générale, qu’elle soit bien ou mal fondée, la sagesse veut qu’on la ménage. M. Guizot trouve que Louis-Pbilippe, en général, la ménagea trop.
Je pense, au contraire, qu’il ne la ménagea pas assez, et que ce fut sa première faute.
Quelles que soient nos opinions et nos préférences, nous pouvons tous, aujourd’hui, le juger équitablement. En aucun temps, certainement, homme moins passionné n’a soulevé des passions plus violentes. Avant d’étre « dégradé à jamais par les mains de la mort, » comnae dit Bossuet, il l’avait été par tous les partis presque indistinctement. N’ayant laissé personne de désintéressé, et chacun, dès le 9 août 1830, ayant pris parti pour ou contre son avènement au trône, chacun ne dut le voir que d’un côté. De là la haine aveugle et l’aveugle sympathie que la plupart conçurent alors pour lui. Il est plus facile maintenant de lui rendre bonne justice.
Il avait vu le peuple conquérir la liberté pour la perdre, la posséder saqs en jouir, ne pas pouvoir ou ne pas savoir être libre. Il avait vu la France, semblable à un homme d’un bon tempérament soumis à un climat destructeur, admirable par ses lois, malheureuse et presque ridicule par ses constitutions. Il l’avait vue sacrifier tantôt son repos à sa liberté, tantôt sa liberté à son ' repos ; il voulut lui donner en môme temps le repos et la liberté, les garanties publiques et les libertés légales qu’elle avait si ardemment et si inutilement souhaitées, n crut y réussir en appcllant aux affaires les hommes
qu’il supposait représenter le mieux ce double besoin du pays, et en qui se personnifiaient les idées et les tendances du parti du mouvement et du parti de la résistance. C’est ainsi qu’on vit pêle-mêle, dans le môme cabinet, des patriotes de 92, tels que Dupont (de l’Eure), des royalistes de 1815, tels que M. Guizot ; d’ancieifê ministres de Louis XVni, tels que M. Molé et le baron Louis, et des hommes qui, de 1805 à 1814, avaient^ sous Napoléon, vanté le pouvoir absolu comme le meilleur des gouvernements.
Il n’était pas possible qu’un tel cabinet eût une seule des qualités indispensables aux gouvernements dans les moments de crise; aussi, la division y éclata-t-elle dès les premiers jours. Délibérant sur tout sans s’entendre sur rien, frappé d’impuissance par ses tiraillements, nul en courage, neutre en action, ce premier ministère n’eut de force et d’activité que pour se dévorer luimême.
Dans ce conseil divisé et incohérent, le rôle de Louis- Philippe était aussi délicat que difficile ; il le joua avec habileté. Alarmé du présent, inquiet de l’avenir, cherchant sa politique, son terrain, sa vraie route, ses vrais amis, il se fit tout à tous avec une singulière souplesse de manières et de langage. Doucement empressé avec M. Laffitte; d’une familiarité moins amicale, mais {dus gaie, avec Dupont (de l’Eure); il montrait les {dus grands égards à MM. Molé, de Broglie et Casimir Périer. Avec M. Guizot, ses manières étaient simples, empreintes d’estime, mais sans caresse et sans abandon. Il y avait là, évidemment, en contact, deux caractères et deux esprits réfractaires : le fils de Voltaire et le fils de Cad-
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vin, Tancien néophyte des Jacobins ét l’ancien secrétaire de l’abbé de Montesquieu.
Cette conduite réservée , ce travail d’un esprit actif mais inquiet et flottant au milieu des divisions de ses amis, tout cela fut pris pour la duplicité d’un homme embarrassé d’allier ses vieux principes et ses nouveaux intérêts, avouant la théorie et cherchant à éluder la pratique, à reprendre d’une main ce qu’il semblait vmiloir donner de l’autre. Cette impression , qui fut générale, ne s’est point effacée. M. Guizot la déclare injuste, et il s’exprime là-dessus avec une très-grande énergie et une évidente sincérité.
Du' reste, fout ce qu’il dit de ces premiers embarras de Louis-Philippe et des premières difficultés du .gouvernement constitutionnel est, en général, parfaitement juste et parfaitement dit. Il est difficile de mieux peindre la dissidence et l’incohérence des deux politiques aux prises dans le même cabinet. L’une, la politique de la révolution représentée par des hommes droits, honnêtes, considérés, mais incapables de diriger et de rassurer le parti dont ils avaient l’estime, et de plus en plus affaiblis dans une lutte où ils n’apportaient ni une assez grande énergie de volonté, ni une assez grande autorité de talent. L’autre, la politique de résistance, peu soutenue dans la chambre, vix'ement attaquée dans les journaux, ayant cependant le verbe haut, bravant déjà son impopularité, aliénant ainsi ceux qu’elle voulait conquérir, et empêchant les autres de gouverner, quoique incapable elle-même de gouverner contre le courant de l’opinion.
M. Guizot montre bien les désastreux effets de ces
deux politiques se condamnant l’une l’autre « à une inconséquence et à une impuissance ridicules. » Mais il a oublié une chose, c’est de nous dire pourquoi, dans des circonstances aussi difficiles et quand l’unité de pensée et d’action était si nécessaire, il a pu songer à s’allier à des hommes avec qui il n’avait rien de commun, ni les principes, ni les sentiments, ni les antécédents, ni le but. Pourquoi n’a-t-il pas reculé à l’idée d’entrer dans un ministère où sa seule présence devait aigrir ses adversaires sans les affaiblir, les irriter sans les désarmer, exciter le mécontentement, puis la résistance? Il se trouva évidemment alors dans cette disposition d’esprit où, malgré la plus haute intelligence, on ne voit que soi, son salon et sa coterie : on oublie que la nation existe.
M. Dupont (de l’Eure) et ses amis comprirent mieux ce qu’était alors, ce que devait être le gouvernement : une égide dont il fallait couvrir la révolution qui venait de triompher ; aussi, malgré le rôle peu brillant qu’ils y avaient joué, en sortirent-ils honorés de tous les partis. M. Guizot, au contraire, envisagea le pouvoir comme une conquête à faire au profit de son parti, et voilà pourquoi, malgré son talent aussi incontesté alors qu’aujourd’hui, il ne trouva d’assentiment et de concours efficace presque nulle part. Quand il fut bien convaincu que la confiance du pays lui manquait et qu’il n’était pas dans le sens de la chambre, il donna sa démission, laissant ses collègues suivre leur route entre deux abîmes, aux prises avec les difficultés que sa présence surtout avait créées et qu’elle n’aurait pu qu’aggraver. Le replâtrage qui suivit sa retraite ne fortifia pas le mi-
M. GUIZOT
nistère, qui, cependant, traversa avec honneur et courage ce que M. Guizot appelle « le périlleux défilé du procès des ministres. »
Ce fut son dernier effort et son dernier service. Son impuissance, de plus en plus manifeste, devenait un danger public. Elle justifiait toutes les attaques, toutes les espérances. Louis-Philippe, quoique avec regret, se sépara de M. Laffitte, « ministre commode, » et chargea de la composition d’un nouveau ministère M . Casimir Périer , dont le caractère altier et susceptible, dit M. Guizot, lui inspirait quelques inquiétudes pour leurs rapports mutuels. Ce fut le premier acte décisif de son règne; de ce jour-là seulement date l’affermissement de son trône. Voilà, enfin, un homme, un vrai ministre. Tout ce qui concerne son administration est, certainement, la meilleure partie de ce volume, où il y en a beaucoup d’excellentes.
GASIMin PÉRIER
Casimir Périer était un des ces hommes rares dont l’énergie grandit au milieu des obstacles. Ceux qui se dressaient devant lui auraient découragé un esprit d’une autre trempe; tout était à. faire ou à refaire, il entreprit tout, et ce qu’il y a de plus remarquable, c’est que, dit
M. Guizot, ayant un instinct profond de la grandeur de la lutte, « U s’y engageait avec plus de fermeté que de conflance. » Espérant peu, il entreprit beaucoup, et ses premiers actes annoncèrent autant de vigueur que de jugement.
11 trouvait toutes les passions déchaînées, tous les partis en guerre contre le gouvernement, tous les esprits exaltés en sens divers par les questions de politique intérieure et extérieure que la Révolution de Juillet avait fait éclater en môme temps. Le crédit de l’Etat était ébrandé, le commerce en détresse, les grandes affaires étaient suspendues. Dans les rues l’émeute était flagrante et continue. Les quais, les ponts, les places, les faubourgs, les boulevards étaient envahis par ces marchands nomades que nous avons vus, en 1848, s’em^ parer souverainement du pavé et dégrader par leurs étalages les plus beaux quartiers de Paris. La circulation était jour et nuit arrêtée par des attroupements que cherchaient vainement à dissiper ou à réprimer la garde nationale, les soldats et les agents de police. Les sociétés populaires, actives et influentes, entretenaient l’agitation des esprits et le désordre de la rue. Le gouvernement, bravé par les émeutes et assailli par les complots , s’adressait aux tribunaux, mais la répression judiciaire était généralement faible, souvent nulle; le jury intimidé acquittait presque toujours les accusés que l’impunité à peu près certaine rejetait dans dà nouvelles conspirations. , .
Dans les chambres et dans les journaux, l’opposition n’était ni moins agressive ni moins bruyante. Les légitimistes se faisaient remarquer par la violence de leurs
M. CüIZOT.
diatribes et de leur langage; envenimant les haines et les calomnies, s’attachant an parti le plus violent et l’excitant à tous les actes qui pouvaient rendre la Révolution odieuse.
Dante raconte (^n/i?r, chant XXV) a qu’il vit, dans la septième des dix fosses maudites (malebolge) du huitième Cercle, l’étrange combat d’un homme et d’un serpent. Les deux ennemis fondent l’un sur l’autre, et, après s’être fait de cruelles blessures , ils s’arrêtent et se regardent fixement. Un épais nuage les enveloppe, et alors s'accomplit la plus surprenante métamorphose. La queue du serpent se divise en deux jambes, les jambes de l’homme se rapprochent, se confondent et ne forment plus qu’une queue. Deux bras se détachent du corps du serpent ; les deux bras de l’homme rentrent dans son corps ; la>peau du serpent s’égalise; celle de l’homme s’écaille et se durcit. Enfin, le serpent est un homme droit sur ses pieds et qui parle, l’homme n’est plus qu’un serpent qui tombe, rampe et s’éloigne en siniant. »
Une métamorphose du même genre eut lieu , après la Révolution de 1830, entre les deux partis qui s’étaient combattus pendant quinze ans. Tandis que les libéraux devenaient des hommes de gouvernement , les légitimistes se transformaient en avocats de la liberté, en partisans du suffrage universel. Mais la France savait à quoi s’en tenir sur la sincérité de cette conversion. Un parti qui, pendant ving-cinq ans, n’avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole, pas écrit une ligne qui ne fût une déclaration de haine et de guerre contre les principes a»i nom desquels la Révolution
s’était faite, et qui sen’aient de base au nouveau gouvernement, ne pouvait tromper personne. L’hostilité des légitimistes était naturelle, prévue; le gouvernement pouvait en être préoccupé, quelquefois embarrassé , jamais affaibli , et , au contraire , s’il marchait droit dans la voie constitutionnelle , il devait y trouver un élément de force.
