‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 22 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

Comment l’ânie est-elle lésée ? — La plus grande obscurité règne sur ce sujet, les uns prétendant qu’elle est enfermée dans le cerveau comme dans une demeure ; les autres, qu’elle est tout simplement une forme (eT^oç). Si, par cela même, le mode de ses lésions est difficile à découvrir, la certitude de leur existence n’en est pas moins démontrée aux yeux de Galien par les expériences et les faits plus haut cités : c’est l’encéphale qui serait altéré plutôt qu’autre chose.

L’âme concupiscible, cependant, pourrait être frappée d’abord, et l’âme pensante n’être atteinte que secondairement, comme dans cet exemple dont s’appuie Galien : le vin, remplissant de vapeurs chaudes tout le corps, et particulièrement la tête, cause, dit-il, un mouvement désordonné dans la partie concupiscihle et irascible de l’âme, et fait que sa partie logique prend des décisions précipitées (1).

A quelle secte appartenait Galien? Il était éclectique, si l’on en croit la profession de foi médicale contenue dans ces lignes : « Pendant ma jeunesse, dit-il, j’ai étudié les doctrines de toutes les sectes, et me suis pénétré de leurs principes. Je n’en condamne et n’en hais aucune. Je les comprends toutes. Mon intelligence s’est nourrie des enseignements de la secte empirique comme des leçons de la secte dogmatique ; elle a egalement puisé à ces deux sources ; pourquoi aurais-je de la haine pour l’une ou pour l’autre de ces écoles ? Je ne condamne donc ni l’une ni l’autre ; mais j’ai compris que la véritable science était dans l’association de leurs principes respectifs. Libre de

(1) Lib. cit., p. 813.

tout esprit de secte, j’ai pu dire hardiment ce que je pensais. (1). »

Les méthodistes, néanmoins, eurent peu à se louer de sa modération confraternelle.

Galien s’exprime ainsi sur la raison ; « L’homme doit vivre exclusivement par la raison ; par elle il maîtrise ses penchants. L’amour des honneurs, de l’or, des voluptés, est la principale cause des maux de ce monde, dont la raison est le remède. Le véritable bonheur consiste dans l’exercice de la raison. »

Il définissait la santé : l’équilibre et l’harmonie dans les éléments, dans les humeurs, dans les parties similaires, dans les organes, ou, enfin, dans les forces qui régissent l’ensemble de l’économie.

Les maladies de l’âme dépendraient d’une lésion spéciale des forces, soit de la vie animale ou de relation, soit de la vie naturelle ou végétative.

La première catégorie était subdivisée en lésions : I® du sentiment ; 2" du mouvement 5 3“ de l’intelligence ou des facultés dirigeantes (2).

Lésions du sentiment. — La sensibilité peut être diminuée ou pervertie. Galien n’admet pas de trouble par augmentation ou exagération du sentiment. La douleur, phénomène morbide,

’ se substitue à la sensation normale, sans en être un degré plus élevé, ni la conséquence. C’est la première fois qu’apparaît cette doctrine.

Les lésions de la sensibilité doivent être étudiées sur les organes des sens et sur les autres organes. Triple en est l’ori-

(1) Tome VIII, p. 143 : De locis affectis, cap. ni, ettrad. de Daremberg, t. II, p. 546.

(2) Tome VII, p. 56 et 60 : De symptomatum differentiis, cap. I, p. 200 ; et De symptomatum causis, lib. II, cap. v.

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gine. Elles répondent à une altération, ou de la partie fondamentale de l’organe, ou de quelque partie accessoire, ou de la puissance sentante, c’est-à-dire des nerfs et du cerveau.

! Suivant Galien, les sensations acquerraient pendant le som- ' meil plusjejietteté et de vivacité : de là la possibilité de tirer des songes des signes importants pour le diagnostic et le i pronostic. Semblable idée se rencontre en plusieurs pages de la collection hippocratique.

Lésions du mouvement. — Il est également diminué, aboli ou perverti. Le tr emble ment serait, entre autres causes que Galien lui assigne, le résultat des émotions violentes de l’âme, des excès, et spécialement des abus alcooliques.

