CHAPITRE IL
Celse.
Asclépiade avait été chef d’école; il avait réuni autour de lui de nombreux disciples ; et, privilège rare, il eut le bonheur de voir ses idées lui survivre. Celse et Cælius Aurelianus ne cessent d’invoquer son autorité. Cependant plusieurs doctrines rivales se partageaient la scène au moment où Celse y parût : le dogmatisme qui, tout en cherchant par le raisonnement l’essence des maladies et leurs causes occultes, recommandait l’étude de l’anatomie; l’empirisme qui, bornant la médecine aux faits observés, et ne lui reconnaissant d’autre base que l’expérience, rejetait, par une singularité assez frappante, l’anatomie et la physiologie comme inutiles ; le pneumatisme, rapportant l’origine des maladies à l’action du pneuma, esprit aérien qui modifiait les solides et les liquides ; le méthodisme, enfin, qui faisait consister toutes les maladies dans le resserrement et le relâchement des pores.
Ces divers systèmes étaient représentés par des hommes remarquables.
(1) Censürin. Die natali, édit. Nisard, p. 367.
Esprit froid , douteur et plein de circonspection, Celsè déclare n’apparlenir à aucun d’eux. Il était éclectique, du nom d’une secte alors nouvelle, dont il a lui-même parfaitement caractérisé les tendances. «Il est utile d’exposer, disait-il, les idées auxquelles nous reconnaissons le plus grand degré de vraisemblance. Dans cette manière de voir, on n’adopte exclusivement aucune opinion, de même qu’on n’en rejette aucune d^’une manière absolue; mais on conserve un moyen terme entre les sentiments contraires, et c^est en général le parti que doivent prendre dans les discussions ceux qui recherchent la vérité sans ambition (1). »
Celse avait, et très-probablement dans le même esprit, composé une espèce d’encyclopédie des connaissances humaines, dont le temps a seulement épargné la partie médicale, comme pour faire regretter le reste aux savants. Ses traités sur l’agriculture, la rhétorique et l’art militaire furent livrés de bonne heure à la destruction. Quant au beau livre De re medica, si précieux pour nous autres médecins, il est le premi er qui ait été écrit en langue latine sur les sciences médicales, circonstance qui dut même nuire à son succès, puisqu’il n’y avait à Rome d’autorité, suivant Pline, que pour ceux qui parlaient et écrivaient en grec (2).
Né, à ce qu’on croit, sous le règne d’Augusle, Celse publia ses ouvrages sous celui de Tibère. Écrivain élégant, clair et concis, les éloges ne lui ont pas manqué. On l’a appelé l’Hippocrate latin, le Cicéron des médecins ; Casaubon va plus loin : il en fait un dieu, medicorum deus.
Bien qu’indépendant de tout entraînement systématique, Celse avait en suprême vénération Hippocrate et Asclépiade :
(1) Celse, liv. I, page 7. Traduction de M. Des Étangs.
(2) Pline, liv. XXIX, 8.
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le premier, chef du dogmatisme, expliquant la folie par le transport au cerveau de la bile et de la pituite ; le second, inspirateur du méthodisme, rattachant la cause de l’aliénation à la stase des atomes dans les méninges. Essayons d’établir quelles furent, à cet égard, les idées de l’auteur latin.
Celse ne s’abandonne à aucune hypothèse ; les phénomènes extérieurs semblent seuls l’occuper. Divisant, comme l’école méthodique, les maladies en aiguës et chroniques, il les partage de plus en deux groupes principaux, savoir : les maladies générales, qui afiectent l’économie tout entière, et les maladies locales, qui n’en intéressent qu’une partie.
Parmi les affections générales, totius corporis^ Celse, en première ligne, range les fièvres tierce, quarte, pernicieuse, etc. ; puis la/îAreweses avec les autres formes mentales. Si la phrénésie occupe ici sa place naturelle, il n’en est pas de même de la folie proprement dite. Mais les unes et les autres constituent pour Celse des affections de tout le corps, n’ayant point de siège déterminé, et cette condition lui suffit; car, sous ce rapport, il ne voyait la vérité dans aucun système.
