‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 14 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Aréfée.

Si Celse, dans l’antiquité, représente l’éclectisme, Arétée est le représentant non moins célèbre du pnei^atisme, en aliénation mentale. Asclépiadé avait battu, en brèche les doctrines d’Hippocrate et, sous l’influence de ce puissant agitateur, l’idée d’une force régissant à la fois les phénomènes de la santé et ceux de la maladie fut exclue du domaine de la physiologie et de la médecine. Celse ne fait allusion nulle part à cette force. Les méthodistes la rejettent. La tradition, néanmoins, n’avait pas complètement disparu, et bientôt, suivant la marche ordinaire de l’esprit humain, une réaction en faveur des anciens principes se manifesta. Parmi les hommes qui essayèrent de les réhabiliter, tout en leur donnant une forme nouvelle, se rencontre Athénée (de Cilicie), le fondateur de la secte pneumatique.

Pour Hippocrate, il est nécessaire de le rappeler, la force régulatrice, l’IvopfiSv, ne s’altère pas ; elle joue dans la maladie le même rôle que dans la santé, réglant et dirigeant toutes choses pour la conservation de l’être. L’ivopftSv n’est jamais ni cause ni principe de la maladie.

Les pneumatistes, au contraire, prenant pour base de leur système l’altération de cette force, y rapportent l’origine de tous les actes morbides. Et c’est cette force, cause et agent de tous les phénomènes normaux et anormaux de l’économie, qu’ils désignent sous la dénomination de pneuma.

Ainsi, de même que, en face du système d’Épicure, s’était dressé un autre système philosophique, le stoïcisme, de même, en présence du système d’Asclépiade, s’éleva celui d’Athénée (de Cilicie). C’est, en effet, au stoïcisme que la pensée mère du pneumatisme paraît avoir été empruntée. L’âme, pour les stoïciens, était comme la nature un pneuma, mais un pneuma sec et chaud, tandis que, dans le second cas, il était sec et humide.

La doctrine d’Athénée, qui fut adoptée par Arétée (de Cappadoce), est donc, comme celle d’Asclépiade, le reflet d’un système ph ilpsqphique ; et si du méthodisme dérivent les théories de l’excitation, de l’autre doctrine découlent l’archée de Van Helmonl, l’animisme de Stahl et le vitalisme de Barthez. Les ressemblances sont sensibles malgré des différences, pour ainsi dire externes et acquises, dues à l’évolution des siècles etuux degrés divers de la civilisation.

Quelques détails sont ici nécessaires pour l’intelligence des idées que nous exposons.

4 Toutes les maladies, selon les pneumatistes, commencent par la souffrance et l’altération du pneuma. L’action du pneuma est-elle augmentée, diminuée, pervertie? Il en résulte différentes affections. Renfermé dans le corps, s’il ne peut trouver d’issue, il s’y accumule en ébranlant l’économie tout entière ; « spiritus intùs coercitus omnia impulit. » Tournant sur lui-même en cercle, il produit l’épilepsie; subtil et sec, la phrénésie et les vertiges ; sec et chaud, il détermine la manie et la mélancolie ; froid, il donnerait lieu enfin à la démence sénile.

Mais, pour l’interprétation d’Arétée, il importe aussi de remarquer que les pneumatistes, tout en attribuant, en général, les maladies au pneuma, faisaient intervenir concur-

j20 PÉRIODE GRÉCO-ROMAINE,

remment les humeurs. Athénée regardait le chaud, l’humide, le froid, le sec comme les véritables éléments plutôt que l’air, l’eau, le feu- et la terre. La chaleur et l’humidité réunies seraient la combinaison la plus favorable pour la santé et son maintien. De la chaleur et de la sécheresse viennent les maladies aiguës-, du froid et de l’humidité les affections phlegmatiques. Le pneuma revêt toutes ces qualités.

Telle est, en résumé, la secte médicale à laquelle appartenait Arétée, suivant l’opinion commune.

Ce grand médecin était originaire de Cappadoce, en Asie, et rien ne prouve qu’il ait exercé son art à Rome. Les probabilités historiques fixent sa pratique médicale aux premières années du ii® siècle de l’ère chrétienne, entre P line et Galien. C’était le beau temps du pneumatisme, dont la vogue fut, du reste, passagère.

Arétée occupe, ajuste titre, une place à part dans l’antiquité. Joignant à la fidélité scrupuleuse de l’observateur l’imagination brillante de l’artiste, il a fait de ses descriptions des tableaux achevés, qui séduisent autant par la régularité des traits que par la perfection et la vivacité des couleurs.

La mélancolie, la manie, le satyriasis, l’épilepsie, l’hystérie, forment dans son ouvrage des divisions particulières. Il indique, en ou Ire, le traitement qui convient à chacune de ces affections.

Voyons, maintenant, sous le double rapport des principes généraux et des applications, ce que cet auteur ajouta aux notions déjà connues.

