‹ Études historiques et religieusesChapitre 8 sur 15 · i2 ÉTUDK6 IIISÏÜIUUUKS ET RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

i2 ÉTUDK6 IIISÏÜIUUUKS ET RELIGIEUSES

les dislinguer non-seulement par leur époque et leur pays, mais par les traits qui n’appartiennent qu’il eux seuls. Dans cette étude, qui satisfait la raison en Axant nos souvenirs, les images physiques même ne sont pas sans intérêt. Dans les historiens de l’antiquité, les portraits sont peut-être les morceaux qui produisent • le plus d’effet; mais là, ce que nous admirons surtout, c’est le génie de l’écrivain et l’éclat de ses compositions.

Il est impossible de considérer ainsi, sous le point de vue purement littéraire, les ouvrages qui remettent sous nos yeux les événements contemporains. Les souvenirs que ces ouvrages rappellent, les émotions dont ils remplissent notre âme, étant moins du ressort de la littérature que de la politique, ne laissent guère le sangfroid qu’exige l’examen d’une œuvre d’art, surtout si les opinions du critique sont trop vivement blessées par les regrets, les aspirations ou les doctrines de l’auteur. Dans cette Histoire de Nelson, je n’ai. Dieu merci, à me mettre en garde contre aucun genre d’entraînement. Entre M. Forgues et moi, je ne vois, sur aucun point, aucune dissidence. Au lieu de juger son livre, il me sufArait donc de l’analyser, me bornant, pour le fond des choses, à mêler mes impressions aux siennes, mon approbation à ses jugements, n’ayant nul effort à faire .sur moi-môme pour ne voir dans l’hisloirc des événements qu’il raconte qu’im écrivain d’un grand mérite, traitant un grand sujet.

Il y a deux hommes dans Nelson : le héros d’un roman scandaleux et un personnage éminemment historique; l’homme de guerre et l’amant déshonoré de lady

NELSON

Hamilton. Les portraits de ces deux hommes si distincts sont tracés par M. Forgues avec cette sobriété de goût qui exclut les lieux communs et les jeux d’esprit. La monotonie qui devait résulter du récit des événements militaires est sauvée par la variété naturelle du sujet en quelque sorte double. M. Forgues passe heureusement des exploits du marin aux faiblesses de l’amant, et il soutient toujours l’attention en ne la fixant jamais trop longtemps sur l’un des deux objets. 11 travaillait sur une matière abondante, ayant à sa disposition nonseulement les innombrables biographies de Nelson, publiées en Angleterre, mais les dépêches officielles et la correspondance particulière du vainqueur de Trafalgar. Il a vu, dans cette abondance môme, une raison d’éviter ces remplissages qui font quelquefois briller le talent de l’écrivain, mais qui ennuient presque toujours le lecteur. D’un bout de son livre à l’autre, il est rapide, concis, tellement qu’on est quelquefois tenté de lui reprocher de n’entrer pas plus avant dans les parties intéres.santes de son sujet, dont il ne prend que la fleur. Appuyé sur ûn fond si riche, il pouvait chercher à montrer de l’esprit, à produire de l’effet en étalant de savantes inutilités; il s’est borné à présenter les faits en bon ordre, et à leur donner, en les exposant, juste le degré de couleur qui fait le mérite du stylo sans laisser voir les prétentions de l’écrivain. De trois gros volumes in-octavo de dépêches et de correspondances il a tiré un petit volume in-18, plein, serré et complet. Sa narration est vive, animée; il y môle nécessairement quelques descriptions de batailles ; mais, dans ces descriptions placées à propos, l’imagination et la fantaisie

n’altèrent jamais la physionomie des faits et leur rigoureuse exactitude.

Une autre qualité de M. Forgues, et ce n’est pas la moins précieuse, c’est qu’il n’a aucune des deux infirmités particulières à la plupart des biographes : l’engouement aveugle ou le dénigrement systématique. 11 admire Nelson, mais il montre l’homme flétrissant la gloire du héros et justifiant ces paroles de Massillon: «Ainsi, ces décorations si magnifiques qui nous éblouissent et embellissent nos histoires, cachent souvent les personnages les plus vils et les plus vulgaires (4). » Nelson, certainement, n’était point un homme vulgaire, mais il a été souvent un homme vil, et toute la gloire d’Aboukir et de Trafalgar n’effacera jamais ni la honte de son adultère public, ni le crime de sa complicité dans les assassinats qui suivirent la restauration des Bourbons à Naples en 1799, Ce merveilleux capitaine qui soutient son pays ne sait pas se soutenir lui-môme; cet homme qui, sur le pont du Vangtiard et de la Victory, montre une grandeur antique et si séduisante, se fait l’instrument des plus lâches vengeances dans les mains de deux prostituées; il est impossible de ne pas l’admirer, môme quand ses victoires font les plus cruelles blessures à notre amourpropre national; mais les applaudissements qu’il arrache alors expirent bientôt dans la conscience qui les désavoue. Tel fut, du reste, en 1805, -le sentiment de l’Angleterre, enivrée cependant du triomphe qui lui assurait

(1) Petit Carême. Sermon pour le dimanche do la Passion. Sur la Tausseté de la gloire humaine.

