VI PREFACE
avec la liberté. Et ^ à travers quelles circonstances encore, a-t-eUe trouvé ce ressort de salut dans la liberté? après la surprise d'une révolution , avec Tessai du suffrage universel appliqué pour la première fois dans le monde sur une aussi vaste échelle, et dans le cadre d'une constitution pleine de contradictions et d'embûches. Au lendemain d'une pareille expérience, il n'est permis à personne d*attribuer à un vice de Tesprit national, des perturbations qui ne peuvent être imputées qu'aux défauts des mécanismes politiques. La France a prouvé aux plus ombrageux amis de Tordre qu'elle a, elle^ l'instinct bon^ le sang sain. Qui peut le plus, peut le moins ; il est impossible de regarder comme radicalement incapable de se gouverner, un peuple qui, en de pareilles épreuves, s'est si bien montré capable de se sauver.
La France n*est pas seulement digne de la liberté, elle est engagée dans les directions qui mènent inévitablement aux institutions Ubérales : le travail et la paix.
L'œuvre de notre époque c'est la pacifique conquête de la nature par l'industrie humaine, c'est la production accélérée et la répartition plus rapide et plils équitable de la richesse entre les hommes. Les sociétés
PBÉFACE. VU
industrieuses et riches, ne vivent et' ne se développent qu'avec la liberté; c'est la nécessité de Téconomie politique^ la loi du tempérament des peuples, le lieu commun de Thistoire. La paix n'est pas moins inséparable de la liberté. Les sociétés paciflques ne trouvent que dans la liberté, Taliment moral que demande leur imagination, et la gloire que réclame leur légitime orgueil. En voulant la paix et en se jetant avec ardeur dans rindustrie^ la France est donc dans le chemin de la liberté.
Mais ceux qui ne vont pas jusqu'à déclarer la France indigne de la liberté, disent qu'elle en est dégoûtée aujourd'hui. C'est possible; il serait prudent alors de prévoir le moment où le goût lui en pourrait revenir.
J'admets que les institutions libérales soient tombées dans le discrédit passager dont on parle. On ne peut pourtant croire à la durée de ce discrédit quand on voit les régions de la société française, où se forme l'opinion, cette puissance mystérieuse qui se dégage comme l'âme parlante d'un peuple, et dont on allègue contre nous, les doutes, les découragements^ l'apathie.
C'est surtout^ je le reconnais, dans la classe que l'on est forcé, faute d'un autre mot, d'appeler la
bourgeoiate, que la liberté est aujourd'hui en défaveur. Od a tort d'appeler la bourg:eoisie une classe ; elle n'est pas plus une classe qu'elle n'est un parti. C'est plutAt un étage de la société oCt entrent tous les hommes qui ont quelque culture d'intelligence, qui s'appliquent à l'industrie et au commerce, qui remplissent les fonctions publiques , qui exercent tes professions libérales, et qui possèdent une propriété médiocre. C'est la masse de la nation recrutée chaque jour de tous ceux qui s'élèvent par le travail et par l'activité de l'esprit. Cette bourgeoisie, ce tiers état qui est encore, et plus peut-être qu'au temps de Sieyès, toute la France agissante et pensante, a été bien souvent même par ceux
qui ir ;e actuel contre la liberté.
Je sai d'elle. On lui a reproché
d'être et impsévoyante, tantôt
frondeuse et tantôt peureuse , tantôt somnolente et stagnante, tantôt abandonnée aux entraînements les plus aveugles, avec la versatilité démocratique redoublée de l'impétuosité française. Elle est, dit-on, indifférente et sceptique, incapable de foi en la supériorité de telle ou telle doctrine sur la légitimité du pouvoir, habituée à vivre au Jour la journée, brutalement utilitaire. Voilà le portrait que font d'elle