‹ Études historiques et religieusesChapitre 7 sur 15 · LORD MACAULAY · texte numérisé non relu

LORD MACAULAY

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plaçant dans un grand ensemble. Sûr de son érudition, il permet volontiers ii sa pensée de fréquentes excursions hors des limites que son sujet semble lui tracer, et c’est alors surtout qu’il montre l’intarissable fécondité de la source où il puise. Il n’est pas moins admirable lorsqu’il expose les théories de l’art que lorsqu’il en déploie les ressources; le critique est toujours égal à l’historien, au littérateur, et l’on comprend quel intérêt et quelle confiance inspire un homme qui joint l’exemple au précepte et qui exécute supérieurement ce qu’il enseigne. Il semble qu'il vous ouvre son génie, qu’il vous en montre les secrets, et c’est là , du reste , l’effet que produisent Les grands maîtres dans tous les genres; on est tenté de croire qu’ils vous communiquent leur talent en vous communiquant leurs lumières.

Sauf de très-rares exceptions, tous les Essais ont paru dans la Revue d’Edimbourg. Le premier, consacré à Milton et publié au mois d’août 1823, eut un retentissement extraordinaire et iftie popularité qui dure encore. Lord Macaulay a dit depuis que cet article, œuvre d’un jeune homme qui sortait du collège, était indigne d’un tel succès, et qu’il renfermait à peine un paragraphe auquel, dans la pleine maturité de son jugement, il pût donner sôn approbation. Cette sévérité est certainement excessive. Il y a, sans nul doute, dans cet article, un peu J,rop de rélhorique et quelques ornements d’un goût douteux; mais ces défauts sont amplement compensés par des beautés qui expliquent l’émotion causée par un tel début. La marfière ferme et hardie dont le jeune écrivain parle de la Révolution de 1640, du Long Parlement, du jugement et de la condamnation de Charles I",

de Cromwell et des Stuarts, et surtout l’admirable portrait qu’il fait des Puritains, annonçaient un esprit d’une sagesse précoce, d’une rare fermeté, et montraient tous les germes d’un talent qui ne tarda pas à briller de tout son éclat.

Dix-huit mois plus tard, la Revue d’Edimbourg publiait du même auteur un travail sur Machiavel où le Macaulay du bon temps est déjà presque tout entier, avec sa sagacité d’analyse , sa clarté d’exposition , sa flère impartialité, sa moralité imperturbable , la bonne foi de ses jugements, l’originalité de ses aperçus et son idéal de composition. Un homme de goût et de sens, quand il aura lu cet article sur Machiavel, voudra lire certainement tout ce qu’a écrit lord Macaulay. Que sera-ce, quand il connaîtra ses articles sur VHistoire constitutionnelle, de Hallam, sur VHistoire de la Révolution d’Angleterre, de Mackintosh, sur le comte de Chatam, sur le livre publié en 1839 par M. Gladstone sous ce titre VÉ^lise et l'État, sur les vies de Clive et de Warren Hastings?

M. Guillaume Guizot n’a pas suivi l’ordre chronololique des Essais. 11 les a classés méthodiquement suivant le rapport des matières. On a ainsi des traités qui se complètent par le rapprochement, et on apprécie mieux l’œuvre de lord Macaulay dans son ensemble. On peut en avoir une assez bonne idée par ce premier volume, qui renferme cinq Essais historiques et biographiques : Burleigh et son temps; JohnHampden; William Temple; lord Clive; Warren Hastings. Ces deux derniers Essais , sur Clive et Warren Hastings , considérés dans leur ensemble , comptent parmi ce que lord Ma-

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caulay a écrit de plus beau, de plus instructif, de plus dramatique. 11 est impossible d’être plus magistral dans les aperçus, plus pittoresque et plus saisissant dans la narration, et de combiner dans une plus juste mesure l’admiration pour ces deux hommes et la condamnation de quelques-uns de leurs actes. Macaulay est grand peintre dans la partie de son travail où il trace le tableau des événements, politique profond dans la partie où il expose et sonde les causes des vicissitudes, de la grandeur et de l’aifermissement de l’empire britannique dans l’Inde. Dans Burgleigh , il expose l’état des esprits immédiatement après la réforme et examine les étranges problèmes dont l’histoire d’Angleterre est remplie à cette époque. Dans l’article sur Hampden, il décrit les premières luttes du droit contre l’arbitraire, de la liberté contre la tyrannie, et le mouvement qui conduit l’Angleterre à sa grande et heureuse révolution. Dans celui qu’il consacre à Temple , il raconte les vices, les intrigues, les avilissements et les immoralités des hommes de la Restauration.