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dans le monde la prépondérance maritime. « La reconnaissance du pays fut sans bornes, dit M. Forgues ; elle ne s’arrêta que devant la honte. Le legs audacieux que Nelson avait fait de sa maîtresse, — d’une vile court!-* sane, — au pays honoré par ses exploits, fut justement

répudié On décréta des funérailles publiques, et

un monument s’éleva par souscription nationale. Des statues furent érigées dans plusieurs des principales cités. Le cercueil de plomb dans lequel les restes de Nelson avaient été rapportés en Angleterre, le pavillon de son vaisseau, qui devait figurer dans le cortège funèbre, furent mis en pièces, et le peuple s’arrachait ccs reliques sacrées. »

Cet enthousiasme s’explique, si l’on mesure l’homme à la grandeur immédiate de son œuvre. Deux fois, en sept ans, il avait écrasé notre marine renaissante, balancé la fortune de Napoléon, dérangé les plans du général et de l’empereur, changé le cours des événements, affermi l’influence de l’aristocratie britannique, sauvé son pays d’une invasion imminente, et mis pour longtemps la France hors d’état de lui disputer la domination des mers. Nelson fut donc véritablement l’idole de l’Angleterre qui, peut-être, dit M. Forgues,

« se serait moins éprise d’un héros plus complet, d’un génie plus élevé, d’un type plus noble et plus poétique. » Rien n’est plus juste; Nelson fut, avant tout, un homme heureux, plus servi par une audace imperturbable que I par des talents supérieurs. Il eut plus de témérité que de génie, une ambition furieuse, un patriotisme étroit et farouche, fort prisé de son temps, mais qui serait aujourd’hui un ridicule et presque un déshonneur.

240 ÉTUDES HISTOKIOUES et religieuses.

L’hisloire lui reproche un orgueil insolent, des passions honteuses, des suscepfihilités puériles : ce n’est pas Ih un grand homme.

* M. Forgues, qui en donne une biographie très-complète, passe assez rapidement sur les premières années du futur amiral ; chaque fait n’est pas pour lui le texte d’une dissertation; mais il relève, par des anecdotes habilement jetées dans le récit, des détails qui, en euxmômes, n’ont rien de fort intéressant. Après la mort de sa mère qui laissa sept enfants, Nelson, âgé de douze ans, demanda à « aller à la mer, » servir sous son oncle, capitaine de la marine royale. Son père écrivit au capitaine, qui répondit : « Que vous a fait ce pauvre Horatio, si petit, si faible, si malingre, pour être destiné .entre tous ses frères à notre pénible métier ! Qu’il vienne pourtant : au premier combat, un boulet de canon peut lui emporter la tête, et Je pourvoir ainsi à tout jamais. »

Le petit Horace, malade, miné par la fièvre, tint bon ; il fhllut céder.

Parti en 1770, Nelson rentra en Angleterre au mois de juillet 1772, assez bon pilote, dit-il lui-même, pour se « démener au milieu des rochers et des sables. » On équipait alors, pour le pôle nord, une de ces expéditions d’où les enfants étaient exclus comme inutiles. Touché des démarches obstinées du jeune Horatio, le capitaine, non-seulement lui permit de s’inscrire, mais lui confia le commandement d’un cutter à quatre rames avec douze hommes d’équipage. Après celte expédition, < il iiassa, avec l’escadre commandée par sir Edward Hughes, aux Indes orientales, où sa bonne conduite lui valut le grade dç midehipman, Sa santé délicate nç

NELSON

résista pas à l’influence d’un climat fatal aux Européens, il dut rentrer en Angleterre « réduit à l’état de squelette, >) dit M. Forgues. Il crut son avenir perdu tomba dans un profond découragement. Mais le voyage rétablit sa santé, et son oncle, devenu pendant son absence contrôleur de la marine, le fit embarquer comme lieutenant-aspirant sur le Worcester, de 64, qui partait pour Gibraltar. À son retour, il passa son examen de lieutenance, fut promu au grade de second lieutenant, et bientôt après, le 8 décembre 1778, il monta sur le brick le Blaireau^ le premier navire qu’il ait commandé en chef. L’année suivante, il était capitaine, attendant encore une occasion de se distinguer. Elle lui fut olfcrle par le général Dalling, qui lui confia le commandement d’une expédition chargée de prendre le fort de San- Juan, de remonter la rivière de ce nom jusqu’aux villes de Grenade et de Léon, et de couper ainsi toutes com-munications entre l’Amérique espagnole du sud et l’Amérique du nord. Nelson montra alors ce qu’il serait un jour; malgré les obstacles que lui opposaient la chaleur, les bancs de sable, la rapidité des courants, et une batterie espagnole qui commandait la rivière, il aborda hardiment cet ouvrage avancé. En sautant sur la berge, il tomba dans une flaque de vase où ses souliers restèrent ; il chargea pieds nus et emporta l’îlot Saint- Barthélemy. Mais, là encore, sa santé trahit son courage, et il dut rentrer en Angleterre. Les rapports les plus flatteurs l’y avaient précédé ; il fut présenté à la cour. Sa fortune était faite, mais elle fut loin de marcher au gré de son impatiente ambition ; et, s.auf son mariage avec mistress Nisbett, jeune veuve d’une grande beauté,