Lésions de Vintelligence. —Les troubles de l’intelligence se rapportent aux lésions d’action de la vie animale , dont les trois facultés distinctes, le raisonnement, l’imagination, la mémoire, peuvent être isolément, ou toutes à la fois, affaiblies, abolies ou perverties. Là aussi, fidèle à son principe, Galien écarte les lésions par surexcitation des facultés intellectuelles. De même que les convulsions ne sont pas une exagération, mais une perversion du mouvement, la manie n’est pas une exagération, mais une perversion de l’intelligence.

Comme ses devanciers , Galien divise le délire, pris d’une manière générale, en délire fébrile et en d élire apyrétiq ue. Ce dernier constituerait, à proprement parler, la folie.

Le premier comprend : 1“ le délire sympathique, se développant à l’occasion d’une mala'die locale extra-encéphalique ; 2“ le délire idiopathique, dont le siège est dans le cerveau, celui, par exemple, de la phrénitis rapportée par l’auteur à un phlegmon, à une inflammation de l’organe ou de ses membranes.

Galien, à propos du délire phrénétique, a émis des considé-

^ rations qu’il est utile de relater : « Lorsque, dans la pleurésie, dit-il, ou dans une pneumonie, surgit le délire, personne ne \ s’avise d’afifîrmer que ce symptôme vient de la plèvre ou du poumon; mais tous les médecins s’accordent à dire que la partie où réside le principe de l’âme est aCfectée par sympathie, confor- ■ mément à leurs doctrines. Il est d’autres affections, au con- ; traire, telles que le léthargus et la phrénitis, où ce principe est atteint primitivement, et non par consensus. Le cerveau , souffre de tous côtés, quand une des fonctions qui lui sont propres est lésée.—Galien appelle de ce nom celles que l’encéphale exécute par lui-même, sans autre instrument, et il suppose avec justesse que cet organe voit et entend, mais qu’il voit par les yeux et entend par les oreilles, tandis que, pour penser, se souvenir, raisonner, choisir, il ne se sert ni des yeux, ni des oreilles, ni de la langue, ni d’aucun autre intermédiaire (1).

Comment distinguer les affections primitives des affections sympathiques? Cette question est, aux yeux de Galien, d’une importance capitale ; car, s’il est vrai que, pour la thérapeutique, il importe avant tout de savoir où il faut appliquer les remèdes, il s’ensuit que le premier point à élucider en médecine est celui du diagnostic. La remarque est de notre auteur. Il existe; écrit-il, une partie propre à chacune des fonctions du corps de l’animal, et donnant naissance à cette fonction. La fonction, dès lors, doit être nécessairement troublée quand la partie qui l’engendre éprouve quelque affection (2). D’où il résulte que celui qui sait que le principe du raisonnement a

(1) Tome VIII, p. 127 : De loctë affectis, lib. II, cap. x, et trad. de Daremberg, t. II, p. 537.

(2) Op. cit., p. 20, lib. I, cap. n. — Quelques-uns de ces principes, repris par Rostan et savamment coordonnés, constituent l’organicisme.

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son foyer dans le cerveau, reconnaît aussitôt que le cerveau souffre, soit primitivement, soit par sympathie, qu’il y a un délire, une phrénitis, un léthargus, une manie, une mélancolie (1).

L’observation, d’autre part, î^ait appris de bonne , heure que, dans le délire sympathique, si la partie primitivement affectée est guérie, il ne reste plus rien du côté de l’encéphale. Mais, si le désordre ainsi provoqué dans le cerveau dégénérait en une affection permanente, il était de règle, pour Galien, d’appliquer le remède aussi bien à la tète qu’au lieu primitif du mal (2).

Et, non content de s’évertuer à découvrir le siège et la cause du mal, il cherchait encore à en pénétrer la nature. Après avoir insisté sur la nécessité d’examiner d’abord quelle est la fonction lésée, comme impliquant forcément l’affection de l’organe correspondant, il ajoute cette recommandation : ayant O constaté la lésion de la fonction, passez à la nature de cette lésion, et voyez de quelle affection elle relève (3).— La nature du mal se trouverait constamment dans les humeurs. C’est l’humorisme d’Hippocrate perfectionné.

