‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 15 sur 57 · IL · texte numérisé non relu

IL

L’étude d’Arétée sur la manie (2) témoigne de cette diffusion rapide des connaissances mentales. Il caractérise cette vésanie en la dépeignant comme une affection dont les aspects sont divers, mais dont le fond est toujours le même. Il la distingue

(1) De àiul.morh., liv. II, chap. VI, p. 145.

(2) De diul. mort., liv. 11, chap. vi, p. 78.

tout d’abord et mieux qu’on ne l’avait fait précédemment (dans les ouvrages qui, du moins, nous sont parvenus) des délires toxiques produits par le vin, la mandragore et la jusquiame. Non pas qu’Asclépiade et Hippocrate aient ignoré ces distinctions; mais le pinceau d’Arétéeleur prête un relief plus net et mieux arrêté. « On ne peut désigner, dit-il, sous le Hom de manies ces affections, parce qu'elles surviennent soudainement et se dissipent de même, tandis que la manie est stable et permanente. »

Un autre état de l’intelligence devait, suivant Arétée, occuper une place à part dans la pathologie mentale, c’est la ^ démence sénile. « ce délire de la vieillesse, espèce de torpeur et d’engourdissement des sens et de l’esprit.» Mais ce délire, lui aussi, est stable et permanent, et, dès lors, comment le différencier de la manie? Indépendamment de ses caractères propres, la manie, d’une part, a, ou peut avoir, à l’inverse de la démence, des intermissions complètes. D’autre part, elle est curable et la démence ne l’est pas.

Le terrain des affinités et des différences ainsi déblayé, Arétée aborde l’étude intime de la manie, qui était pour |lui, nous le répétons, un trouble général de l’intelligence ? chronique et sans fievre, sx^tkocç th aijÀTtoiv jfpdvtoj, dEvsuÔsv

wpetoxi.

Les causes de la manie, ses formes, sa marche, sa terminai* son, sa nature» telles sont les questions que le célèbre médecin de Cappadoce se pose et que nous allons étudier avec lui*

L énumération des elenients étiologiques compose un groupe où les plus importants ont été soigneusement réunis :

/■ « Les personnes les plus sujettes à la inaniej dit Arétée, sont d’un caractère irritable, emporté, violent, facile d’ail- ; leurs, joyeux, agréable. Un caractère inverse expose égale-

ment à celle affection. Toutefois, les gens tristes, apathiques, qui apprennent avec peine et oublient vite quoique laborieux, sont plus enclins à la mélancolie. L'âge de la vie où le sang et la chaleur abondent, l’adolescence et la jeunesse, l’âge mûr où les forces ont le plus d’énergie, favorisent le développement du délire maniaque. Mais si la chaleur provient de la bile noire, si le tempérament est sec, on voit plutôt apparaître la mélancolie. Parmi les habitudes, les excès de table, l’ivresse (1), l’abus des plaisirs vénériens, facilitent l’explosion de la manie. L’arrêt des règles et l’approche de la puberté chez la femme prédisposent aussi à cette affection, laquelle, en dehors de ces causes, se manifeste, à la vérité, moins aisément, mais sévit par contre avec plus d’intensité. Ajoutons que, chez l’homme, la suppression d’une évacuation habituelle, soit du côté du sang, soit du côté de la bile ou de la transpiration cutanée, est encore une cause excitante de la manie. »

Arétée considérait, on l’a vu, cette maladie comme susceptible d’affecter mille et mille formes différentes. Le maniaque est comme le Protée de la Fable. Qui oserait se flatter, dit Esquirol, d’avoir observé et de pouvoir décrire tous les symptômes de la manie, même dans un seul individu? De ces formes néanmoins, quelques-unes paraissent plus particubèrement l’expression des mœurs contemporaines. Tels sont ces ^aliénés « qui rient, qui jouent, qui dansent nuit et jour et qui ' se montrent en public la tête couronnée de fleurs connue s’ils

(1) De tout temps les abus alcooliques figurent dans les causes de la manie ; mais il faudrait se garder d’en tirer une induction constante. Des observations, données comme des exemples de manie, appartiennent au delirium tremens. — L’utilité de cette remarque est justifiée plus loin dans les -signes indiqués comme eonstituant le danger de certaines formes mentales.