d’une parfaite distinction et d’une conduite irréprochable, il n’y a rien d’important à signaler dans la vie $

de Nelson jusqu’au moment, 12 janvier 1793, où il fut promu au commandement de VAgamemnon^ et envoyé dans la Méditerranée, théâtre futur de sa gloire.

La partie la plus considérable du livre de M. Forgues, la plus étendue, la plus développée, est celle où il expose les faits d’armes ef les exploits de Nelson dans la Méditerranée. Rien n’est plus vif, plus animé, plus rapideque la description du mouvement et des divers combats qui précèdent la journée d’Aboukir; c’est-à-dire le siège de Bastia et celui dé Calvi, où Nelson perdit un œil ; la conquête de la Corse; le combat de la Spezzia et la bataille du cap Saint- Vincent, où commença la grande renommée de Nelson. C’est là que, canonné à portée de pistolet par trois navires de la flotte espagnole, et monté sur un vaisseau qui avait perdu un mât et qui n’avait plus ni une voile entière, ni un hauban, ni un cordage, il s’élança à la tête de ses marins, à l’abordage d’un navire gigantesque, le San-José, de 112 canons, en poussant, dit M. Forgues, un cri où son âme enthousiaste se peignait toute entière ; Wesminster-Abhey ou la victoire (1). Tout plia devant cet élan furieux; et, en arrivant sur le gaillard d’arrière, Nelson y trouva le capitaine du San- José prêt à lui remettre son épée. »

Après la bataille du cap Saint-Vincent, le bombardement de Cadix et l’expédition contre Ténérifle, où il perdit le bras droit, Nelson, borgne, manchot, couvert

(1) Westminster-Abbey, lieu de sépulture réservé aux héros, est ' ici l’équivalent de : une mort glorieuse. ( Note de M. Forgues.)

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de blessures, comptait trente-huit ans, cent vingt-deux combats; il était contre-amiral, recevait l’ordre du Bain et une pension de vingt-cinq mille francs par an. En Angleterre, sa popularité était déjà grande; elle fut immense en Europe après la bataille d’Aboukir. Tous les ennemis de la France et de la Révolution se crurent ses débiteurs ; les rois le comblèrent de présents, son pays l’en accabla. M. Forgues fait de cette bataille mémorable un récit très-émouvant, très-simple et où, tout en n’oubliant rien, il a soin de ne pas trop insister sur des choses connues de tous. C’est, je crois, la partie la plus remarquable de son livre, celle où l’intérêt du style est le plus constamment gradué comme celui du sujet. Yingtjours après sa victoire, Nelson partit pour traverser de nouveau la Méditerranée. Naples l’appelait, dit M. Forgues, Naples si fatale à sa gloire.

C’est là, en etièt, que ses vices flétrirent sa renommée, et que, misérablement asservi à deux femmes sans pudeur, il oublia tout sentiment de dignité, de devoir et d’honneur; c’est là qu’il tomba assez bas pour recevoir une leçon de bonne foi et de probité politique du cardinal Ruffo, le digne chef de cette fameuse « armée chrétienne » qui couvrit Naples de pillage et de sang, et que M. Forgues appelle très-justement « un affreux ramassis de biindits, de galériens, de moines défroqués ; » c’est là qu’il répondit à Troubridge, son ami et son complice, qui lui avait demandé « un juge honnête pour faire pendre» les rebelles qu’il avait dans les mains : «Écrivezmoi bientôt qu’on a coupé quelques têtes; il ne faut rien moins que cela pour me réconforter un peu. » .C’est là qu’on le vit envoyer ses baisers à lady Hamilton , pen-

iaO ÉTUDES mSTOniQUES ET IIELIGIEUSES.

liant que celte prostituée sans vergogne et sans cœur faisait plusieurs fois dans sa barque le tour de la frégate on Caracciolo, pendu par ordre du vainqueur d’Aboukir, se débattait dans les convulsions de l’agonie.