; Arétée définit la mélancolie ; une tristesse de l’âme avec ‘ concentration de la pensée sur .une idée fixe, sans fièvre,

ÂRÉÏÉE.

iffù ôi «Qupt'vJi iit'iiuv), ŸavTotccV;, aveu Te-itupeTov (1), D’oÙ il Suil que les limites circonscrites du délire la différencient de la manie, qui èstun trouble général de l’intelligence : h-jvoi'rtçyàf.iarizlainiea-j ^oovjo; (2). Cette considération cependant ne serait pas suffisante. Dans la mélancolie (et cette particularité ressort du texte

* à chaque instant), il y a oppression, tandis qu’on constate dans la manie une expansion continuelle des forces, même quand le délire est à forme triste. Celse avait pareillemént envisagé cette espèce d’aliénation mentale.

Le siège de la mélancolie et celui de la manie sont placés par Arétée dans la tête et les hypochondres, simultanément affectés ou réagissant sympathiquement l’un sur l’autre. La pensée de l’auteur n’est pas toutefois explicite : « Pour la ? manie et la mélancolie, dit-il quelque part, c’est dans les I hypochondres que siège le mal, tandis que c’est dans la tête et

* les sens que siège la phrénésie (3). » Et, ailleurs : « La cause

* première de la mélancolie est dans la tête, et c’est ce qui fait, ajoute-t-il, que les sens qui ont leur origine et leur point de départ dans le cerveau ne sont pas toujours intacts, qu’ils s’altèrent, et qu’en vertu de cette altération, l’imagination s’égare (i). — A ce point de vue, la bile ne serait plus considérée que comme la cause occasionnelle de cette affection. Il dit encore dans le même esprit et en différenciant d’un trait deux ordres de phénomènes : « Les phrénétiques, par suite d’une lésion des sens, croient voir des choses qui n’existent pas et qui ne sont visibles que pour eux seuls ; les mania-

(1) Arétée, édit, de Kühn, De diut. morb., liv. II, chap. v, p. 75. L’apyrexie n’est pas constante ; les mélancoliques ont souvent le pouls accéléré et souvent aussi au-dessous de l’état normal. Voir Leuret et Mitivié.

(2) Ibid., chap. vi, p. 78.

(3) De diul. morb., liv. Il, chap. vi, p. 82.

(4) De cur. morb. diul., liv. I, chap. Y, p. 318,

ques, au contraire, voient comme il faut voir, seulement, ils jugent mal des objets et en dehors de la raison commune (1). 5

Arétée localisait sous le bregma l’émergence des filets nerveux et le siège du sentiment. Où plaçait-il l’intelligence? Quant à l’âme, il a écrit ces mots, à propos du don de seconde vue, particulier, suivant lui, à certains malades quand vient la mort : « Là (dans le cœur) est l’âme et son essence ; tvO» xac ri ««t ri fômç abrinç riv. Mais, là aussi, était pour lui le principe de la vie : tvç (2).

«/ Quoi qu’il eii soit, la mélancolie n’était pour Arétée que le commencement et une partie de la manie, opinion déjà professée j par Thémison, et qui, plus tard, le sera de nouveau par d’autres i écrivains, et notamment par Alexandre (de Tralles) : Soxéet « Sé pot potvtijç Te epevat xut pipoç îj psXayj^oXi'ïj. CesdeUX affectionS, du reste, se distinguaient non-seulement par l’étendue, mais aussi par la physionomie du délire ; ainsi, tandis que dans la manie le délire alterne, qu’il est tantôt gai, tantôt triste, dans la mélancolie il présente constamment cette dernière condition. D’un aspect général toujours le même, ayant l’abattement pour signe principal, le délire mélancolique offrirait ^néanmoins les variétés suivantes : « Ou les mélancoliques s’imaginent qu’on veut les epipoisonner, ou, devenus misanthropes, ils recherchent la solitude ; des idées superstitieuses les effrayent ; iis ont la vie en horreur. »

(1) L’absence relative des hallucinations dans la manie est un fait assez important; M. Delasiauvea essayé d’en indiquer la raison. Dans le délire aigu, il y a congestion ; dans la mélancolie, stase oppressive, deux conditions favorables au développement des fausses sensations. Dans la manie, il y aurait seulement incohérence nerveuse ou irritative, et, p&r suite, désordre fonctionnel, irrégularité de la pensée, sans pseudo-perceptions nécessaires.

(2) De morb. acut,, liv. I, chap. m, p. dO.

