‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 16 sur 57 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Cœlins Anrelianiis.

, Cælius Aurelianus est sans contredit, au point de vue dé l’aliénation mentale, la plus grande personnalité dé la médecine antique. Ni Celse, ni Arétée, malgré l’exactitude, la clarté et le charme de leurs descriptions, ne peuvent lui être comparés. Mais s’il est supérieur à l’un et à l’autre sous le rapport du fond, il est loin d’en être de même sous celui de la forme. Cælius Aurelianus, en effet, a écrit dans un latin barbare, si toutefois le texte n’en a pas été altéré par le temps. L’œuvre qu’il a laissée à la postérité constitue, d’ailleurs, un vaste champ d’idées neuves et originales, et qu’on s’étonne de rencontrer à une époque si éloignée. Nul avant lui, on peut l’affirmer, n’avait pénétré aussi profondément dans l’étude ardue de la folie.

^ Cælius Aurelianus était Africain. Il naquit à Sicca, petite ville de Numidie, située à peu de distance de Zama, au midi de Carthage. On ignore l’année et même le siècle de sa naissance. Ce qu’on sait, c’est qu’il apparut sur la scène après les règnes de Trajan et d’Adrien, sous lesquels florissait à Rome Soranus d’Éphèse, dont il nous a transmis les doctrines médicales.

A cette époque, celle des Antonins, l’Afrique, colonie romaine, jouissait de la civilisation de la mère patrie.^ Carthage, rivale d’Alexandrie et d’Antioche, était, par son commerce, ses richesses, sa magnificence et aussi par la dépravation de

1^6 PÊRÎpÊE, pRÉG0-RPM4^^}Ë.

ses mœurs, une des premières villes de l empire. L’activité des esprits y était extrême. Elle avait des écoles célèbres où l’on enseignait les lettres et les sciences. On l’appelait la Muse céleste; et, stimulées par son exemple ou déjà travaillées sourdement par les luttes religieuses qui s’y préparaient, les autres villes de la province se livraient à l’étude avec toute Tardeur de l’âpre et subtil génie de ces contrées.

Que Cælius Aurelianus se soit inspiré de Soranus d’Éphèsé, nous ne le njprons pas, puisque lui-même, en maints passages de son livre, ravoneRyecmodestie ; mais qu’il n’en ait été que 1 e traducteur servile, cpmnqe on l’a souvent répété^ c’est une opinion qo’il nous, a toujours été impossible d’admettre. Avec Celse, Cassius Félix, Scribonius l 4 argus et Pline, Cælius Aure^ lianus est un de ceux qui commencèrent a composer leurs ouvrages en latin sur la médecine. Pline prétend même avoir osé le premier mettre à exécution ce hardi dessein* Il oubliait ses devanciers. Écrire en grec était, à Rome, on le sait, une condition sine qua non de succès pour les médecins (1). Presque tous ceux qui y ont joué un grand rôle sont venus d’Asie? Asclépiade, Phémison, Soranus, ÇaUen, etc* Rien de surpre? nant, dès lors, que Cælius Aurelianus, écrivant dans la langue latine, ait dit, à Vopcasion des publications de Soranus : quce latii^izfindç- Selon neus, U voulait par là feire

sentirrutilité de l’initiative qu’il prenait en exprimant en letin des choses que la langue grecque avait eu, seule jusquedài

(1) Juvéaal a dit, dans un autre, sens :

« ...ii. Omnia græçèj

B Quùm sit turpè magis nostris nescire latinè.

B Hde sermdne pavent ; hdc iram, gaudia, curas j

» RdC cuncta effundunt animi sécréta* b (S at*VI,y.l87,)

CÆLIUS AURELIANÜS. 147

le privilège d’énoncer. Tel serait encore le sens de ces mots ; Soranus autem cujus verissimas apprehensiones latino s^rmone describere laboramus. Un rapprochement fortihe cette interprétation. La philosophie, lorsque Cicéron entreprit d’en répandre les connaissances, ne se trouvait-elle pas dans des conditions identiques avec celles de la médecine? On rétudiait dans Platon, Aristote, Théophraste, Zénon et autres philosophes de la Grèce, dont il n’existait pas de traductions. Car la langue grecque fut pendant longtemps, chez les Romains, la langue des sciences, eomnae,. chez nous, le latin a été, durant plusieurs siècles, Vidiome des savants. Au reste, Cælius Aurelianus, n’ayant nulle part fait ahstraction de sa qualité d’auteur, a autant de droits à ce titre, il nous semble, que beaucoup d’autres dont on ne conteste point roriginalité. C’est toujours en son nom qu’il expose et qu’il discute.