Contrairement à Asclépiade, qui avait adopté la dénomination générique de alienatio mentis, notre auteur préfère celle de insania, qu’il applique aux trois genres de folie dont sa classification est formée. Chez les Latins, il est bon de le répéter, le mot insania était employé généralement dans le sens de manie ou de fureur. Et à ce sujet, remarquons, dès à présent, que Celse, dans le chapitre si instructifqu’il a consacré à la folie (1), ne fait point usage des deux appellations, pourtant si universellement acceptées, de manie et de mélancolie. Quel en fut le motif? N’offraient-elles pas à son esprit exigeant une idée claire et une distinction satisfaisante? Les anciens,
(1) Liv. III, chap. xvni.
ce qui ne surprendra personne, confondaient fréquemment, ainsi que le remarque Prosper Alpin, ces deux formes de l’aliénation mentale (1).
Consistant'dans la phrénésie {phrenesis, fpsW*?), le premier genre de Celse, insania acuta, est caractérisé par de la fièvre et un délire continu, continua dementia. Le désordre des idées est plus ou moins complet; l’agitation nulle ou plus ou moins vive; et, en raison de ces nuances diverses, les malades atteints de phrénésie pourraient être répartis en phrénétiques gais, tristes, tranquilles et violents. C’est Xo, phrenitis d’Hippocrate.
Le second genre, sans autre désignation, répond à la mélancolie, à peu près telle qu’on la conçoit de nos jours. La tristesse mêlée de terreurs et d’angoisses est le fond prédominant de Taffection. S’il se produit des conceptions délirantes, le fonctionnement intellectuel, quoique entravé plus ou moins dans son activité, garde son allure régulière. Ici Celse est humoral, car il dit de cette vésanie : « Consistii in tristitia quam videtur bilis atra contrahere. »
Le troisième genre se subdivise en deux espèces : 1“ le délire hallucinatoire gai ou triste : c’est le délire perceptif ou sensorial ; 2” le délire général et partiel.
Dans la première variété, le malade est trompé par des images: Quidam imaginibus, non mente falluntur\ l’intelligence paraît intacte. Dans la seconde, au contraire, c’est l’esprit lui-même, le jugement qui est affecté : Quidam animo dedpiunt. d’autres termes, il existe une incohérence notable ou une association grossièrement vicieuse des idées.
Par imago, on ne saurait douter que Celse n’ait compris ce qu entendait Asclepiade par (pmTxaîa, mot qu’à l’exemple de Cicéron, Cælius Aurelianus traduira par vwMm. Celse cite, pour
(i) De medicina melhodica, liv. X, chap. s.
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modèles d hallucinés, Ajax et Oreste. Ces deux héros, nous apprend la mythologie , furent agités par les furies et les ombres. En rappelant qu’Alcméon, pour venger son père, le devin Amphiaraüs, avait tué sa mère, Ovide exprime supérieurement Fétat de quelques insensés dans ces vers :
« . Exul mentisque domûsque
Vultibus Eumenidum matrîsque agitabatur umbris (1). »
Mais toutes les hallucinations {imagines, visa) n’ont pas une teinte terrifiante, concentrée; elles peuvent accuser des impressions agréables et de nature expansive. Le fou du Pirée dont parle Horace (2), n’est point une pure fiction, et des cas analogues ont dû servir de type à la création du poète. Délirant sur un point ou sur une série limitée d’idées, les monomanes ont, pour la plupart, le masque et les traits extérieurs de l'homme en pleine possession de lui-même. En tant que faculté, le raisonnement chez eux reste intact; et de là des conceptions qui s’enchaînent et dont la logique est inattaquable. Mais comme le point de départ de ce raisonnement est faux, maladif, les conséquences tirées sont erronées, les croyances folles, les actes anormaux et en apparence parfois coupables : Eos imagines fallunt. Celse établit, seulement d’une manière aphoristique, ces distinctions que la science mentale a, de nos jours, rendues plus lumineuses.