revenaient vainqueurs de quelque combat. » Cette espèce de folie était regardée comme inoffensive. Rien n’était non plus à appréhender des maniaques « qui s’en allaient sans but hors des villes, revenaient ensuite sur leurs pas ou suivaient les passants sans mot dire. » Aussi ne les privait-on pas de la liberté. Mais, quant à ceux « qui criaient, vociféraient, s’imaginant qu’on voulait les voler ou les égorger », nous doutons, malgré l’absence d’indications, qu’en aucun lieu du monde et surtout dans la Rome des empereurs, où l’administration civile fut portée si loin, nous doutons, disons-nous, qu’on les laissât maîtres de leurs mouvements et d’eux-mêmes, pendant un intervalle de temps quelque peu considérable. A plus forte raison devait-on surveiller et séquestrer ceux qu’Arétée nous dépeint comme en proie à des désirs libidineux et que ni la honte ni la crainte n’empêchaient de satisfaire publiquement leurs brutales passions. La barbarie seule, et encore, tolérerait de pareils excès. En effet, les aliénés dangereux ont été de tout temps séparés de la société qu’ils menacent et partout l’objet d’une surveillance attentive. «Il en est, dit encore Arétée, qui, au milieu de leur fureur, déchirent leurs vêtements, tuent leurs gardiens, Otpdnovraç ànéxreivm, et portent jusque sur eux des mains criminelles. — Les aliénés avaient donc des gardiens, des domestiques spéciaux pour les soigner et réprimer au besoin leurs écarts.

Qu’une .fois l’exaltation passée, et quand le calme était rentre dans l’âme, malades et serviteurs sortissent ensemble, c’est ce qui se voit et se pratique tous les jours.

Un passage d’Aretée, dont l’explication est pourtant fort simple, a embarrassé certains commentateurs. Parmi les maniaques, il en est, dit-il, qui, doués d’intelligence et ayant l’esprit cultivé, dissertent sur l’astronomie et la philosophie.

sans avoir étudié ces sciences et font des vers comme s’ils étaient inspirés des Muses; car, même dans la folie, continue-t-il, se trahit l’excellence de l’éducation.

Arélée ne prétend pas, loin de là, comme on a paru le croire, que, par le fait même de la folie, les aliénés deviennent, tout d’un coup ou insensiblement, astronomes, philosophes, poètes. Sa pensée est seulement que, sous l’influence de l’exci- Itation, certains de ces malades s’expriment sur divers sujets d’une manière plus élevée, plus correcte, plus abondante qu’à l’état de santé. Un fait cité par Pinel vient précisément à l’appui de cette assertion. Étant médecin de Bicêtre, le grand aliéniste s’arrêtait souvent devant la loge d’un homme instruit qui, pendant son accès, discourait sur les événements de la Révolution avec toute la force, la dignité et la pureté de langage qu’on aurait pu attendre de l’orateur le plus- distingué. En dehors des crises, dans les intervalles de calme et de rémission, l’intelligence de cet homme ne dépassait point la portée ordinaire {!).

Pour comprendre ces oppositions, il suffit de remarquer qu’elles ont leur pendant dans les conditions normales, que l’influence du café, du thé, du vin, ou d’une animation quelconque, peut donner parfois une apparence de facultés aux êtres les moins capables et les plus taciturnes.

Autre fait relatif à l’enthousiasme poétique. — Combien de malades composent des vers! « J’ai entendu moi-même un maniaque, écrit Pinel, déclamer, avec grâce et un discernement exquis, une suite plus ou moins longue de vers d’Horace et de Virgile, depuis longtemps effacés de sa mémoire, puisque, après son éducation, il avait fait un séjour de vingt

(i) Traité méd. phil,, p. 110.

années dans les colonies d’Amérique, uniquement livré aux

soins de sa fortune (1). »

Ce n’est pas que les aliénés, plus que les autres hommes,

. créent de toutes pièces. Qui ne sait que la mémoire se meuble, à notre insu, d’une multitude d’idées des provenances les plus diverses ; observation, réflexion, entretiens, lectures, etc.? Ils puisent alors dans ce fonds commun ou propre les éléments qu’évoque et élabore leur imagination surexcitée. On connaît les effets du hachisch.

D’autre part, il n’est pas sans exemple que des monomaniaques s’appliquent à l’étude des sciences ou des lettres, y fassent des progrès ou continuent à s’y distinguer.

Les malades illettrés auraient, suivant notre auteur, d’autres idées et d’autres tendances. On eh voit porter de lourds fardeaux, s’exercer dans l’art du potier, s’improviser menuisiersj tailleurs de pierres, etc.

