‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 11 sur 57 · SIÈGE ET NATURE DE LA POLIE · texte numérisé non relu

SIÈGE ET NATURE DE LA POLIE

comme le principe de l’intelligence. Suivant le traité du Régime, les qualités de l’esprit, de même que la folie, résulteraient des différents mélangés de l eau et du feu. Ces deux principes se trouvant dans un rapport exact, l’intelligence est parfaite; mais l’un ou l’autre diminue-t-il, l’équilibre est rompu et un changement se manifeste. Si c’est le feu qui subit cette réduction, l’esprit devient plus lourd et plus lent : delà les niais; il y a obtusion des sens, les impressions et les réactions sont moins vives et moins justes. A un degré encore plus avancé, l’inégalité du mélange produit les insensés ou étonnés. L’eau est-elle, au contraire, surpassée par le feu, il se déclare un état tout opposé : tel excès produit les demi-fous et chez eux l’inflammation du sang et l’ivresse amènentle délire. La situation de ces malades serait constamment voisine de la folie (1).

Ces explications, qui reposent sur des conceptions physiques encore dans l’enfance, nous semblent aujourd’hui puériles; mais, outre que le temps où elles furent conçues est leur excuse, n’est-il pas permis de se demander avec M. Littré, si les hypothèses plus savantes du fluide électrique et du fluide nerveux, tout en satisfaisant mieux l’exprit, appartiennent moins au domaine conjectural?

Ainsi, niais ou imbéciles, étonnés ou mélancoliques, semifous (excités, délirants ou maniaques), telles sont les formes qu’une observation sagace avait signalées, à côté des trois grandes divisions : phrénitis, manie et mélancolie.

L’auteur du traité du Régime s’était, non-seulement occupé de l’âme dans l’état sain et dans l’état de maladie, mais encore pendant le sommeil.

D’après sa théorie, « l’âme, alors qu’elle sert le corps éveillé, se partage entre plusieurs occupations et n est pas à elle-même,

(1) Du régime, liv. I, | 35.

78 PÉRIODE HiPPOCRÂTIQUE.

mais elle donne une certainé portion de son ab’tivité à ckaque affaire du cbrps, à l’duïe, à là tiie, âii toiicher, à la marche, à toutes les actions corporelles. De la sorte, rintèlligence ne s'appartient pas. Au liëb que, iquand le cdrjis reposé, l’âme mue et parcourant les partiéâ du cdrjjs, gouverné son propre dotnicile et fait éllé-mèrUé tdules lés actions éorpdrëliës. En effet, le cdrpk dordiarit lié ééiit |pà^ *, mais èllé, éveillée, alâ connaissance j voit cé 4ui sé voit, entend cé qui S’entend, rnarché, touche, s’aflElîgej së rëcdrde-, àccdinplisèàht, dans le petit espace où elle est, pendant lé somtnéîl, tëiités les fonctions du corps et de râine ( 1 ). »

Telle est, à peu dé chdsë jpres, l’opînidn qu’a soutenue Th. Jouffrdy, dans éës Mélanges philosopMq^ues, Mais, si par l’âmé dn entend l’intelligénéë ; cëttë âssertidh dé l’auteur hippocratiquej à savoir que l’ânié est toujBür's éveillée, n’est peut-être pas exacte ; Comme lé corps, êllë présérlte, {idur nous, divers degrés d’engourdissement 5 l’ësprit se rëjidsè, dans le repos dés organes, si lui-même eh ésl empêché par sa nature propre. Car le cerveau ’pàrtiéipe à l’état général et il n’ést pas possible de le distinguer, én tàht qü’organé de la penséé, de la force par laquelle il agit ( 2 );

M. Albert Lemoine; disohs4é eii passant, â trèS-îhgéiiiéüsement comparé le cerveau pendant le sommeil à üné éspecè de cadran éléctrique ; Tésprit réprésetttérâit un hdmnië plâ'cé dérrière le cadrah ; les nerfs, lés fils éleetriquesi « Lé câdrah seul, dit-il, le cerveau veille j donné à sentir , â penser éhbdre; il constitue à lui seul tout l’appareil télégrâphiquéi L’éspnt est trompé par ce jeu d’un appareil qui n’a plus qii’üh céhtre ét h’à pas d’extrémités. De là les irapréssioûs cérébrales spohta-

(1) Des songes, liv. IV.

(2) Voyez, sur ce sujet, l’ouvrage de M. A, Maury ; Le sommeil et les rêves.

SIÈGE ET NATURE DE LA POLIE, nées, sans occasion actuelle extérieure, que l’on prend pour des impressions extérieures et normales. Il sent, croit et conclut en conséquence, c’est-à-dire avec désordre, incohérence et contradiction (1). »

Nous terminéfdüJ là êé que nods avioiis à dlrfe sür la période hippocratique.