L’aliéné est susceptible, enfin, d’être trompé par le jugement, ou autrement dit par la raison, dont le pouvoir syllogistique est en défaut : Si vero consilium insanientem fallit, etc. Celse rangeait dans cette catégorie les maniaques et probablement les déments, que ne mentionnent pas les ancien».
(1) Jtféifflmorp/i., liv. IX, V. 411,
(2) Liv. II, ép.ii, V. 128.
La manie, on le sait, a des aspects multiples, depuis la simple excitation de la pensée jusqu’à sa complète perversion. Toutes les notes ne sont pas fausses dans la gamme du délire. En outre, si certaines idées sont persistantes, d’autres se montrent fugaces et mobiles. L’âme est égayée ou attristée par des sentiments contraires. Resserré dans son cadre, Celse se borne à indiquer d’un trait quelques-unes de ces variétés, qui nous occuperont de nouveau quand il s’agira du traitement. Il est, dit-il, des aliénés qui répètent ou font toujours la même chose; d’autres sont inattentifs; ceux-ci rient sans raison ; ceux-là sont tristes et abattus sans motifs légitimes.
On peut reconnaître déjà, par ce qui précède, que, du temps de Celse, la médecine mentale avait réalisé d’importants progrès, et qu’en se constituant, elle agrandissait peu à peu son horizon. A côté de la véritable science, mais bien au-dessous d’elle, subsistaient encore, il est vrai, les vieux préjugés, maintenus et alimentés par les pratiques et les superstitions d’un culte en décadence, lot du vulgaire ou source aimée de la poésie. Nulle part Celse ne fait allusion aux causes surnaturelles, et notamment à l’intervention des dieux dans la production des maladies. Les grandes écoles scientifiques de la Grèce et de Rome répudièrent toujours ces crédulités; et, comme dans Hippocrate, la médecine est, dans l’auteur latin, à l’état d’observation rigoureuse.
Au sein de cette civilisation, à tant d’égards, si avancée de l’Italie, il y avait donc comme en Grèce beaucoup de croyances et de préjugés bizarres, et par suite beaucoup de recettes et de remèdes populaires, compositions indigestes dont Pline nous a transmis sans commentaires la fastidieuse énumération. A Rome, on appelait l’aliéné larvarumplenus^ larvaius, c’est-à-dire troublé par des larves et des fantômes. On le qua-
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lifiait aussi de cerritus (1), le supposant en butte à la vengeance de Cérès qui, comme déesse de la terre, gardait dans son sein les âmes des morts. Les hallucinés étaient poursuivis, pensait-on, par des spectres et des lémures (2). En vue de la guérison ou d’un soulagement quelconque, on avait recours, là aussi, à des prêtres et à des prêtresses. D’autre part, la magie avait en Italie comme en Orient, au dire de Pline, ses autels, ses adeptes et ses cérémonies mystérieuses.
Ce précepte du médecin de Cos que, pour traiter les maladies, il faut étudier et connaître les symptômes qui les rapprochent ou les séparent, avait été adopté par Celse, qui en faisait une des bases de sa thérapeutique. Le traitement, selon lui, devait différer en raison de chaque genre et de chaque espèce, s Les personnes atteintes de folie feront beaucoup d’exercice et seront frictionnées souvent-, elles ne prendront ni viande grasse ni vin ; seulement, après avoir été purgées, elles choisiront les aliments les plus légers de la classe moyenne (3). Il ne convient pas de les laisser seules ou avec des inconnus, non plus qu’avec des gens qu’elles dédaignent ou qui leur sont indifférents. Elles doivent changer de pays, et, si la raison leur revient, voyager tous les ans. » Tels sont, pour l’auteur latin, les moyens généraux applicables à l’ensemble des aliénés.
