‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 12 sur 57 · EÉRIQDE. ALBXANDRINE · texte numérisé non relu

EÉRIQDE. ALBXANDRINE

Il ne reste rien, nous l’avons dit, d’Érasistrate ni d’Héropiiilesur la,- folie. Ëe qu’on sait, tDutefois, de leurs recherehes sur le système nerveux pourrait faire supposer,, que, sous ce rapport comme sous bien d’autres,.leurs études n’avaient pas été stériles. Hérophile, le premier, distingua nettement, en effet, les nerfs des tendons et des ligaments; le premier, il reconnu t qu’ils- tiraient leur origine du cerveau et de la moelle: épinière. De plus, idée neuve et. hardie: pour, l’époque,, il leur assigna, par une clairvoyance- singulière de l’esprit, la, double, faculté de transmettre au cerveau les; sensations extérieures et aux muscles les ordres de la volonté..

Gette-aperception scientifique d’Hérophiie est,d’autant plus digne d'attention qu’un grand, nombre de médecins considé-raient encore le cerveau comme; une glande unique destinée à s'écréter la pituite ou, ainsi qu Aristote l’avait enseigné, à rafraîchir et à tempérer la chaleur dm cœur, siège de l’âme et de la pensée-. En vain, Hippocrate avait écrit que les sens et les membres n’agissent qu’autant que le cerveau a de la connais.^ saneo:stoïciens et épicuriens niaient cette vérité, et ils devaient faire prévaloir encore pendant longtemps l’opinion opposée. Mais si, à proprement parler, l’étude anatomique du cerveau date d’Hérophile, c’est à Érasistrate que revient l’honneur d’avoir saisi l’intime relation qui existe entre le développement de l’intelligenGe. et le nombre et le relief des circonvolutions

tresse entre ses bras et qu’elle estoit du tout en sa puissance.Comme il fut esveillé, il sentit cette ardeur qui l’allait consumant du tout refroidie, et ne rechercha plus la. courtisane, laquelle en estant adverlie fit appeler le jeune homme en jpstice, demandant son salaire, et alléguoit pour toute raison qu’elle l’avoit guary . Le juge Bochor ordonne sur-lè-champ que le jeune-homme apporteroitune bourse pleine d’escus et qu’il la verseroit dans un bassin, et que là courtisane se payerait du son et de la couleur des escus, comme le jeune homme s’estoil contenté de la seule imagination. » {Les maladies mélancoliques^ traduction de Théophile Gelée. Paris, 1621.)'

ÉRASISTRATE ET HÉROPHILE. 83

cérébrales. Franchissant la borne où Hérophile s’était arrêté, il admit deux espèces de nerfs, les uns pour le mouvement et les autres pour le sentiment,

«h’homme, disait d’un autre côté Érasistrate, ne peut vivre, s’il n’introduit continuellement de l’air en lui;rair, c’est la vie ou du moins la condition du maintien de la vie ; c’est lui qui produit et entretient la chaleur du corps ; il n’y a pas de chaleur innée (1). )», N’est-ce pas là, en germe, la théorie contemporaine de Lavoisier et Laplaee? Hippocrate, au contraire, était partisan du principe de la chaleur innée, chaleur qui s’allumait et s’éteignait avec la vie.

S’efforçant de donner à la paralysie un point de départ physiologique, Érasistrate, dans une hypothèse ingénieuse, supposait que les nerfs sont creusés de cavités contenant une humeur particulière, laquelle va, vient et circule avec plus ou moins de liberté. Cette humeur transmettrait au cerveau les sensations et le mouvement aux muscles. Bogros, il y a une trentaine d’années, affirmait, d’après ses dissections, qu’il existe un canal central dans chaque filet nerveux et que ce conduit est susceptible d’injection. Personne ne le crut alors ; mais le temps a marché et la science avec lui. Ehremberg a démontré depuis Bogros que les nerfs sont composés de tubes particuliers, à diamètres infiniment petits, et renfermant un liquide parfaitement distinct de renveloppe. Une intuition de génie avait révélé le fait à Érasistrate.

V Hérophile, l’évangéliste de l’anatomie, comme l’appelait Fallope, naquit à Chalcédoine en Bithynie, province qui devait fournir un autre médecin célèbre, Asclépiade ; Érasistrate vit le jour dans l’île de Céos, une des Cyclades. Ce dernier,

' (1) Voyez les belles leçons de M. Andral sur l’histoire de la médecine (Union

médicale, 1S53).

8h PÉRIODE ALEXANDRINE.

au témoignage de Pline, eut pour mère la fille d’Aristote.