Un mot sur le méthodisme, dont nous n’avons indiqué qu’en passant l’origine et les bases fondamentales. Pour les méthodistes, toutes les nialadies aiguës et chroniques sont comprises sous deux genres principaux, le resserrement et le relâchement, autrement dit le et le laxum. Re ces

deux genres en naîtrait un troisième, le genre mixte ou composé, qui partieiperait des deux premiers. La cause des maladies consisterait dans une altération des solides, ou plutôt d’une propriété des solides, Uans toutes, les méthodiste admettaient trois périodes, d’augment, d’état et de déclin. Be là des distinctions eorrélatives dans les applications thérapeutiques, qui se hornaient, en général, à l’emploi des relâchants et débilitants QU des toniques et des resserrants. Ces vues d’ensemble portèrent même Thémîson, le fondateur delà seete, à définir ainsi la médecine : « Une méthode qui conJ^uit à connaître ce que lés maladies ont de commun entre ellesj et qui

PÉRIODE GRÉCO-ROMAINEi

est évidente. » Ce qui n’empêchait pas Cælius Aurelianus, à l’imitation d’Hippocrate et d’Asclépiade, de rechercher ce qu’elles ont de particulier et de spécial.

Le strictum et le laxum existant dans le corps entier, toute maladie, aux yeux des méthodistes purs, affectait l’ensemble de l’économie et réclamait par conséquent un traitement général. Ils attachaient peu d’importance à l’étiologie, puisque, la maladie une fois produite, la connaissance de la cause ne devait modifier en rien le traitement. Par la même raison, la détermination du siège n’avait ou n’aurait dû avoir aucune influence sur la thérapeutique. Mais il est rare que dans la pratique, pour peu qu’elle soit éclairée, l’esprit se courbe complètement sous les exigences doctrinales. Aussi, à propos de la phrénitis, Cælius Aurelianus déclare-t-il que, si tout le corps est pris, puisqu’il y a de la fièvre, c’est surtout la tête qui est affectée, comme le prouvent les symptômes précurseurs ( 1 ). De même dans la manie, bien que tout le système nerveux, omnis nervositas^ soit atteint, c’est encore, selon lui, la tête qui souffre principalement (2) ; et des phénomènes locaux découlaient presque forcément des indications locales.

Des médecins contemporains de notre auteur, s’appuyant sur la physiologie, diagnostiquaient les maladies, à la manière de Cnide, d’après l’organe lésé et l’altération des fonctions. Cælius Aurelianus tient sur eux ce curieux langage : « Eos vero qui nos ex naturali traxtatu^ quant Grœci ÿhysiologiam vacant, 'patientent locum apprehendere dixerunt [siquident

(1) « Nos igitur communiter totum corpus pati accipimus, etenim totum febre

» Jactatur. Sed plus pati dîcîmus caput, etenim antecedentia demonstrant

» signa, ut ejus gravedo, tensio, dolor, sonitus, aurium tinnitus, siccitas atque » sensuum impedimentum, etc.» (Cæl. Aurel., Amstelodami, 1722, p. 22.)

(2) a Patitur omnis nervositas, ut ex iis quæ sequuntur vel accidunt conjicere » poterimus :, magis tamea caput. » (Page 328.)

CÆLIIJS AURELIANUS.

prcmoscentes animœ regalia in capite constitiita, exbide mentis alienationem capitis offensa feri acceperimus) ita expugnamus, ut primo régale locum internum remansenl (1). » Admettant que le siège de l’âme est dans la tête, nous en conclurions, dit-il, que la lésion de cette partie est la cause de l’aliénation de l’esprit. Seulement, le siège de l’âme est inconnu, et c’est d’après la variété et la multiplicité des signes tirés de la tête que l’on s^’aperçoit qu’elle souffre plus que le reste du corps ( 2 ).

. Dans le passage suivant, Cælius Aurelianus rend peut-être plus nettement sar pensée sur le rôle de l’âme dans la folie : « Ils se trompent, dit-il, ceux qui regardent l’aliénation mentale comme étant dans le principe une maladie de l’âme et consécutivement du corps (3). Une des raisons à l’appui de cette proposition est toutefois plus spécieuse que réelle; mais elle indique, remarque déjà consignée par Celse, la tendance des philosophes à se mêler de médecine ; « Aucun philosophe, objecte-t-il, n’a réussi à guérir la folie ; et, avant que l’esprit soit égaré, on observe des symptômes du côté du corps. » C’està-dire que pour lui, comme pour la plupart des aliénistes modernes, la folie est une maladie j)hysique.

Cælius Aurelianus, à proprement parler, n’admettait comme

(1) Page 22.