(1) Hellade percussa. Marins cum præcipitat se
Cerritus fuit ?.... (Horace, liv. II, sat. ui, v, 277.)
(2) Oq célébrait,à Rome, au mois de mai, des fêtes en l’honneur des Lémures ou fantômes, revenants envoyés par les morts.
(3) Celse rangeait parmi les aliments de cette classe : a les plantes potagères dont on mange les bulbes et les racines, le lièvre, tous les oiseaux et tous les poissons. » (Liv..II, chap.xvm.)
D’autres citations viendraient, au besoin, à l’appui de la précédente, pour établir que Celse divisait la thérapeutique de la folie en traitement moral et en traitement physique; division, d’ailleurs, toute naturelle et qui s’impose, pour ainsi dire, puisqu’elle repose sur les phénomènes extérieurs, les uns résultant du trouble de l’intelligence, et les autres du désordre des fonctions organiques.
Que l’âme, dans l’aliénation mentale, soit ou non malade, Celse ne se préoccupe pas de cette question subtile ; il l’abandonne aux philosophes qui alors, comme aujourd’hui, cherchaient à pénétrer le mystère de la pensée et de ses déviations. Il paraît même qu’ils dépassaient parfois la frontière philosophique et se mêlaient de médecine, car Celse dit quelque part : « Si l’art de raisonner faisait les médecins, il n’y en aurait pas de plus grands que les philosophes; mais ils ont en excès la science des mots et n’ont point celle qui guérit. » Il est impossible, toutefois, de nier que, jointe à l’expérience directe, l’étude de la philosophie n’ait contribué à la formation et au développement du traitement moral. Asclépiade, qui le préconisa l’un des premiers, est certes l’une des plus grandes intelligences médicales qu’offre l’histoire. Et, ici, se montre cette antithèse curieuse : le traitement moral datant d’Asclépiade l’épicurien.
Bien que la nécessité eût, sans aucun doute, donné naissance à des inventions particulières que personne n’a consisignées, nous ne voyons, au temps de Celse, d’autres moyens de contention que les liens. Ces liens étaient-ils des chaînes de fer comme on l’a supposé? Nous ne le pensons pas. Vinculum ne précise pas la nature du lien: il s’applique à tous sans exception. L’emploi de la contrainte était déterminé. Celse déclare inutiles les moyens coercitifs « pour ceux dont le
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délire ne s’exhale qu’en paroles ou qui sont faiblement agités » ; mais, poursuit-il, «il convient d’attacher ceux qui témoignent plus d’emportement et de les mettre hors d’état de se nuire à eux-mêmes ou de nuire à ceux qui les entourent. »
A l’emploi des liens, il faut ajouter un autre mode de coercition, l’isolement dans une chambre séparée, soit éclairée, soit obscure; car si Asclépiade, regardant les ténèbres comme une cause d’épouvante, laissait les phrénétiques jouir de la lumière, Celse était moins absolu. A notre avis, ses observations touchant cette pratique sont pleines de justesse.
« Ce qu’il y a de mieux à faire, dit-il, c’est d’éprouver l’une et l’autre méthode, de rendre à la lumière celui qui redoute l’obscurité et de tenir dans les ténèbres celui que la clarté épouvante. »
Les phrénétiques ne devaient rien avoir sous les yeux qui pût devenir pour eux un sujet d’effroi, et il était de principe commun, ainsi que nous le verrons dans Cælius Aurelianus et dans Arétée, que les murs de leurs chambres fussent unis et sans peinture. On trouve dans Vitruve la raison probable de cette recommandation : « Dans les appartements que l’on habite pendant le printemps, dit-il, l’automne et l’été, et même dans les vestibules et 1^ péristyles, les anciens avaient coutume de faire des peintures avec de certaines couleurs et d’une façon particulière, suivant la destination de chaque pièce. A présent on ne peint plus sur les murailles que des monstres extravagants au lieu de choses régulières et véritables (1). » Or, tout est matière à sensations trompeuses dans certaines formes de délire.
