‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 21 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Ctalieu.

Galien, pas plus qu’Hippocrate, n’a traité dogmatiquement de la folie ; mais, en parcourant avec soin les œuvres de l’illustre médecin de Pergame, il nous sera facile de retrouver çà et là les opinions qu’il professait sur ce sujet. A-t-il apporté, lui aussi, sa pierre à l’édifice commun, et ajouté quelques connaissances à celles de ses devanciers en psychiatrie? C’est ce que nous allons essayer d’éclaircir (1).

Toutes les idées mères, à l’époque où nous sommes parvenus, avaient fajt leur apparition en médecine. Empruntées pour la plupart à Hippocrate et à l’école de Cnide, mieux formulées par les Alexandrins, elles avaient donné naissance à toutes les sectes qui se disputaient alors l’honneur du premier rang. Et, parmi les médecins, on peut le dire, l’anarchie ré-

(1) Voyez sur Galien : Daniel Leclerc, Histoire de la médecine; Sprengel, Histoire de la médecine, t. II; Andral, Leçons sur Vhistoire de la médecine, rédigées par M. le docteur Tartivel (Union médicale, 1855-56); Daremberg, Thèse, 1842; Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien, traduites sur les textes, etc., 1856; La médecine, histoire et doctrines; Guardia, La médecine à travers les siècles; Michéa {Ann. méd.-psych.), t. I ; etc., etc.

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gnait à Rome, quand Galien y arriva. Les méthodistes, toutefois, l’emportaient en crédit sur leurs rivaux.

Néen Asie, à Pergame, capitale du royaume de ce nom,

^ l’an 131 de notre ère, Galien passa dans cette ville la première partie de sa jeunesse. Doué des facultés les plus brillantes, il y fit, sous la direction de son père, l’architecte Nicon, des études sérieuses dans les lettres et dans les sciences. A 17 ans, la médecine fixa ses goûts. Il entreprit ensuite de nombreux voyages, afin d'accroître son instruction. Mais la vie de Galien est trop connue pour que nous en retracions ici les phases diverses. Nous dirons seulement qu’il vécut à Rome dans l’inti- ^ mité de Marc-Aurèle et de Lucius Verus, et que là, comme ailleurs, les hommes de mérite recherchèrent sa société. Qu’il ait été brave ou non en face du péril, c’est un voile que nous n’avons pas soulevé ; il ne s’agit pour nous, dans cette appréciation , que des idées du grand médecin en aliénation mentale.

Un mot sur là physiologie de Galien. Une question de premier ordre avait, quatre siècles auparavant, préoccupé vivement Érasistrate : celle du rapport entre le développement du cerveau et celui de l’intelligence. On a vu que, pour ce dernier, l’étendue de la surface encéphalique était la mesure des facultés intellectuelles (1). Tout en admettant cette donnée, dont il étendit le principe aux espèces animales, Galien y introduisit cette modification, à savoir, que l’intelligence se développe moins encore en raison de la quantité que de la qua-

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lité de la pulpe cérébrale (1). Suivant lui, certaines qualités intellectuelles se relieraient intimement à des conditions correspondantes de la matière ; ainsi, à la délicatesse de la pulpe tiendrait la finesse de l’esprit ; à son épaississement, la lenteur de ses opérations ; la faculté d’appréciation accuserait l’aptitude du cerveau à prendre des formes multiples ; de sa fermeté où stabilité dériverait la mémoire; enfin, la mobilité des opinions ne serait qu’une conséquence de la mobilité de l’encéphale, etc. Pures hypothèses, sans doute, que ces assertions, mais qui contiennent en germe des problèmes que l’on reprendra plus tard.