(2) La phrénitis avait été localisée différemment, suivant l’opinion que chacun professait sur le*siége de l’âme : « Âliqui igitur cerebrum pati dixerunt ; alii ejus » fundum, sive basin quam nos sessionem dicere poterimus ; alii membranas ; alii » cerebrum et ejus membranas ; alH cor ; alii cordis summitatem ; alii membra- » nam quæ cor circumtegit, etc,, etc. Nam singuli eum locum in pbreniticis pati » dixerunt, in quo animæ regimen esse suspicati sunt. » (Page 22.)

(3) « Peccant denique eliam ii qui animæ passionem principaliter, dehinc » corporis esse concipiunt, cum neque quisquam pbilosopborum ejus tradiderit » curationem, et antequam mente falluntur, accidentia substantia corporis habere » videatur. y> (Page 329.)

maladies de Tâme^ue les passions ; il professait sous ce rapport les doctrines du Portique.

Ainsi, en traitant de rhydrophobie, il écrit ceè lignes re- .marquables : « Il y a des gens qui croient que rbydrophobié ? est une maladie de Pâmé ; pour nous, C’est uné maladie du i corps, niais qui Occupe la qualité de Pâme, de même que la manie et la mélancolie. » La qualité de Pâme, qmîitas entendait par ce xmx qmlitaè^ en grecw^^^^ expression en usage chez les stoïciens, la combinaison de deux principes, et dans lé cas présent, sans doute, la combinaison du Corps et de Pesprit (1).

Pour qUé la folie existât, il fallait donc que le mode d’union de Pâme et du corps fut changé.

Bien qu’opposé par ses doctrines âüx localisations, CsèliüS Âurelianus se préoccupait cependant des lésions locales plus qu’on ne le croit communément et que ne le permettait sà Secte. Le diagnostic différentiel tient même une place importante dans ses oeuvres. Une citation nous fera connaître comment il entendait cette partie, qui, en médecine, a pour objet la distinction des maladies ; « InteÜigin^s phrénitim ex toto signorum concursu. ÜnùYti eteriim singularë quicquam, ut est aliénàtid,vélfèbriculà^nondésignât phfenititUTn, sed sirïïulta concurrerint, quœ nihil aliud quampassionem désignent^ ut sit significatio, quæ ut suprà diximus ex multis confecta, unumfaciat signum et significans ejus rei quam demonstraU » Ainsi, tout en analysant isolément les divers symptômes, Cælius Aurelianus ne fait reposer le diagnostic que sur leur en-

(i) Cette manière de concevbir l’âme dans ses rapports avec le corps et réciproquement, est celle a été adoptée par Albert le Grand, saint Thomas d’Àquin et saint Bonaventure. L’âme et le corps ne forment, pour eux, qu’une unité substantielle, un suppôt (suppositum). C’est le corps qui ihdividüalise Came.

CÆLIÜS ÂURELIÂÎîüS. 15i

semble : ’ex toto siynorüm cônairsu. Dans cettë synthèse, dans cette expression unique, réside pour lui là signification, le signe dé la nialadie : signùm et signij^cans ejus rei.

Enfin, àü point de vue encore des localisations, Cæliiis Aurélianus a laissé échapper de sà plume ces paroles qu’on pourrait attribuer à Galien : « Nosiri côrporis loca divvna prômdentia certis destinavit officiis (1). »

Asclépiàde divisait l’àliénâtîbn mentale, àliendtîo mentis^ én aiguë et en chronique. Cette division, déjà adôptee dans la science, devait prédominer dans les âgés postérieurs. La dénomination ûlienatiù mentis vaut mieux certainement que Celle de Celse ; insania. Cælius Aurelianus suivit, sous ce rapport, les idées d’Asclépiàde. Il est douteux, d’ailleurs, qu’il connût Celse, dont il ne prêndhCepaS une seule fois le nom.

Mais qu’ëntend Cælius Aurélianus par âliénatibu mentale? Les médecins méthodistes n’avaient pas, eh générai, l’habitude des définitions ou, pbür mieux dire, ils les rejetaient systématiquement. Cælius AüreliahUs s’abstient ëh conséquence dé donner Une définition de la folie. De plus, il critique celle d’Asclépiade comme manquant d’ëxâCtitUde : « Alienatio est passio in sensibus. o Néanmoins, S’il ne définit paS l’aliénation, terme générique, il définit deUx dé ses divisions principales : la phrénitis et la manie.

Nous avons insisté assez longuement, dahs les chapitres précédents, sur la phrénitis et ses divers phénomènes pour n’y plus revenir. II nous semble indispensable cependant de rap-

(1) Page 5M.

peler ici la manière dont Cælius Aurelianus l’envisage, ne fût-ce que pour la mettre en parallèle avec celle d’Asclépiade, son maître de prédilection (1) après Soranus. Il dit : « PArenitim esse alienationem mentis celerem^ cum febri acuta^ atqtie manuum vano errore, ut aliquid suis digitis attrectare videantur, quod Grœci xpoxtStafiov, sim xap^oAcytav vacant, et parvopulsu ac denso. » Galien n’est pas plus explicite.