Ici se place le cas si connu du charpentier dont Arétée, d’après des témoignages contemporains, a vulgarisé l’histoire, f « Ouvrier plein de sens, tant qu’il s’occupait activement dans son atelier, il mesurait très-bien son bois, le coupait, l’aplanissait, l’assemblait habilement et pouvait mener ainsi à = bonne fin la charpente d’une maison. Il traitait fort raisonnablement de ses travaux et en discutait sagement les prix ? avec les entrepreneurs. Chez lui, en un mot, au centre de ses I habitudes (et à l’abri des distractions extérieures), la raison I la plus parfaite présidait à ses opérations journalières. Mais i sortait-il pour aller sur la place publique, au bain ou partout f ailleurs, il soupirait d’abord profondément en se séparant de ses outils, puis, à peine dans la ruej il serrait les épaules et,

(1) Traité méd. phil.^ p. 111.

aussitôt qu’il avait perdu de vue sa maison et ses compagnons, il divaguait complètement. Revenait-il sur ses pas (saisi sans doute d’une de ces terreurs paniques si fréquentes en aliénation mentale), il rentrait incontinent en possession de soi-même ; comme si une affinité étroite eût existé entre cet homme et sa demeure. »

A ces exemples ajoutons les suivants, devenus classiques : Un fou halluciné, voyant en imagination des amphores à /huile, en redoutait la chute ; un autre, se figurant être une ' brique de terre, refusait de hoire, de peur de se ramollir. Galien, De locis affectis, rappelle des observations analogues ; mais il les, rattache à la mélancolie, contrairement à Ârétée et à Cælius Aurelianus, qui partageait sur ce point les opinions du médecin de Cappadoce. Pour Galien, la crainte et la tristesse étaient, entre autres symptômes, les caractères essentiels de la mélancolie.

Que si l’accès est violent, poursuit Arétée, la sensibilité s’exalte, les impressions deviennent plus vives. Est-ce la tristesse .qui domine? Les maniaques méfiants, irascibles, se fâchent à la moindre contrariété, ou se lamentent sans motifs. L’expansion constitue-telle, au contraire, le fond du délire? Ils se montrent pétulants, mobiles, et d’une gaieté exubérante. Les premiers^orment peu. Dans l’un et l’autre cas, l’expression de la figure s’altère. Il survient de la céphalalgie, des pesanteurs de tête. L’ouïe acquier t une finesse excessive; impossible de fixer l’attention distraite. Quelques-uns parmi eux éprouvent des bourdonnements, des tintements d’oreilles ; ils croient entendre le bruit de la trompette ou de la flûte. La maladie, enfin, va-t-elle s’aggravant sans cesse? Aux symptômes indiqués ci-dessus, se joignent des désordres physiques plus prononcés. L’appétit^ ^ perd ou se montre

insatiable; les flatuosités abondent; il se produit des éructations, des nausées ; et, devant les yeux obscurcis, voltigent des images d’une couleur bleuâtre, noire, qui fatiguent et agacent s’il y a tendance à la mélancolie; et d’une couleur rouge pourpre lorsqu’un accès de manie va se manifester. Ceux-là semblent éblouis par Féclat des éclairs et frappés dans tout leur être comme si la foudre les avait atteints. D’autres ont les yeux rouges ou remplis de sang.

Quant aux terminaisons de la manie, Arétée les avait également observées avec soin et il les indique avec plus d’exactitude que ses devanciers. Il savait non-seulement que la manie a des rémissions et des inter^mittences, mais encore qu’elle peut aboutir à la guérison, comme aussi dans certains cas dégénérer en .démence. Il pense, d’ailleurs, que la guérison ne saurait être- complète, si elle ne succède pas à un traitement approprié ou si elle ne survient dans une saison et sous l’influence d’une température favorables. Le retour du printemps, une erreur de régime, un accès fortuit de colère, peuvent suffire, chez des gens supposés guéris, pour déterminer une rechute.

De telles réflexions sont assurément pleines de justesse; qui ne connaît l’action fâcheuse que les saisons, d’une part, les causes morales et physiques, de l’autre, exercent sur la réapparition des affections du cerveau ?

Si la mélancolie amoureuse avait frappé les anciens et si elle avait fixé l’attention d’Arétée lui-même, puisqu’il en cite un exemple (1) où l’amour, comme la lance d’Achille, guérit

(1) O îütùi p,iv îw-TO. — Ka6t(jTaT«ci «yap tw â’pwT! îriTpw.

Amor

A more medico sanatur.