L’opposition simultanée et souvent combinée , des bonapartistes , des républicains et des constitutionnels était bien autrement redoutable. Le parti bonapartiste, en 1830, n’existait guère que de nom. Sans chefs, sans organe , sans personnel connu, ce n’était pas môme, à vrai dire, un parti; c’était un souvenir, souvenir vivace , mais dont la signification , si précise dans l’histoire. s'était tellement perdue dans les luttes de la Restauration, que le gouvernement et ses adversaires, par la plus inexplicable des irréflexions, s'en servaient tour à tour, d’un côté dans l’intérêt du pouvoir, de l’autre dans l’intérêt de la liberté.
Le parti républicain offrait un danger plus immédiat. Il se composait de tous ceux que la haine de l’ancien régime , le sentiment de solidarité filiale , de glorieux souvenirs et de généreuses aspirations emportaient au delà de la monarchie constitutionnelle. Compromis, plus tard, par des rêveurs et des fous, ce parti quoique peu nombreux alors et peu influent, avait pour chefs des hommes jeunes en général et justement considérés, le uns par leur talent, les autres par leur caractère, tous par le désintéressement de leur patriotisme. Ces jeunes élèves du dix-huitième siècle et de la Révolution, avaient pris la monarchie en dégoût en voyant les étranges per-
M. GUIZOT
sonnages qui, depuis 1814, avaient eu la prétention d’en être les légitimes représentants. Ces forcenés de 1815, de 1819 et de 1827, leur avaient donné, non pas l’amour, mais la fièvre de .la liberté; et ils devaient plus d’une fois se laisser entraîner au désordre, avant que l’expérience, en leur Inspirant les prévoyances 'des esprits vraiment politiques , leur eût appris à borner leurs souhaits pour assurer le triomphe de leurs principes essentiels.
L’opposition constitutionnelle avait, sous tous. les rapports, un caractère plus dangereux pour le gouvernement, plus menaçant pour les ministres. A deux ou trois exceptions près, elle se composait d’hommes trèshonorables, quelques-uns vétérans de la Kévofution, et qui, habitués depuis trente ans à regarder la liberté comme une place forte toujours assiégée, se tenaient debout sur les remparts, môme quand le feu avait cessé. Il arrive souvent au corps politique, comme au corps humain, d’éprouver une sensation douloureuse ailleurs que dans la partie où réside le mal. L’homme amputé souffre, dit-on , ou croit souffrir du nombre qu’il n’a plus, .\insi, après la Révolution de Juillet, les partis expliquaient. et souvent très-sincèrement, leur mauvaise humeur et la vivacité de leurs attaques, par des griefs imaginaires résultant d’un état de choses disparu. Ils prétendaient que le principe de la Révolution était abandonné et le système de la Restauration remis en vigueur. Ils comparaient Casimir Périer au prince de Polignac, le cabinet du 13 mars au ministère du 8 août ; il fallait donc s’attendre à de nouvelles ordonnances de juillet, et, par conséquent, se préparer à reprendre les armes
pour défendre la liberté. Nous reconnaissons tous, aujourd’hui, tout homme impartial doit reconnaitre , l’injustice de ccs accusations; cependant elles étaient bruyamment portées à la tribune, amplifiées par les journaux, propagées d’un bout de la France à l’autre.
Au dehors, la situation n’était pas plus rassurante. La Belgique, l’Italie, la Pologne avaient reçu le eontrecoup de notre révolution, et c’est vers nous naturellementqu’étaienttournésleurs regards et leurs espérances. L’opposition, par tous les organes de la tribune, de la presse et de la rue , proclamait et demandait impérieusement la politique d’intervention; cette politique pratiquée pendant douze ans par laSainte-Alliance, et sous laquelle la liberté avait succombé à Turin , à Naples et à Madrid. Préchée au nom de la civilisation, réclamée au profit des peuples opprimés et des causes justes , mais impuissantes h triompher par elles-mêmes, cette politique a un caractère de moralité et de grandeur, fait pour séduire les esprits généreux. Dans les premiers jours de 1831, elle entretenait une agitation qui était l’un des plus grands embarras et des plus grands dangers du gouvernement.
Ce qu’il y avait de plus grave peut-être et de plus alarmant, c’est que l’autorité publique, au milieu de cette effervescence générale, ne sentant pas la main du pouvoir central, flottait indécise, paralysée par l’incertitude et visiblement frappée d’impuissance. Des tumultes éclatèrent à Strasbourg, fi Tours, à Toulouse, h Montpellier, à Carcassonne, àNtmes, à Marseille, et Grenoble fut le théâtre de scènes tellement violentes que le 35* régiment de ligne sortit de la ville, cédant à la po-
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puiaiion exaspérée. A Tarascon, l’aulorité municipale, qui voulait empêcher la plantation d’un arbre de liberté, ne put obtenir le concours des soldats, et un ofücier, méconnaissant l’ordre du magistrat , refusa de faire sortir de prison des détenus qui devaient être interrogés. Pendant que le gouvernement était ainsi attaqué par ses ennemis et abandonné par ses agents , les vaincus de Juillet organisaient dans la Vendée une insurrection qui n’attendait pour éclater que l’arrivée de la duchesse de , Berry.
Tel était l’état de la France, lorsque Casimir Périer arriva au pouvoir, le 13 mars 1831. Il avait à rétablir l’ordre dans la rue , dans l’État, dans l’administration, dans les finances , au dedans et au dehors. Il vit l’étendue du mal et l’attaqua sans hésitation. Il commença par le plus pressé , le gouvernement. Tous les ressorts étaient détendus, il les remonta tous d’une main ferme et inflexible. «Dès que le cabinet fut formé, ditM. Guizot, le premier ministre se fit sentir.» En descendant de la tribune de la Chambre des députés, où il venait, pour la première fois, d’exposer sa pensée et ses projets, il y fit monter immédiatement après lui les autres ministres, qui durent expressément donner leur adhésion à la politique formulée par le président du conseil. Il voulut tenir dans ses mains, en môme temps, et les grands ressorts du gouvernemenPîet ceux qui les faisaient mouvoir sous sa direction souveraine; s’inquiétant peu de les blesser par ses exigences continuelles ou par l’explosion souvent très-brusque de son autorité. M. Guizot raconte une vivacité singulière de ce caractère impérieux et essentiellement fait pour le commandement. Un jour,
184 lôïüüüs IIISÏÜIIIQÜES ET IlEtlGIEUSES.
dans la Chambre des députés, impatienté que M. d’ Argon t , alors ministre du commerce et des travaux publics , se mît en mouvement mal à propos, il lui cria: Ici d'Arcjontl «Et M. d’Argout, dit M. Guizot, revenait, non sans humeur, mais sans la montrer. »
Dans toute l’administration , les fonctionnaires grands ou petits, quels que fussent leur caractère, leurs antécédents, leur illustration et leur influence, ne durent plus avoir qu’une seule règle de conduite, l’unité de vues ; qu’un seul devoir, l’obéissance hiérarchique.
T.’op[)osition avait formé contre le ministère une grande association nationale. A ce sujet, Casimir Périer adressa aux préfets une circulaire qui se terminait ainsi : «Le roi a ordonné, de l’avis de son conseil, que l’improbalion de loute participation des fonctionnaires civils ou militaires à cette association fût officiellement prononcée.» Quelques fonctionnaires, hommes considérables, qui s’étaient obstinés il rester dans l’association nationale, furent immédiatement révoqués. M. Odilon Barrot cessa de faire partie du conseil d’Ctat, et M. deLaborde d’élre aide de camp du roi. Un préfet s’étant présenté chez Casimir Périer, ministre de l’intérieur, sans avoir ))réalablement demandé la permission de se rendre à Paris, ne fut pas rei^.u, et le lendemain, 30 mars f83i, le Moniteur publiait cette note : «Le ministre a décidé (pie tout préfet qui s’alfcenterait de son département sans congé, se mettrait dans le cas d’être révoqué. »
Quand on vit qu’il n’y avait plus qu’à choisir entre l’obéissance ou la destitution, chacun se tint à son poste cl fit son devoir. Le premier effet de cet énergique maniement de tous les instruments du pouvoir, fut de
M. GUIZOT
mettre le gouvernement en repos du côté de l’administration; le second, de tirer l’autorité des milliers de mains où elle flottait indécise et de la faire passer toute puissante dans celle d’un chef qui, dirigeant tout, lépondait de tout. Le pouvoir, ainsi compris et exercé, est une chose admirable. Dans ces dernières années, un célèbre écrivain, appliquant aux réalités de la politique de subtiles et chimériques abstractions, a prétendu que le gouvernement est un mal, et ce n’est pas là, certainement , le meilleur de ses paradoxes. Le gouvernement a une sphère qui lui est propre ; s’il en sort il usurpe , et alors, en effet, il est un très-grand mal; mais ce n’est pas comme gouvernement, c’est comme usurpateur, franchissant ses limites, dépassant sa sphère, s’arrogeant des prérogatives qui ne lui appartiennent pas. La liberté, violée par cette usurpation, exige donc que le pouvoir reste strictement circonscrit dans son enceinte légitime, mais il lui importe au plus haut point que dans cette enceinte il soit fort, respecté, puissant. C’est une observation qui voudrait bien être développée, et que je dois me borner à indiquer en passant.
Quand les partis virent à l'œuvre un homme décidé à ne reculer devant aucune répression nécessaire , ils n’abdiquèrent pas, mais ils se continrent. Casirnir Périer désarma non pas les passions , 'mais les bras; et , pour le moment, c’était assez. Maistà peine eut-il rétabli l’ordre matériel et relevé le pouvoir, qu’il se trouva aux prises avec les grandes complications du dehors.
Dès les premiers jours de son avènement au trône, Louis-Philippe avait proclamé et pratiqué la politique de la paix et de la non-intervention. Au milieu de
rofforvescenco snrcxcilée par les nouvelles de la Belgique, de la Pologne et de l’Italie, celte politique mesurée, régulière, patiente, devait être mal comprise, ' impopulaire et violemment attaquée ‘ elle le fut. On l’attribua à un calcul d’intérét personnel, et, en effet, il faut, je crois, faire à ce calcul une très-large part. Mais, si large qu’on veuille la faire, il est impossible, aujourd’hui , de ne pas reconnaître deux choses : d’abord que, indépendamment de tout intérêt personnel et dynastique, l’idée de la paix, « dans sa moralité et sa grandeur, » comme dit M. Guizot, dominait dans l’esprit de Louis-Philippe, et que, la regardant comme la vraie conquête de la civilisation, il trouvait, à la pratiquer, son plaisir et son devoir autant que la sûreté de son trône. Ensuite, que son amour de la paix ne l’empêcha pas de défendre l’indépendance des États limitrophes et de soutenir ainsi les intérêts de la politique française. Pour être jugée et comprise avec ses défauts et ses mérites, cette politique, passionnément et superficiellement discutée jusque-là, avait besoin d’être mise en face de la guerre, attaquée et défendue au grand jour de la tribune. Nul n’était plus propre que Casimir Périer à lui faire subir cette épreuve.