Outre cela, la phrénitis était subdivisée par lui en deux espèces, d’après l’état général de l’économie. Dans l’une, le délire se traduit au dehors par de la joie et une agitation puérile; dans l’autre, par de la tristesse, des cris, de la crainte, un air sombre, taciturne. Dans le premier cas, il y a, en un mot, expansion, et, dans le second, concentration, mais non diminution des forces (2). Cælius Aurelianus appliquera cette subdivision à la manie.

Sa description de la phrénitis confirme ces données ; aucune n’est aussi complète, et nous croyons, à ce titre, ne devoir pas la passer sous silence. « Le délire apparaît, dit-il, dans les trois premiers jours, ou après la première diatrite. Il est continu ou intermittent, caractérisé soit par de la joie, une joie muette et que trahit seul le visage, soit par des éclats de rire ou des chants ; tantôt, il se traduit à l’extérieur par de la tristesse, un air sombre, taciturne, des murmures, des cris ou une espèce de chuchotement léger. D’autres fois, les malades, comme s’ils étaient dans un accès de manie et sous l’influence de la colère, se laissent difficilement contenir. Tout les irrite, ils crient à tue-tête. On en voit qui se frappent, déchirent leurs vêtements ou ceux des personnes qui les entourent. D’autres,

(1) Yoy. p. 90.

(2) On s’y trompe souvent : Dépression ou concentration n’esl pas synonyme de faiblesse.

CÆLIUS ADRELIANUS. 153

en proie a un sentiment de frayeur, se cachent, pleurent, refusent de répondre et parfois s’entretiennent avec des êtres chimériques, qui leur représentent des vivants ou des morts. En cet état, ils ne demandent ni à manger ni à boire, et, si on leur offre quelque chose, ils s’en emparent avec avidité, l’avalent sans le mâcher, ou, s’ils le mâchent, ils le gardent dans la bouche pour le rejeter peu de temps après. La lumière ou les ténèbres les gênent. Insomnie ou sommeil de peu de durée et troublé par des songes. Yeux rouges, gonflés; regard fixe, sans mouvement des paupières ou avec un clignotement continuel. Parfois ils portent la main devant leurs yeux, comme s’ils voulaient prendre des objets arrêtés ou en mouvement. Affaissement des traits pendant que les joues restent rouges ou pâlissent par intervalles. Sécheresse brûlante de la tête, au point que le liquide des fomentations s’évapore à l’instant même. Grincements de dents. Épistaxis légères. Jactitation. Ils prêtent l’oreille comme s’ils écoutaient quelque bruit. Déçubitus malséant. Mouvement continuel des pieds de haut en bas. Efforts inutiles. Engourdissement prolongé des articulations. Ils attirent à eux les couvertures et les font remonter des pieds à la tête du lit. Relâchement du ventre. Urines aqueuses, jaunâtres, recouvertes de nuages caractéristiques. Enfin, chez quelques-uns, faciès cadavéreux; chez d’autres, gonflement du cou et du visage, tremblement des mains. Pouls très-fréquent, petit, inégal, à peine sensible et vacillant, à la manière d’une lampe qui manque d’huile. Tension des hypochondres, hoquets, embarras de la langue, articulation impossible des sons. Puis résolution des forces, convulsions ou coma, ce qui dénote la léthargie. »

Cette description offre, comme on le voit, un tableau aussi fidèle que minutieux et régulier dans ses détails des différentes

phases de la phrénitis. Elle est, d’autre part et abstraction faite des théories de l’auteur, conforme aux histoires particu^ lières relatées par Hippocrate dans les livres des épidémies.

Gælius Aurëlianüs termine ce chapitré de l’aliénation aiguë par des considérations pronostiques pleines de sagesse t à sa^ voir-, que la maladie est d’autant plus dangereuse que le délire se déclare plus tardivement et lorsque les forces du malade, sont déjà affaiblies ; car plus sa situation, ajoute-t-iU s’éloigne de i’élat physiologique, plus Sa vie est eii danger.

Tout autre est la manie dans son essence ; mais, en vertu de l’analogie ou de la similitude que présentent certains Symptômes, il avait paru nécessaire à notre auteur de bien circonscrire les limites des diverses formes mentales. Voyons comment il comprend la manié.