(Ovide.)

les blessures qu’il avait faites, le satyriasis n’avait pas été décrit, du moins jusqu’à lui, dans toutes ses manifestations morbides. On ne voit pas, toutefois, qu’il le distingue du priapisme, dont le nom et les caractères différentiels devaient être pourtant déjà connus. Ils le seront parfaitement du temps de Galien et Soranus. Le priapisme, dit Galien, est la tension avec accroissement de volume de la verge, mais sans désir vénérien (1).

Tout autres sont les caractères du satyria sis : désir et besoin insatiables des plaisirs de l’amour, spasmes nerveux, rougeur et transpiration abondante de la face avec odeur de bouc, délire érotique, propos sales, licencieux, actes obscènes, tels sont, d’après Arétée, les symptômes principaux de cette dégoûtante néyrose, qui est à l’érotomanie, selon le langage heureux d’Esquirol, ce que le libertinage effréné est aux affections vives, mais chastes et honnêtes du cœur. Les satyrisiaques, I « d’abord silencieux, tristes, abattus, comme honteux de leur mal, perdent bientôt tout sentiment de retenue et de pudeur, ,et la brutalité de leurs actes, de même que l’inconvenance .lubrique de leurs paroles, atteste la nature de leur délire.» \« Cette maladie, poursuit-il, qui sévit surtout dans le printemps ’ et dans l’été, parmi les jeunes gens d’un tempérament ardent et voluptueux, a souvent une issue funeste vers le septième jour, à moins de crises favorables se produisant naturellement ou provoquées par une médication opportune. » Pinel rattachait, dans ces cas, la maladie à un état inflammatoire des organes génitaux. Arétée avait lui-même devancé celte opinion, car il dit dans un autre endroit : « Lorsque le paroxysme cesse, le malade revient à lui etreprend son bon sens ordinaire.

(1) Galien, édit, de Kühn, t. 8, p. i39, liv. VI, chap. vi.

Plusieurs auteurs avaient déjà remarqué que les femmes sont sujettes à cette vésanie. Arétée répudia très à tort cette opinion, s’appuyant pour la rejeter sur la seule différence des parties sexuelles. Le satyriasis, assez fréquent dans les pays chauds, est, d’après Cælius Aurelianus, commun aux deux sexes : est autem commvnis passio vins atque fœminis. Dans nos climats, la nymphomanie serait même plus fréquente que le satyriasis, quelque rares que soient, d’ailleurs, ces deux affections. Arétée, cependant, admettait chez les femmes une maladie analogue, moins les troubles de l’intelligence, et que caractériseraient seulement la salacité, fJwcxXoffovvî, ainsi qu’un écoulement abondant de liquide par la vulve.

Des auteurs modernes ont repris et soutenu cette thèse. La fi«j(;Xo(juvYi alors a pris différents noms : salacitas, pruritm uteri, vulvœ, tentigo venerea, fureur utérine, etc. Mais s’il existe, ce que tout le monde reconnaît, des degrés dans la nymphomanie et le satyriasis, il n’en reste pas moins établi que les nymphomanes et les satyrisiaques sont dominés, jusqu’à la perte même de la raison, par l’attrait irrésistible et l’impérieux besoin des plaisirs physiques.

Tel était l’état de la science mentale sous Arétée.

§ IV

Voyons, maintenant, sans nous écarter de notre point de vue, comment Arétée a envisagé l’épilepsie dans le chapitre qu’il a consacré à cette affection. Hippocrate avait étudié le sujet d une maniéré supérieure ; Arétée le précise avec plus d’art encore en traçant une histoire régulière de la maladie sacree. Il la divisait, a l’exemple de Celse, en épilepsie aiguë et en épilepsie chronique. Passé le quatrième jour, dit l’auteur