Il ne fallait pas moins que la campagne de la Baltique et Trafalgar pour le relever, aux yeux même de ses contemporains, de cette abjection connue de l’Europe entière. Mais il faut reconnaître qu’une fois rpmonté sur son vaisseau, il se relevait magnifiquement, et que la passion de la gloire opérait en lui une éclatante métamorphose. Il avait alors des mots , des inspirations, des élans que le monde admirerait depuis dix-huit cents ans s’ils étaient dans Tite-Live , dans Plutarque, dans Tacite ou dans Salluste. Avant la bataille d’Aboukir, il communique son plan d’attaque au capitaine du Vanguard, qui, transporté d’admiration, s’écrie : « Si nous réussissons, que dira le monde? Il n’y a pas de si, réplique Nelson, nous réussirons. » Devant Copenhague, l’amiral Parker, voyant les ravages causés par l’artillerie danoise et convaincu que l’attaque allait échouer, ordonne de cesser le combat et fait hisser le signal de la retraite. On avertit Nelson : « Cesser le combat, s’écrie-t-il, que je sois damné si j’obéis! « Et plaçant sa lunette sur l’œil qu’il avait perdu à Calvi, il dit au capitaine de son vaisseau, à ce moment foudroyé par la batterie danoise : « Je vous assure que je ne vois pas le signal. » Il continue la bataille, couronnée à la fin par une victoire complète. On connaît son ordre du jour de Trafalgar : l’histoire n’a rien de comparable à ce signal transmis h la flotte anglaise , dont le vaisseau d’avant-garde était déjà perdu dans un tourbillon de boulets. On sait quelle fut son at-

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titude sur le pont de la Victory, où son indompUible courage lui coûta la vie. «Il portait ce jour-là, dit M. Forgues, comme à son ordinaire, son vieux frac d’amiral, chargé de quatre brillantes décorations. Elles le désignaient aux coups des fusiliers tyroliens dont l’ennemi avait couvert ses hunes, et que l’on croyait spécialement

chargés de tuer l’amiral. Lui-même n’en doutait pas, et ses officiers chargèrent le chirurgien du navire de parler au chapelain, afin qu’il adressât, de leur part, à l’amiral, une requête qu’ils savaient bien devoir lui déplaire. Ils voulaient lui demander de changer son habit, ou de couvrir ses éclatants insignes; mais il n’aurait pas accédé à celte prière. « Je les ai gagnés avec honneur, avait-il déjà répliqué à une première suggestion de ce genre, je mourrai avec honneur sans les avoir quittés. » C’est un beau langage, mais en admirant le héros, on peut trouver sa bravoure immodérée. Un général n’a pas ’ le droit d’être trop prodigue de sa vie ; il doit, sans doute, son exemple à son armée, mais il lui doit aussi son génie. Des flottes comme celles de Nelson, des armées comme celles de Bonaparte avaient plus besoin d’être dirigées qu’excitées; leur conserver leur chef c’était les conserver elles-mêmes. Un général n’a le droit de braver la mort que dans les rares occasions où il juge son dévouement plus utile que sa prudence ; son pays ne lui doit compte d’un trait de bravoure que lorsque c’est en même temps un trait de génie. Ce n’élait pas le cas de Nelson à Trafalgar. Du reste, sa vie n’a été qu’une suite de glorieuses témérités, et il a plus d’une fojs joué sa renommée, la vie de ses marins et le sort de son pays au hasard d’une subite inspiration. Il a constamment et

systématiquement méconnu les ordres de ses supérieurs, ‘ violé toutes les lois de la hiérarchie ; et ce n’est pas de lui qu’on peut dire qu’il s’est formé au commandement par l’obéissance. 11 a désobéi à l’amiral Parker dans la Baltique, à l’amiral Keith dans la Méditerranée; et tous les hommes du métier regardent son plan de bataille de Trafalgar comme l’un des plus périlleux et des plus téméraires. Comme toujours, le succès a tout justifié. Une grande vue qui tourne mal est réputée une sottise ; une folie qui tourne bien est estimée une grande vue; l’événement décide la plus grande partie des jugements. Nelson en est un grand exemple : il s’est toujours placé entre le Panthéon et un conseil de guerre, et nul n’a pu dire plus justement que lui :

Si j’eusse été vaincu, J’eusse été criminel.

M. Forgues, selon moi, l’a parfaitement jugé. «Nelson, dit-il, fut le type héroïque d’une race à part. Les préjugés et le courage indomptable, la ténacité prodigieuse et les vues bornées, l’enthousiasme patriotique, les grands dévouements et les petites rancunes, il eut tout ce qui caractérise les marins anglais , — les cœurs de chêne, comme on les appelle ; aussi fut-il leur idole et celle de la nation, qui peut-être se serait moins éprise d’un héros plus complet, d’un génie plus élevé, d’un type plus noble et plus poétique. Tel qu’il fut, les mers - ne reverront pas de longtemps un capitaine, un amiral de cet ordre. Les circonstances le permissent-elles, ce dont peuvent douter ceux qui ont foi, malgré tout, dans le progrès des idées pacifiques, — les conditions de la

NËLSON. 2ë3

guerre navale, profondément modifiées aujourd’hui, semblent devoir s’y opposer.