Gælius Âurelianüs se livre d’abord à toutes sortes d’hypothèses sur l’étymologie de ce mot. D’oûviént-il, et pourquoi a-t-il été imposé à cette affection par lès Grecs ? Nous avons vu qu’on l’avait fait dériver dü radical rmn, âme des morts. Ici plusieurs opinions sont en présence ; Est-ce pâtée que l’âme se remplit d’anxiété, ét qUè sous le nom de fiavtaon désigne plus particulièrement un état d’abattement excessif? Les Grecs auraient-ils regardé cette maladie comme une pollution, une souillure de Tâme, dü verbe ? Peut-être ce mot vient-il

du gOût prononcé qu’ont les aliénés pour la solitude, dé pvo'yc8at, ou encore dé la difficulté avec laquelle s’ën vâ la folie, de pvta, etc., etc.? Le médecin de Siccâ ne se prononce pour àücüné de Ces opinions, et il laisse son lecteur dans lé doute sur îâ'siéhner.

tlÆLIUS ÂURËLIANÜS. 155

Pour lui, deux aspects opposés étaient également à considérer dans la manie, l’expansion et la concentration. En elFetj le délire s’exprime, là par de la colère ou de la joie, ici par du chagrin ou de la crainte; La manie, dit-il, est une aliénation chronique, sans fièvre, ce qui la distingue de la phrénitis. Ge n’est une maladie ni aiguë, ni fébrile ; si quelquefois la fièvre s’y rencontre, elle a un caractère particulier. Dans la manie, l’aliénation la précède ; le pouls n’est point petit. Ces deux signes sont, au Contraire, carâctéHstiqües de la phrénitis* Violente chèz qüelquês-üns, là manie, chez d’autres, est légère. Elle diffère d’espèces ét de formes, bien qu’au fond toujours la même et n’appartenant qu’à un Seul genre. Colère, joie, tristesse, crainte, peurs vaines, tels en sont les principaux symptômes.

Les anciens, observe en passant CæliusÂurelianus j àl’occasion de la fureur, se figuraient que cet état est souvent accompagné du don de seconde vue. En s’exprimant de là sorte, il fait sans doute allusion à l’opinion dé Platon rapportée plus haut (1). L’enthousiasme des oracles ne portait-il pas lé tiomi de furèür ou de manie ? Arétéè accordait la même faculté de clairvoyance à ceux qui succombent à une maladie du cœur. « Ils ont plus dé clarté dans l’esprit, l’âme devient plus pure et, tels que de vrais prophètes, ils annoncentle présent et prévoient l’avenir. » Un certain Démétriüs, cité par notre auteur, appelaitj à cause de cela, là fureur Une extension momentanée de l’esprit.

Mais il est un état opposé, qui avait également éveillé l’attention, c’est celui que l’on désigne sous le nom de stupidité. Démétriüs mentionnait, à ce qu’il paraît, quelques hommes qui, frappés d’un bruit inattendu, remplis d’épouvante j au-

(1) Page il.

raient oublié subitement ce qu’ils avaient appris. Un auteur, Apollonius, nous apprend que le grammairien Artémidore, ayant eu peur d’un crocodile étendu sur le rivage, s’imagina, dans son effroi, que cet animal lui avait mangé la cuisse et le bras gauches. Il perdit sur-le-champ la mémoire. Pinel rap.. porte des cas semblables.

Des divergences d’opinion ont existé de tout temps dans la science. Cælius Aurelianus ne partage point, et avec raison, suivant nous, les idées d’Arétée sur la mélancolie. « La mélancolie, dit-il, a été regardée par quelques-uns comme une espèce de fureur; tel n’est pas mon avis. » Pour lui, la manie est continue ou intermittente, avec perte ou non de la mémoire, perversion des sens, trouble de l’intelligence, fausses sensasions. Entre autres exemples, il relate les suivants : Un maniaque se prenait pour un moineau, un autre pour un coq, un troisième pour un vase de terre, celui-là pour une brique ; celui-ci se complaît dans l’idée qu’il est dieu, cet autre dans celle qu’il est orateur, acteur tragique, comédien. L’un s’imaginait qu’il portait le sceptre du monde, un autre enfin, pleurant comme un enfant, réclamait le secours d’un bras pour le conduire.

Cælius Aurelianus, en médecin habile et expérimenté, attachait beaucoup d’importance aux prédispositions et notamment aux causes, sur lesquelles il a écrit un livre, qui est perdu. La sagacité ne manque point, certes, sous ce rapport, dans ses appréciations. D’apres lui, la manie s’observerait souvent chez les jeunes gens et les adultes, plus rarement chez les vieillards et encore moins chez les enfants et les femmes. Elle débute tout a coup ou lentement. Les causes sont appréciables ou latentes. Au nombre des premières, figurent l’ustion, l’insolation, les frictions prolongées, les indigestions, l’ivresse

CÆLIÜS AURELIANUS. 157

fréquemment répétée (crapule des Grecs), les veilles sans interruption, l’amour, la colère, le chagrin, la crainte et la superstition dans ses excès, les coups sur la tête, la tension trop grande des sens et de l’esprit, soit par amour de la philosophie, de l’argent ou de la gloire. Les philtres (1), de même que la suppression des hémorrhoïdes et du flux menstruel, se trouvent encore dans la même catégorie.