Quand il arriva au pouvoir, trois questions diversement importantes : la question belge, la question polonaise et la question italienne, enflammaient les esprits et absorbaient la diplomatie. Pour la Pologne, Casimir Périer ne fit ni mieux ni pis que les gouvernements qui l’avaient précédé et qui l’ont suivi. Tous ont regardé le sort de la Pologne comme une iniquité politique, comme un opprobre pour ceux qui se sont souillés de ce
M. GUIZOT
« meurtre d’une nation, » tous ont tenu à honneur de lui témoigner la sympathie qu’elle mérite pour ses services et ses malheurs, mais aucun n’a jamais rien tenté de sérieu.\ pour son rétablissement. Et c’est ainsi que ce noble peuple pèse toujours sur la conscience des gouvernements, à la fois comme un remords et comme une menace constante de perturbation. La prédiction de Burke s’accomplit tous les jours : l’Europe expie 4e partage de la Pologne.
Pour la Belgique, Casimir Périer fut plus heureux* Sans guerre générale, et cependant par une large brèche faite aux traités de 18i5, la Belgique prît sa place parmi les États européens. Quant à l’Italie, dont on s’occupait beaucoup moins que de la Belgique et de la Pologne, il s’agissait alors pour le gouvernement, non d’en expulser l’Autriche, mais de lui prouver qu’il ne lui permettrait jamais d’y étèndr.e son influence au détriment de rinfluence française, et d’y convertir en vassaux les princes indépendants. La démonstration fut faite avec autant de rapidité que de vigueur. Le 7 février 1832, une petite escadre partait de Toulon; le 22, dans la nuib elle entrait à pleines voiles dans le port d’Ancône, et le lendemain la ville et la citadelle étaient occupées par nos soldats.
La surprise fut extrême en Europe. Les représentants des grandes puissances à Paris, se rendirent chez Casimir Périer, alors malade, et à qui on avait mis des sangsues la veille. Ils le trouvèrent souffrant et étendu sur son canapé. M. de Werther, ministre de Prusse, lui ' ayant demandé s’il y avait un droit public européen, Périer, se levant brusquement, s’avança vers lui en
s’écriant : « Le droit public européen, monsieur, c’est moi qui le défend. Il faut que l’honneur de la France aussi soit maintenu : il commandait ce que je viens de faire. J’ai droit à la confiance de l’Europe, et j’y ai compté. »
Quelques mois avant l’expédition d’.\ncône, il avait, avec non moins de fermeté et d’énergie, châtié l’inique et brulale insolence de dom Miguel â l’égard des Français. L’amiral Roussin avait forcé l’entrée du Tage, pris toute la Hotte portugaise, et contraint les ministres à venir faire sur son vaisseau réparation â la dignité de la France et aux intérêts des Français établis en Portugal.
Cette fermeté dans la modération, ce concours de prudence, de droiture et de vigueur, avaient fini par produire en Europe une grande impression. Cîisimir Périer jouissait de l’estime et de la confiance de tous les cabinets. En France, il était moins heureux. Louis-Philippe l’avait bien jugé, en redoutant, pour leurs' rapports mutuels, les exigences et les explosions de son caractère , altier et susceptible. En entrant au pouvoir, Casimir Périer tint à ce que son indépendance et son autorité, comme premier ministre, fussent bien établies au grand jour. 11 voulut que le conseil se réunît chez hii, hors de la présence du roi, et pour que le fait fût hautement constaté, il le faisait annoncer chaque fuis dans le Moniteur. Il exigea que toutes les dépêches télégraphiques lui fussent adressées avant que le roi en prît connaissance, et il défendit au directeur du Moniteur d’insérer aucune note émanée du cabinet du roi sans l’avoir communiquée au président du conseil et avoir obtenu
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sa permission. Avant son arrivée aux affaires, le duc d’Orléans était quelquefois admis dans le conseil; Casimir Périer craignant que la présence du prince n’altérât l’unité et la discrétion, demanda qu’il cessât d’y assister. Le roi chercha vainement à lui arracher sur ce point une concession, Périer tint hon et refusa nettement.
Ces exigences et ces ombrages amenaient de graves et constantes difficultés. Louis-Philippe blessé, laissait voir sa mauvaise humeur, « trop peut-être, ditM. Guizot, dans l’intérét même de son autorité. » Il avait trop d’esprit et de sens pour ne pas reconnaître la grandeur des services que lui rendait Casimir Périer, mais il ne s’habitua pas h son caractère, et le roi et le ministre ne surent ou ne purent jamais se faire ce que M. Guizot appelle « leur juste part dans le gouvernement. »
On sent bien que, dans les Chambres, Casimir Périer n’était ni moins exigeant, ni moins fier qu’avec le roi. Mais ce que j’admire surtout en lui, c’est la rare indépendance avec laquelle il traitait la majorité et lui mettait, en toute occasion, le marché â la main, déclarant qu’il n’accepterait pas un seul jour la responsabilité du gouvernement sans l’appui constant et authentique des grands pouvoirs publics. M. Guizot raconte qu’un jour quelques députés allèrent lui porter les objections de la majorité contre je ne sais quelle mesure, lui faisant pressentir à ce sujet l’abandon d’une partie de ses amis. Pour toute réponse, il leur dit, en les regardant d’un œil de feu ; u Quand j’ai raison, je me moque de mes amis. » Et il rentra dans son cabinet.
Quant à ses adversaires, ils l’ont souvent irrité, jamais
ébranlé, et pour rappeler le mot célèbre de M. Guizot lui-môme, ils ont souvent épuisé ses forces, jamais son courage. « Que m’importe, disait-il, au moment de la plus violente hostilité de l’opposition de lâ Chambre et des journaux, j’ai pour moi le Moniteur pour enregistrer mes actes, la tribune des Chambres pour les expliquer et l’avenir pour les juger, n Quoi qu’on puisse penser de la politique de Casimir Périer, que j’aurais à blâmer en plusieurs points si je voulais ici .la juger en détail, il est certainement impossible de ne pas admirer cet accord parfait entre son langage et sa conduite, cette noble fierté d’une conscience sûre d’elle-méme et forte de ses bonnes intentions.
Une seule chose affligea profondément cct homme intrépide et droit, et faillit plus d’une fois le décourager, ce fut la présomptueuse incapacité de certains meneurs du parti conservateur, qu’il « drapait de main de maître, /) dit M. Guizot. — « Ce n’est pas avec ces hommes-là, disait-il, qu’on peut faire un gouvernement. Personne ne fait son devoir, ajoutait-il; je ne sortirai pas de l’ornière à moi tout seul, je suis pourtant un bon cbeval. Je me tuerai s’il le faut. » Il tint parole; il mourut à la peine.
Le lendemain de sa mort, ses amis le pleurèrent, les indifférents le louèrent, ses adversaires s’étonnèrent de tant l’admirer et se repentirent de l’avoir attaqué avec tant de violence. Une seule voix s’éleva contre lui, elle venait des antichambres, c’était la voix des courtisans. Ce fut son plus bel éloge.
Les deux chapitres consacrés par M. Guizot à l’administration de Casimir Périer sont de beaucoup la
M. GUIZOT
partie la plus remarquable du second volume de ses Mémoires. C’est là que pour juger un homme d’État il se montre homme d’État lui-môme, publiciste éminent et philosophe. C’est là qu’il dit sur l’impuissance des succès purement matériels, sur la « politique barbare» des Etats les uns envers les autres, sur les congrès de Vienne, les traités de 1815, la Sainte- Alliance, la poli*tique d’intervention et la paix, des choses vraiment importantes, et qu’il rassemble des observations presque toujours justes et souvent profondes. La grandeur du sujet a élevé son esprit, et, de tout ce qu’il a publié depuis trente ans, et que j’ai lu, je ne connais rien qui soit mieux pensé ni aussi bien écrit.
Il y a, dans ce volume, un grand nombre de portraits, et, à part quelques termes déplacés et d’un goût douteux, notammentdanscelui de Dupont(de l’Eure), ils sont tous remarquables par la finesse du trait et la parfaite exactitude de la ressemblance. Un seul m’a choqué; c’est celui de Benjamin Constant, que M. Guizot traite avec une dureté injuste et cruelle. Benjamin Constant a eu des faiblesses, je le sais; mais elles ne doivent pas faire oublier les services rendus par un homme d’un tel esprit, un écrivain d’un tel mérite, et dont toute la vie, depuis 1795 jusqu’en 1830, a été consacrée à la cause de la liberté.
Durant les dix années du gouvernement de Napoléon, il préféra l’exil aux plus brillantes positions, et quelque jugement qu’on porte sur lui pour la manière dont il entra dans ses conseils, en 1815, quand un million de soldats menaçaient la France, au moins l’accusation de servilité ne saurait l’atteindre. 11 n’y avait pas de consti-
tution, et tout annonçait de nouveau la dictature militaire; il essaya de transformer un autocrate en roi constitutionnel. Beaucoup d’hommes ont servi tous les gouvernements successifs, et les ont invités à prendre le plus de pouvoir possible; Benjamin Constant s’est approché un instant du pouvoir pour proclamer des vérités qui ne pouvaient lui valoir aucune faveur, et pour avertir les hommes puissants que leur sûreté n’est pas dans l’excès de la puissance.
Il n’a pas un seul jour déserté la cause de la Révolution. Il a été surtout le défenseur le plus dévoué, le plus brillant, le plus fort de la liberté de la presse, qu’il considérait comme le seul mode efficace de publicité dans les sociétés modernes. Je tiens, ne serait-ce que pour cette raison, à protester contre l’injuste sévérité avec laquelle M. Guizot traite ce très-brillant esprit, qui fut un patriote des grands jours, et qui n’a jamais changé, ce qui est un assez bon exemple.
J’ai déjà dit ce que je pense de la manière, si peu élevée et si peu digne de lui, dont M. Guizot parle de la Révolution ; je n’ai pas à y revenir.