Si nous rapprochons ces caractères de ceux énumérés par l’auteur du livre du Régime ou du traité des Maladies, on voit qu’ils sont au fond absolument identiques. Arétée est seulement plus précis, a La mélancolie, dit-il, se reconnaît à des signes évidents. Elle débute sans causé connue (1). D’abord, tristes, silencieux, abattus, les malades deviennent ensuite, sans plus de raison, irascibles et difficiles. Ils dorment mal et se réveillent en sursaut au milieu de leurs rêves. La maladie faitelle des progrès, leurs craintes augmentent et ils prennent pour des réalités les visions qui les terrifient. Mobiles,

I d’ailleurs, dans leurs résolutions, les mélancoliques sont, î suivant le moment, bizarres, vétilleux, intéressés ou libéraux, ^généreux, prodigues, et cela, non par bonté d’âme, mais par l’effet des changements d’impression que le mal amène. » Aux premiers traits de ce tableau, qui ne reconnaît la lypémanie d’Esquirol et la mélancolie avec tristesse profonde et concentration de Pinel ? Il semblerait que, sur ce passage, a été calqué le suivant du médecin de Charenton : « Les lypémauiaques dorment peu; l’inquiétude, la crainte, la terreur, la jalousie, les hallucinations, les tiennent éveillés -, s’ils s’assoupissent, dès que leurs yeux se ferment, ils voient mille fantômes qui les terrifient; s’ils dorment, leur sommeil est interrompu, agité par des rêves plus ou moins sinistres-, souvent ils sont réveillés en sursaut par le cauchemar, par les rêves qui représentent les objets qui ont causé ou qui entretiennent leur délire, etc. » (2).

La mélancolie avec stupeur ou la stupidité n’avait pas plus échappé à la sagacité analytique d’Ârétée, qu’à l’esprit d’ob-

(1) Ceci est vrai quelquefois, mais si l’on remonte aux origines, on voit la plupart du temps saillir des causes.

(2) Des mal. ment., t. I, p. 412.

servation (h l’auteur du traité du Régime, a II y a beaucoup d’aliénés, dit-il, chez lesquels l’insensibilité morale, l’hébètement, arrivent à un tel degré, qu’ignorants de toutes choses, ils s’oublient eux-mêmes et vivent à la manière des brutes. » L’habitude extérieure du corps, la couleur livide de la peau, les conditions de la nutrition, toujours si imparfaites, celles des sécrétions, d’ordinaire si profondément troublées, la lenteur et la faiblesse du pouls, de même que sa concentration et sa fréquence, avaient été très-exactement saisis par Arétée.

Des conséquences de la mélancolie, alors que sa marche a résisté à tous les efforts du traitement, celles-ci, qu’il signale, sont surtout dignes de remarque : « Quand la mélancolie s’est une fois emparée de tout le corps et qu’elle a atteintle sentiment, l’intelligence, le sang, labile, elle se jette f sur les nerfs et elle devient non-seulement incurable, mais 1 elle dispose le corps à d’autres affections, convulsions, manie, i paralysie, affections d’autant plus graves qu’elles dérivent de la mélancolie (1). » Voilà donc la paralysie nettement indiquée et, appuyé de ce passage, on peut très-péremptoirement aflSrmer que les anciens avaient eu connaissance de ce mode de complication ou de terminaison de la folie.

Parmi les complications, l’état de l’estomac, dont les troubles sont si fréquents dans la mélancolie, avait fait l’objet aussi des préoccupations d’Arétée. « L’estomac est le promoteur, dit-il, ; de la gaieté et de la tristesse 5 c’est de lui que viennent le courage et l’abattement. La gaieté produit les bonnes digestions, tandis que la nutrition est entravée par le chagrin. De là, du dégoût, des vomissements, des douleurs de tête, des ^ défaillances, des insomnies, de l’amaigrissement. Tristes, laci-

(1) De cur. morb. diul., liv. II, cliap. v, p. 318.

lûmes, irritables, il n’est pas rare que les malades tombent dans la mélancolie (1). »

Cette affection particulière de l’estomac, espèce de dyspepsie, sur laquelle Arétée appelle l’attention, était, à ce qu’il paraît, commune alors chez les gens de lettres, à qui l’amour de l’étude faisait négliger tous les soins physiques. Le langage d’Arétée s’élève et s’ennoblit en parlant de ces hommes passionnément laborieux, qui acceptent pour s’instruire toutes les privations, « mangent peu, ne dorment presque pas, n’ayant, en définitive, pour aliment que la faim, l’eau pour boisson , pour sommeil une veille constante, pour lit la terre nue, pour vêtements des étoffes grossières et pour toit la voûte dû ciel. Toutes leurs richesses sont dans ces connaissances divines, seuls biens de leur ardent amour. Courbés sous le poids de la contemplation intérieure, ils ont une vieillesse anticipée. »

Ainsi, toutes les phases de la forme mélancolique, de sofii début aux périodes ultimes, avaient été, dès cette époque, l’objet d’un examen scrupuleux. La science marchait ou plutôt elle se propageait de plus en plus, car Asclépiade semble l’avoir portée pour le temps à son summum.

Page 1