LORD MACAULAY
S’il faut juger de la tendance des esprits et de l’état général des études par la plupart des livres nouveaux qui paraissent, des livres anciens qui se réimpriment et par les nombreuses traductions qui font passer dans notre langue les beautés des grands écrivains d’Angleterre, d’Allemagne et d’Italie, le matérialisme industriel n’a encore réussi ni à corrompre le goût par la trivialité de son langage, ni à rabaisser les intelligences par la grossièreté de ses doctrines. C’est une bonne nouvelle et une grande consolation. Tant que les chefsd’œuvre et les bons livres seront en honneur parmi nous, il ne faut désespérer de rien. L’abandon des gens de lettres, le dédain de la poésie, de la philosophie, de l’éloquence et de l’histoire sont les signes les plus certains de la décadence ou de la barbarie d’un peuple. Les doctrines qui mettent le bien-être matériel et les progrès de la mécanique au-dessus des idées ne portent avec elles que la dégradation, elles n’offrent de chance qu’à l’anarchie et au pouvoir absolu. L’expérience en
(1) Essais historiques et biographiques de loi'd Macaulay^ traduits par M. Guillaume Guizot. 1'* série, in-8 ; Michel Lévy fibres.
i30 ÉTUDES HISTORIQUES ET RELIGIEUSES.
est faite : partout où ces doctrines ont régné, elles ont détruit le sentiment de dignité personnelle et la liberté publique. Celui qui dédaigne le bon goût dans les arts, la gloire dans les lettres, les splendeurs du génie, l’indépendance de l’esprit, renonce très-aisément aux garanties sociales. Tous les abaissements se tiennent et s’engendrent réciproquement.
C’est par des hommes nourris des chefs-d’œuvre de l’antiquité que le despotisme religieux et politique a été vaincu et désarmé dans le seizième et le dix-huitième siècle. Les chefs-d’œuvre du siècle présent ont perfectionné la civilisation si péniblement acquise par scs grands hommes qui, au milieu des infortunes personnelles et à travers les désastres communs, nous ont légué les biens dont ils n’ont presque pas joui euxmômes. Depuis soixante ans, tel livre de poésie, de philosophie et d’histoire a plus contribué à maintenir le prestige, la considération et l’ascendant moral de notre pays, plus fait pour son progrès réel que toutes les sciences physiques et tous les perfectionnements de la mécanique réunis. Le jour où les mathématiques et l’industrie prendraient hautement le pas sur les belles-lettres, le jour où il serait de meilleur ton d’être géomètre qu’historien, agriculteur que poète, mécanicien qu’oratcur, et mathématicien que philosophe, serait un jour de deuil pour l’esprit humain; le vrai savoir n’existerait plus : nous aurions de prétendus savants, nous n’aurions plus de gens instruits. Les sciences abstraites elles-mêmes perdraient à cette décadence des belles-lettres qui seules peuvent les ennoblir et les féconder. On l’a bien vu dans le dix-huitième
LORD MAGAULAY.
siècle qui a tant fait pour les science mathématiques et physiques ; mais c’est en les suhordonnant que ce grand siècle leur a ouvert de si vastes carrières. C’est en rattachant toutes les sciences, d’une part à l’histoire, de l’autre à la théorie des idées et des facultés de l’entendement humain, qu’il a resserré les liens établis entre elles par la nature, multiplié leurs applications, étendu la plupart des connaissances utiles, et qu’il les a fait concourir toutes, chacune suivant son importance, aux intérêts les plus élevés de la société.
L’un des plus grands services qu’on puisse nous rendre, et surtout qu’on puisse rendre à lu génération qui grandit et va nous succéder, c’est do combattre ce plat industrialisme, pardon du mot, qui préfère les arpenteurs aux poètes, les conduc^ leurs de machine aux historiens, l’école de commerce au lycée Louis-le-Grand, et l’exhibition des Champs- Elysées au musée du Louvre. Il faut donc seconder les efforts de’ tous ceux qui, d’une manière quelconque, résistent aux grossiers appâts d’un système qui jetterait les esprits en des routes si bourbeuses, si périlleuses et si fausses. Il faut soutenir ceux qui nous conduisent aux sources pures et vivifiantes de la poésie, de la philosophie, de l’histoire; il faut, par conséquent, encourager les traducteurs qui, par un travail pénible et trop peu apprécié, nous ramènent aux grands écrivains de l’antiquité révérés depuis vingt siècles comme des maîtres, ou bien nous font connaître les écrivains modernes, anglais, allemands, italiens, qui méritent d’être étudiés comme des modèles.