Ce qui distingue éminemment M. Guizot, c’est une ardeur belliqueuse qui ne l’abandonne jamais. Il est, dans ses livres comme à la tribune, plein de vivacité et de
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M. GUIZOT
véhémence. Sa phrase a l’allure passionnée el impérieuse de sa parole; c’est le môme aplomb, le môme nerf, le môme feu. Douze ans d’inaction n’onl pas ralenti l’impétuosité de cet esprit superbe. Sur nos anciens champs de bataille, où nous ne voyons depuis longtemps que des morts et des blessés, M. Guizot trouve encore des ennemis. Il semble qu’aujourd’hui, comme il y a vingt ans, il ne respire que la dispute et les combats ; en rappelant ses souvenirs, il ranime ses vieilles passions, el comme les nôtres sc sont ou éteintes ou déplacées, il y a quelquefois, entre le sentiment de l’écrivain et celui du lecteur, un contraste pénible. Cependant, ce n’est pas un spectacle sans grandeur que celui de cet athlète vaincu mais indompté, prêt encore à descendre dans l’arène, et, môme au fond de sa retraite, déployant , comme Entelle , ses bras vigoureux et ses mains « armées de cestes. » — « J’ai beaucoup aimé la vie politique, nous dit-il (page 30); je m’y suis adonné avec ardeur. » Que cet ardeur vivace lui ail suscité de cruels ennemis, que ses rares talents aient été en butte aux haines acharnées , aux satires amères , aux insultantes diatribes, nul no s’en étonne et ne s’en émeut moins que M. Guizot. Après avoir vaillamment supporté autrefois le feu de ces animosités, il en parle aujourd’hui avec le sang-froid d’un vrai philosophe. Sa passion explique la passion de ses adversaires, et il ne sc plaint ni de leurs violences ni de leurs injustices. « Beaucoup d’hommes publics, dit-il, ont parlé avec amertume des mécomptes qu’ils avaient éprouvés , des revers qu’ils avaient subis, des rigueurs du sort et de l’ingratitude des hommes. Je n’ai rien de semblable dire.
car je n’ai |ms connu de tels seiilimenls ; quelque violemment que j’aie été atteint, je n’ai pas trouvé les hommes plus aveugles ou plus ingrats, ni ma destim^e politique plus rude que je ne m’y attendais ; elle avait eu 'ses grandes joies, elle a eu ses grandes tristesses : c’est la loi de l’humanité. »
Ce fier langage m’autorise, je crois, h appliquer ù M. Guizot les paroles adressées par Phocion à un jeune orateur qui , après avoir magnifiquement parlé de la modération qui convient aux hommes engagés dans les luttes politiques, s’emportait en violentes diatribes contre son adversaire : « Jeune homme, tes discours ressemblent aux cyprès ; ils sont roides et hauts , mais ils ne portent point de fruits. » S’il est vrai que M. Guizot n’ait jamais connu les sentiments d’amertume qu’inspirent trop souvent les injustices politiques, comment expliquer alors les dures et blessantes qualifications qu’il lance avec tant de facilité contre quiconque a attaqué ses idées ou sa personne? Dans un portrait, d’ailleurs excellent, deM. de Lamennais, il prétend que l’auteur des Paroles d'un croyant « était tombé parmi les malfaiteurs intellectuels, de son temps ; » il dit que M. Marrast était « un lettré vaniteux et envieux; » et quant au parti révolutionnaire , qu’il poursuit avec un acharnement froid et tout <à fait systématique, il en parle comme d’un ramassis de sauvages chez qui « le sens moral et le bon sens sont également aveuglés. » Ces violences sont regrettables ; elles font tache dans un volume trôs-remarquable à plus d’un litre.
Il est, malheureusement, incontestable que, de 1830 à 1848, les partis ont commis de grandes fautes ; mais
M. .GülZOT. 193
il n’est pas moins incontestable qu’ils les ont cruellement expiées, et nul n’a le droit de l’oublier. 11 faut sans doute condamner, mais il faut condamner avec regret les hommes que la passion a entraînés; il faut se dire que parmi ces passions il y en a eu de trèsgénéreuses, et que parmi ces prétendus coupables beaucoup valaient mieux que la plupart de ceux qui se sont faits après coup leurs juges sans miséricorde. Quand on songe, d’un côté, à ce qu’avait coûté la conquête de la monarchie constitutionnelle, à ce qu’elle pouvait produire et à ce qu’elle a produit ; d’un autre côté, aux excès où se sont portés tous les partis, les uns pour renverser cette monarchie, les autres pour la soutenir, ^ on arrive à cette triste conclusion que nul n’a conservé le droit d’être sévère,'et que l’oubli et la tolérance réciproques peuvent seuls calmer les maux causés par nos anciennes dissensions.
Quoiqu’il y ait dans ce volume beaucoup moins de faits politiques que dans les deux volumes précédents, > on ne le lit pas sans un très-grand intérêt. Des sept chapitres dont il se compose, un seul est consacré aux déplorables luttes qui, en 1834, ont passionné les Assemblées, exaspéré les esprits et ensanglanté les rues de Lyon et de Paris. Dans les six autres chapitres, M. Guizot rappelle ce qu’il a fait de 1832 k 1837, pour donner à la France une bonne loi d’instruction publique; et je ne crois pas lui adresser une louange exagérée en disant qu’il s’y montre constamment digne de son sujet. Il est impossible de parler d’une manière plus intéressante, avec une convenance plus haute et de meilleur goût, d’utie œuvre de cette importance, qui est, on définitive.
l’acte capital et le plus grand honneur de sa vie politique. M. Guizot retrace ce qu’il a fait, ce qu’il a commencé sans pouvoir l’achever, ce qu’il se proposait de faire, « au service des intelligences et des âmes dans les générations futures. » Cette fois, il place bien la question hors du tumulte des affaires et des passions du jour, « non, dit-il, que les questions relatives à l’instruction publique n’aient aussi leurs passions et leur bruit, mais là sont des passions qui s’allument à un autre fo) er et un bruit qui se passe dans une autre sphère.
'Il y a des combats et des orages dans la région des idées, mais alors même qu’elle cesse d’ôtre sereine, elle ne cesse pas d’ôtre haute ; et quand on y est monté, il ne faut pas avoir à tout moment à en descendre pour rentrer dans l’arène des intérêts temporels. n C’est très-bien dit; mais pourquoi M. Guizot est-il si souvent descendu de cette région haute et sereine pour laquelle il était si admirablement fait et où ce grand esprit aurait jeté tant d’éclat et rendu tant de services?
Il y a des aperçus très-féconds et de grandes beautés de forme dans ces six chapitres, où l’éloquence et le savoir semblent dicter eux-mômes leurs propres lois. On ne peut donner une plus haute idée du ministère de l’instruction publique ni s’exprimer dans un style mieux approprié à la grandeur du sujet. Au premier aspect, ces six chapitres paraissent longs, et il semble que M. Guizot, longtemps privé du plaisir d’écrire sur ces inalières intéressantes, s’y soit abandonné avec trop peu de mesure. Il n’en est rien. Môme en faisant abstraction du nom de l’auteur, de sa renommée et de tous les sou-
M. GUIZOT
vcnirs qui s’y rattachent, k ne considérer que le travail en lui-mé'me, on reconnaît qu’il est d’une main très-habile, qu’il est le fruit des méditations d’un esprit Irèséclairé, très-étendu et essentiellement compétent. Il n’est pas un lettré qui ne trouve du plaisir et de l’instruction dans ces six chapitres où les préceptes sont exposés par un homme qui a donné lui-méme de beaux exemples, où la théorie s’appuie sur l’expérience, où, enfin, toutes les considérations relatives à l’instruction supérieure, aux établissements littéraires et aux études historiques sont présentées par un maître qui a fourni des modèles avant de tracer des leçons.
Je ne peux pas rendre un compte détaillé de ces chapitres, où les détails abondent et où M. Guizot a mis toutes les qualités qu’on exige d’un écrivain qui traite didactiquement une matière : la solidité des principes et la justesse des applications. Je me borne à montrer, par une citation, à quelle hauteur M. Guizot s’est placé pour approfondir une question qui a occupé les plus grands esprits et produit tant de systèmes brillants que la pratique a démentis. Il constate que l’éducation des enfants est maintenant en France l’objet de la vive et constante sollicitude des parents ; il explique cette préoccupation, qui a désormais l’importance d’une vertu domestique, par cette considération que « le mérite personnel est aujourd’hui la première force comme la première condition du succès dans la vie, et que rien n’en dispense. » L’idée en elle-même n’a rien de nouveau ni d’éclatant, mais la manière dont M. Guizot la développe prouve que les maximes les plus utiles à la société ne sont ni des subtilités ingénieuses ni de
198 ÉTrDES HISTORIQUES KT nELKUEÜSES.
pompeuses abstractions , et que c’est de l’ensemble de quelques vérités qui paraissent vulgaires que résultent les efibrts les plus salutaires pour la morale et pour la politique. « Nous assistons depuis trois quarts de siècle, dit M. Guizot, au spectacle de l’insuffisance et de la fragilité de toutes les supériorités que donne le sort, de la naissance, de la richesse, de la tradition, du rang; nous avons vu en môme temps, à tous les étages et dans toutes les carrières de la société, une foule d’hommes s’élever et prendre en haut leur place paf la seule puissance de l’esprit, du caractère, du savoir, du travail. A côté des tristes et mauvaises impressions que suscite dans les âmes ce trouble violent et continu des situations et des e.xistences, il en sort une grande leçon morale, la conviction que l’homme vaut surtout par lui-même, et que de sa valeur personnelle dépend essentiellement sa destinée. En dépit de ce qu’il y a dans nos mœurs de mollesse et d’impertinence , c’est là aujourd’hui, dans la société française, un sentiment général et profond, qui agit puissamment au sein des familles et donne aux parents, pour l’éducation de leurs enfants, plus do bon sens et de prévoyance qu’ils n’en auraient sans ces rudes avertissements, de l’expérience contemporaine. Bon sens et prévoyance plus nécessaires encore dans les classes déjà bien traitées du sort que dans les autres. Un grand géologue, M. Elie de Beaumont, nous a fait assister aux révolutions de notre globe; c’est de sa fermentation intérieure que proviennent les inégalités de sa surface; les volcans ont fait les montagnes. Que les classes qui occupent les hauteurs sociales ne se fassent point d’illusions; un fait analogue se passe
M. GÜIZOT.
sous leurs pieds ; la sncic^lé humaine fermente jusque dans ses dernières profondeurs, et travaille à faire sortir de son sein des hauteurs nouvelles. Ce vaste et obscur bouillonnement, cet ardent et général mouvement d’uscension , c’est le caractère essentiel des sociétés démocratiques, c’est la démocratie ellemôme. Que deviendraient, en présence (de ce fait, les classes déjà investies des avantages sociaux, les anciens, les riches, les grands et les heureux de toute sorte, si aux bienfaits du sort ils ne joignaient les lumières, les fortes habitudes de l’esprit et de la vie, s’ils ne se mettaient en état de .suffire dans toutes les carrières à l’immense concurrence qui leur est faite, et qu’on ne peut régler qu’à condition de la bien soutenir?
» C’est à cet état de notre société, au juste instinct de ses besoins, au sentiment de sollicitude ambitieuse ou prévoyante qui règne dans les familles, que le ministère de l’instruction publique doit sa popularité. Tous les parents s’intéressent vivement à l’abondance et à la salubrité de la source où leurs enfants iront puiser. »
Voilà des vérités simples qui sont dans la conscience ou dans la bouche de tout le monde , mais dont bien peu de gens approfondissent le sens et apprécient la portée. On voit combien M. Guizot gagne à laisser ^e ton doctoral et sententieux. Les fortes et grandes pensées coulent dans sa plume sans efforts; son style quelquefois un peu froid de sa solide contexture et sa correcte uniformité, s’anime et s’échauffe par le progrès continu et la force toujours croissante de l’idée.
