CÆLIUS AURELIA.NUS
médecin de Bilhynie dans sa fougue d’arüste? Toutes ces innovations rencontrèrent d’ardents adversaires. Ainsi va le monde! Fort de sa compétence, Cælius Aurelianus ne craint pas de s’ériger en juge de ses devanciers. Après avoir indiqué ce qu’il croit utile, il énumère ce qu’il trouve insuffisant, mauvais ou dangereux. Le premier, nous l’avons dit, il s’éleva avec une louable énergie contre tout traitement aventureux et inhumain. C’est ainsi, notamment, qu’il condamnait cette diète sévère qu’une théorie inconsidérée prolongeait jusqu’à la syncope, sous le prétexte spécieux que l’abstinence, adoucissant le caractère intraitable des bêtes féroces, devait par analogie rendre plus facile l’apaisement des maniaques furieux. Pinel définissait, au même titre, la saignée ad deliquium^ un des moyens les plus hasardés et les plus téméraires qu’on puisse se permettre (p. 319). Pour Cælius Aurelianus, les partisans de ces débilitations étaient tout simplement hors du sillon raisonnable. Sa critique n’est pas moins véhémente contre les moyens de coercition , quels qu’ils soient, lorsqu’on les applique sans discrétion ni ménagement : sine ulla discretione, cum necessario devinctæ partes quatiantur et facilius sit ægros ministrantium manihus quam inertïbus vinculis retinere.
Le non-restraint n’était pas, toutefois, à ses yeux un idéal absolu. Tout étant relatif, il n’envisageait la suppression illimitée des entraves que comme un rêve généreux; car l’expérience lui avait démontré la nécessité de prudentes réserves. Ce qu’il réclame impérativement, c’est la sollicitude envers les malheureux. L’usage du fouet avait été vanté par un médecin du nom de Titus, qui attribuait aux coups le pouvoir de réveiller l’attention engourdie, et de ranimer le flambeau de la raison. Cælius Aurelianus rejette avec indignation cette médication barbare, dont naguère quelques praticiens, même rec om
mandables, ne se sont pas entièrement abstenus. Sans parler de ce fermier du nord de l’Ecosse, qui, au siècle passé, se serait, d’après un auteur anglais, acquis une espèce de célébrité dans la cure de l’aliénation mentale, en assujettissant les insensés à des travaux pénibles, et en leur infligeant des châtiments corporels au moindre acte de révolte, le docteur Willis, au grand scandale de Pinel (1), autorisait les gardiens à rendre coups pour coups.
Mise en avant comme une sorte de médication substitutive, l’ivresse a été le point de mire des sarcasmes de Cælius Aurelianus. Mais il nous semble aller trop loin, en improuvant complètement l’intervention de la musique, qu’Esquirol, moins sévère, admettait au moins pendant la convalescence. Le développement d’une passion, de l’amour, par exemple, avec toutes ses satisfactions physiques, avait été aussi proposé, en vue d’imprimer à l’esprit une autre direction, et de lui procurer du calme. Dans son rigorisme, l’auteur exclut encore ce mode de traitement, dont l’idée, dégagée des éléments qui l’enveloppent, sera plus tard reprise et fécondée.
Agir directement sur l’intelligence et sur les passions des aliénés n’est donc pas chose nouvelle. Provoquer des idées tristes, susciter des idées gaies, essayer du chant et de la musique, substituer, pariine habile diversion, un sentiment à un autre, susciter des émotions vives, pénibles ou agréables, les anciens avaient songé à tout cela. Néanmoins, tout en proclamant les bienfaits du traitement moral, Cælius Aurelianus ne voulait pas qu’on l’isolât du traitement physique. Il les employait tous les deux, conjointement ou tour à tour, selon l’opportunité.
(1) Page 313.
CÆLIÜS AÜRELIANÜS.
En général, le traitenaent physique consistait pour lui dans l’abstinence, jusqu’à la première diatrite, intervalle pendant lequel on entretenait des fomentations ou des onctions sur tout le corps. Au troisième jour, si les forces le permettaient, il pratiquait la phlébotomie. Une alimentation légère était alors autorisée; on posait sur l’épigastre des cataplasmes émollients et on administrait des lavements laxatifs. A la période d’état, on revenait, à moins d’une trop grande débilité, aux émissions sanguines, mais locales : ventouses ou sangsues en divers endroits. Des éponges imbibées d’eau tiède ou d’une infusion calmante étaient promenées sur la peau. On combattait l’insomnie au moyen delà gestation, soit dans un lit suspendu, une litière ou une voiture à bras. Les frictions, les bains, faisaient partie de la thérapeutique. Au déclin, une nourriture variée réparait les pertes de l’économie.