Cette énumération, à part l’hérédité, dont on ne voit la trace en aucun endroit, contient à peu près toutes les causes morales et physiques connues de la folie. Il rangeait sans doute l’hérédité parmi les causes latentes.

Pour ce qui est des prodromes, Cælius Aurelianus avait làdessus des idées spéciales. Certains signes étaient dans sa pensée communs à toutes les maladies du cerveau : pesanteur de tête, hruit intérieur et qui retentit à l’occiput -, éhlouissements, tintements d’oreilles; ouïe obtuse, obnubilation de la vue; taches de marbre passant devant les yeux, toiles d’araignées, mouches, étincelles, cercles de feu, langue embarrassée, etc.

Aux signes communs se joignent des signes propres, et, sarss se soucier de Thémison ni du méthodisme, Cælius Aurelianus s’arrête pour y insister : « Si un sommeil lourd, écrit-il, est le présage de l’épilepsie, un sommeil léger, de courte durée, est celui de la manie ou fureur. Un accès de manie peut éclater

(1) « Hic magicos affert cantus, hic Thessala vendit

» Philtra quibus valeant mentem vexare mariti,

» Et soleâ pulsare nates. Quod desipis, indè est; .

» Indè ànimi caligo, et magna oblivio rerum » Quas modo gessisti. Tainen hoc tolerabile, si non » Et furere incipias, ut avunculus ille Neronis,

» Cui totam tremuli frontem Gæsonia pulli » Infudit. »

(JuvÊNAL, sat. VI, V. 610 et suiv.)

au milieu de la colère, quand le sang monte à la tête, et être remplacé par de l’oppression et du mutisme, conséquences de vaines terreurs. Le chagrin, l’anxiété, l’agitation, un appétit exagéré, le clignotement des paupières, des battements de cœur, des songes pénibles, effrayants, sont également autant

de signes avant-coureurs de l’affection.

Sauf quelques restrictions, nous n’avons qu’à approuver les observations si judicieuses du médecin numide.

§ni.

Bien qu’ayant déjà parlé de la mélancolie dans cet article, nous reviendrons un instant sur ce sujet diversement envisagé par les auteurs (1).

Gælius Aurelianus, après avoir combattu l’opinion qui attrir bue la mélancolie à la bile noire, cherche à démontrer qu’elle doit son nom à d’autres considérations. Les mélancoliques sont tristes, enclins à la colère. Pour peindre cette passion dans ses nuances exagérées, Cicéron et Virgile, au lieu de cette locution : ulta itmundia^ emploient indifféremment celle-ci j atra hilis. Ne serait-ce pas aussi par métapburé que le nom de mélancolie aurait pris cours dans le vocabulaire médical pour désigner une affection où la tristesse et la colère se trouvent réunies? Cælius Aurelianus, comme les

* (1) Bellérophon à été regardé comme, un type de mélamcolie dans Homère ;

ce qu’il éprouve est tout simplement la profonde tristesse d’un père qui, ayant perdu ses enfants, s’éloigne dé la foiüe et va les pleurer dans la solitude :

« PostquaBp auteminyiaus superis est factus, in agro » Errabat miser ipsfe suo,,solusque dolorem » Consumens aiumi, atque hominum consprtia vitans, » liv. VI, V. 200.)

GÆLIUS ÂÜRELIÂNtlS. 159

• méthodistes, rejetait, d’ailleurs, toute théorie basée sur les humeurs.

La mélancolie, selon lui, est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. Arétée pensait qu’elie sévissait également dans les deux sexes. La statistique n’a pas encore, que nous sachions, résolu définitivement ce problème. Esquirol, s’appuyant sur l’hypothèse que les femmes sont plus fréquem^ ment victimes des passions tristes et oppressives que les hom*^ mes, a pensé, au contraire, que la lypémanie se déclare, de préférence, chez elles. Quant à la manie, on la constaterait plus souvent chez les hommes.

Relativement à l’age, la mélancolie, selon Cælius Aurelianus, se montrerait surtout à l'époque moyenne de la vie et plus rarement pendant les autres périodes. Les calculs d’Es* quirol indiquent effectivement que e’est de vingt-cinq à trente^ cinq ans qu’elle est le plus fréquente, et que, passé ce dernier terpie, la proportion irait toujours en décroissant. L’attention, on le voit, s’était déjà portée sur toutes ces questions.