« Il perd à être envisagé de plus près, et, comparé surtout à l’homme étonnant dont il balança, dont il changea peut-être la fortune, il déchoit certainement de cette grandeur idéale dont ses compatriotes ont toujours voulu le revêtir. Ajoutons môme que, simplement envisagé comme émule des Jervis et des Collingwood, Nelson leur est plutôt supérieur par une audace et une témérité heureuses que par des talents d’un ordre beaucoup plus élevé. Il eut d’ailleurs, et des torts et des faiblesses auxquels ils restèrent étrangers ; — un excessif orgueil, — une mesquine susceptibilité, sans parler de cette malheureuse passion qui projette, une ombre fatale sur les plus éclatantes journées de sa vie. »

Ces citations montrent avec quel esprit d’impartialité, d’indépendance et de justice M. Forgues a écrit son Histoire de Nelson. La brièveté de cet excellent livre n’a pas nui à l’exactitude des faits, ni môme à l’étendue des développements nécessaires, M. Forgues a su être court et précis sans être sec, et joindre le mérite du style à la rapidité de la narration.

DIgHze

LE EÈRE LACHAISE

Le moindre défaut de ce livre , lait cependant par un écrivain de talent, est d’avoir un titre qui ne lui convient pas du tout, de ne dire presque rien du sujet principal que ce titre annonce; par conséquent, détromper d’un bout à l’autre l’attente du lecteur. Le père Lachaise est un de ces hommes qui , ayant occupé une position importante à une époque remplie de grands événements , jouissent d’une notoriété qui lient à leur place plus qu’à leur mérite personnel , et dont on parle beaucoup sans en savoir grand’chose. Quelle a été son influence? quel usage en a-t-il fait? quel rôle a-t-il joué dans l’affaire de la Régale, dans les luttes de Port-Royal, dans les intrigues et les conciliabules qui ont amené la révocation de l’édit de Nantes? Nul ne le sait au juste. Les jansénistes et les protestants l’ont, en général, assez maltraité; mais ils n’articulent contre lui que de vagues accusations. On devait croire qu’après une étude sérieuse et un minutieux examen de sa conduite, M. de Chante-

(1) Le Itère Lachaise, confesseur do Louis XIV, éludes d’histoire religieuse, par M. K. de Cbautelauze; in-8.

lauze allait mettre un terme à l’incertitude et nous faire connaître l’homme; il n’en est rien. Sauf quelques lettres inédites et fort peu intéressantes , M. de Chantelauze n’a rien découvert de nouveau, et, tout bien considéré, le père Lachaise a plus perdu que gagné à la publication de ce livre composé en son honneur. U faut nécessairement que son rôle ait été bien équivoque , puisque sa vie n’a pas pu offrir à un panégyriste aussi habile et aussi chaud, un seul acte éclatant et caractéristique. M. de Chantelauze a beau s’évertuer, il raconte les événements, expose les affaires, discute les questions et, arrivé au bout, il s’aperçoit qu’il n’a pas eu même l’occasion de placer le nom de l’homme qui , à s’en tenir au titre du livre, devrait se montrer en première ligne. L’embarras était grand , il s’cn est tiré par un procédé commode.

Il reconnaît que l’influence du père Lachaise a été «le plus souvent secrète,» mais il prétend qu’elle « n’en fut pas moins incontestable. » Ou sont les preuves ? M. de Chantelauze n’en donne pas une seule. « Peutêtre, dit-il, nous eût-il été possible, en suivant la vulgaire méthode des conjectures et des hypothèses, si commode pour certains compilateurs, de mettre en pleine lumière cette figure à moitié perdue dans un demi-jour mystérieux. Peut-être, avec un peu de hardiesse, aurions-nous pu suppléer aux lacunes de l’histoire , et offrir au lecteur un portrait en saillie , placé sur le premier plan, et aussi complet que possible. Le père Lachaise, au lieu de se trouver dans l’éloignement comme il l’est dans ces études, eût dominé tout le tableau et seul attiré l’attention. Cette méthode hypo-

LE PÈRE LACHAISE

thétique s’est présentée sans doute ù notre esprit, mais il nous a suffi du plus simple examen pour la rejeter. Avant tout, et quelque inconvénient qui dût en résulter pour l’unité de composition, il nous a paru plus sage de nous renfermer scrupuleusement dans la vérité historique. Nous avons donc écarté avec soin toutes les hypothèses, nous nous sommes attaché , aussi rigoureusement que possible, à la discussion des faits connus, et nous avons laissé le père Lachaise dans l’ombre où il est volontairement resté, et où doit le laisser une critique consciencieuse. »