ARÉTÉE. j 35

latin, le mal a perdu son acuité et, s’il persiste, il doit être traité comme une affection chronique. Il s’agit évidemment, aux yeux de Celse, de l’accès au début de la maladie ou envisagé dans son cours comme un accident isolé (1). Nul auteur, y compris le grand poëte Lucrèce, n’a donné de cette scène terrible qu’on appelle l’accès une description plus émouvante )Cqu’Arétée. « L’homme, dit-il, gît étendu par terre, sans connaissance, ses mains se contractent, ses jambes, violemment /écartées, sont agitées de secousses nerveuses. On dirait l’aspect ■ d’un taureau qu’on égorge. Le cou est dévié, la tête se tord / en divers sens ; tantôt le corps est courbé en avant et le menton incliné touche la poitrine; tantôt la tête, renversée en arrière, comme si on la tirait par les cheveux, bat sur l’une et l’autre épaule. La bouche est béante, la gorge sèche; la langue, pendante, est exposée à de graves blessures, à Pampu- : tation môme, par suite du rapprochement convulsif des arcades dentaires. Les yeux sont contournés, les paupières cligno- ; tantes, largement ouvertes ; et, si elles se rapprochent, ce n’est qu’imparfaitement et en laissant à nu le blanc de l’œil. Les sourcils, froncés comme dans la colère,se redressent sur la ligne médiane,'ou, tirés vers les tempes, ils tendent la peau du front et en font disparaître les rides. » Arétée dit plus loin : <r Les épileptiques, de même que la mer lorsqu’elle est agitée Içpar la tempête, rejettent par la bouche une grande quantité d’écume. Puis ils se relèvent, l’accès est fini (2). »

Pour ce qui est des phénomènes prodromiques, indiqués déjà par Hippocrate, Arétée les soumet à une analyse plus savante et plus exacte ; « Ou le mal est fixé dans la tête et c’est de là que partent ses sévices ; ou il paraît prendre son

(1) Ou encore d’une attaque d’éclampsie.

■ (2) De août, morb., liv. I, chap. v, p. 3.

origine dans des nerfs situés loin du cerveau, mais en rapport avec lui. Ainsi, on voit les premiers doigts des mains et des pieds se contracter; survient un sentiment de douleur, de trémulation ; puis, si le mal se porte vers le cerveau, toute sa violence éclate sur cet organe, et alors les malades éprouvent dans la tête comme le retentissement douloureux d’un coup de bâton ou d’un coup de pierre, qui les aurait atteints » (1). On peut de cette indication déduire assez naturellement la division de l’épilepsie en idiopathique et en sympathique.

Nous n’insisterons pas, au reste, sur ce point, car c’est des complications et des conséquences du mal caduc que nous avons à nous occuper. Les troubles graves apportés dans les fonctions du cerveau par les commotions répétées des vertiges et des accès (car Arétée avait établi aussi cette distinction) ne lui étaient point, en effet, inconnus. Il les signale et les énumère à plusieurs reprises. « Si le vertige (axortofia) persiste, il devient, disait-il, la source d’autres maladies, de la manie, de la mélancolie, de l’épilepsie, affections auxquelles il se mêle par ses symptômes. » Et il ajoute, après avoir insisté sur les infirmités qui sont parfois la conséquence de l’épilepsie dans l’enfance et dans la jeunesse : « Elle jette aussi l’esprit dans la manie. » Ailleurs, à propos de l’insomnie et des dérangements que le manque de sommeil apporte dans la digestion et l'assimilation, il remarque que l’insomnie épuise et abat le corps et qu elle devient une cause de folie. Les vertigineux, écrit-il, sont sujets à la manie et à la mélancolie (2).

Mais les perturbations mentales sont nombreuses et susceptibles dégradations. Outre la céphalalgie, la fatigue, l’abatte-

(1) De août- tnorb., liv. I, chap.v, p, 2.

(2) De diul. morb., liv. I, chap. ni, p. 71.

ment, l’hébétude, qui peuvent subsister plus ou moins longtemps après les accès, ceux-ci amènent également des transformations, qui se résument finalement en une détérioration profonde du physique et du moral. « Si l’épilepsie '>^çasse à l’état chronique, il arrive que les malades ne se > rétablissent plus complètement dans l’intervalle des crises.

: Ils se montrent lourds, tristes, abattus, cruels, intraitables; l’âge et la faiblesse ne réussissent pas à les adoucir. Ils (dorment peu, ont des rêves pénibles, monstrueux; appétit nul; digestion imparfaite; leur teint est pâle et plombé. Incapables d’attention, par la double obtusion* de l’intelligence ; et des facultés sensoriales, ils ont l’ouïe dure, avec des bourdonnements d’oreilles et des bruits dans la tête. La langue est : embarrassée, bégayante (yXtocçaàffawvjçxa'f irapwopo;), soit que ce phénomène dérive de la nature de la maladie (ûjto ^ vôffou), ou qu’il dépende des blessures qui peuvent résulter , de l’accès, la langue étant poussée alors entre les arcades ; dentaires en différents sens. Souvent, enfin, la maladie com- \ promet assez profondément la raison de ces malheureux, pour qu’ils tombent dans l’imbécillité. »

Assurément, rien, avant Arétée, n’avait été tracé de si précis et de si juste sur le caractère et les conséquences de l’épilepsie. Ses vues sur la méthode curative sont empreintes du même talent d’observation.