Mais si Cælius Aurelianus différencie la manie de la mélan*

* colie, il paraît confondre cette dernière avec l’hypochondrie. Toutes deux auraient pour siège principal et primitif le même organe^ l’estomaCj tandis que le délire maniaque, comme la phrénitis, dépendrait du cerveau, ou, pour nous servir des expressions de l’auteur, de la tête : PatiüLr ormis nervositas^ magis tamen cdput^ Les idées ont bien varié sur le siège de la folie etj pour en dire un mot seulement, nous rappellerons qu’Esquirol en plaçait le siège dans les divers foyers de la sensibilité, tout aussi bien que dans le cerveau. Pinel, de son côté, n’a-t-il pas écrit ççtte phrase : « U semble,; eu-généralj que le siège primitif daraliénatioii mentale est dans la région de l’estomac et. des intestins, et que c’est de ce centre que se

propage, comme par une espèce d’irradiation, le trouble de l’entendement. »

Quoi qu’il en soit, dans l’état mental décrit par Cælius Aurelianus sous le nom de mélancolie, on rencontre des symptômes communs à cette névrose et à l’hypochondrie, se rapportant, selon les cas, tantôt à l’une et tantôt à l’autre. Cela se con- « çoit, l’hypochondrie n’^tant, en réalité, qu’une variété de k mélancolie ( 1 ).

§ IV

A l’époque où Soranus d’Éphèse et Cælius Aurelianus pratiquaient la médecine, la débauche et les vices avaient-ils étendu leurs ravages ? On serait tenté de le croire à la lecture du curieux chapitre intitulé ; « De mollibus sim suhactis quos Grœci fwtXôaxowç vacant », si l’on ne savait ce qu’était déjà la moralité des Romains du temps de Pétrone et de Juvénal. Cette lèpre hideuse, à laquelle nous avons fait allusion dans notre étude sur Hippocrate, et qui, condamnée par la loi des Hébreux, était presque en honneur parmi les Grecs, avait infecté la société romaine dès les premiers Césars. Voyons comment notre auteur l’envisage.

« Formosum pastor Corydon ardebat Alexim,

» Delicias domini.»

Telle est la plaie sociale en question 5 l’idée d’un pareil désordre, d’un si effréné libertinage, soulève l’indignation de Cælius Aurelianus. Sa raison ne tolère pas qu’on prostitue les

(-1) On trouve dans VOrcute d'Euripide cette pensée profonde : tt Quamvis deesset morbus, ipsâ opinio » Morbi malum ingens atque ineluctabile est. »

CÆLIUS AURELIANUS.

organes à des actes si contraires à la nature, quand la Providence, s’écrie-t-il, assigne des usages certains à toutes les parties de notre corps : « Nostri corporis loca divina Providentia certis destinavit officiis. »

Il peint les subacti, ces êtres misérables, cherchant à plaire et à séduire, par leur mise, leur démarche, et ces mille moyens de la femme, qui, indépendants des agréments corporels, tiennent à la corruption de l’esprit. Envisageant cet état honteux, aussi bien en moraliste qu’en médecin, il le regardait, en définitive, comme une maladie de l’âme, souillée et dégradée (1).

De même que les tribades, les molles, les pathici, recherchent et poursuivent, avec une passion dégoûtante, les personnes de leur sexe. Ce qu’il faut, dit-il, traiter dans ces circonstances, ce n’èst pas le corps, mais l’âme : « Neque ulla curatio corporis depellendæ passionis causâ rectè putatur adhibenda, sed potius animus coercendus^ qui tantâ pecca^ torum labe vexatur (2). 3>

Sous ce rapport, l’opinion de Cælius Aurelianus se rapprochait de celle des stoïciens. Entre ce vice et la folie, il n’y avait point pour lui de similitude, celle-ci étant due à une lésion matérielle, celui-là dépendant d’une affection de l’âme, dont la cause, d’ailleurs, lui échappait et exigeait un remède spécial. Comme Parménide, dans son poème de la nature, il l’attribuait à des accidents arrivés dans la conception.

Ni Celse, ni Arétée n’ont parlé des incubeSj auxquels Cælius Aurelianus a consacré quelques pages dans sa description des

(1) Malignæ ac fædùsimæ mentis passio.

(2) Page 544.