C’est fort bien fait et fort bien dit; mais pourquoi donc M. de Chantelauze a-t-il pris pour ce qu’il appelle «le centre de ses récits » un homme perdu dans une impénétrable obscurité , un personnage insaisissable aux plus «patientes recherches de l’historien? » Quest-ce donc qu’un livre consacré au père Lachaise et où le nom du père Lachaise ne se voit guère que sur la couverture? A ce premier tort d’avoir choisi pour sujet de son ouvrage un homme dont il ne peut montrer nulle part d’une manière précise ni les sentiments ni les actes, M. de Chantelauze ajoute un tort plus grand encore. Par une contradiction singulière , en même temps qu’il déclare impossible de « mettre en pleine lumière cette figure à moitié perdue dans un demi-jour mystérieux,» il affirme que le confesseur de Louis XIV a soutenu , contre les plus hautes influences de son époque, « des luttes non interrompues, » et que, placé tour à tour entre le roi et ses maîtresses, entre la cour de Rome et la cour de France , entre Bossuet et Fénelon , mêlé aux querelles du jansénisme, associé à la persécution des

protestants et promoteur de la révocation de l’édit de Nantes, il a dù déployer une habileté merveilleuse pour conserver son crédit pendant un tiers de siècle, malgré « la sourde jalousie des uns et l’implacable colère des autres. » M. de Chantelauze admire fort cette habileté , et il s’étonne qu’elle ait attiré tant d’ennemis au père Lachaise, que les libelles et les chansons satiriques assaillirent de toutes parts durant le cours de son ministère. Rien , cependant , n’est plus juste et ne s’explique plus naturellement.

Le père Lachaise a subi la destinée commune à tous ceux qui, plus préoccupés de leurs intérêts que des intérêts de la vérité et de la justice, se placent entre tous les partis pour triompher quoi qu’il arrive, et qui, quoi qu’il arrive, sont toujours dans une position équivoque et peu honorable. « Il aimait à vivre en paix, » a dit d’Aguesseau. C’était un égoïste, et, comme la plupart des égoïstes, il a fait par calcul ce que d’autres, autour de lui, firent par fanatisme et par conviction. Les fanatiques en tout genre sont de grands fléaux : on les condamne, on les déteste, on les combat; mais comme, en général, ils sont convaincus, en les combattant on les estime. Les égoïstes et les intrigants, au contraire, sont une espèce misérable; ils ont pour tactique de servir tous les partis et tous les partis s’en servent, mais, en s’en sei*vant, ils les méprisent.

Le père Lachaise a occupé une position importante dans un temps de despotisme, de corruption et de servilité, à une époque cependant où plusieurs orateurs chrétiens exercèrent souvent avec courage leur ministère apostolique. Peut-on trouver dans sa vie un seul

LE PÈRE LACIIAISE.

acte de courage et d’indépendance? pas un seul. Son royal pénilent scandalise le monde et outrage la religion par ses adultères publics ; le devoir du confesseur était aussi simple qu’impérieux, le père Lachaise l’a-t-il rempli? Qu’a-t-il fait? pas même une remontrance. «Ne pas heurter le roi de front, se renfermer dans un silence qui ne manquait pas d’éloquence, telle fut, dit M. de Chantelauze, la tactique invariable du père Lachaise. n M. de Chantelauze trouve cette tactique habile, il a oublié de nous dire s’il la trouve honorable. En 1675, à la fête de Pâques, Louis XIV veut communier; son confesseur, n’osant ni lui donner ni lui refuser l’absolution, est subitement atteint d’une des « maladies politiques » dont parle Saint-Simon, et il se fait remplacer par le père Deschamps, qui refuse l’absolution bravement. Le père Deschamps n’avait pas de place à perdre, et le père Lachaise voulait garder la sienne. Il fut moins scrupuleux l’année suivante. « On célébra le jubilé, dit M. de Chantelauze ; le roi fit ses dévotions ; son confesseur crut n’y voir aucun obstacle, » Pourquoi? Madame de Montespan était toujours la maîtresse en titre, et les raisons qui avaient fait reculer le confesseur une première fois subsistaient dans toute leur force. Pourquoi donner l’absolution en 1676, après l’avoir refusée en 1675? C’était en 1676 surtout qu’il fallait la refuser, puisque le mal et le scandale s’étaient aggravés par une année d’obstinanation. M. de Chantelauze a l’air de dire que le père Lachaise croyait alors à un commencement de conversion. Rien n’est moins exact, et madame de Maintenon prouve qu’il ne se faisait aucune illusion à cet égard. « Il a déploré vingt fois avec moi, écrit-elle, les égarements du

roi; mais pourquoi ne lui interdit-il pas absolument l’usage des sacrements?... Le Père de La Chaize est un honnête homme ; mais .l’air de la cour gâte la vertu la plus pure et adoucit la plus sévère. »