Hippocrate avait déjà fait allusion au volume de la tête dans un de-ses livres, où il parle des microcépbales comme d’êtres dépourvus de raison. Galien va plus loin ; il se demande si, de la conformation antérieure du crâne, on ne pourrait pas, avec quelque certitude, tirer des indications légitimes sur les facultés de l’entendement. Cette idée avait même reçu un commencement d’application dans les arts. La plupart des statuaires de l’antiquité n’ont-ils pas représenté les dieux et les héros de la mythologie avec un front plus ou moins proéminent, selon le degré d’intelligence qu’on leur accordait? Un philosophe contemporain de Socrate, Zopyre, « qui se meslait de juger et connoistre à la simple veüe les mœurs d’un chacun, comme il eust un jour contemplé Socrate lisant, estant fort importuné de tous les assistans de dire ce qu’il luy en sembloit, respondit enfin qu’il l’avoit reconnu pour le plus corrompu et le plus vicieux homme du monde. Le rapport en fust soudain fait à Socrate par l’un de ses disciples, qui se moquait de Zopyre. Lors Socrate, par admiration, s’écria :

(1) Ârs medica, 1.1, p. 322, édit, de Kühn, et De usu partium, t. III, p. 637, lib. VIII, cap. IV.

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0 le grand philosophe! il a du tout reconnu mes humeurs. J’estois de mon naturel enclin à tous les vices; mais la philosophie morale m’en a détourné... Et, à la vérité, ajoute Dulaurens, à qui nous empruntons cette citation, Socrate avait la teste fort longue et mal figurée, le visage difforme, le nez retroussé(l), » Gall et Lavater ont eu, on le voit, des précurseurs chez les anciens.

Pour Galien, le cerveau, considéré anatomiquement, représente à la fois un tout et un grand nombre de parties connexes, bien que distinctes, qu’il étudie isolément. Les méninges sont au nombre de deux ; l’une externe, dure, épaisse, ayant pour usage d’empêcher par ses prolongements la pression des points principaux de l’encéphale, et, en outre, de protéger cet organe contre les violences du dehors. La membrane interne, mince, transparente, sert à soutenir les vaisseaux, ramifiés à l’infini, avant leur pénétration dans la trame cérébrale; en se repliant ensuite sur elle-même, elle s’insinue dans les ventricules pour former les plexus choroïdes.

Galien indique avec assez de précision les quatre ventricules du cerveau : les deux latéraux, le troisième ou moyen, et le quatrième ou postérieur. Tous communiquent entre eux par des orifices naturels. Il décrit également le corps calleux, la voûte à trois piliers, les nates et les testes, le conarium ou glande pinéale, l’éminence vermiforme supérieure, etc. Le progrès en anatomie est évident.

Si Hérophile et Érasistrate avaient démontré que tous les nerfs viennent du cerveau et de la moelle épinière, Galien le premier vulgarisa ces vérités scientifiques. Le premier aussi il signala les ganglions que l’on observe sur le trajet des cordons

(1) Dulaurens, trad. de Théaph. Gelée. Paris, 1621. Des maladies mélancoliques, p. 2é.

nerveux, la portion abdominale du grand sympathique, et, de plus, il caractérisa les fonctions des nerfs, dont il reconnut deux classes : les uns mous^ essentiellement sensitifs, et les autres durs, essentiellement moteurs.

L’anastomose, ou communication des nerfs entre eux, n’avait pas échappé non plus à son scalpel, et c’est probablement cette découverte qui le conduisit à l’explication des sympathies physiologiques et pathologiques.

Comment se modifie l’organisme ? Quelle cause préside à l’accomplissement des phénomènes dont il est le théâtre,? Les facultés ou forces qui nous gouvernent se résument pour Galien en esprits, comme pour nous en influx. Son esprit animal n’est autre que notre influx nerveux, agent ou force qui régit les actes caractéristiques de la vie animale ou de relation.

La division suivante fera comprendre plus facilement les conceptions du médecin de Pergame :

1® Forces, puissances, facultés vitales, ayant pour agents les esprits vitaux ;

2® Forces, puissances, facultés naturelles, ou de nutrition, subordonnées aux esprits naturels ;

3“ Forces, puissances, facultés animales, relevant des esprits animaux.