Alexandrie est surtout connue par l’école philosophique qui porte son nom. Ville de commerce, de sciences et de plaisirs, fréquentée par tous les navigateurs de l’Europe et de l’Asie, elle s’appliqua, dès son origine, à unir l’esprit oriental et l’esprit grec. L’Orient l’emporta dans cette alliance et de là le mysticisme de cette école, mysticisme qui constitue son véritable caractère et son originalité. Exagérant la donnée platonicienne qui veut que l’homme tende, autant qu’il est en lui, à ressembler à Dieu, les Alexandrins proposèrent l’unification de l’homme avec la Divinité, et iis lui reconnurent une faculté par laquelle ce mystique hyménée pouvait s’accomplir. L’extase, état où l’âme se perd dans l’unité divine, était le moyen de réaliser cette simplification. L’homme, pour communiquer avec l’être absolu, devait nécessairement sortir de lui-même (1).

Selon Plotin, le plus grand philosophe de cette école, l’homme a dans les pouvoirs de sa sensibilité une faculté supérieure à l’entendement et qui, une fois éveillée, rend accessible au sens intime le champ où la raison ne peut pénétrer. « Par l’extase, ffiisait-il, on découvre Vuîiité absolue que la raison humaine,. / bornée parce qu’elle est finie, ne saurait embrasser ni définir. C’est l’absorption, fugitive en l’Être suprême, de l’individuel et ' du mobile. Dans cet état, l’esprit uni au créateur n’habite plus le corps; celui-ci devient comme un palais désert que son maître n’occupe plus et qui ne subit d’autres lois que celles de la nature organique. »

(1) Le but de la contemplation, de l’extase, suivant lé Bhagavad-Gita, livre sacré de l’Inde antique, était de s’unir à Dieu en lui ressemblant le plus possible, c’est-à-dire en se réduisant soi-même à l’être pur par l’abolition de tout acte intérieur et de toute pensée. Il fallait, entre autres prescriptions pour parvenir à cet anéantissement divin, retenir son souffle et murmurer le simple monosyllabe ' Om, représentation de l’idée mêmëlTeTfiêû. — Voyez Cousin, ühioire générale: de la philosophie, p. 88.

ÉRASISTRATE ET HÊROPHILE. 85

Suspendue, comme l’a écrit M. Villemain (1), entre une métaphysique tout idéale et une théurgie délirante, l’école d Alexandrie s egara, par un nouveau polythéisme, dans ces régions peuplées de puissances subalternes que la magie mettait en rapport avec l’humanité. Les génies de l’Orient se mêlèrent avec les démons de la Grèce. Activités émanées de Dieu, rebelles à l’autorité divine ou appelées à lui servir d’intermédiaires, ces génies n’avaient ni temples ni autels. Les mauvais, amants des hommes et tentateurs constants de l’innocence, tourmentaient les corps et les âmes : croyances d’où dérivèrent les nombreuses possessions que l’histoire de celte époque a mentionnées.

Plotin (2), toutefois, rejeta toute solidarité avec ces superstitions insensées et il s’éleva contre elles avec force. Parlant des gnostiques (3) « ils se glorifiaient, dit-il, de chasser les nialadies. Si c’était par tempérance, par une vie bien réglée, comme les sages, ils auraient une prétention raisonnable; mais ils affirment, que les maladies sont des démons, qu’ils peuvent les chasser par leurs paroles, et ils s’en vantent, afin de passer pour des hommes vénérables auprès du vulgaire, toujours porté à admirer la puissance de la magie. Il est ridicule d’admettre que la maladie ait une cause et que, dès que cette cause agit, il y ait un démon tout prêt à venir la seconder » (4). Un rapprochement naturel vient à la pensée en lisant ce passage qui offre tant d’affinité avec celui d’Hippocrate, cité plus haut.

(1) Tableau de l’éloquence chrétienne au iv® siècle.

(2) Plotin, né vers Tan 205 de J. C., mourut vers l’an 270.

(3) Le gnosticisme, qui signifie par son étymologie, ■Yvâaiç, connaissance par «xcellence ou connaissance de l’être divin, était un mélange d’éléments grecs, j^ife et persans. Le théisme s’y rencontrait quelquefois avec le panthéisme, et la doctrine de la création avec celle de l’émanation.

(4) Ennéades 11, liv. IX, p. 296, trad. Bouillet.

PÈMÔiDÉ ALEXAMBRINE.

Du resté, ïe travail d’élaboration qui donna naissance à ce qu’on a appelé le néophtonisme dura plus de cinq siècles ; et, presque aussitôt que ce système eut pris un corps, Plotin le transporta à Rome, où déjà depuis bien longtemps le mouvement scientifique l’aVait devancé (1). Lé néoplatonisme devait inonder de son idéalisme mystique, tout à la fois grec, égyptien et juü, le moyen âge chrétien tout entier. Nous le retrouverons avec les solitaires de la Thébaïde, que les tbérapeutês précédèrent sur les bords du Nil. Mais, auparavant, examinons quel était en Italie l’état de la médedne mentale, au déclin de la république et sous rempire.