Arétée partage le traitement : 1“ en traitement de l’accès; 2® en moyens médicaux, comprenant les émissions sanguines, les évacuants (vomitifs et purgatifs), les exutoires, les frictions, les calmants, les spécifiques, etc. ; 3° en moyens hygiéniques, qui sont notamment l’habitation, un milieu paisible, le régime, l’exercice soutenu et la gymnastique (1). Mais revenons à la folie.

(1) De cur. morb., liv. I et II.

L’antiquité ne nous a pas, malheureusement, transmis dans son intégrité l’œuvre de l’illustre médecin de Cappadoce. La science aura toujours à regretter, entre autres, la perte du chapitre sur la description de la phrénitis et de celui, d’une importance si grande, sur le traitement du délire maniaque. Toutefois, dans ce naufrage du passé, on est heureux de retrouver, l’un complet et l’autre à demi conservé, deux chapitres sur la thérapeutique de la folie. Une réaction s’était-elle opérée dans quelques esprits contre l’emploi des moyens coercitifs blâmables recommandés par Celse ? Un fait certain,

( c’est qu’Arétée ne mentionne ni liens, ni ligatures, dans ses ! prescriptions concernant les phrénétiques, même furieux, mais qu’il indique seulement l’isolement dans une chambre particulière. Le chapitre perdu sur la cure de la manie aurait à cet égard levé tous les doutes.- Cette réserve exceptée, les conseils d’Ârétée ne diffèrent pas de ceux de ses contemporains.

Les considérations auxquelles il se livre sur le.traitement de la phrénitis peuvent s’appliquer sans difficulté à la période > aiguë de la manie. « Il convient, dit-il, de faire coucher le malade dans une chambre de moyenne grandeur, bien exposée, chaude l’hiver, fraîche l’été, et dont la température variera, au printemps et dans l’automne, suivant les change- .^rnents atmosphériques. On recommandera au patient et à ceux i(jui l’entourent, le repos le plus absolu. Les phrénétiques ont ■l’ouïe excessivement fine et le plus léger bruit suffit pour les .irriter et les jeter dans le délire. Les murs de leur chambre I seront lisses, polis, sans inégalités ni peintures. Les images murales égarent, en effet, l’espril, qui les convertit en fantômes

que les mains cherchent à saisir, comme s’ils avaient réellement un corps. Tout prétexte, même le plus futile, attire vers ces objets. Quant au lit à mettre en usage, ses dimensions doivent être ordinaires. Trop large, il permet aux malades de s’y agiter, trop étroit, une chute est à craindre. Des couvertures bien unies sont indispensables, si l’on veut éviter qu’ils n’aient l’idée d’en arracher le duvet. Le lit sera doux ; un coucher trop dur excite les nerfs et, de tous les malades, les phrénétiques sont les plus nerveux et les plus impressionnables. J> Arétée prescrit de n’admettre auprès d’eux que leurs amis les plus intimes, ces malades ne devant entendre jamais que des discours aimables et des paroles affectueuses. «Il faut, en un mot, dit-il, chercher surtout à leur faire plaisir, et cela d’autant plus qu’ils sont enclins davantage à la colère. Les symptômes indiqueront s’il est utile de les tenir dans l’obscurité ou à la lumière. Car, si la lumière les aigrit, s’ils voient des objets qui n’existent pas, prennent une chose pour une autre, si de vaines figures troublent leurs regards, et si, par suite, la lumière devient pour eux, par ce qu’elle leur montre, une cause d’effroi, il vaut mieux, en ce cas, les renfermer dans un endroit obscur. Dans l’hypothèse contraire, on agira par un procédé opposé. On doit, du reste, si, le délire s’apaisant à l’éclat du jour, la physionomie se rassérène sous cette influence, considérer ce changement comme un indice favorable (1). »

Telle était la pratique d’Arétée dans la phrénitis pendant l’agitation et telle était aussi, nous l’avons dit, celle de Celse.

Asclépiade, qui, le premier, paraît avoir insisté sur ces particularités, voulait, au contraire, on l’a vu, qu’on maintînt les

(1) De cur. morb. acut,, liv. I, chap. i, 186 et suiv.