D’où provient et comment se forme l’esprit animal ? Par quelles voies, de son foyer central, se répand-il dans toute l’économie ?

Les matériaux de l’esprit animal lui arriveraient par la lame criblée de l’ethmoïde et par les artères de la pie-mère. Élaboré dans les ventricules latéraux, il se perfectionnerait dans le troisième ventricule -, puis, traversant le quatrième par l’aqueduc connu aujourd’hui sous le nom de Sylvius, il se rendrait de là dans la moelle et les nerfs. Galien regardait ce fluide

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comme le lien matériel qui réunirait entre elles toutes les parties du système nerveux cérébro-spinal (1).

En définitive, il existait pour notre auteur trois espèces d'esprits ou de pneuma : 1® esprits naturels ; 2“ esprits vitaux ; 3“ esprits anjmaux. Les premiers, venant du foie, étaient portés dans le cœur, conjointement avec l’air du poumon, et y formaient les esprits vitaux, lesquels, se dirigeant â leur tour vers le cerveau, s’y métamorphosaient en esprits animaux. Ces trois variétés d’esprits servaient d’instruments à autant de facultés : facultés naturelles, facultés vitales, facultés animales, siégeant toutes trois dans les mêmes organes que les esprits. La faculté animale, la plus noble, distribue à tout le corps, par l’intermédiaire des nerfs, le sentiment et le mouvement. Galien rattachait encore à chacune des facultés trois sortes d’actions internes et externes. Pour la faculté animale, les actions internes étaient l’imagination, le raisonnement et la mémoire. Les actions externes se composaient des cinq sens, et, en général, du sentiment et du mouvement.

Les passions dériveraient, suivant les théories galéniques, de la faculté vitale. Cabanis aussi logeait les passions dans le cœur.

Galien, élève de l’école d’Alexandrie, fixait, à l’exemple de ses maîtres, le siège de l’intelligence dans le cerveau, et non dans le cœur, comme Aristote, et, avec le philosophe de Stagyre, tous les stoïciens (2). De nombreuses expériences sur les animaux, et l’observation de l’homme malade, avaient convaincu le médecin de Pergame de l’exactitude de ce fait. Si,

(1) De usu partium, lib. VIII, passim.

(2) L’opinion de Galien est explicite : Ubi nervorum principîum, îbi etiam

animæ principatus. « Ô'^tou tûv vEÛpmv ii èïraûôa xal to ttîç

r,73f/.cvt)c!i'v. B (Tome V, p. 649, De placitis Hippocratis et Platoms, c. i.)

dit-il, après avoir mis le cerveau à nu sur un animal vivant, on comprime cet organe, aussitôt l’animal perd le mouvement, le sentiment, l’intelligence et la voix. Qu’on vienne, au contraire, à serrer le cœur entre les deux branches des tenailles d’un forgeron, et rien de semblable ne se produira ; le mouvement seul des artères est troublé. Comment, après cette remarque, la circulation du sang n’a-t-elle pas été plus tôt découverte ?

Galien savait, d’autre part, que, lorsqu’on applique le trépan dans les fractures des os du crâne, une compression un peu forte supprime immédiatement la sensibilité et le mouvement. Il n’ignorait pas non plus que, s’il survient de Heflammation, l’intelligence est ou peut être lésée (1).

A l’imitation aussi des anciens, et de Platon en particulier, Galien admettait plusieurs âmes : l’âme raisonnable ou pensante, commandante (riys^ovaôç), qu’il plaçait dans le cerveau ; l’âme irascible ou mâle, énergique (ôy/nd;), qu’il logeait dans le cœur ; enfin l’âme concupiscible ou femelle (ïwfôufjtia) avait pour siège le foie. Ces trois âmes, dans Galien, ne se différencient pas nettement des facultés. Elles seraient susceptibles de maladies comme le corps. L’âme pensante est saine lorsque la raison , les penchants et les affections sont les uns à l’égard des autres dans un juste équilibre-, lorsque cet équilibre est rompu, que tel ou tel penchant l’emporte sur la raison (et ici Galien confond l’état physiologique avec l’état morbide), l’âme est malade (2). Le maintien ou la rupture de ^équilibre moral dépendrait du tempérament du corps. Cette opinion de l’influence du physique sur le moral est formulée

(1) Tome VIII, p. 128 : De loeis affectis, lib. II, c. v, et trad. de Daremberg, t. II, p. 538.