(1) Le mouvement scientifique passa, en effet, d’Alexandrie à Rome sous Ptolémée-Èvergète, 150 ans avant J. C. La discorde qui survint alors dans la amilïe des Lagides et les troubles ffui s’ensuivirént, dispersèrent les savants.

PÉRIODE GRÉGO-ROMAINE

CHPITRE PREMIER

Aisclépiade.

Le flambeau de la médecine passa donc d’Alexandrie à Rome, grâce aux discordes survenues dans la famille des Lagides et à la dispersion des savants sous Ptolémée Evergète H. Mais ce fut surtout après les victoires de Lucullus et de Pompée., en firèce et en Asie, que les littérateurs, les philosophes et les médecins accoururent en foule dans la nouvelle capitale de l’univers.

A'Rome, jusque-là, les sciences comme les lettres avaient été peu cultivées; les arts y étaient inconnus. Les Romains les regardaient, dit .Montesquieu, « comme des occupations jd’esclaves, et ne les exerçaient ;point ; ils ne connaissaient que -l’art de la guerre, qui était la seule voie pour arriver aux 'honneurs et aux magistratures (1). » Tout alors change de face.Les jeunes Romains vont chercher l’instruction en Grèce. -Athènes, vaincae^ remplace le bruit des luttes guerrières par celui des académies ; elle devient une ville d’études, et Rome, malgré elle, s’imprègne insensiblement de la civilisation hellénique. En effet, lettres et philosophie, les Romains devaient Août reeevoir des Grecs : a Ce ne fut pas, dit Cicéron, uniaible

(1) Grandeur et décadence, ch. x

gs PÉRIODE GRÉCO-ROMAIKE.

ruisseau détourné de Grèce dans nos murs, ce fut un fleuve

abondant et rapide (1). »

Asclépiade se rendit à Rome au commencement du premier siècle avant notre ère. La philosophie d’Épicure, nouvellement importée, y comptait de nombreux sectateurs, et le temps n’était pas éloigné où elle allait, sous le séduisant et habile pinceau de Lucrèce, y briller d’un poétique éclat. D’abord “rhéteur, Asclépiade se fit ensuite médecin. Il était hardi, entreprenant, et, de plus, doué d’une singulière élocution. L’éloquence et la nouveauté de son langage imposèrent à ses contemporains. Il avait, d’ailleurs, accepté la tâche toujours éclatante, mais facile, de faire table rase du passé. Traitant avec dédain la médecine d’Hippocrate, il l’appelait irrévéren^cieuseraent une méditation sur la mort. Le fougueux novateur devait soulever des passions rivales. Charlatan pour les uns, il fut, aux yeux des autres, un homme de génie; et tandis que beaucoup le qualifiaient avec mépris, Cicéron le jugeait digne de son amitié (2).

Se ralliant aux idées philosophiques de Leucippe etdeDémocrite, plus clairement exposées par Épicure, il expliqua par les atomes, non-seulement la formation du monde, sa constitution et ses phénomènes, mais encore l’homme, son organisation et ses maladies. Par atome, on entendait le dernier terme de la divisibilité de la matière. On en supposait de toute forme, de toute grandeur, et l’on pourrait dire, de toute vertu. Reçus par les pores, ils arrivaient à constituer, par leur accumulation et leurs arrangements, les différentes parties dont le

(1) Derepubl., 11-19.

. (2) Cicéron fait dire à Crassus : Et lorsque Asclépiade, qui fut mon médecin

et mon ami, effaçait par son éloquence tous les hommes de sa profession, ce n’était pas seulement à cette éloquence qu’il le défait, mais à sa science, {Dialogues de l’orateur, liv. I, § xiv.)

ASCLÉPIADE

corps humain se compose. Du parfait rapport des uns avec les autres, et delà libre circulation des atomes, résultait la santé. Nous voilà, assurément, bien loin de la crase ! Mais, de même que l’harmonie respective des pores ou vides et des atomes rendait le corps bien portant, leur disproportion entraînait la maladie. Dans cette théorie, il y avait, en définitive, obstacle et cause morbides, toutes les fois que les pores, trop petits, ne pouvaient donner accès aux atomes, ou que, trop grands, ils s’ouvraient au delà des limites normales.