Que souvent des cas de délire aigu et de manie aiguë aient été confondus avec la pbrénésie, cela est certain et était iné-
(1) Vitruve, p.H5,édit. Nisard.
vitable. Celse, du reste, envisageant les phénomènes intellectuels en eux-mêmes, les conseils qu’il formule à l’occasion de cette maladie s’appliquent à la folie en général. Ces conseils, observe Pinel, « portent le caractère d’une utilité immédiate pour la guérison des aliénés et d’une certaine habitude d’être spectateur de leurs écarts. » Les considérations auxquelles se livre l’auteur latin méritent d’être citées en entier : « En traitant ces égarements de l’esprit, dit-il, il est nécessaire de se plier aux diverses formes qu’ils présentent. Il y a chez les uns de vaines terreurs à dissiper, témoin l’exemple de cet homme qu’agitait, malgré ses richesses, la crainte de mourir de faim et auquel on annonçait, de temps à autre, des successions imaginaires. Il y en a d’autres dont il faut maîtriser l’audace et qu’on ne peut dompter que par des châtiments physiques. C’est par la réprimande et la menace qu’on arrête parfois des éclats de rire insensés; parfois aussi, pour arracher ces malades à leur mélancolie, on a recours à la musique, au son des cymbales et à d’autres moyens bruyants. En général, il vaux mieux entrer dans leur folie que de les combattre ouvertement, et les ramener par degrés et sans qu’ils s’en doutent, de la déraison à des idées plus saines. Dans certains cas, on doit tâcher de captiver leur attention ; aux gens de lettres, par exemple, on fera des lectures, soit d’une manière correcte, s’ils y prennent plaisir, soit avec des incorrections calculées, s’ils en paraissent choqués, parce qu’en voulant les relever ils sont obligés déjà d exercer leur jugement; on peut même les contraindre à réciter les passages dont ils ont gardé le souvenir. Il y a de ces phrenetiques auxquels on a pu rendre le goût des aliments en les plaçant a table au milieu des convives. »
^ La mélancolie, telle qu elle est décrite par Celse, avec une teinte uniforme, devait être naturellement l’objet, de sa part.
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d'indications moins nombreuses ; car, tandis que les deux autres genres de folie se présentent pour lui avec le double caractère de l’excitation et de la dépression, la mélancolie n’a qu’un seul signe extérieur : l’abattement. Éloigner dès lors du malade toute cause d’épouvante, et, mieux encore, lui redonner, autant que possible, bon espoir 5 s’efforcer de le distraire par les récits et les jeux qui lui plaisaient le plus en état de santé ; vanter, s’il est auteur, ses écrits avec complaisance et les lui remettre sous les yeux; opposer à ses tristes imaginations de douces remontrances, en cherchant à lui faire sentir qu’il devrait, dans les choses qui le tourmentent, trouver plutôt un sujet de satisfaction que d’inquiétude ; voilà les prescriptions qui paraissent à Celse le mieux appropriées à l’état des mélancoliques et celles dont l’emploi offre le plus de chances à la guérison.
Celse complète l’exposé de ses vues scientifiques sur le traitement moral dans ses rapports avec le délire perceptif systématisé et maniaque, suivant le langage moderne, par des remarques judicieuses, expression d’un grand sens pratique ou fruit d’une longue expérience collective. Malheureusement, à cette peinture fidèle, à ce tahleau pris sur nature, se mêle une ombre. Il dit formellement, en effet, que lorsque le malade a perdu le jugement on recourra avec succès à certaines corrections. « Dès que ses actes ou ses paroles attestent sa déraison, il faut, écrit-il, pour le dompter, employer le jeûne, les chaînes {vincula) et les châtiments. » Il veut qu’ensuite on le force d’être attentif, d’exercer sa mémoire sur certains sujets et de se les rappeler quand on l’interroge, la crainte l’obligeant ainsi par degrés à se rendre compte de ses actions. (Jn moyen dont on doit, suivant lui, faire également usage, est d’exciter chez ces malades de soudaines terreurs et tout ce qui
peut imprimer à l’intelligence une secousse profonde : utile
ébranlement qui peut les arracher à leur situation fâcheuse.