Entre les diverses traductions publiées dans ces der-
niers temps, quelques-unes sont fort remarquables, notamment la traduction du Dante, par M. Louis Ralisbonne, et celle de quelques Essais de lord Macaulay, par MM. Forgues et Joanne. Mais il en est deux sur lesquelles le nom seul des traducteurs appelle l’attention. Le fils de l’auteur ù'Hemani traduisant les œuvres complètes de l’auteur à.'Hamlet, et le fils de l’auteur des Essais sur l’Histoire de France traduisant les Essais de Macaulay sur l’bistoire d’Angleterre, il y a là un rapprochement de noms certainement très-rare et fait pour exciter au moins la curiosité.
M. François Hugo a publié dix volumes de sa traduction de Shakespeare, M. Guillaume Guizot publie le premier volume d’une traduction des œuvres de lord Macaulay. L’aigle intrépide, dit Horace, n’engendre pas la timide colombe. Dans la carrière des armes, Horace a raison : là le courage est ordinairement héréditaire, et les héros naissent quelquefois des héros. Mais la carrière des lettres n’a pas de ces glorieux enfantements et l’héritage du génie ne s’y transmet pas de génération en génération. Depuis que le monde est monde, disait Boileau, on n’a point vu de grand poCte fils d’un grand poste. On peut ajouter qu’il est même très-rare que le fils d’un homme supérieur, en quelque genre que ce soit, rejiroduise le talent de son père. MM. François Hugo et Guillaume Guizot ne font pas exception à la règle, mais ils montrent assez de talent pour n’être pas écrasés des noms qu’ils portent et du poids des obligations que ces noms leur imposent.
VHistoire (V Angleterre, de lord Macaulay, traduite depuis cinq ou six ans, et malheureusement interrom-
LOBD MACAULAT.
pue par la mort, jouit en Europe de la plus désirable des renommées, de celle qui signale une profonde estime jointe à une admiration unanime. Cette histoire a inspiré à ceux qui l’ont lue et qui ne savent pas l’anglais le désir de connaître lord Macaulay tout entier. Lorsqu’il sera connu, j’ose affirmer que ses Essais auront le même succès que son Histoire d'Angleterre, et je n’en vois pas un seul, parmi les quarante et un que j’ai là devant moi (1), qui ne puisse se lire avec plaisir et avec fruit, non pas une fois, mais dix fois. Gomme historien, comme critique, comme moraliste, lord Macaulay est toujours au premier rang. Il est si parfaitement maître de sa langue, son style est si ferme, sa pensée si nette, son expression si transparente, que je ne me souviens pas d’avoir rencontré dans tous ses récits un seul aperçu vague ou une seule phrase embrouillée.
Ce qui rend la lecture de ses ouvrages particulièrement attrayante, c’est qu’on y trouve constamment, avec l’érudition la plus étendue et la plus variée, le plus solide bon sens et la plus grande rectitude de conscience. Il n’y a pas dans tout ce qu’il a écrit, sur tant de sujets divers, un mot dont une honnête femme puisse rougir, pas un sentiment qu’un honnête homme puisse désavouer. Ce qu’on estime chez lui, c’est moins peut-être la grandeur de son talent que l’usage qu’il en fait. Bien différent de ces historiens qui, sous prétexte de philosophie et à force d’abstractions, envisagent froidement toutes les catastrophes et ne voient dans les plus graves désastres que l’inévitable résultat de certaines causes
(1) Édition de 1854. Cette .édition est incomplète.
générales, Macaulay, qui n’aime pas le paradoxe, a toujours soin de ne pas confondre les victimes avec les bourreaux, et de n’envelopper point dans le môirie anathème les dupes et les imposteurs. La pensée ne lui vient jamais d’exalter le succès pour le succès môme, de déifier la force et d’offrir à la multitude,’ comme idole, l’homme, si grand qu’il soit, qu’il déteste ou qu’il méprise. Il est impartial, mais de cette impartialité qui consiste dans une véracité inflexible. Il a un profond respect pour la vérité, il est d’une rigoureuse exactitude; mais, après avoir recueilli et exposé sans altération les faits et les actes, il les caractérise, les juge et les fait apprécier. Alors il ne ménage pas plus sa haine que ses sympathies; il prend ouvertement parti pour la justice et l’honnêteté contre l’intrigue et la bassesse, pour la liberté contre la tyrannie , pour Hampden contre Charles P"; en un mot, lord Macaulay est un esprit indépendant et libéral, un libre penseur dans le sens le plus élevé, le plus philosophique du mot.
Ses Essais embrassent toutes les questions d’histoire, de politique , de philosophie, do religion , mais c’est à l’histoire qu’il appliquait, avec une évidente prédilection, ses puissantes facultés. Il n’y ménageait peut-être pas assez son grand savoir, et il faut bien lui reprocher comme un défaut cette abondance, cependant si instructive, puisqu’elle nous a privé des lumières que son génie aurait répandues sur un plus grand espace de l’histoire d’Angleterre. Il n’y a pour lui ni petits sujets ni matières stériles. Il a le merveilleux talent de tout agrandir, de tout fertiliser, et de rattacher les plus petits détails aux considérations les plus élevées, en les