A cette dernière vue de l’esprit, le resserrement et le relâchement des pores, on a rattaché, non sans raison, la doctrine du strictum et du laxum de Thémison,qui servira, à son tour, de point de départ au dogme de l’excitabilité moderne et enfin de rirritation,dont Broussais fut Tardent apôtre, et dont il est resté parmi nous le représentant illustre.

Telles étaient, dans leur ensemble, les idées médico-philosopbiques d’Asclépiade. Quant à la folie, voici comment, pour se conformer à ses principes, il en exposait Torigine.

Nous apprenons deCælius Aurelianus, qu’il définissait Tâme par cette phrase bien digne d’être consignée : « Nihil aliud esse dicit animam quant sensuum omnium cœtum (1). » Ce que Montaigne, dans sa langue pittoresque a traduit par « une exercitation des sens. » L’âme n’avait pas pour Asclépiade de siège déterminé : « Regnum animæ aliqua in 'parte corporis constitutum negat (2). » Chimérique était encore, selon lui, la croyance à des forces indépendantes de la matière : « Sentir, c’est penser, et la sensibilité, c’est Tâme, s’écrira plus tard Broussais (3). »

(1) Cæl. Àur. Acut. morb., lib. I, chap. xiv.

(2) Loe. cil.

(3) rrai<édep%sio2oâ'ic, t. II, p. 100, 2* édit.

Alienatio est passio in sensibus (1), » telle est la défi, nition ga’Âsçlé^iade donne de la folie, qu’il désignait, d’ailleurs, par le terme générique de « alienatio mentis » -et qu’il divisait en p^énitis, manie ou fureur, et mélancolie. Les démarcalions, cette lojs.,îS.onl formelles,. Hippocrate, ainsi qae nous l’avons dit,, savait admis implicitement ilui-même cette division, du reste, iantérieure très-certainement au médecin de Bithynie, qui la trouva établie dans la:s:ciencB.

Toujours est-il qu’à partir d’Â'sclépiade, Tbistoire nous ïHonitre les auteurs considérantTaliénation mentale à umdouble paint'de vue, .mvoir : l’aliénation aiguë avec fièvre, ou pbrénifcis, et Taliénation chronique sans tfièvre, ^ou maniesét mèlancàlie.

fia maniefou tureur, chez les Latins, portait :auæi le nom de insania : « Furor quem mfign insaniamûicunt.

•Au poitttide vuefie «es -âo.ctrin6s,sla pensée d’àselépiadeest nettement formulée .dans .cette défimlion au plufôt dans nette escription ^de la iphrénitis : » P.hrenitis est corpuscuLorum siatio iswe dbStrusio in ceTehri memhranis freqiieuter sine sensu, mm alienaiione et fehribus (2). »

<C’était pour -lui une afieetion iâiopatMgue, ste fiifférenciaid; par des caractères spéciaux tde la manie et de la mélancolie, aussi bien que des^délires toxiques f(35), .Quoique placée dans sa imsologie, ien deboRS ^des/tfièvres périodiques ordinaires (% il la considérait, néanmoins, nomme une maladie avec accès entrecoupés de rémissions. Ainsi, dn letkargm et de la xaxa- Xseijicç, (xpprehensio -nu oppression Aselépiade Æâjq),elait, à ce

(1) Cæl. Aur., liv. 1.

(2) Liv. I.

(3) Ibid.

(4) Le type des fièvres dépendait, pour Aselépiade, de la grosseur deB^atomes- Lib. I, chap. xiv.

À.mÈî>iM)fE. 91

propos, qu"il Bvait fréquemment observé^ à Rome, des fièvres double-^tierces avec abattement du corps et de l’esprit {cum corporis atque mentis oppressime). €es fièvres ressemblaient au lethargus et elles se terminaient, au deuxième ou au troisième accès, par la guérison ou par la mort (1).

/ En somme, la p'brénîtis, lalétbargie et la catalepsie n’étaient (pour Asclépiade que trois formes d’une affection fébrile aiguë, avec lésion spémale du système nerveux, caractérisées plus particulièrement, la première par le délire, la seconde par le coma, la troisième par un état de stupeur avec abolition des sens et de la parole : autant de variétés de fièvres intermittentes pemicieTiises.

De la nature de certaines causes, telles que l’insolation et les veilles prolongées, invoquées par Asclépiade, on peut induire que cet auteur, sous la dénomination de phrénitis, embrassait également te délire aiguet la méningite.

Asclépiade 4tait tin esprit non-seulememt théorique, mais ^érainenfïment tdsservateur. Envisageant le «délire en tant que désordre derinteMigence, iia émis,dans cètte directiond’idées, des vues ingénieuses et saisissantes, pratique en usage voulait qu’on tînt, dans des -feux efescurs, les plsrénétiques et les maniaques, il s’éleva sévèrement contre celte coïBtome.