Cette phrase citée plus haut : « Ubi perperam dixit autfecit, famé, vinculis,plagis coercendus est, » a été avec raison considérée comme une tache dans cet admirable chapitre. Un disciple d’Asclépiade, Titus, avait insisté aussi, en les adoptant, sur ces mesures de contrainte cruelle. On serait donc autorisé à croire qu’elles régnèrent presque sans conteste jusqu’au moment où une réforme née de sentiments supérieurs vint à s’opérer sous le gouvernement plus doux des Antonins. Cælius Aurelianus, qui protesta contre cette pratique au nom de l’humanité méconnue, vivait vers cette époque.
Quelques auteurs, assimilant les fous à des enfants, ont pensé qu’il pouvait être permis de les faire souffrir dans leur intérêt. « La douleur sert aux aliénés, dit Leuret, comme elle sert dans le cours ordinaire de la vie, comme elle sert dans l’éducation : elle est un des mobiles qui font fuir le mal et rechercher le bien; mais elle est loin d’être toujours nécessaire (1). » Or^ tous ceux qui ont pu voir Leuret à l’œuvre, pendant les longues heures de sa visite à l’hospice de Bicêtre, ou qui ont attentivement lu ses ouvrages, ne l’accuseront certainement pas de cruauté. Ce reproche, est-il licite de l’adresser à l’auteur latin? Pas davantage. Il est nécessaire seulement de faire observer que l’éducation chez les Romains était rude et sévère (2); et que Celsej en écrivant les mots que lui reproche la postérité, et qui, par une exagération de sa pensée, ont servi de prétexte jusqu’à Pinel pour l’emploi de la
(1) Du traitement moral delà folie, p. 157.
(2) Les maîtres, dit Cicéroü, ont coutume de punir leurs élèves et les mères leurs fiUes, non-seulement le paroles, mais de verges, lorsque dans un deuü de famille il y a quelque fait ou quelque mot de trop gai. {Tuscul., liv. III, chap. XXVII.)
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rigueur dans le traitement de l’aliénation mentale, obéissait, suivant toute probabilité, à l’entraînement d’une coutume générale. Il n’y a pas si longtemps que l’éducation publique, en perdant de son âpreté, est revenue partout à des méthodes plus douces.
En résumé, diversion morale puissante, intimidation, surprises, exercices variés, tant physiques qu’intellectuels, voyages, choix scrupuleux des gardiens, surveillance attentive, tels sont les éléments dont se compose le traitement moral de Celse.
Quant à sa thérapeutique physique, s’il ne proscrit pas d’une manière absolue comme Asclépiade la phlébotomie dans la phrénésie, il en limite l’application avec prudence. On en abusait, à ce qu’il paraît. « Ce n’est pas une chose nouvelle, dit-il, de tirer du sang des veines-, mais ce qui est nouveau, c’est de recourir à la saignée dans presque toutes les maladies. » Il a émis, en ce qui touche la phrénésie, cette considération qui dénote le praticien : « Il est permis, quand le péril est pressant, d’appeler à son aide les ressources qu’on devrait s’interdire dans d’autres circonstances, d Celse ne saignait qu’autant que les forces du malade l’y autorisaient, et il choisissait pour pratiquer la phlébotomie le moment où la fièvre cesse de croître.
Il saignait aussi, en général, dans la mélancolie.