Le dernier chapitre où M. Guizot décrit la lutte des
partis dans les journaux, dans les chambres et derrière les barricades, o£fre un tableau très-animé de l’état de la France de 4832 à 1837, et des diflicultés de tout genre dont fut assailli le gouvernement, qui entreprit de vaincre toutes les résistances « uniquement par les lois, et par des lois rendues et appliquées rti présence de la liberté. » Malheureusement, le souvenir déjà si pénible de ces déchirements dont les conséquences ont été si funestes, est rendu plus douloureux par la manière dont M. Guizot le rappelle. Il parle du parti républicain en termes’, toujours durs, souvent injurieux, et celte violence est au moins fort intempestive. Je ne relève aucune de ces injustices: ceux qui ont sur le corps tant de blessures doivent songera se remettre de leurs pertes, beaucoup plus qu’à s’engager dans de nouveaux combats. Si je voulais entamer une discussion à ce sujet, j’aurais à signaler des erreurs et des lacunes nombreuses. M. Guizot ne donne aucune idée précise de l’organisation des sociétés secrètes; on ne sait pas, quand on a tu son livre, où, comment, à la suite de quels débats s’organisèrent les divers mouvements qui troublèrent la France; il ne dit rien des rivalités dogmatiques et personnelles qui déchirèrent et alfaiblirent le parti républicain; il ne parle pas des séances où les insurgés de 4834, réunis de temps à autre dans la même prison, essayèrent d’établir leur défense sur des principes communs: enfin, parlant de leur procès, il laisse entendre que tous, les principaux du moins, comparurent devant la Chambre des pairs, oubliant l’évasion romanesque de Sainte-Pélagie, laquelle mit en liberté MM. Guinard, Marrast, Cavaignac et
M. GUIZOT
la plupart des chefs, an moins parmi les prisonniers de Paris. En résumé, ce que M. Guizot dit du parti républicain ne brille ni par l’impartialité ni par l’exactitude: il juge les hommes avec passion, et il connaît médiocrement les faits.
Il connaît mieux les diverses fractions du parti constitutionnel, et il parle avec une irrécusable autorité de leurs vanités, de leurs intrigues, de leurs prétentions. 11 y a là surtout un portrait du tiers-parti, qu’il est bon de reproduire, car on ne saurait trop signaler à la justice de l’opinion un prétendu parti qui a été l’embarras de tous les régimes et le fléau de tous les gouvernements.' Collection de girouettes tournant au gré de tous les vents; parti sans force, parce qu’il est sans lien; qui a la majorité, mais à la condition de la prêter, et qui la l)erd lorsqu’il veut la garder pour lui-même, parce qu’alors les deux autres partis se réunissent contre lui. On a vu les hommes qui composent ce parti, constitutionnels en 91, jacobins sous Robespierre, antijacobins après le 9 thermidor, aussi ardents que le côté droit contre les terroristes après le 1®** prairial, plus terroristes que la Montagne après le 13 vendémiaire, impérialistes en 1806, royalistes en 1820, libéraux en 1830 et républicains en 1848. Où sont-ils aujourd’hui? Qu’importe! où qu’ils soient, le portrait qu’en fait M. Guizot est toujours ressemblant, quoiqu’un peu flatté. (( C’est, dit-il, un petit camp très-môlé : d’honnêtes indécis et des intrigants méticuleux; des esprits sages, mais timides et enclins à placer la sagesse dans la fluctuation; des esprits vaniteux et prétentieux, sans hardiesse ni puissance, mais exigeants et tracassiers; des
cœurs droits mais faibles ; des amours-propres susceptibles et jaloux. Déposé dans un petit nombre de personnes, ce levain dissolvant fermentait au sein de la majorité et en troublait la cohésion. Le tiers-parti s’attribuait pour représentant et pour chef l’un des hommes les plus influents de la chambre, M. Dupin ; en quoi il avait tort, car M. Dupin ne se donne et ne se lie jamais à personne , guère plus à ceux qui lui ressemblent qu’à ceux dont il diffère; mais sans appartenir au tiers-parti, M. Dupin avait , avec ses divers éléments, bons et mauvais, d’assez fortes analogies; il leur plaisait et leur servait môme dans l’occasion quoiqu’ils se fussent grandement trompés s’ils avaient compté sur lui. » Du reste, M. Guizot excelle dans les portraits, qu’il fait très-ressemblants, mais à l’emporte-pièce, étant plus naturellement disposé à la sévérité qu’à l’indulgence, et je ne lui en fais pas un reproche, rien n’étant plus insupportable que la plate banalité des éloges et des compliments. Le portrait du maréchal Soult est fait de main de maître, et, sauf la phrase violemment outrageante que j’ai citée en commençant, les deux ou trois pages consacrées à M. de Lamennais sont d’une exactitude saisissante et d’un ton superbe.'
Je ne dois pas oublier, avant de finir, que M. Guizot, fort disposé habituellement à juger sa propre conduite avec une satisfaction un peu hautaine, reconnaît franchement, dans ce volume, les fautes qu’il a commises, et dont quelques-unes ont eu de tristes conséquences. 11 regrette, comme inutiles, maladroits et compromettants, les nombreux procès faits aux journaux. Il avoue que la sécurité que le pouvoir croit trou-
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ver diins ces poursuites est bien trompeuse. Elles agitent les esprits, irritent les passions, tandis que, au contraire, de toutes les opinions particulières librement exprimées, il se formerait la plus calme, la plus puissante, la meilleure opinion publique.
Un autre regret, j’allais dire un autre remords, de M. Guizot, c’est la loi qui soumettait à la nécessité d’une autorisation toujours révocable toutes les associations formées, selon les termes du Code pénal, « pour s’occuper d’objets religieux, littéraires, politiques ou autres. » M. Guizot reconnaît que, en présentant cette loi. le ministère dont il faisait partie compromit un grand principe pour parer aux embarras d’un moment.
« Le gouvernement qui la proposait, dit-il, n’avait, à coup sûr, nulle intention de l’appliquer aux réunions étrangères à la politique, notamment aux réunions rc- « ligieuses. II s’en expliqua formellement dans les deux Chambres; mais des explications parlementaires ne sont pas des dispositions législatives; les p.aroles d’un ministre ne lient pas ses successeurs; les réunions les plus innocentes comme les plus séditieuses, la religion comme la conspiration, tombèrent sous la nécessité de l’autorisation préalable ; et n’eût-elle jamais apporté, en fait, aux réunions non politiques aucune entrave, la loi nouvelle n’en eût pas moins clé en principe une grave dérogation à la liberté, surtout à la liberté religieuse. »
La politique étant une science expérimentale, il serait trop absurde d’ériger en principe ce que l’expérience a condamné; il est donc très-naturel que M. Guizot avoue son erreur, et cet aveu, quoique tardif, n’en est pas moins honorable. Malheureusement, la faute commise
par le ministère du il octobre 1832, d’autres que lui l’ont expiée. Parce que nos pères ont mangé du verjus, disaient les juifs, nous avons les dents agacées.
Comme mémoires proprement dits, pouvant servir à l’histoire, le livre de M. Guizot offre jusqu’ici peu de renseignements; il n’apprend rien de nouveau et il y manque plus d’un fait important. D’ailleurs, tout bien considéré, que peut-on nous révéler de nouveau sur une époque où tout se disait et se faisait au grand jour; où les actes du gouvernement, les hommes et les choses, depuis le roi jusqu’au plus mince employé, étaient livrés aux discussions quotidiennes de la tribune et des journaux? Comme œuvre littéraire, le livre a une valeur réelle et soutient dignement la réputation de son auteur. Sous ce rapport, le troisième volume, à l’exception de quelques taches qu’un trait de plume peut effacer, ne mérite que des éloges.
LA RAISON D’ETAT
M. Ferrari esl un esprit forlemenl Irempé, mallieu- * reusement il manque de mesure, torture les faits, force les rapprochements et accumule avec passion les synchronismes les plus chimériques. Il porte dans ses théories moins de rectitude que de suffisance dogmatique.
Il aime certainement la liberté, et il en parle en excellents termes (chap. xiii); mais, à la manière dont il juge le despotisme, l’empereur du Maroc pourrait trèsnaturellernent le prendre pour son historiographe et lui confier la direction de son journal officiel. On trouve dans son livre des doctrines dangereuses et des formes suspectes; mais il est impossible de n’y pas reconnaître une grande vigueur de lôte et une connaissance de la langue française, très-rare chez un étranger. Quoi qu’on puisse penser de l’ouvrage, un tel publiciste ne saurait être traité légèrement.
(1) Histoire de la Raison d’Étul, par J. Ferrari. \ volume iii-8 ; Michel Lévy frères.
«Le monde, dit M. Ferrari, est livré à une nature également indifférente à Dieu et à Satan. » C’est elle qui fonde les royaumes, distribue les couronnes, sème aveuglément et capricieusement les révolutions, la guerre, la servitude ou la liberté. La société, incessamment bouleversée et ensanglantée par la lutte des républiques contre les monarchies, subit une loi fatale que la science est impuissante à modifier. Les traités des philosophes, les maximes des publicistes, les spéculations des hommes d’État sont inutiles dans la pratique; trois choses suffisent pour prendre et garder le pouvoir : l’habileté, la prévoyance et le canon. La conséquence d’un tel enseignement est claire : pour le gouvernement, la politique se réduit à une question de force; pour l’écrivain, à une simple affaire de statistique. Telle est, en effet, réduite à sa plus simple expression, la doctrine de ce livre, dont le premier défaut est de reposer sur une étude incomplète des théories sociales et des faits historiques.
La politique a, de tout temps, prêté son nom à deux systèmes ou plutôt à deux arts très-distincts : pour l’un, toute la science du gouvernement consiste en mensonges, charlatanisme et tours d’adresse; pour l’autre, la morale, inséparable de la politique, impose la justice aux gouvernants plus encore qu’aux gouvernés, recommande l’honnêteté dans les fonctions publiques aussi bien que dans la vie privée. Le premier de ces deux arts a été particulièrement .étudié et enseigné par les Italiens qui, avant et après Machiavel, se sont attachés à composer méthodiquement des traités de politique transcendante. Ils ont rassemblé et mis en corps de doctrine les arti-
LA RAISON d’état.
üces, les crimes, tous les actes d’hahiletf^ cl de mauvaise foi des princes de leur temps et des temps antérieurs. Ils nous les ont montrés semant la discorde entre les nations et entre les citoyens d’un môme l'itat, entretenant l’espionnage, écrasant le peuple d’impôts, l’abrutissant par l’ignorance, entreprenant des guerres pour l’occuper, et donnant au pouvoir civil les formes du gouvernement militaire afin de tenir l’esprit public dans l’oppression et les multitudes sous la dépendance. Ils ont enfin 'signalé ces pratiques honorables comme le plus sûr moyen de fonder la puissance absolue.
M. Ferrari a eu le courage de déterrer et le courage plus grand de lire ce qu’il appelle ces « tristes paperasses. » Tout ce qu’il y a trouvé de platitude, de monotonie, de perfidie et de bassesses, ne l’a pas découragé. II a, qu’on nous passe le mot, tout avalé, mais il l’a fort mal digéré. Son esprit, ordinairement très-ferme, s’est troublé et obscurci au milieu de ce fatras. Voyant les plus savantes manœuvres aboutir aux plus malheureux résultats, les échafaudages, en apparence les plus solides, emportés par la plus légère secousse, il en a conclu que la science politique est une chimère, et que les hommes qui se croient maîtres de la nature n’en sont « que les plus aveugles instruments. » Conclusion superficielle d’un esprit prévenu qui aperçoit le mouvement et méconnaît le ressort, qui ne voit dans la société qu’un grossier mécanisme, oubliant que l’empire du monde a été donné aux opinions, et que ces opinions finissent toujours par dominer la force aveugle et brutale que M. Ferrari appelle le Destin, mot vide de sens et que je m’étonne de trouver si souvent sous sa plume.