’v. A la lumière, dit-il, tes conceptions maladives sont faibles, ! peo intws'es ; elles peuvent être rectifiées par les impressions , normales des sens. Ainsi, -la flamme d’une lampe disparaît , devant l’éclat du jour. Dans l’obscarité, au contraire, ces * éoneeptions erronées sont plus fortes et plus tenaces, les sens étant en repos et dans l’impuissance de les -conèrâler,. Tout alors est présent et réel pour les malades, comme dans un

(1) Liy. n, chap. X.

rêve. Et, en effet, l'esprit seul, dans l’inaction des organes des sens, crée les fantômes qui l’assiègent. Privés de ces moyens naturels de contrôle, les malades croient donc à leurs chimères comme à la réalité (1). »

C'est évidemment des hallucinations qu’il -s’agit dans ce. passage si intéressant et si remarquable; voici, maintenant, pour les illusions :

« Les malades voient souvent les choses autrement qu’elles ne sont : les objets extérieurs existent, mais les aperceptions qui en résultent sont fausses et donnent lieu à des erreurs maladives. C’est ainsi qu’Hercule, dans son trouble, prenait sa femme et ses enfants pour des ennemis, et qu’Oreste épouvanté voyait une furie dans la personne de sa sœur (2). »

Entre ces deux états, la délimitation est, il nous semble, catégorique.

Sous la dénomination de msum (<pavTaaia), Asclépiade comprenait, on a pu le reconnaître avec nous, deux phénomènes fort distincts ; l’un, purement psychique, silentibus sensibus (3), l’autre, où se montre comme élément déterminatif une impression sensoriale primitive : ex visis veris ducentes quidam mentis errorem (h).

Qu’on rapproche à travers les temps cette division de celle d’Esquirol, la similitude est frappante. Dans l’hallucination, dira le savant aliéniste, tout se passe dans le cerveau ; l’halluciné donne un corps et de l’actualité aux images, aux idées que la mémoire reproduit sans l’intervention des sens. Dans les illusions, au contraire, les malades se trompent sur la nature et la cause de leurs sensations actuelles. N’est-ce pas, en

(1) Lib. I, chap. xv,

(2) Loc. cit.

(3) Loc. cit.

(4) Loc. cit.

ASCLÊPIADE. 93

d’autres termes et sous une forme plus précise, l’explication d’Asclépiade?

Il ne serait peut-être pas sans intérêt d’insister sur le sens que les anciens attachaient aux mots visum, tpœjracta. C’est, suivant la définition de .Zénon, qu’on trouve dans les Académiques, « une impression, une représentation conforme à l’objet dont elle vient, et qui ne saurait ressembler à l’objet dont elle ne vient pas (1). » Mais passons. Ce mot reçut de Cicéron, qui l’employa pour désigner toutes les aperceptions, hallucinations et illusions, une acception plus étendue. Il s’exprime, effectivement, en ces termes, répondap.t^à Lucullus, défenseur de l’académie :

« Dans le .sommeil, dans l’ivresse, dans le délire, les aperceptions {visa), disiez-vous, sont plus indécises que lorsqu’on est éveillé, à jeun, ou dans son bon sens. D’où tirez-vous cette conclusion?... Comme si quelqu’un niait qu’au sortir du sommeil, on reconnaisse la vanité de ses songes 5 qu’en revenant d’un accès de folie, on s’aperçoive des illusions («^sa) dont on a été le jouet. Ce n’est pas là ce dont il s’agit. Quand ces apparences nous frappent, comment les prenons-nous? Voilà laquestion... Hercule dans Euripide, lorsqu’il perçait à coups de flèches ses fils, les prenant pour ceux d’Eurystbée, lorsqu’il immolait sa femme et voulait tuer son père, ne cédait-il pas à de fausses impressions, comme il eût cédé à de véritables?

» En citant tous ces exemples, ajoute Cicéron, je me propose d’arriver à cette conséquence, la plus sûre que vous puissiez trouver : qu’entre les aperceptions vraies et les fausses, il n’y a nulle différence, quant à l’assentiment de l’esprit. Vous ne prouvez rien, quand vous réfutez les illusions de la folie ou du sommeil, par le souvenir qui en revient plus tard ( 2 ). s

(1) Acai., liv. II, § vni, édit. Panckoucke.

(2) Acad., liv. II, chap. xxvn-xx.vm.

Q\ PÉRIODE. GRÉfiO^BQMAINE.