(2) Tome V, p. 432 : De placitis Hippocratis et Platonis, cap. ii.

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carrément et sans ambiguïté dans ce passage ; « Ceux qui admettent une substance particulière pour lame seront forcés d’avouer qu’elle est l’esclave des tempéraments du corps, attendu que ces tempéraments peuvent la chasser du corps, la contraindre à délirer, la priver de mémoire et d’intelligence, la rendre triste, timide, abattue, comme cela se voit dans la mélancolie, et ils reconnaîtront que le vin pris modérément produit des effets opposés (1). » En un mot, l’âme ne serait rien autre chose que le résultat des dispositions corporelles ; et, plus le tempérament serait sec, plus l’âme serait sage. Ainsi pensait Héraclite.

Que l’âme raisonnable soit immortelle, Galien avoue franchement qu’il ne sait si cette opinion de Platon est vraie ou fausse.

Telles sont les idées professées par l’auteur du célèbre traité des mœurs de l’âme. Déterminer jusqu’à quel point les différents états du corps influent sur l’intelligence, le caractère et les penchants ; grave et immense question que celle-là, agitée de tout temps par les philosophes et les physiologistes, et qui, malgré cela, reste toujours neuve ! Galien, persuadé que de l’organisation physique dépendent les qualités de l'âme, entre à cette occasion dans des détails intéressants, tant sur l’éducation que sur lesinflumices extérieures, quelles qu’elles soient, alimentaires ou climatériques (2).

A l’appui des considérations qui précèdent, Galien ajoute : Supposons que l’âme soit immortelle, comme le veut Platon, elle est l’esclave du corps et dominée par lui. Platon le reconnaît lui-même, en constatant la sottise des enfants, le délire

(1) ToinelV, p. 779 : Quod animi mottes corporis temperamenta sequantur cap. m, et trad. de Daremberg, t. I, p. 59 et suiv,

(2) Lib. cit. passim.

de la vieillesse, et, à la suite de certains médicaments et de la génération de mauvaises humeurs, le délire de la manie, de la mélancolie, la démence, la perte de la mémoire.

/ Que l’âme, sous l’influence des causes indiquées, aille jusqu’à ; la perte de la mémoire, jusqu’à la démence, à l’immobilité et à l’insensibilité, cela pourrait, remarque encore Galien, être ; attribué à l’embarras dans lequel elle se trouve de se servir des puissances qui lui sont données par la nature; mais, quand on croit voir ce qu’on ne voit pas, entendre des sons que personne ne profère, ou qu’on dit des choses honteuses, impies ou tout à fait folles, c’est une preuve que Tâme n’a pas simplement perdu les puissances qui lui sont naturelles, mais qu’il s’est introduit en elle quelque chose de contraire à sa nature (1). i Ailleurs, Galien ' écrit : « Les maux du corps dominent I l’âme : cela est manifeste dans la mélancolie, la phrénitis et la manie.

Aucune des facultés de l’âme, la mémoire, le jugement, l’imagination, n’était localisée ; elles occupaient le cerveau tout entier. Ce sont les Arabes qui, les premiers, leur donnèrent pour résidence les ventricules.

L’opinion de Galien sur l’âme, on le voit, ne se dégage pas nettement de ses ouvrages. Tantôt il déclare ne pas connaître la substance de l’âme, notion peu importante du reste pour la médecine et pour la physiologie-, tantôt il penche vers sa matérialité; ailleurs, enfin, il semble vouloir rester neutre entre les solutions diverses des philosophes relativement à sa nature.

(1) Lib. cit., p. 789, cap. v.

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