M. Ferrari pouvait faire un meilleur usage de tous les livres qu’il a lus dans les bibliothèques de Paris, de Milan et de Florence. Ces livres oUrenl cerUiiuement peu d’instruction à des lecteurs inattentifs; mais un homme tel que M. Ferrari devait y trouver des lumières suffisantes pour éclairer toutes les parties des sciences morales et politiques. C’est dans des écrits de ce genre, « froids, secs, insipides et durs, » que Montesquieu dévora « comme Saturne, dit-il, dévorait les pierres (1), » que ce grand esprit étudia le cœur humain, ses penchants naturels et l’influence des opinions sur les actions humaines; c’est là qu’il chercha et qu’il trouva les conseils et les enseignements donnés par l’expérience, d’abord aux nations, ensuite et surtout aux hommes appelés à les gouverner. C’est là, qu’en recherchant les éléments qui concourent à l’organisation du gouvernement, il fit un cours de morale expérimentale, et qu’il apprit que la politique, si dédaigneusement traitée par M. Ferrari, est à la fois une puissance, une science et un art. Une puissance dont l’histoire est la même que celle des empires; une science qui offre un système de faits généraux, un art qui a ses règles, ses préceptes, scs pratiques.
Si M. Ferrari eût porté, dans l’étude des Italiens du seizième siècle, le regard profond que Montesquieu a jeté sur les monuments de notre histoire et de nos lois, il aurait, comme lui, pénétré au delà des mots, dans les faits et dans les choses, entendu, dans le monde, autre chose que ce qu’il appelle « la voix unique du destin, »
(1) Esprit des Uns, liv. XXX, ch. xi.
LA RAISON d’état.
reconnu que la bonne et vraie politique est identique à la morale, et -évité la plupart des erreurs qui déparent son livre et dont je ne peux relever ici qu’une partie.
Ce qui choque le plus dans çe livre, où se trouvent d’ailleurs tant de morceaux remarquables, c’est la manière dont M. Ferrari envisage le despotisme. Un seul homme qui, « sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices, » voilà l’idée, extrêmemement simple et extrêmement juste, que Montesquieu nous donne du despotisme (1). M. Ferrari ne l’entend 1 as autrement. Il connaît les vices dont le despotisme se déshonore si souvent, les crimes dont il se souille, mais il trouve à ce régime une qualité qui rachète tout, « c’est d’être l’ennemi de la légalité. » En d’autres termes, le grand mérite du despotisme, c’est de n’admettre aucune loi, aucune barrière, et de livrer la société aux caprices d'un homme, à l’hypocrisie d’Auguste, à la scélératesse de Néron, à la sanguinaire imbécillité de (^ialigula. Nous avions cru jusqu’ici, avec les moralistes, les historiens et les philosophes, que c'était là justement sa tache indélébile, son éternelle condamnation. Il n’existe pour le citoyen, pour sa liberté, pour sa propriété, pour sa vie, pour son droit, de quelque façon qu’on l’entende, qu’une seule garantie, la légalité, c’està-dire la loi positive; tout pouvoir qui viole, suspend ou dépasse cette loi, est un pouvoir arbitraire, et quels que soient les dangers qu’il ait la prétention de conjurer, les abus qu’il veuille détruire, il est lui-même dans
(1) Esprit des Lois. lir. II, ch. l'L
toute société civilisée, le plus grand abus et le plus grand danger possibles.
Le despotisme s’est, dit-on, exercé quelquefois d’une manière honnête et môme salutaire. Tant pis, car alors le danger est plus grand et l’exemple plus funeste. Un despote sage et honnête, s’il pouvait s’eu trouver, serait plus fatal que les autres, puisque, par sa sagesse môme, il accoutumerait le peuple à supporter un gouvernement irrégulier. « Il y a, dit Montesquieu, qu’on ne saurait trop citer en ces matières, de mauvais exemples qui sont pires que des crimes, et cette maxime incontestable est la condamnation d’un régime qui confère à un homme un pouvoir supérieur à la puissance législative, qui permet à cet homme de restreindre ou de mutiler ù son profit les droits qui garantissent la liberté publique ; car, en politique comme en morale, les hommes n’ont de moralité, de dignité et de grandeur, qu’en raison de la liberté dont ils jouissent. » Au reste, les mauvais exemples dont il s’agit, sont très-rares et très-peu à redouter. Quand on examine de près la plupart des despotes les plus fljittés pendant leur vie et le plus admirés après leur chute, on est confondu de la bassesse de leurs sentiments, de la petitesse de leurs vues et des moyens honteux qu’ils ont, presque tous, employés pour usurper et exercer la puissance suprême.
M. Ferrari prétend que cette puissance est, en général, très-solide. Les amis de la liberté se font, dit-il, une grande illusion; « ils s’attendent à voir tomber, d’un instant à l’autre, les États confiés ù un seul homme; mais ces États ne tombent pas. » C’est juste le contraire qui est vrai, Ces États sont rarement renversés, parce
LA RAISON d’état. 2H
que l’isolement où ils tiennent les esprits par la compression empêche l’cnlenlc qui produit les soulèvements généraux. Nul n’élant siir des dispositions de son voisin, tout le monde se contient. Le peuple obéit longtemps quand il a pris l’habitude d’obéir; mais le jour où, raisonnant son obéissance, il s’aperçoit qu’il obéit, paie et combat, non pour la conservation de son droit, mais pour son oppression, ce jour-là, tout change de face. Il est certain néanmoins que le despotisme dure longtemps, rien ne durant plus que des liens de fer; aussi ces liens ne se brisent-ils pas, ils tombent quand le moment est venu.
Un autre avantage du despotisme, dit M. Ferrari, c’est qu’il est « le créateur de la démocratie, prise dans le sens le plus vaste. » Il y a là à la fois une confusion, une vue fausse, dangereuse et formellement contredite par l’histoire. D’abord il n’est pas très-sûr que M. Ferrari se soit bien entendu lui-même en faisant de la démocratie la fille du despotisme, et comme cette expression est applicable à des choses très-diverses, il aurait dû essayer d’en prendre et d’en donner une idée précise.
La démocratie se combine également avec la monarchie et l’aristocratie, et de cette combinaison résultent trois différents systèmes, se réduisant, plus ou moins, au système représentatif, seule manière à peu près dont la démocratie entre aujourd’hui dans les constitutions des peuples libres. Cette démocratie, qui fait de l’intervention du peuple dans le gouvernement un gage de liberté générale et une barrière sans laquelle il tomberait infailliblement dans la servitude, n’a évidem-
2i2 ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
ment rien de commun avec la démocratie dont parle M. Ferrari.
Celle-là, loin de se prémunir contre la servitude, l’appelle et la bénit. « llien ne lui répugne plus, dit M. Ferrari, que les délibérations du Parlement, les droits des Assemblées, ou les franchises des villes. » Tout despote lui profite, ajoute-t-il; plus il est inique, fastueux , décidé à imposer l’adoration de sa personne, « plus ses vices môme l’enchaînent au char de la démocratie. » 11 peut porter la tyrannie jusqu’au délire, défendre de penser; pourvu qu’il détruise les privilèges, les droits acquis, les anciennes libertés, la légalité antique, il est sûr d’ôtre 'absous, applaudi, soutenu. On a vu, en effet, des multitudes tomber à ce degré d’abjection, et Tacite a marqué d’une flétrissure immortelle la populace qui, pour du pain et des spectacles, acclamait le plus vil des empereurs et le plus ridicule des histrions. Mais ce n’est pas là la démocratie; c’est la démagogie la plus ignorante, la plus grossière, la plus féroce, celle dont la légèreté, la stupidité et la barbarie excitaient l’indignation de Cicéron, les plaintes d’Aristote et le mépris de Socrate. La démocratie peut être une grande, belle et glorieuse forme de gouvernement; la démagogie, fille ou mère du despotisme, car cette génération monstrueuse ne s’établit pas facilenient, est la plus funeste et la plus ignoble des calamités sociales. La démocratie produit et honore les grands hommes et les citoyens vertueux, la démagogie les outrage ,\ les exile et les tue. La démocratie est un grand ensemhle d’institutions, que la démagogie dénature et- décompose. La démocratie , soit qu’elle s’allie à la monarchie
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OU à l’aristocratie, soit qu’elle se mêle à toutes deux ensemble, en un mot qu’elle soit limitée, représentative ou mixte, a pour origine, pour but et pour résultat la garantie des personnes et des propriétés. 11 importe donc de ne pas la confondre avec cette démagogie délirante ou abjecte qui ne respecte ni la propriété, ni la liberté, ni les personnes, et l’une des plus grandes utilités de l’histoire est de nous inspirer l’horreur de ces criminels et funestes égarements.
Ce qu’il y a de frappant dans V Histoire de la raison d'État, c’est que la plupart des principes funestes qui s’y trouvent sont basés sur des erreurs de fait, des notions incomplètes ou des confusions de langage. Au milieu de la guerre universelle dont M. Ferrari fait l’état normal de la société, les gouvernements libres, dit-il, n’ont qu’une « durée précaire , éphémère et pour ainsi dire forcée. » Les peuples, s’il faut l’en croire, vont à la tyrannie par un penchant irrésistible , et, entre autres preuves, il cite l’ancienne Rome qui, « non contente de la royauté annuelle du consulat, nomme en (jnelques années plus de cinquante dictateurs. » M. Ferrari méconnaît ou dénature l’histoire.
La dictature, chez les Romains, n’était qu’une ressource accidentelle , extraordinaire , réservée à des circonstances exceptionnellement périlleuses. M. Ferrari, au contraire, donne à ce mot le sens absolu, régulier et constant qu’il a dans le langage moderne, imitant en cela les faux érudits qui comparent les mots sans faire attention aux choses. De tels artifices sont indignes d’un esprit aussi distingué. Ce qui prouve d’ailleurs sans réplique qu’il se trompe en disant que
rinstilution de la diclalurc annonçait chez le peuple romain rinsurmonhxblo besoin d’un maître, c’est que le peuple ne nommait pas le dictateur. Cette élection était réservée aux consuls, c’est-à-dire aux citoyens les plus intéressés à ne pas élever un despote au-dessus de la constitution, et à ne pas compromettre ainsi le salut de la république. S’il était possible d’entrer ici dans de longs détails, je démontrerais encore l’erreur de M. Ferrari , d’abord en énumérant les causes diverses pour lesquelles on avait recours à la dictature et qui n’impliquaient pas du tout la suppression de la liberté, ensuite en rappelant que le pouvoir dictatorial ne durait que six mois et que tous les dictateurs, remarquables par leur modération, abdiquèrent avant ce terme, sauf Sylla, le premier qui ait transformé sa magistrature temporaire en une tyrannie odieuse. Le livre de M. Ferrari est rempli de ces assertions aussi touchantes qu’erronées. L’auteur les lance magistralement en une phrase, et pour les réfuter complètement, il faudrait écrire un chapitre. En ce sens , elles sont irréfutables, ce qui me force à n’en relever qu’une seule comme échantillon, et pour donner une idée des autres.
Ce serait bien autre chose s’il fallait suivre M. Ferrari à travers tous les synchronismes qui forment la moitié de son livre et une partie essentielle de son système historique. Dans un ouvrage précédent, plus varié, plus curieux, plus instructif (1), M. Ferrari avait prétendu que toutes les révolutions italiennes avaient en en
(1) Hisioire fies Hévolniinns (VIfalie on Guelfes et Gibelins, b vol.