Le problème de la folie avait souvent oecupé les méditations du grand orateur, ainsi qu’on peut le voir encore au début du troisième livre des Tusculanes : « Puisque l’homme est composé, y lit-on, d’un corps et d’une âme, comment se fait-il qu’on ait donné tant d’attention à l’art de guérir le corps et de le conserver ; que l’invention de cet art, à cause de sou utilité, ait été attribuée aux dieux, tandis qu’on néglige si fort la médecine de l’âme? »

Mais la véritable médecine de l’âme pour Cicéron, G.’était la philosophie 5 car elle seule enseigne à maîtriser les passions. Or, pour un grand nombre de philosophes, et en particulier pour les stoïciens, les passions étaient des maladies. Cicéron, pourtant, sut établir une différence et il ne les confondit point avec la folie. Toutes ces émotions fougueuses et ardentes, tous ces mouvements violents du cœur, indépendants, jusqu’à un certain point, de la raison, tels que. la pitié, l’envie, l’allégresse, etc., n’étant, suivant lui, que des troubles naturels, il proposait, en conséquence, de leur imposer le nom de perturbations. Les expressions de insipimtia, insanitas, insania, àementia, il les réservait pour des états de l’âme qui ne lui enlèvent point forcément sa liberté.

Cicéron a rendu sa pensée plus saisissable, dans un passage caractéristique, et qui vaut la peine d’être cité, malgré sa longueur.

« Il me serait difficile de. dire, fait-il observer, d’aù les Grecs ont pris l’expression de j^avta, manie. Mais, certes, nous la distinguons mieux qu’eux, car nous mettons, de la,différence entre la fureur {furor) et la démence {insania}, qui est jointe à la sottise et qui a une acception plus large. Les Grecs, ont la prétention d’en faire autant, mais ils sont mal servis par leur langue; ce que nous appelons fureur, ils l’appellent

ASeiiÉPIADE.

(mélancolie), comme si l’âme n’était- troublée- que par la bile noire, et qu’elle ne le fût pas- par la- colère, la crainte, la douleur. C’est dans- ce' sens que nous entendons la fureur d’Athamas, d’Alcméon, dfAjax, d’Oreste; et quiconque est atteint, chez’nous,, de cette maladie de Tâme, est privé-par là loi des Bouze Tables,, de la gestion) dé ses affaires. Aussi le texte neporte-t4l pas,, se znsawMS, mais-se furiosus esdt. Èes législateurs^ ont. pensé que l’absence de calme, ou l’absence de santé morale, n’empêchait, pas desuivre les devoirs- ordinaires, les affaires de la vie commune-, de la vie d’habitude: mais ils ont regardé; la manie, comme un, état de complète incapacité intellectMelle 1 k

Une dernière; considération achève d’élucider sa pensée r «Quoique cet état poursuifr-il, soit bien plus grave

que celui de la, maladie morale- [insanià), il peut atteindre même lesage que ne peut jamais frapper celle-ci %'insamd),(.i). »

Si remarquables et si judicieux que soient ces aperçus des Tusculanes, il n’en- reste pas moins démontré que, pas plus alors qu’aujourd’hui, des limites n’avaient été posées entre la folie et les passions. Le champ de l’erreur était même plus vaste. Il nous a paru curieux:, néanmoins,, de; relaèer ces passages, parce que, sans s’écarter de- Ukorizon phil©so> pbique, ils rentrent par leur objet, dans le domaine- de la mé.decine.. Philosophe^, orateur, homme d’Êtat, Cicéron étmt encofe jurisconsulte, et cette citation nous montre^ non-seulement comment il comprenait la folie,, mais aussi quelle était la législation qui la concernait. C’est, sous ce rapport, le, plus ancien document que la science puisse revendiquer.

Ôn rencontre-,, d’autre, part, dans les œuvres de cet homme célèbre^ l’indice et la kace; des progrès que faisait la physio^

(1) Tuscul., liv. 111, § v.

logie ; « Ce n’est pas des yeux, dit-il, que nous voyons les choses qui frappent nos regards ; car le sentiment n’est pas dans le corps, et, selon les physiciens et les médecins qui ont examiné cela de près, il y a une sorte de conduits qui vont du siège de l’âme aux yeux, aux oreilles, aux narines. Aussi, quand nous sommes absorbés dans la réflexion ou empêchés par la violence de quelque maladie, nous ne voyons pas, nous n’entendons pas, quoique nous ayons les yeux ouverts, les oreilles bien disposées; en sorte qu’il est facile de se convaincre que c’est l’âme qui voit et qui entend ; que ce ne sont pas les organes qui, pour ainsi dire, lui servent de fenêtres, mais par lesquels elle ne saurait rien apercevoir, à moins de s’y appliquer par elle-même. D’ailleurs, la même âme reçoit les impressions les plus diverses, celles de la couleur, de la saveur, de la chaleur, comme celles de l’odorat et du son. Jamais elle n’apprendrait tout cela par ses cinq messagers, si tout ne tenait à elle, et quelle ne fût juge de tout. Eh bien ! quand l’âme dégagée et libre sera parvenue là, où elle tend par sa nature, elle verra tout avec plus de pureté et de lumière (1). »

Expression des théories de l’académie, ce magnifique langage est confirmatif des données philosophiques d’Hippocrate. Cicéron était l’ami d’Asclépiade ; mais il Départageait, comme on le voit, ni ses croyances, ni ses idées métaphysiques ; il était spiritualiste.