La maladie paraissait-elle, en se prolongeant, passer à l’étât .chronique, Cælius Aurelianus avait recours alors, pendant une période déterminée, à un ensemble de moyens, empruntés, pour la plupart, au régime et à la diététique. Chaque période, d’environ neuf jours, était désignée sous le nom de cycle, et chaque cycle avait une appellation particulière : résomptif, récorporatif ou métasyncritique. Il en était des aliénés, à cet égard, comme des malades, qui étaient soumis successivement à l’un et à l’autre de ces cycles. Le cycle résomptif ou analeptique, xwxXoç àvàXïjirTtxoç, destiné à réconforter le corps affaibli par les remèdes, ne comprenait que des aliments doux, légers et des exercices de même nature : soupes, œufs, légumes, poissons, petits oiseaux, cervelles de mouton ou de porc, poulets, vins, etc., etc., dont la quantité augmentait progressivement.
Le cycle récorporatif ou métasyncritique, divisé en deux
parties, comportait un régime plus nourrissant et des agents thérapeutiques plus actifs : 1“ viandes salées et rôties, frictions, bains, exercices gymnastiques plus soutenus; 2® vomitifs, puis ventouses sèches, révulsifs violents sur tout le corps et jusque sur la tête, douches, etc.
C’est seulement après avoir essayé en vain cet ensemble de moyens que Cælius Aurelianus recourait à l’ellébore, dont il réitérait l’emploi, plusieurs fois, à quelques jours de distance. Inutile de dire qu’il ne le considérait pas comme un spécifique; les méthodistes n’accordaient cette vertu à aucun remède.
Une question est restée sans solution. Pour les riches et leurs esclaves, le traitement de l’aliénation, on le sait, avait lieu, à domicile, dans le valetudinarium de la maison ou celui de la villa. Mais où les étrangers, les fonctionnaires publics, les gens peu aisés, se faisaient-ils soigner? Tous n’étaient pas clients d’opulents patriciens, et la société, d’autre part, ne pouvait permettre que le repos des citoyens fût troublé et leur sécurité mise en péril par des maniaques furieux. Divers auteurs nous apprennent qu’il y avait, à Rome et dans d’autres villes de l’Italie, des maisons de santé publiques et privées ouvertes aux malades, et dont l’origine remonte avant la chute de la république. Un quartier y était indubitablement réservé aux aliénés. On divisait ainsi ces établissements, dont Pompéi, qui nous a révélé tant de choses curieuses, aurait offert un modèle aux archéologues (1) : 1“ Valétudinaires publics à l’usage des fonctionnaires et des employés du gouvernement. Certains principes
(1) a Ampia casa cou largo ingresso, sul quale era scritto a grossi caratteri » romani, Valetudinarium. Eravi al di sotto un serpente di Esculapio, e quindi » piu in basse era dipinta la parola Sa/tw. » i^toria délia medicina in Italia pel doit. Salvator de Renzi. Napoli, i849, 1.1, p. 459).
CÆLIUS AÜRELIANUS.
d’architecture présidaient à leur construction. Ils étaient pourvus de promenoirs ou de portiques couverts, destinés à la promenade. Des jardins y étaient attenants.
2“ Valétudinaires privés, établis par des particuliers en vue des étrangers et des personnes de moyenne aisance, qui n’avaient pas réunies chez eux les commodités nécessaires. Ils correspondaient aux maisons de santé actuelles. Les entrepreneurs se nommaient susceptores et les malades smcepti (clients).
3® Valétudinaires à l’usage des esclaves. Cliaque maison riche possédait le sien. Le médecin portait le nom de medicus commensalis (1).
h° Valétudinaires à l’usage des gladiateurs et des lutteurs de toute sorte. Ils étaient dans le voisinage des cirques. Confiés d’abord à des médicastres, frictores, unguentarii, vulnerarii, ils furent desservis plus tard par des médecins et des chirurgiens distingués.
5“ Valétudinaires militaires à l’usage des légions. C’étaient des tentes installées avec le plus grand soin, au centre des camps. Un préfet en dirigeait le service, sous la surveillance immédiate des tribuns. Les médecins ordinaires, medici diurni^ avaient pour aides des soldats qu’on appelait contubemales, Des infirmiers, accensi, accensiti, optiones valetudinarii aut medici^ optati medici^ assistaient les malades.
Si donc les Romains manquaient d’hôpitaux, ils avaient du moins des institutions analogues, en rapport avec leurs besoins et l’organisation sociale du temps. Or, comme il y a toujours eu des aliénés, on a droit d’en conclure qu’à Rome, comme ailleurs, il y avait des endroits pour les recevoir. La consé-
(1) Un seul propriétaire possédait souvent plusieurs milliers d’esclaves.
quence est forcée. Dans les provinces, les préfets étaient chargés de les faire renfermer dans des lieux publics de détention [carceres). Des lois spéciales les protégeaient; mais nous étudierons plus loin cette partie de notre sujet.