LA RAISON D’ETAT. 215
Europe un conlre-coup décisif, produit des mouvements analogues, et que l’histoire des peuples européens, dans' ses phases diverses, correspondait exactement à l’histoire de la Péninsule. On lui avait fait remarquer ce que de pareils rapprochements ont de forcé, d’arhitraire et d’inconsistant. Pour toute réponse, M. Ferrari a développé son système; il s’était borné, dans son premier ouvrage, à l’appliquer à l’Europe; dans celui-ci, il l’étend au monde entier. D’après ce système, le genre humain est éternellement voué à la guerre, à la haine, à l’antfigonisme. Cependant, et par la plus étrange anomalie, les nations qui le constituent sont tellement enchevêtrées, si étroitement liées entre elles par un courant magnétique, qu’une révolution, sur quelque point du globe qu’elle éclate, se fait sentir au globe tout entier, et que les Français ou les Italiens, par exemple, ne peuvent pas s’agiter sans que les Chinois et les Japonais entrent en ébullition.
On ne sait pas, quand on n’a pas lu M. Ferrari, à quelles bizarreries peut aboutir un esprit supérieur qui s’obstine et s’exalte dans ses hallucinations. 11 faut voir avec quelle assurance il montre, « comme dans une glace gigantesque, polie, éclatante, » Bélus sous les traits d’Yao, Socrate dans Confucius, Jésus-Christ dans le culte de Foe, saint Grégoire dans le lamaïsme, les Guelfes et les Gibelins dans les luttes des Tartares, les trois phases de la Renaissance dans la dynastie des Mings et dans l’invasion des Mantchoux, la destruction des Strélitz et la suppression des Jésuites ; enQn, dans celte glace fantastique, « le style de Bossuet a son reflet
216 ÉTUÜES IllSTümüUKS KT RELIGIEUSES.
à Conslanlinople, où le progrès de la calligraphie répond, au milieu des Turcs, au style de Louis XIV et à la littérature de Versailles. » Quant aux peuples intermédiaires, leur niveau nous est garanti « par tant de corrélations entre des peuples qui habitent les deux extrémités de notre hémisphère. »
On a le droit de s’étonner que M. Ferrari n’ait pas compris combien il lui importait d’exposer avec plus de clarté, et d’une manière plus convaincante, les éléments de ces synchronismes extraordinaires, et les raisons par lesquelles il s’est cru autorisé à coordonner systématiquement ce que l’histoire a dispersé dans le temps et dans l’espace. En pareil cas, les affirmations sont insuffisantes. Il est certainement très-facile d’entrevoir des iypes communs à divers gouvernements fondés aux mêmes époques dans des contrées voisines ou lointaines ; mais quand on examine de près ces prétendues ressemblances, on les trouve incomplètes, exagérées, fugitives, peu durables. On est frappé de leur variété infinie; et, au lieu des concordances annoncées par l’esprit de système, c’est à j)einc si l’analyse trouve des nomenclatures.
Four donner quelque valeur aux synchronismes où M. Ferrari s’acharne malencontreusement, pour satisfaire, sur un point si délicat, les philologues, les philosophes, les historiens et les critiques, il faudrait trouver chez tous les peuples, i\ toutes les époques, les éléments propres à déterminer l’état des personnes, la distinction des classes, les principes de législation, l’exercice des pouvoirs, la limite des droits. Comment M. Ferrari peut- il se flatter de nous faire croire qu’il a rencontré
LA RAISON D’ÉTAT
ces éléments dans la Chine et dans le Japon, lorsque nous lisons dans Cicéron que, même de son temps, les Romains manquaient de monuments authentiques de leur législation et de leur histoire? Les annales, soit traditionnelles, soit écrites, valent toujours exactement ce que vaut le peuple dont elles retracent l’histoire. Or, l’histoire d’un peuple ignorant, crédule, superstitieux et harhare, est toujours incomplète, mensongère et fabuleuse. Il est, par conséquent, impossible d’y trouver les faits évidents, cohérents, ou même probables, qui peuvent seuls servir de base à un bon système de politique, de philosophie, de morale. Pour ne s’être pas sufflsamment pénétré de celte vérité, M. Ferrari a compromis l’autorité de son livre dont je n’ai pas encore, tant s’en faut, relevé tous les défauts.
M. Ferrari commence son livre par une déclaration d’indifférence qu’il croit très-philosophique, et qui est tout simplement vulgaire et immorale, très-peu digne, par conséquent, d’un homme de ce talent et de ce caractère. « Nous nous adressons, dit-il, aux philosophes pour lesquels il n’y a ni parti ni patrie. » C’est s’adresser à de tristes lecteurs, et M. Ferrari les flatte beaucoup en les traitant de philosophes. Ceux qui n’ont ni patrie ni parti ne sont pas des philosophes, ce sont des aventuriers de la politique et de la morale, aussi indignes
qu’incapables de comprendre les règles d’un bon gouvernement. Dire qu’on n’a ni patrie ni parti, c’est avouer qu’on ne s’intéresse à aucune cause, à aucun principe, qu’on reste impassible au milieu des agitations et des catastrophes; qu’on est neutre entre César et Pompée; qu’il est absurde d’aimer ou de haïr, d’admirer ou de mépriser; et qu’il n’y a pas eu un seul philosophe parmi tous les moralistes et les historiens anciens et modernes qui, comme Tacite, se prononcent ouvertement pour le parti de la vertu et de la justice. Pouvoir se détacher de ce parti, garder une inflexible neutralité dans les révolutions, regarder du môme œil le crime et la vertu, ce n’est pas là le mérite d’un philosophe, c’est, ou l’opprobre d’un cœur insensible, ou le malheur d’un esprit égaré par un faux système.
Pour parler avec autorité sur la science du gouvernement, il faut d’abord une connaissance profonde des faits dont cette science se compose ; ensuite, un vif sentiment des rapports de la politique et de la morale. Quand un publiciste à appris à connaître les divers ressorts de la machine, politique, il ne possède encore qu’une science d’observation, science importante à coup sûr, mais secondaire et dominée par une science plus haute : celle de la morale qui, fixant les droits des gouvernes et les devoirs des gouvernants, établit pour tous des règles de conduite. Séparer des lois de la morale la science de gouverner les hommes, c’est dégrader à la fois la morale et la politique, et s’exposer à méconnaître les éléments de l’une et de l’autre, ce qui est arrivé à M. Ferrari.
M. Ferrari a divisé son ouvrage en deux parties : dans
LA BAISON U’ÉTAT. ilü
la premièrç, il veut prouver que « les peuples naissent deux à deux, voués à une guerre éternelle ; qu’ils fondent des États les uns contre les autres en n’écoutant que les suggestions de la guerre, et que leurs traditions constamment doubles, se l’une l’autre en s'in-
terrompant par des formes incendiaires et néfastes. » En même temps qu’il afürme cet état d’antagonisme permanent, il soutient, avec non moins d’assurance, son système des synchronismes également permanents et universels. D’après le premier système, tous les cœurs débordent d’une haine inextinguible; d’après le second, ils battent tous de la même pulsation sympathique; d’après le premier, les États « n’écoutent que les suggestions de la guerre ; a d’hprès le second, ils sont si irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, qu’une évolulution faite par un seul peuple est instinctivement imitée et répétée par tous les autres. De ces deux systèmes radicalement contradictoires, quel est le faux? Pris d’une manière absolue, ils le sont évidemment tous les deux; dans tous les cas, l’un exclut et détruit l’autre. Voilà pour la première partie du livre.
Dans la seconde, M. Ferrari cherche la « raison d’État » à travers les paperasses qu’il a déterrées, dit-il, dans les coins les plus inexplorés des bibliothèques de Paris, de Florence et de Milan ; mais, il a beau faire, il ne la trouve pas. L’a-t-il bien cherchée? J’en doute. Il s’est embrouillé dans les mots; il a affublé d’un nom vague, cabalistique et suspect une chose bien simple; il a appelé raison d’État, l’art de gouverner les peuples ; et, trompé par sa terminologie, il a cru que cet art n’existait pas. Erreur incroyable et que j’appellerais
220 ÉTÜDES IIISTOKIQUES ET RELIGIEÜSES.
naïve, s’il pouvait y avoir quelque chose de naïf chez M. Ferrari. Non-Seulement cet art existe, mais il en existe deux : l’un qui tend exclusivement au maintien des intérêts des gouvernants; l’autre qui s’occupe des intérêts , des droits des gouvernés et du bien-être de la société entière. Le premier, souvent mis en pratique, à toutes les époques et dans tous les pays, a été savamment exposé par Machiavel, père légitime deM. Ferrari. Cet art est simple et facile à comprendre. Quatre mots : audace, hypocrisie, violence et infidélité, en donnent le sommaire et la substance.
M. Ferrari a repris le système de Machiavel; et, comme il n’aime « ni les sermons ni la pruderie, » au lieu d’en atténuer la crudité, il l’exagère. « Toute institution, dit-il, tout instrument politique, toute mesure de gouvernement et de révolution n’arrive à propos qu’en frappant l’ennemi au joint de la cuirasse. » Gomment lutter contre la foule qui s’insurge? Par « la terreur qui paralyse les esprits, qui commande au loin, qui devance le télégraphe, qui fait taire toutes les langues, qui oblige les sujets à regarder sans voir et qui ménage ainsi au vice lui-même l’apparence majestueuse d’une vertu vénérée. » Il faut toujours demander ce que redoute l’adversaire : « S’il aime la paix, l’abreuver d’humiliations et le traîner de vive force sur le champ de bataille; ce sera trèsutile, » dit M. Ferrari. Quanâ l’homme ne peut pas choisir (( la fatalité choisit pour lui en lui ordonnant d’être doux avec les forts, colère avec les faibles. » Il n’y a plus à discuter sur la manière la plus convenable de faire la guerre , les débats soulevés là-dessus « ne ressemblent que trop à cette pitoyable discussion sur le meilleur goû-
LA RAISON d’état. 221
vernement.» En guerre et en politique, il fautàtoutprix rester maître du pouvoir et du champ de bataille. Quant aux moyens, c absolument parlant, dit M. Ferrari, pas de choix. » Si vos adversaires, quoique vaincus, sont encore nombreux et forts, soyez magnanimes; s’ils sont faibles et désarmés, « alors frappez, exterminez, imitez Cortès, Pizarre, Albuquerque. Tels sont les préceptes les plus solennels du catéchisme de la nature. »
Et la morale ! Ce n’est pas là ce qui embarrasse M. Ferrari. «Le catéchisme de la nature, dit-il, donne des préceptes contraires à la morale. » Et comme si ce catéchisme était le sien, après avoir montré les « élus de la force» régnant sur l’immense majorité du genre humain, vouant des peuples entiers à la damnation d’un travail sans fin, plongeant les vaincus dans des marais fétides, sous un soleil ardent ou dans des souterrains étoulfants, pour s’entourer des délices, il ajoute qu’on obtint ce résultat par une religion « odieusement utile » et par des « dogmes sagement infâmes. » Il était bon , nécessaire, que le maître fermât son co»ur à toiU sentiment de commisération, et qu’il fût « dressé à mutiler , à aveugler, à chasser ses suje^, et à demander à la douleur ce que refusait la raison. »
Supprimez cette domination de la force, cet abrutissement systématique, ces hécatombes humaines, « comment le maître aurait-il ordonné tant d’effroyables travaux? où aurait-il pris les forces pour construire ses villes ?» La justice n’existe donc pas dans le monde? Si, répond M. Ferrari. A quoi sert-elle donc? Elle sert à faire les'*révolutions, toute émeute est une question de droit, tout révolutionnaire un urisconsulte, un pontife
:2i2 ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
qu’un délire sacré révolte contre toutes les lois politiques. Il doit tout sacrifier au principe qui l’inspire, faire mille ruines, braver mille malédictions, éclater comme la foudre, se révéler par la dévastation, marcher à la démolition de l’homme lui-même.