Beaucoup de pratiques, autrefois en vogue, sont tombées depuis bien des siècles en désuétude, et, en particulier, celle qui consistait à raser la tète des aliénés et des phrénétiques. On mettait à nu le cuir chevelu ; on le fomentait avec de l’eau de verveine et l’on y répandait ensuite de l’huile rbsat. Afin de produire le sommeil, il était d’usage d’appliquer sur la tête un onguent spécial, formé de safran et d’iris. Le pavot et la jus-
l\!i PÉRIODE GRÉCO-ROMAINE.
quiame étaient administrés en tisane ou, à défaut, et comme agent également soporifique, on plaçait sous l’oreiller des malades des pommes de mandragore. Le balancement du malade dans un lit suspendu, la gestation après le repas et le bruit monotone de l’eau tombant, par intervalles réguliers, d’un tuyau posé dans le voisinage, étaient encore utilisés à cet effet.
Il y avait, à cette époque, non-seulement des lits, mais des bains suspendus {balneæ pensiles). Le génie inventif d’AscIépiade avait doté les Romains de cette molle et nouvelle jouissance (1). Toutefois, Sprengel interprète autrement ces deux mots : suivant lui, on devrait entendre par halneæ pensiles des douches, et non point des bains, comme on l’a cru (2). Mais cette interprétation est en désaccord avec le langage de Pline, non pas que les douches fussent inconnues ; « Rien ne fait tant de bien, dit Celse, à la tête que l’eau froide : aussi, pour remédier à sa faiblesse, il faut, pendant l’été, l’exposer chaque jour un certain temps à la chute d’un large courant d’eau (3). » D’après Asclépiade, l’eau froide était, en effet, employée avec succès sous différentes formes, lotions, aspersions , douches, bains prolongés, dans le traitement des névroses, et naturellement delà folie. Celse recommande aussi les bains d’eau et d’huile.
En présence d’une insomnie opiniâtre, et si le malade n’avait pas été saigné, il regardait encore comme utile une application de ventouses scarifiées à l’occiput; mais personne, avait-il dit (â), si ce n’est dans le but de réprimer une hémor-
(1) Pline, liv. XXVI, chap. toi.
(2) Sprengelj, Histoire de la médecine, t. II, p. 16.
(3) K Itaque is, cuihoe caput infirmum est, per æstatem id bene largo canali B quotidie debet aliquandiù subjicere. » (Liv. I, chap, iv.)
(4) Liv. II, ch. XI.
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rhagie par révulsion, n’appliquera des ventouses ailleurs qu’au siège du mal et sur le point même que l’on veut guérir. 5 II localisait donc tant soit peu, et malgré lui, l’aliénation mentale.
Un mot enfin sur l’ellébore. Les deux espèces, l’ellébore noir et l’ellébore blanc, avaient cours dans la thérapeutique des Latins. En général, on purgeait avec le noir, et l’on donnait le blanc pour faire vomir. Une particularité qui n’avait point échappé au médecin romain, c’est que le mode de préparation des médicaments a son importance chez les aliénés, qui, souvent, difficiles, méfiants, rejettent tout ce qu’on leur présente. Aussi conseille-t-il de masquer l’ellébore dans du pain pour abuser plus facilement le malade, s’il refuse de le prendre en potion; conseil qui témoigne d’une observation répétée et du bon sens pratique de l’auteur.