Le père Lachaise, certainement, n’était ni un méchant homme ni un homme sans mérite. Il avait, non des facultés supérieures, mais un talent distingué, une érudition étendue et, dans l’esprit, cette sorte de modération qui s’accorde avec des principes faciles, avec une morale élastique et un égoïsme habilement entendu. Il était incapable de trahir ses amis; il leur aurait même volontiers rendu des services, mais à la condition de ne , rien risquer pour lui-même et de ne se point compromellre. 11 était en relation avec les protestants, n’était point insensible à leurs éloges, et quand il vit leur cause perdue, il se mit à la tête de leurs persécuteurs. Dans l’affaire du quiétisme, il prit parti pour Fénelon jusqu’au moment où le roi irrité se prononça ouvertement ; alors il céda à l’orage et s’en alla tranquillement philosopher à Mont-Louis. On peut lui appliquer ce que lord Macaulay a dit de William Temple : « Si la situation du pays devenait telle qu’il fût impossible de prendre part sans danger aux. affaires publiques, il se relirait dans sa bibliothèque et dans son verger, et tandis que la nation gémissait sous le poids de l’oppression ou retentissait du bruit des guerres civiles, il s’amusait à écrire ses mémoires ou à tailler ses abricotiers. » Le père Lachaise n’a point commis de ces actes qui flétrissent, dans l’histoire, la mémoire des hommes politiques, mais il n’a pas été assez pénétré de la grandeur et de la responsabilité de son ministère ; il a reculé devant son de-

LE PÈRE LACHAISE

voir quand son devoir devenait difficile et compromettant; il a eu le cœur, non pas bas, mais pusillanime, et la fermeté de son caractère n’a pas répondu aux lumières de son esprit. M. de Chantelauze voulant, dit-il, grouper les événements religieux autour d’une grande figure, a pris celle du père Lachaise; il n’a pa» été heureux dans son choix. Voyons s’il l’a été davantage dans sa manière de traiter les questions religieuses qui agitèrent le dix-septième siècle.

Ces questions sont connues et nous les avons trop souvent débattues pour qu’il soit nécessaire de les exposer de nouveau en détail, surtout à l’occasion d’un livre où elles ne sont que très-légèrement eflleurées. D’ailleurs, ces fameuses controverses qui passionnaient tout le monde, il y a deux cents ans, n’attirent plus aujourd’hui l’attention de personne. Qui lit encore les ouvrages où tant d’écrivains ont prodigué les ressources de leur érudition et de leur génie, et qui, après avoir jeté un si vif éclat, sont depuis longtemps ensevelis dans les coins les plus obscurs des bibliothèques publiques? Qui se souvient de Jansénius? Qui parle du Quiétisme et de madame Guyon, môme pour rire de cette folle et de cette affaire ridicule? L’affaire de la Régale et la révocation de l’édit de Nantes offrent un plus grand intérêt, et sur ces deux points, malheureusement, nous avons encore à demander à l’histoire plus d’un enseignement. Mais il se mêle à ces deux événements tant de particularités singulières et tant de circonstances qui veulent être analysées avec soin, que, pour concilier la plus stricte impartialité et la plus parfaite exactitude avec un exposé sommaire des faits, il

faut non-seulement une étude approfondie des questions, mais beaucoup de talent, beaucoup d’art et une parfaite indépendance d’esprit. M. de Chantelauze, certainement, ne manque pas de talent, mais il ne montre nulle part cet art si nécessaire et cette liberté d’esprit plus nécessaire encore. II répète contre les protestants des accusations pitoyables et cent fois réfutées; il justifie, par les raisons les plus faibles et par les plus maladroites considérations, des méfaits irrévocablement condamnés par l’histoire, la morale et la politique. D’ailleurs, il indique superficiellement les parties les plus importantes de son sujet; et son livre, n’ayant pas un plan véritable, n’est pas susceptible d’une analyse régulière. Il s’en détache cependant une pensée générale, que je veux relever pour montrer à quel point les préjugés, l’esprit de parti et une étude incomplète peuvent égarer un esprit honnête et distingué.

En protégeant la religion contre les hérésies, en se constituant le défenseur de l’orthodoxie, Louis XIV, dit M. de Chantelauze, n’a fait qu’accomplir un devoir traditionnel et « user d’un droit aussi légitime, aussi incontestable que celui des sociétés modernes lorsqu’elles défendent la propriété contre les théories et les attaques des hordes du communisme. » Les protestants étaient des perturbateurs qui, « par la fatale doctrine du libre examen, » sapaient la société « jusque dans les derniers fondements, » des sujets rebelles et des conspirateurs auxquels on appliqua justement «< la loi suprême » suffisamment motivée « par la crainte de l’avenir et par l’absolue nécessité de garantir la monarchie et le territoire de la France contre des dangers éventuels.