Ainsi, en théorie, le despotisme, et dans la pratique, le bouleversement et la dévastation; d’un côté Néron « élu de la force, » de l’autre Spartacus comme jurisconsulte, et Catilina comme pontife, voilà le système de M. F’errari. Quelques auteurs ont prétendu que Machiavel avait voulu trahir les secrets de la tyrannie, dévoiler les impostures du despotisme, et Bacon et Rousseau, entre autres, l’ont remercié de sa franchise. Malheureusement, après les observations et les faits rassemblés par Ginguené (t), il n’est guère possible d’attribuer à Ma^* chiavel d’aussi bonnes intentions. Je suis convaincu que M. Ferrari n’en a que de très-honorables , et je ne vois dans son livre qu’un triste exemple des aberrations, plus puériles que dangereuses, où la manie de l’excentricité peut entraîner un esprit sujifricur.
Pour savoir jusqu’où vont ces aberrations, il faut lire le dernier chapitre, intitulé : « de la Prévision. » Là, M. Ferrari, « prévenu que chaque période traverse quatre phases, » convaincu, en outre, premièrement, que le don de prophétie est accordé à quiconque a, comme lui, profondément médité sur les évolutions de l’humanité ; secondement, que toutes les époques « ne seront jamais que la répétition isochrone de celles qui se sont écoulées,)) et que notre vue saisit distinctement des
(1) Histoire liitêrain d’Halie, tome VIII, pages 1 à 184.
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intervalles simples de 30 ans,"OU quadruplés de 125 à 300 ans, « d’où le même multiple lire la période de 2,000 ans; » il annonce formellement, pour l’an Deux Mil, ni plus tôt ni plus tard, une révolution colossale, toute remplie de catastrophes et de profanations, a Alors, dit-il, les grandes routes du globe seront établies et ses ressources exploitées. Mais on traversera encore une période de cent vingt-cinq ans avant d’atteindre ce but nébuleux et fuyant. » 11 avait commencé son livre comme Machiavel, il le finit comme Nostradamus.
On comprend qu’un homme qui se croit prophète et qui, en cette qualité, lance des prévisions infaillibles, tienne en très-médiocre estime de petits esprits , tels que Cicéron ou Montesquieu, pour qui la politique, prise dans le sens le plus étendu et le plus philosophique du mot, est tout simplement l’ensemble des règles qui doivent diriger la conduite des gouvernements , d’abord envers les gouvernés, ensuite envers les autres États. Ceuxdà ne séparent point la politique de la morale , et, au contraire, toutes leurs piéditations les ramènent à la théorie générale des droits, des devoirs et des vertus humaines. Pour eux , il n’y a rien de vraiment utile qui ne soit honnête , rien d’honnête qui ne soit utile. C’est plus simple, moins ronflant, moins ambitieux, mais plus moral, plus pratique et plus fécond.
C’est aux livres vénérés et jamais assez lus de ces grands esprits que M. Ferrari , s’il eût été mieux inspiré, aurait demandé les , enseignements qu’il a vainement cherchés dans de tristes et piales paperasses. C’est dans VFspint des Lois^ dans le Traite des Ijois^ le Traite des Devoirs y dans les mémorables lettres à Quintus, et
même dans Entretiens dePkocion, qu’il aurait trouvé les leçons que l’expérience donne à la politique , la plupart des vérités fondamentales, les lumières du génie et celle de l’histoire. C’est là qu’il aurait vu que la meilleure politique , pour les chefs d’un État quel qu’il soit, est de respecter tous les droits ; c’est là qu’il eût appris que la justice est la meilleure sauvegarde d'un gouvernement. Si après avoir ainsi demandé la théorie de la Bai^n d'État à la morale et à l’histoire, M. Ferrari en eût cherché attentivement la pratique dans les faits , il l’aurait très-facilement trouvée. Mais il a dédaigné les faits autant que les principes.
Pour savoir de quels faits se compose la science du gouvernement, M. Ferrari aurait dû, non -seulement étudier les penchants naturels des hommes, mais examiner comment ces penchants, modifiés par l’éducation et le progrès des lumières, se mêlent à nos relations domestiques, politiques et internationales. En d’autres termes, il aurait dû analyser le corps social, en reconnaître les éléments, c’est-à-dire les personnes et les choses ; les personnes dans les conditions diverses où l’histoire nous les montre, depuis l’esclavage antique jusqu’au citoyen de la libre Angleterre ; les choses, c’està-dire le mouvement, la division, le concom*s des travaux industriels, agricoles et commerciaux; l’échange et la consommation de produits, la formation et la dis- Iribulion de richesses.
M. Ferrari a passé dédaigneusement là-dessus, et il avait pour cela d’excellentes raisons. Dire comment les opinions se modifient par l’effet des institutions, des traditions, des croyances et des coutumes; établir jusqu’à quel
LA RAISON D’ÉTAT
point le développement des sciences et des arts contre-, balance l’influence des institutions et des croyances; calculer enfin l’influence de l’éducation, des professions, du climat, des habitudes, des mœurs, du caractère, c’était arriver à celte conclusion : que les mouvements des peuples sont éternellement divers, leurs progrès nécessairement inégaux; par conséquent, à celte autre conclusion , que les synchronismes inventés par M. Ferrari sont tout ce qu’il y a au monde de plus ai bitraire, de plus chimérique, de plus impossible.
Une fois sorti de la voie droite , de l’expérience et de l’analyse, M. Ferrari perd les notions les plus élémentaires de la politique courante. Les faits les plus vulgaires, les plus naturels, les plus répétés et les mieux expliqués, le frappent comme (îes découvertes, et il les signale comme des événements extraordinaires. Par exemple, si un écrivain .né dans un État guelfe se jette dans le parti gibelin, et si un écrivain né en pays gibelin passe dans le camp des guelfes, M. Ferrari voit, dans «cette contradiction entre les hommes et leurs patries,» — « la loi de douleur qui préside à l’apparition et aux méditations des hommes politiques, » et une confirmation de sa théorie de la guerre éternelle'à laquelle il condamne l’humanité. Ce sont là de grands mots pour une chose très-simple que M. Ferrari eût à peine remarquée si, en étudiant les causes des révolutions, il eût observé le rôle qu’y jouent l’orgueil, l’amour-propre blessé et la colère. 11 y a mille choses , en révolution , qui ne s’expliquent ni par la raison, ni par l’esprit de parti, et qui sont de purs phénomènes de la colère ou de la vanité. Un guelfe outragé à Florence, s’en va gib^
i26 ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
lin à Arezzo, « mélancolique repaire des gibelins. » Trois cenls ans plus tard , un royaliste , maltraité à Coblentz , revient patriote enragé à Paris, et un jacobin maltraité à Paris , s’échappe et s’en va aristocrate à Coblentz. A trois siècles de distance, les mêmes causes produisent les mêmes eftéts. M. Ferrari néglige trop l’étude des causes morales, celles précisément qu’il importe le plus de connaître. L’étude des individus est instructive, beaucoup moins cependant que celles des passions qui les font agir.
J’aurais encore à relever dans VHistoire de la Raison d'Etat bien^des erreurs, des vues fausses, des doctrines funestes; mais comme je ne veux pas faire un livre pour réfuter celui de M. Ferrari, je me borne à une dernière observalion. M. Ferrari voit partout la lutte des deux principes qui'se disputent le monde, et il en conclut que la société est condamnée, par un destin aveugle, à lu guerre éternelle, contre laquelle la science a été jusqu’ici impuissante. Il n’y a là rien d’aveugle, et ce que M. Ferrari appelle le destin n’est que la marche irrégulière, mais incessante de la civilisation. Une étude plus attentive de l’histoire lui eût appris à reconnaître, dans la société aussi bien que dans la nature, l’action constante des deux lois générales de mobilité et de continuité. Par la combinaison de ces deux lois, les faits de l’ordre social offrent le spectacle d’une société qui, à travers les aberrations et les calamités inévitables, marche sans, cesse en avant, malgré les mouvements tumultueux, excessifs, mal conçus et mal concertés, malgré les manœuvres ou l’oppression de ceux qui s’opiniâtrent à maintenir en certains pays des institutions surannées,
LA RAISON D’ÉTAT
Bien des révolutions, qui pouvaient être d’utiles re* nouvellcments et de glorieuses renaissances n’ont été que de grands désastres; mais comment nier, quand on compare notre temps aux temps du moyen ôge, que nos habitudes soient moins barbares, nos connaissances plus étendues, nos droits mieux garantis ? Qu’est devenue la féodalité ? que sont devenus les privilèges de la noblesse ! où est, du moins en Europe et en Amérique, l’homme qui, légalement, ait sur un autre homme drok de vie et de mort? Et si ce n’est pas là un progrès» qu’est-ce donc? Et si ce progrès est incontestable, linfluence des grands écrivains qui ont consacré leurs méditations à l’art de gouverner les peuples ne l’eJt‘elle pas également? Si M. Ferrari trouve que cette italucnce n’a pas été toujours assez profonde et assez décisive, il oublie que ceux qui éclairent les peuples sont rarement ceux qui les gouvernent.
L’espace me manque pour insister, comme je l’aurais voulu, sur les morceaux remarquables, les aperçus brillants, les développements heureux qui se trouvent dans {'Histoire de la Raison d'Etat, en assez grand nombre pour dédommager, plus d’une fois, de ce qu’il y a de pénible dans cet ouvrage, écrit, d’ailleurs, avec un vrai talent de style et une grande force de pensée. Je dois cependant, avant de finir, déclarer qu’en attaquant l’idée dominante du livre, qui me paraît fausse et dangereuse, je suis loin de prêter de mauvaises intentions à l’auteur. Mais, ce qui n’est pas son intention, serait certainement le résultat d’un système qui nous accoutumerait à donner aux plus grands crimes l’excuse d’une invincible nécessité qui n’existe pas, et*à proférer
les mots les plus sacrés pour motiver les actes les plus exécrables. Il est probable que M. Ferrari ne tire pas de .son système toutes ces conséquences, mais elles n’en découlent pas moins très-logiquement. Ce système confond toutes les notions, inspire le mépris des formes protectrices du droit, justifie les violences et les attentats en tout genre. Prétendre que le despotisme a été longtemps et peut être encore une nécessité qui pèse sur les peuples, l’absoudre de ses iniquités certaines par ses bienfaits prétendus ; en un mot, ne pas flétrir, à toutes les époques de l’histoire, ce qui est éternellemert coupable, c’est faire à la cause du droit et de la liberté plus de mal que ne lui en feront jamais les attaques de ses ennemis déclarés.