On a quelquefois reproché à lord Macaulay de mettre trop de critique dans l’histoire. A mes yeux, c’est l’un de ses grands mérites. C’est ainsi qu’il mêle les pensées iiux faits et qu’il les fond dans le récit, avec tant de force et de précision , qu’elles semblent en accélérer la marche tant elles paraissent inséparables des choses mêmes; elles sont si étroitement liées, qu’elles ne forment qu’un môme corps où l’on sent partout le même esprit, la même vie. S’il m’était possible de justifier ces éloges par des citations, on serait frappé certainement des peintures élégantes, vigoureuses, éner-

giquement contrastées qui fourmillent dans les Essais. J’y trouverais aussi, sans nul doute, matière à quelques critiques; mais, ici, à quoi bon les critiques de détail? Macaulay est de ces auteurs qui accablent de leur talent ceux dont l’esprit vétilleux cherche des défauts et des faiblesses parmi tant de beautés.

La traduction de M. Guillaume Guizot n’est pas indigne de l’original ; elle n’en égale pas toujours l’ampleur et l’harmonie, mais elle en rend très-bien l’esprit et le sens; elle a de l’aisance et de la chaleur, et quoiqu’elle soit très-exacte et très-fidèle , elle n’a pas trop l’air d’une traduction : c’est un mérite rare. Je trouve seulepient que M. Guizot est quelquefois trop préoccupé de suivre Macaulay mot à mot. L’exactitude est certainement, pour un traducteur, le premier des devoirs; le lecteur l’exige, la critique en fait une loi, et quand on traduit un auteur tel que lord Macaulay, c’est faire preuve de goût que d’être en garde contre la tentative d’ajouter ou de retrancher. Cependant, cette exactitude sévère a son écueil, surtout quand il s’agit d’un écrivain chez qui le fond l’emporte sur la forme, et dont la supériorité consiste dans l’étude profonde des faits et l’étroit enchaînement des pensées. Ce qu’il importe de rendre alors, c’est la pensée de l’auteur, la physionomie de son esprit et de son âme; sa manière de sentir, d’observer, de concevoir et d’enchaîner ses idées ; la vivacité de ses sensations, la clarté de ses récits, la profondeur de ses jugements. Ici, la traduction littérale est non-seulement insuffisante, mais souvent nuisible, et le traducteur, pour être fidèle sans être servile , doit se préoccuper autant du génie de sa propre langue que du génie de la

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langue qu’il traduit. M. üuizol l’a quelquefois oublié, et la crainte de s’écarter de la stricte exactitude l’a fait tomber alors dans la contrainte et la roideur.

Malgré ce léger défaut, la traduction de M. Guillaume Guizot a un mérite très-réel; elle est l’œuvre d’un homme exact, instruit, possédant bien l’anglais et le français, et elle ne peut manquer de lui faire beaucoup d’honneur. C’est de grand cœur que je dis à lui et à tous ceux qui ont eu l’heureuse idée d’entreprendre la même traduction, notamment à MM. Forgues et Joanne : perge quo cæpisti pede. Les Essais ont fondé la réputation de lord Macaulay; l’Angleterre les compte parmi les principaux monuments de sa langue; ils sont, en effet, un des plus riches ornements de sa littérature, et il faut féliciter M. Guillaume Guizot de les associer à tous les ouvrages anglais que son père a fait passer dans notre langue.

NELSON

Entre l’histoire du temps passé et l’histoire du temps présent il y a, ce me semble, cette différence qu’autrefois les grandes choses marchaient rarement sans les grands hommes, tandis qu’aujourd’hui, sauf quelques exceptions, ce sont d’assez petits hommes qui président aux grandes choses. Il n’est donc pas inutile que les grands noms soient remis en honneur, qu’on nous parle, de temps à autre, de ceux qui, hommes d’État, écrivains, soldats, ont été, n’importe à quel titre, la gloire de leur siècle, et dont la renommée est comme interrompue par nos préoccupations. Nous serons ainsi amenés peut-être soit à relire leurs écrits, soit à mieux profiler de leurs enseignements et de leurs exemples. C’est, d’ailleurs, l’une des plus douces jouissances d’un bon esprit que de connaître le caractère moral de ceux qui, par leurs qualités propres ou par la force des circonstances, sont ^devenus des personnages éminents. On aime à pénétrer dans le secret de leurs pensées, à

• (1) Histoire de Nelson, d’après les dépêches officielles et sa correspondance particuliè’-e, par M. E. Forgues. 1 vol. Charpentier.

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