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D’ailleurs, les protestants formaient un État dans l’État, et l’Edit avait aliéné à leur profit une partie de la souveraineté nationale qu’il importait de leur reprendre. » Je n’ai pas l’intention de rétablir la vérité de faits si manifestement altérés par M. de Ghantelauze. Je ne lui dirai pas que les protestants n’avaient pas d’abord demandé cette existence distincte qu’il leur reproche, après tant d’autres; qu’ils avaient réclamé seulement le droit de pratiquer leur religion sans être opprimés, spoliés, égorgés, et que la résistance qu’on leur opposa les força seule à chercher dans une organisation exceptionnelle et transitoire, les garanties indispensables de leur liberté religieuse. Je ne lui apprendrai pas ou je ne lui rappellerai pas que Louis XIV lui-même, dans sa lettre au prince Guillaume, électeur de Brandebourg, après avoir promis qu’il maintiendrait l’édit, l’ayant lui-même confirmé, parlait en ces termes des protestants, que M. de Ghantelauze présente comme des rebelles en état flagrant de conspiration : « J’y suis engagé par ma parole de roi et par la reconnaissance que j’ai des preuves qu’ils m’ont données de leur fidélité pen- ' dant les derniers mouvements, où ils ont pris les armes pour mon service et se sont opposés avec vigueur et avec succès aux mauvais desseins qu’un parti de rebelles avaient formés dans mes États contre mon autorité, u 11 y aurait là-dessus bien d’autres choses à rappeler ou à apprendre à M. de Ghantelauze; mais à quoi bon discuter contre un écrivain qui trouve qu’on a très-justement appliqué » la loi suprême » à des gens dont le plus grand crime était d’invoquer et de défendre « la fatale doctrine du libre examen. » Je me borne à faire

264 KTUUES IIISTOIUOUES ET H ELIGIEUSES.

un rapprochement qui montre bien l’impartialité et la justice des adversaires de cette « doctrine fatale. »

Sous prétexte de protéger la religion qu’il outrage par sa conduite, et de défendre l’orthodoxie, à laquelle il porte lui-môme des atteintes violentes, un roi force, par ses persécutions, trois millions de ses sujets à s’expatrier ; mais les frontières sont gardées , les fugitifs arrêtés, et un édit les condamne aux galères. Il est défendu, sous peine des galères perpétuelles et de la confiscation de biens, aux pères et aux mères de donner leur consentement aux mariages vie leurs enfants émigrés. Les dénonciateurs ont la moitié des biens confisqués aux émigrants, les' gens de cour se partagent l’autre moitié. Il est interdit aux protestants, hommes ou femmes, d’exercer le métier d’accoucheurs et de sages-femmes, et même d’accoucher les femmes catholiques. Les enfants de sept ans peuvent abjurer, quitter la maison paternelle et faire un procès à leur père pour les obliger à leur payer une pension. Il est défendu aux maîtres protestants des diverses corporations d’arts et métiers d’avoir des apprentis soit protestants, soit catholiques. Un arrêt défend aux particuliers de recevoir dans leurs maisons et de soigner les pauvres et les malades protestants. Les réformés ne peuvent être ni médecins, ni chirurgiens, ni apothicaires, ni épiciers. Un édit ordonne d’enlever aux protestants, dans la huitaine, leurs enfants ûgés de plus de cinq ans pour les remettre soit aux parents catholiques les plus proches , soit à des catholiques nommés par les juges; les pères sont obligés de payer une pension pour les enfants qu’on leur arrache, et les enfants de ceux qui ne peuvent pas payer

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sont enfemn^s dans les hôpitaux. Les pères, les entants, les frères, les femmes des protestants qui servent en Angleterre ou en Hollande, sont expulsés du royaume et leurs biens sont confisqués. Les soldats ont ordre de tirer sur les réunions religieuses, môme sur celles qui ne se défendent pas. Aucun gouvernement n’avait encore imaginé une persécution aussi tyrannique. Cependant, le roi qui a ordonné, sanctionné ces atrocités révoltantes , a été vanté, célébré, adoré comme un dieu. La poésie, la prose, l’éloquence sacrée et profane sont descendues devant lui jusqu’aux plus basses adulations, et l’histoire le nomme Louis le Grand !

Cent ans plus tard, les chefs du gouvernement républicain s’immolent pour sauver la France et la Révolution. Dans les entraînements d’une lutte effroyable, ils s’emportent, commettent des excès, môme des crimes. Ils sont traités de monstres et invariablement couverts d’opprobre par les mômes historiens qui trouvent que Louis XIV n’a fait qu’user de son droit en révoquant l’édit de Nantes et en infligeant à trois millions de ses sujets la plus odieuse et la plus sauvage des persécutions. Je regrette que M. de Chantelauze n’ait pas reculé devant une telle iniquité. Il eût été digne d’un esprit aussi honnôte et aussi distingué de déclarer que les crimes sont des crimes et les infamies des infamies, quelle que soit l’autorité qui s’en rende coupable. Une telle franchise eût donné à son ouvrage la valeur morale et philosophique dont il est dépourvu.

Le lecteur eût été dédommagé des doctrines blessantes qui s’y trouvent par une plus grande élévation de vues, par des aperçus plus féconds et plus substantiels.

266 ÉTUDES HISTOniQUES ET RELIGIEUSES.

Cet égarement du préjugé, de la passion et de l’esprit de parti, est, ici, d’autant plus regrettable, que M. de Chantelauze a , comme écrivain , des qualités peu communes. Son livre se distingue par de très-heureuses sîiillies de style, une pureté fort élégante et une correction soutenue.

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