Si, frappés maintenant dtrvide qui se fait tout à coup autour de nous, nous jetons un coup d’œil sur le chemin que nous avons fait et celui qu’il nous reste à parcourir, Hippocrate nous apparaît à la limite extrême des à ges comme une des plus grandes figures de l’humanité. Debout sür son piédestal, il a vu toutes les générations s’inspirer de ses œuvres et il s’élève seulj expression toujours vivante de la médecine antique, au milieu des ruines du passé, semblable à ces hauts monuments qui dominent l’espace et le désert.

Tout, en effet, s’est effacé et a disparu autour de lui. Que reste-t-il de Dioclès de Caryste, de Praxagoras^ d’Erasistrate lui-même et d’Hérophile? Ainsi, uné époque tout entière s’est personnifiée dans un homme. Quelle plus belle et plus noble destinée !

Ei-asistrate et Hérophile représentent une période intermédiaire entre Hippocrate ou le monde grec, et Asclépiade et Celse Où le monde gréco-romain : c’est là période alexandrine. Nous l’indiquerons en quelques pages, ne pouvant nous y arrêter, faute de documents.

(!) Albert Lemoine, Du, sommeiL

PÉRIODE ALEXMDRINE,

Érasistrafe et Héropbile.

Athènes avait été longtemps sans rivale dans le monde. L’antique civilisation de l’Égypte s’effaçait peu à peu. Après la mort d’Alexandre, et sur la terre même des Pharaons, brille inopinément un nouveau foyer de lumières, emprunté à la Grèce. Un des débris del’empire du fils de Philippe, Alexandrie, devient, sous l’impulsion des Ptolémées, le rendez-vous de tous les savants, des rhéteurs, des poètes, des philosophes et des médecins (1). Ptolémée-Soter, à peine maître de son royaume, attire auprès de lui Érasistrate et Hérophile. Par malheur, les ouvrages de ces hommes célèbres n’existent plus et nous sommes réduits à en chercher les traces dans Galien qui nous a conservé quelques-unes de leurs opinions.

On ne connaît d’Érasistrate, en ce qui tient à la folie, que ce que la tradition lui attribue. Nous avons mentionné déjà sommairement le fait d’Antiochus, fils de Séleucus, roi de Syrie, épris d’un amour invincible pour Stratonice, sa belle-

(1) Les grandes bibliothèques alexandrines,du Bruchium et du Serapeum furent fondées sous les deux premiers rois. C’est à ces mêmes dates qu’on peut rapporter aussi la création du Musée , espèce d’académie à laquelle appartint Hégésias, philosophe de l’école cyrénaïque. La doctrine qu’il enseignait conduisant au suicide, l’autorité prohiba son école. On l’avait surnommé Pisilhanate, l’orateur de la mort.

ÉRASISTRATE ET HÉROPHILE, 81

mère. Il se consumait de langueur sans qu’on parvînt à démêler la cause de son mal. Érasistrate, qui le voyait chaque jour, fut frappé du trouble qu’il ressentait en la présence de Stratonice : ses joues se coloraient et son pouls augmentait de fréquence. Plus de doute dès lors pour lui : « Votre fils, dit-il a Seleucus, aime une personne dont il ne peut espérer aucune faveur. Plus surpris encore de l’obstacle que de la nouvelle, Séleucus lui demanda quelle était celte femme ; c’est la mienne, répondit-il. Eh ! quoi, s’écria le roi de Syrie, voudriez-vous par un refus laisser mourir un fils qui m’est si cher? Érasistrate répliqua au roi par cette question : « Céderiez-vous Stratonice à Anliochus, si votre fils l’aimait? — Sans nul doute, répartit Séleucus, je n’hésiterais pas un seul instant. — Eh bien! donnez Stratonice à Antiochus, car c’est elle qu’il aime. »

Cette anecdote, dont la critique moderne conteste l’authenticité, a été rapportée et acceptée historiquement par beaucoup d’auteurs ; et, à ce titre, nous n’avons pas cru devoir la négliger.

Antiochus était-il réellement fou? La mélancolie amoureuse, ainsi qu’on l’a remarqué, se dissimule parfois sous des dehors trompeurs. Les malades ne déraisonnent point, mais ils sont tristes, sombres, distraits et absorbés. Ils ne mangent pas, maigrissent rapidement et tombent dans la fièvre, à marche plus ou moins aiguë, que Lorry a appelée érotique. L’amour est-il satisfait; la guérison est bientôt complète. Tel était l’état d’Antiochus (1).

(1) Dulaurens a emprunté à un auteur qu’il ne nomme pas un cas analogue à celui d’Antiochus, et qui en diffère seulement par sa terminaison. Les détails en sont curieux. « J’ai autrefois leu, dit-il, une plaisante histoire d’un jouvenceau d’Égypte qui estoit extrêmement passionné de l’amour d’une courtisane qu’on nommoit Théognide : elle n’en faisoit cas et luy demandoit une somme excessive d’argent. Il arrive que ce pauvre amoureux songea une nuict qu’il tenoit sa maî-

Page 1