J/iO PÉRIODE GRÉCO-ROMAINE,

phrénétiques elles maniaques dans des endroits toujours éclairés, afin qu’ils pussent rectifier plus aisément leurs fausses impressions et leurs erreurs sensoriales. Arétée, presque partout, adopte la thérapeutique des méthodistes ; car le méthodisme fut, malgré tout le mal qu’en a dit Galien, la grande école du temps. Il s’en sépare, toutefois, à l’exemple de Celse, en ce ^u’il recommande la saignée dans la mélancolie, toutes les fois que les forces du malade peuvent l’autoriser. On la tenait pour indispensable au printemps, si la maladie débutait à cette époque de l’année. Une théorie subtile arguait, en effet, qu’en ouvrant la veine médiane du bras droit, on évacuait directement le sang du foie et de la tète.

L’estomac attirait ensuite rattenlion d’Arétée et, s’il y reconnaissait la présence de l’atrabile, il administrait l’ellébore noir dans de l’eau miellée. Un bain était chargé-d’ordinaire de hâter l’action de ce médicament. Des topiques (embrocations, cataplasmes), des ventouses sur la région du foie, sur celles de l’estomac, du dos et de la tête, préalablement rasée, complétaient le traitement de la période aiguë.

Aucune indication n’était négligée par notre auteur. Il I cherchait, en cas de suppression, à rappeler les menstrues et les lîémorrhoïdes. Comme purgatifs, il faisait encore usage de l’iéra, de l’aloès et du suc d’absinthe, remède qui, d^RÜleurs, resta en grande vénération, jusqu’au siècle dernier, contre les maladies du foie.

Si la maladie se prolongeait, il avait de houveau recours à l’ellébore noir, le seul remède, dit-il, sur lequel il soit permis de compter, quand la mélancolie a jeté de^ profondes racines (1).

(1^ De c;tr morh. :UtU.,]iv. î, chap. v, p. 316 et fuiv.

La réputation faite à l’ellébore était-elle méritée par sa nature et justifiée par ses résultats? Quand on considère l’accord unanime des médecins de l’antiquité pour le prescrire et en reconnaître les vertus spéciales, il est dilBcile de ne pas conclure par l’affirmative.

Archigène, qui vivait sous Trajan, et qui appartenait, comme Arétée, à la secte pneumatique, nous a laissé des renseignements précieux sur la manière d’administrer ce médicament dans la folie.

L’ellébore préférablement employé était celui de l’Œta, d’Anticyre. On le donnait, suivant les cas, coupé en petits morceaux, à l’état de poudre ou bien sous forme de décoction. Les aliénés, remarque Arcbigène, ont des soupçons mal fondés contre cette substance ; quelques-uns même tombent dans des accès par la peur que ce purgatif leur occasionne. Il importe d’user de ruse avec eux. C’est ainsi qu’après une onction on feindra de les conduire à un repas, et, afin qu’ils obéissent au temps voulu, on les accoutumera insensiblement à garder l’abstinence et à prendre, à une certaine heure de la journée, de la bouillie grossière, de l’alica lavé ou un gâteau de miel. L’ellébore sera incorporé, soit à l’un ou à l’autre de ces aliments, soit à une friture, suivant le goût des malades. ^En profitant de la sorte de leurs habitudes « et en me servant, i ajoute Archigène, du désir qu’ils ont de déjeuner et de l’ardeur iqui les y porte, je les fais tomber dans l’embûche sans qu’ils s’en doutent » (1).

On renfermait parfois dans plusieurs boules la même quantité d’ellébore, afin que la dose nécessaire fût facilement complétée. En deçà et au delà d’un certain poids, c’était une

(1) Cf. Oribase. Trad. de M. Daremberg, U II, p. 147 et suiv.

croyance, pour plusieurs médecins, que l’ellébore pouvait avoir des dangers.

On variait, au surplus, les expédients, suivant la résistance des malades.

L’ellébore, pour les anciens, n’était donc pas seulement un émétique ou un purgatif, ils le considéraient encore comme jouissant de propriétés particulières et doué d’une action générale sur l’organisme. Il constituait,-en un mot, pour eux, le spécifique de la folie.

Son administration était, par suite de ces idées, précédée de préparatifs minutieux et entourée de grandes précautions.