Mais voici Lucrèce. — Ainsi que Cicéron, il avait grandi au milieu des troubles de Rome ; il avait vu les proscriptions de Marins et de Sylla ; et telle avait été, au dire de plusieurs historiens, l’impression qu’il reçut des déchirements et *des malheurs de sa patrie, qu’il finit par douter de la Providence.

(1) TuscuL, liv. I, § XX,

ASCLÉPIADE

A cette époque, d’ailleurs, Rome avait perdu ses antiques vertus. Les mœurs si austères des anciens Romains s’étaient relâchées, et si les lettres et les arts commençaient à briller et à étendre leur empire sur cette société nouvelle, le respect de la loi et le sentiment de la religion disparaissaient. Lucrèce, dévoré de la soif de connaître, avait étudié toutes les sciences de son temps. Disciple enthousiaste des doctrines d’Épicure, il en fut l’interprète fidèle et autorisé. Les commentateurs rapportent que, devenu lui-même aliéné, il aurait composé son immortel ouvrage dans les intervalles de son délire. Et une tradition fort ancienne attribue à un philtre amoureux que lui aurait donné sa femme ou une maîtresse jalouse la perte de sa raison. Ce que l’histoire constate d’une manière certaine, c’est qu’il se donna la mort à un âge peu avancé.

Si nous passons maintenant de l’homme au poëte-philosophe, nous verrons qu’aux yeux de Lucrèce, l’esprit et l’âme, bien qu’étroitement unis, demeurent pourtant distincts. L’esprit {animus) a son siège dans le cœur, tandis que l’âme {anima), puissance subalterne, est répandue dans le corps entier. Seul, l’esprit a ce privilège de s’entretenir avec lui-même et de jouir de son individualité, alors que l’âme et le corps n’éprouvent même aucune impression. Substance mobile sans être simple, l’esprit est formé, comme l’âme, des atomes les plus petits, les plus lisses et les plus arrondis. Leur sortie du corps détermine une mort immédiate. Le corps est l’enveloppe de l’âme; l’âme est la gardienne du corps-, l’esprit est leur principal soutien. Périssable, ainsi que le corps, l’âme comme l’esprit naît, croît et vieillit avec lui. Comme lui encore, l’esprit peut être malade, soit isolément, soit en même temps ou consécutivement (1).

(1) Quin etiam morbis in corporis avius errât

Soepe animus : demenlil enim, deliraque falur. (Lucr., ILv. III.)

« Lorsque le vin, dit Lucrèce, cette liqueur active, s’est rendu maître de l’homme, et a fait couler son feu dans ses veines brûlantes, pourquoi ses membres sont-ils pesants, sa démarche incertaine, ses pas chancelants, sa langue embarrassée, son âme noyée, ses yeux flottants ? Pourquoi ces clameurs, ces hoquets impurs, ces querelles et ces disputes, enfin, tous ces désordres que l’ivresse traîne à sa suite? Que signifient-ils, sinon que la force du vin attaque l’âme elle-même au fond de nos corps (1) ?»

Pour Hippocrate et l’école d’Alexandrie, le cerveau, on l’a vu, était matériellement le siège de tous les troubles de la raison. Pour Lucrèce, l’esprit, étant lui-même constitué d’éléments matériels, est susceptible d’altération et par conséquent périssable.

Peu de descriptions de l’épilepsie égalent, en richesse de couleur, celle que nous a laissée le poète latin.

«Voici, dit-il, un autre spectacle : c’est un malheureux attaqué d’un mal subit, qui tombe tout à coup à vos pieds, comme frappé de la foudre, dont la bouche écume, dont la poitrine gémit, dont les membres palpitent. C’est un phrénétique qui se roidit, qui se débat, qui se met hors d’haleine, tant il se tourmente, s’épuise et s’agite en tous sens : c’est que la violence du mal, répandue dans les membres, pénètre jusqu’à l’âme et la trouble, comme le souffle d’un vent impétueux fait bouillonner les flots écumantsde la mer. Ces gémissements qui vous attendrissent, c’est la douleur qui les arrache : c’est que tous les éléments de la voix, chassés à la fois, se précipitent en foule par le canal, qu’ils trouvent ouvert et que l’habitude leur a rendu familier. La démence naît du trouble de l’esprit et de l’âme qui, séparés par la violence du mal, exercent en désordre leurs facultés. Maisquand les humeurs qui causaient la maladie

(1) Liv. ni, trad. de la Grange.