Nous ne parlerons de l’épilepsie, dans cette étude, que pour signaler l’apparition d’un nom nouveau dans la science, c’est celui de morbus comitialis, mal des comices. A Rome, une attaque d’épilepsie faisait lever les assemblées du peuple; c’était un présage de mauvais augure, comme le bruit de la foudre ou le vol d’une corneille à gauche des spectateurs. A propos de préjugés, on a reproché à Celse, homme si érudit et si sage d’ailleurs, dont la profession de foi médicale se résume dans ces paroles : « Je pense, que la médecine doit être rationnelle, en ne puisant cependant ses médications que dans les causes évidentes » ; on a reproché à Celse, disons-nous, d’incliner à croire, comme moyen curatif du mal caduc, à la vertu du sang humain. « Quelques épileptiques, raconte-t-il, se sont délivrés de cette affreuse maladie en buvant le sang d’un gladiateur récemment égorgé. » Mais survient aussitôt cette réflexion qui rectifie sa pensée ; « Déplorable secours que pouvait
seul faire supporter un mal plus affreux encore. '» Pline, après avoir mentionné le même remède dégoûtant, indique que, parmi les malheureux atteints du haut mal, il y en a qui recherchent la moelle des fémurs et la cervelle des enfants. Un médecin, du nom d’Artémon, aurait fait boire, « dans le crâne d’un homme tué et non brûlé, de l’eau puisée à une fontaine, la nuit, pour l’épilepsie ». — « Loin de nous, s’écrie Pline, loin de nos écrits de pareilles choses ! » Le savant, le sceptique Pline accréditera pourtant de son autorité bien des erreurs populaires, sa thérapeutique n’étant, ainsi que l’a qualifiée M. Littré, qu’un ramassis d’absurdités et de superstitions. Exemples : « Le sang de l’homme même, de quelque partie qu’il sorte, est un topique très-efficace pour l’angine, au dire d’Orphée et d’Archélaüs; et, appliqué sur la bouche de ceux qui viennent de tomber d’épilepsie, il les fait se relever aussitôt. Suivant d’autres, pour l’épilepsie, il faut piquer les gros orteils et mettre au visage quelques gouttes du sang qui sort, ou bien qu’une vierge touche le malade du pouce droit, etc., etc. (1).»
« La cervelle du chameau, desséchée et prise en boisson dans du vinaigre, guérit, dit-on, de l’épilepsie (2).»
« Le foie d’âne, avec un peu de panax, instillé dans la bouche, préserve les enfants de l’épilepsie et d’autres maladies; on recommande de faire cela pendant quarante jours. En jetant une peau d’âne sur un enfant, on l’empêche d’être sujet aux frayeurs (3). »
Non-seulement la science médicale et l’expérience personnelle, mais la critique, manquent dans Pline. Il blâme la magie, et il écrit, comme s’il y adhérait ; « Les mages assu-
(1) Liv. XXVIII, chap. x,
(2) Liv. XXVIII, chap. xxv.
(3) /WfL, chap. LXXVin.
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rent que les individus en délire reprennent la raison si on les asperge avec du sang de taupe, et que ceux qui sont tourmentés par les dieux nocturnes et par les faunes sont délivrés de leurs visions s’ils se frottent, matin et soir, avec la langue, les yeux, le ûel et les intestins d’un dragon bouillis dans du vin et de l’huile et refroidis pendant la nuit au grand air (1). » Il serait superflu de poursuivre ces citations. Celles qui précèdent prouvent surabondamment qu’entre Celse et Pline il y a une différence profonde : le premier a observé et sait, tandis que le second semble véritablement avoir copié « le livret des recettes de quelque vieux berger, et parfois des formules de quelque sorcier de son temps. »
Nous le demandons, qui de nos jours oserait aligner gravement de pareilles puérilités? Assurément personne. On ne peut donc guère s’expliquer ces défaillances de l’esprit, chez un homme aussi remarquable que Pline à tant de titres, que par l’état de la société contemporaine, dont la raison, troublée et confuse, flottait au milieu de vagues incertitudes et de vérités acquises. Le polythéisme était détruit, et rien ne le remplaçait encore. En fait de philosophie, le panthéisme du célèbre naturaliste se réfute de lui-même par les faits miraculeux et les prodiges qu’il admet. La médecine cependant avait trouvé sa voie, et Galien allait la parcourir bientôt, en la remplissant, pour de longs siècles, du bruit de sa glorieuse et puissante renommée.
(1) Liv. XXX, chap. xxiv.