Toutefois, thérapeutiquement, Galien semble faire bon marché de certaines distinctions anatomiques. Le traitement des maladies étant le même pour lui, quelles siègent dans l’encéphale ou les méninges, la question de savoir dans laquelle de ces deux parties réside le principe intelligent serait plus utile à la théorie qu’à la pratique (4).

(1) Tome III, p. 363 : De umpartium, lib. XVII, cap. n, ettrad. de Daremberg, t. II, p. 209.

(2) Tome VIII, p. 129 : De lods ajfectü, lib. II, cap. X, et trad. de Daremberg, t. II, p. 539.

(3) Op. cit., p. 124, et trad. de Daremberg, p. 536.

(4) Op. cit., p. 130, et trad. de Daremberg, p. 539.

Au sujet du diagnostic différentiel, le traité De locis affectù assigne enfin pour caractères essentiels aux affections primitives de l’encéphale la complète évolution des symptômes qui les distinguent, leur persistance habituelle et leur éclosion, indépendamment de toute ma^die antérieure. Dans les affections secondaires, les phénomènes cérébraux, moins tenaces, n’arriveraient pas à leur entier développement; auraient une autre expression et disparaîtraient avec les causes productrices. De plus, les affections des fonctions dirigeantes naissent toutes dans l’encéphale. On pardonnerait peut-être, s’écrie Galien, à des philosophes retirés dans leur coin de se tromper à cet égard; mais, chez des médecins vieillis dans la pratique, une pareille erreur est impardonnable. Combien n’en voit-on pas faire des affusions d’eau sur la tête des malades privés de sommeil, atteints de délire, de phrénitis, de léthargus !

Voici maintenant un spécimen des opinions de Galien sur la nature des maladies cérébrales : Quand l’humeur épaisse, atrabilaire, est en excès dans le corps même de l’encéphale, elle engendre la mélancolie, comme, par son abondance dans le même organe, l’humeur de la bile noire, produite par la combustion de la bile jaune, provoque des délires farouches. La phrénitis présenterait également des symptômes plus ou moins modérés ou violents, selon qu’elle dériverait de la bile pâle ou de la bile jaune.

§ ni.

Ce coup d’œil jeté sur l’ensemble des idées de Galien en pathologie mentale, envisageons ses divisions particulières. La "phrénitis, qui s’offre la première, serait une aliénation dé l’esprit, avec fièvre aiguë, crocidisme, entrave au fonctionne-

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ment régulier de l’intelligence, perte de la conscience et du jugement (1).

Au risque de nous répéter, et malgré sa longueur, nous donnerons en entier la description suivante, qui exprime fidèlement sur ce point la manière de voir de Galien ;

« Le caractère essentiel de la phrénitis, c’est que le délire ne s’apaise pas au déclin de la fièvre; l’encéphale n’est pas affecté par sympathie ; il souffre d’une affection propre et primaire : aussi, les accidents se développent peu à peu, et le délire ne se déclare ni subitement, ni rapidement. Des signes précur= seurs assez nombreux, dits signes phrénétiques, ont été décrits par tous nos prédécesseurs. -Ce sont, soit des insomnies, ou des sommeils troublés par des visions distinctes qui arrachent des cris et font lever en sursaut ; soit des oublis sans motifs : des malades demandent le vase, et n’urinent pas; d’autres urinent, et ne remettent point le vase à sa place. Plusieurs, auparavant modestes, font des réponses tumultueuses ou cyniquement effrontées. Ces malades boivent peu, ont la respiration haute et rare, le pouls petit et nerveux, et, parfois, éprouvent une douleur à l’occiput. Au début de l’accès, les yeux ardents laissent à peine échapper quelques larmes âcres. Ils deviennent ensuite chassieux, avec injection des veines ; le sang coule des narines ; et, lorsque les réponses ne sont plus parfaitement sensées, les phrénétiques cherchent des flocons et des fétus. Toujours brûlante, la fièvre subit peu de changements, à la différence d’autres fièvres, où, si les accès sont très-violents, les déclins sont supportables. En outre, la langue est rugueuse; les malades entendent de travers, ou, tristement couchés, répondent à peine ; ou bien encore, même sous une