On évacuait d’abord doucement le malade, puis on le nour- ; rissait copieusement, pendant plusieurs jours, afin de le faire ■ vomir au déclin de la lune. On réitérait le vomitif cinq jours après. Les forces étaient rétablies de nouveau pendant un mois. Puis, la même série d’évacuations était renouvelée, deux ou trois fois, de trois en trois jours. Enfin, après un repos de vingt-quatre heures, pendant lequel on faisait prendre au malade un lavement, un bain et une alimentation légère, on pratiquait sur toutes les parties du corps une friction huileuse, et l’on administrait l’ellébore. Telle était la règle. On comprend que, pour certains aliénés, force était souvent de s’en départir, d’autant plus que deux conditions, auxquelles il était difficile d’obvier, pouvaient se présenter; ouïes vomissements survenaient trop tôt, ou ils se montraient trop tard# Dans le premier cas, le repos, des frictions sur les jambes, une application de ventouses le long de l’épine et sur l’épigastre, de l’eau froide pour se rincer la bouche, etc., retardaient, pensait-on, les contractions de l’estomac et laissaient au médicament le temps d’agir. Les patients étaient placés ensuite sur un lit suspendu d’où on leur permettait de vomir^

S’il y avait, au contraire, paresse et, pour ainsi dire, résistance de l’estomac, l’action prolongée de l’ellébore sur l’organisme pouvait se manifester par un sentiment de strangulation et la p erte a bsolue de la connaissance. On remédiait alors à ces inconvénients en introduisant dans la gorge de longues plumes d’oie ou des gantelets de cuir trempés dans de l’huile de cyprès. On donnait de l’hydromel, en abondance, et l’on >C agitad^e lit suspendu de manière à imiter le roulis d’un vaisseau, etc.

L’énumération des procédés usités à cette époque, pour ralentir ou accélérer les vomissements, n’offre aujourd’hui aucun intérêt scientifique; ils piquent plutôt la curiosité. Ces moyens étaient nombreux : lit avec des supports aux pieds opposés diagonalement; lit suspendu^ bandes, éponges, eau vinaigrée et eau miellée de diverses espèces (dans l’une, on faisait bouillir de l’hysope, dans une autre, de l’origan, dans une troisième, de la rue, et dans une quatrième, du thym); huile d’alcanna, de pommes d’iris, de roses, poudres pour étancher la sueur, infusions d’ellébore, ventouses, étaux, plumes, fourreaux Jiour les doigts, fomentations, absinthe, vin, aliments, bains. Il y avait de quoi, en vérité, à la vue de ces préparatifs, effrayer les plus courageux.

Après avoir épuisé toutes ces indications et cherché en vain à reconstituer la santé physique et morale des malades, Ârétée les envoyait, toutes les fois que la possibilité s’en présentait, dans des thermes pour y suivre un régime de bains.

Le séjour des aliénés dans des endroits agréables, au milieu de sites variés, et les distractions nouvelles qui en résultaient pour eux, favorisaient naturellement l’action curative des eaux.

Arétée, parmi ces établissements, recommandait ceux d’eaux

l!x!i PÉRIODE GRÉCO-ROMAINE,

minérales contenant du bitume, du soufre ou de l’alun. H conseillait encore les bains de mer et de sable, et les voyages sur l’eau. Les exercices gymnastiques et le régime acquéraient à ses yeux une efficacité prépondérante, alors que la maladie tendait à devenir chronique ou pendant la convalescence. Mais nous ne voulons pas insister ici sur ce genre de détails, en réservant le développenient pour l’article où. il sera question de Cælius Aurelianus.

Arétée, du reste, avait, en vertu de ses doctrines, une certaine confiance dans la nature. Il n’isolait pas l’homme, toutefois, des choses extérieures, a C’est la force de la nature, disait-il, qui redonne la santé, c’est sa faiblesse qui engendre les maladies, »

L’influence du milieu était pour lui, d’un autre côté, non- V' seulement certaine, mais puissante. « On récréera les yeux ; du malade de diverses manières, écrit-il dans un passage qu’on peut appliquer aux aliénés, par la perspective des } eaux, des bois, de la verdure. On lui procurera une société ; amusante ; on maintiendra ses sens dans le calme, et son esprit dans la gaieté. Les alentours d’une prairie verdoyante, les bords riants d’une fontaine ou d’un ruisseau dont les / eaux coulent avec un doux murmure, seraient un séjour extrêmement convenable pour ceux auxquels la fortune permet cette recherche et ces agréments 5 car la beauté des lieux, les tranquilles horizons, l’air pur, raniment les forces, réveillent l’appétit et refont une nouvelle vie (1). »

(1) De cur. acut. morb., liv. II, chap. ni, p. 260.

CÆLIUS AÜRELIANUS.

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