162 PÉRIODE GRÉGO-ROMAINE,

névroses. Leur état consiste dans une espèce de rêve ou d’hallucination pénible, qui se produit pendant le sommeil. Des traits évidents permettent de le reconnaître isolément, sous divers noms, dans les ouvrages anterieurs : îTrtêoXvjs,

icvtyaXtwv, ovsipoyovoç-

Ne pourrait-on pas, sans forcer l’analogie, rapporter à l’incube ce passage du traité de la Maladie sacrée ? Quand la nuit surviennent des peurs, des terreurs, des délires, des sauts hors du lit, des visions effrayantes, des fuites de la maison, ce sont, disent les devins, des assauts d’Hérate, des irruptions, des héros ; « Ex«t»jç yacrTv uvau STriÇoXâç xai vjpwwv ètpbSou;. » Les incubes, on le sait, se rencontrent, quelquefois, parmi les épileptiques.

Le cauchemar, dont il s’agit, est désigné par Pline, sous le nom de Ludihria Faunorum. La pivoine, dit ce dernier, est un préservatif contre les illusions nocturnes causées par les Faunes : « Hæc {pœonid) medetur et Faunorum. in quiete ludihriis (1). »

Dans la mythologie, les Faunes étaient censés errer pendant la nuit comme des esprits malfaisants. Ce privilège leur était commun avec les Sylvains, Syhani^ dont on redoutait les accointances charnelles. Les Gaulois nommaient ces démons Dusies.

Dioscoride, presque contemporain de Pline, conseille, ® comme le grand naturaliste, l’emploi de la pivoine contre les illusions des incubes : « Iis, quos incubus fréquenter quasi prœfocat, remedio sunt pœoniœ grana nigra XV, ex aqua sœpe numéro pota ( 2 ). »

(1) PAn,, liv. HXV, chap. X.

(2) Diosc.f édit, de Kühn, t. II> p. 105,

CÆLIUS AURELiANUS.

Virgile a tracé, dans ces vers élégants, la peinture de l’incube :

• a Ac velut iQ somnis oculos ubi languida pressit » Nocte quies, nequicquam avidos extendere cursus » Telle videmur, et in mediis conatibus ægri » Succedimus, non lingua valet, non corpore notæ » Sufficiunt vires, nex vox, aut verba sequuntur (1). »

Pour Cælius Aurelianus, ce délire sènsorial reconnaissait l’une ou l’autre de ces causes ; abus des liqueurs fortes, indigestions fréquentes. Il en faisait aussi un signe avant-coureur de l’épilepsie. Ce médecin était loin d’approuver les bizarres interprétations auxquelles avaient conduit les manifestations étranges du mal. A une époque rapprochée de nous, l’incube était Satan en personne. Certaines sectes anciennes le présumaient un Dieu, un demi-Dieu ou, à cause des étreintes ressenties, l’Amour lui-même, ce qui n’était pas moins extravagant.

Après avoir énuméré les divers symptômes du cauchemar ; poids sur la région épigastrique, impuissance de se mouvoir, de parler, de respirer, ou exclamations confuses, Cælius Aurelianus ajoute que des individus ayant des hallucinations s’imaginent voir quelqu’un s’abattre sur eux pour se livrer à d’infâmes débauches : « Quidam denique Ita inanibus adficiuntur visis, ut et se videre credant irruentem sibi, et usum turpissimœ libidinis persuadentem. »

Ces fantômes sont naturellement insaisissables... : « Cujus si digitos appréhendere nixi fuerint^ fugatum existiment. » Au réveil, sueurs abondantes, pesanteur de tête, toux légère, pâleur.

Quelques personnes, assure Cælius Aurelianus, succombe-

(1) Enéide, liv. 12.

ilQlx PÉRIODE GRÉCO-ROMAINE.

raient dans la violence de ces paroxysmes, a Cum enim vehe-

menter impresserit prœfocatio, quosdam interfidt ... »

Si cela était, on n’aurait pas lieu d’en être bien surpris ; car les affections graves du cœur et les fièvres pernicieuses donnent fréquemment lieu à des songes pénibles, basés sur une cohabitation fictive.

Enfin, selon Cælius Aurelianus, un médecin, du nom de Silimaque, aurait vu cette affection régner épidémiquement à Rome, et d’une manière assez meurtrière : « Memorat denique Silimachus,Hippocratis sectator, contagione quadam^ plurimos ex ista passione, veluti lue^ apud urhem Romam confectos (1).

Une névrose, une hystéro-démono-manie, comme celles qui ont sévi au xvi® et au xvii® siècle, dans des couvents, ou au centre de certaines contrées, se serait-elle donc présentée à Rome ? En admettant la possibilité du résultat, au moins convient-il de faire remarquer que, d’ordinaire, ces névroses ne sont pas .mortelles et que, suivant toute vraisemblance, l’issue funeste dépend alors de quelque complication avec une de ces fièvres redoutables, pseudo-continue ou rémittente pernicieuse.

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