ASCLÉPIADE

entrepris un autre cours, quand le noir poison est rentré dans ses réservoirs cachés, le malheureux se relève d’abord en chancelant et recouvre peu à peu l’usage des sens et de la raison (1). »

Lucrèce et Cicéron, par le double attrait du talent littéraire et de la science, nous ont éloigné quelque peu d’Asclépiade 5 mais la nature de ces études nous ramène au médecin de Bithynie. C’était, ainsi que nous l’avons fait remarquer, un esprit puissant et qui, malgré ses exagérations, et sous un air peut-être charlatanesquê, possédait une merveilleuse sagacité.

^ La transformation d’une forme de folie en une autre est un (fait qui le frappa vivement, et, partant dç celte observation,il ^se demanda comme on se l’est demandé depuis, sans plus de /Succès,si au moyen d'un excitant cérébral, le vin par exemple,

' il ne serait point possible, en vue de la guérison, d’opérer chez

• les aliénés une métamorphose analogue. C’est sous l’influence jde ces idées préconçues qu’il fut, sans nul deute, conduit à

* conseiller l’ivresse dans le traitement général dé l’aliénation.

Au milieu du luxe et des voluptés du temps, les excès bachiques n’étaient certes pas rares, et le delirium tremens ne pouvait manquer de se produire quelquefois. Si l’on en croit Cælius Aurelianus, l’ivrognerie avait sa place dans l’étiologie d’Asclépiade (2). Ne Comparait-il pas la phrénilis à l’ivresse (3)? Il avait donc pour principe, en thérapeutique mentale, de provoquer, chez tous les malades qu’il soignait, une espèce de folie substitutive, à moins qu’il n’y eût chez eux répulsion complète pour le vin.

Cælius Aurelianus, en improüvânt et en combattant cette

(1) Loc. cil.

(2) Cæl. Aur, Jcu^.M^or6., liy; I, chap. Iles) Liv. I, chap. xv.

!, se sert d’expressions curieuses, et qui prouvent maissait certaines conséquences de l’alcoolisme, entre ^^-'^^"^ü-es'le tremblement et les insomnies. Asclépiade, dit-il,

- '"■'''^-^^agine nous amener à son opinion par le raisonnement ' suivant : si une plus grande quantité de vin plonge les gens ’ ivres dans un sommeil profond, pourquoi la même chose n’arriverait-elle pas chez les phrénétiques après de copieuses libations? Mais, se hâte d’ajouter Cælius : il n’y a point de similitude entre ces deux états. Dans l’ivresse, le désordre intellectuel résulte manifestement de l’ingestion d’une trop grande quantité de vin, et, dès que ce vin a été cuvé, l’aliénation disparaît. Dans la phrénitis, au contraire, le délire est la conséquence d’une inflammation et il persiste.

Poursuivant cette comparaison, il établit enfin que, quand même les phrénétiques ressembleraient à des gens ivres, il ne s’ensuivrait pas qu’on dût traiter l’ivresse par l’ivresse (1), aucun homme, dans cet état n’étant, en buvant, redevenu sain d’esprit. Cælius Aurelianus tient même pour une vérité incontestable, que, chez ceux qui ne renoncent point à leurs habitudes d’ébriété, l’aliénation mentale fait des progrès; ils sont pris de spasmes ou tombent dans une insomnie incurable (2).

Asclépiade, qui admettait l’ivresse du vin dans le traitement de la phrénitis, proscrivait la saignée, même au début de l’affection. Saigner les phrénétiques, c’était les juguler, disait-il, en se servant du langage de Dioclès de Caryste.

Quoi qu’il en soit, l’ascendant qu’exerça cet auteur sur la médecine mentale, fut considérable et son nom resta populaire. Un grammairien latin du iii* siècle, Censorin, nous en

(1) « Non oporluit elriuminebriandocurare » {loc. cil., chap. xv).

(2) « In apasmum aut vigilias incurabiles devenerunt » (loc. cil.).

CELSE

fournit la preuve. On lit, en effet, dans un irai té qui reste de lui, qu’Asclépiade, « par l’emploi d’une musique harmonieuse, rendit souvent la raison aux esprits troublés des phrénétiques (1). » Apulée l’appelle le prince et le premier des médecins après Hippocrate.

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