(1) Tome XIX, p. A12 : Definitiones medicœ.

pression assez forte, ils ne sentent absolument aucune douleur à une partie quelconque. C’est ainsi que, graduellement, l’affection du cerveau engendre la phrénitis. Aucun autre organe ne cause un délire continu, hormis le diaphragme, qui, par cette raison, passant aux yeux des anciens pour la seule partie susceptible de produire la phrénitis, a été nommé phrènes, à cause de son influence présumée sur l’âme pensante, etc, (1),

Galien admettait plusieurs formes ou variétés de phrénitis : deux simples, et une troisième mixte. La première comprenait les malades qui, sans errer dans le discernement sensible des choses visibles, portaient sur elles des jugements faux, Dans la seconde, les phrénétiques, moins faillibles sous ce dernier rapport, seraient entraînés par le trouble et l’égarement de leurs sens. Désordre des sensations et appréciations erronées : ces éléments réunis constitueraient les signes pathognomoniques de la troisième forme.

Des faits établissent ces distinctions :

<t Un individu, en proie à la phrénitis et demeurant dans sa maison, à Rome, avec un esclave, ouvrier en laine, se leva de son lit et apparut à sa fenêtre. Montrant alors aux passants chacun des vases de verre qu’il possédait, il leür demande s’il faut les jeter dans la rue. Ceux-ci l’y engageant, il les lance tour à tour, au bruit des rires et des acclamations. Leur proposant ensuite d’en faire autant de l’esclave, sur leur réponse aflSrmative, il le saisit et le précipite soudain par la fenêtre. En voyant une chute de si haut, les spectateurs cessent de rire, et volent au secours du malheureux brisé (2). »

(1) Tome VIII, p, 329 : De lacis affectis, lib. Y, cap. v, et tra4, de Daremberg,

(2) Tome VIII, p. 226 : De lads affectis, lib. IV, cap. ii, et trad. de Daremberg, t. n, p. 588.

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Galien, dans sa jeunesse, aurait pu observer sur lui-même la forme opposée :

« Atteint pendant l’été d’une fièvre ardente, je croyais, f écrit-il, voir voltiger sur mon lit des fétus de couleur sombre, / et sur mes vêtements des flocons de même couleur. Je'chercbais j à les saisir; mais, n’en pouvant prendre aucun avec mes doigts, i je renouvelais mes tentatives avec plus d’application et d’ini. sistance. J’entendis deux de mes amis présents se dire entre ( eux ; Oh! le voici déjà pris de crocidisme et de carphologie. / Je compris parfaitement que cette souffrance était réelle, et, I comme j’avais en moi-même la conscience de mon intégrité j d’esprit : Vous avez raison, leur dis-je ; venez donc à mon aide, \ pour que la phrénitis ne s’empare pas de moi. Ils s’occupèrent ( à pratiquer sur la tête des affusions convenables. Tout le jour /' et toute la nuit, je fus agité de rêves si pénibles, qu’ils m’arra- I chaient des cris et me faisaient bondir ; mais tous les sym- ^ ptômes s’apaisèrent le jour suivant (1). »

Un autre exemple, emprunté également au traité Des lieux affectés^ complétera cette étude.

« Un malade, pendant^ huit jours, extravagua de la façon suivante ; Il s’imaginait être, non pas à Rome, mais à Athènes. Il appelait continuellement son esclave et lui ordonnait d’apporter tout ce qu’il fallait pour le gymnase ; puis, au bout d’un instant : holà! disait-il, il faut me conduire au Ptoléméum. Je veux me baigner longtemps. Parfois même, entre deux questions, il s’élançait, et, couvert de ses vêtements, il se dirigeait droit vers la porte du vestibule. Les esclaves le retenant à l’intérieur, et l’empêchant de sortir : Pourquoi donc m’arrêtez-vous? leur demandait-il. Ceux-ci (car il n’y avait

(1) Tome VIII, p. 226, et trad. de Daremberg, p. 588.

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rien autre chose à dire que la vérité même) lui répliquaient qu’il avait eu la fièvre et qu’il l’avait encore. A cette observation , notre homme répondait avec beaucoup de convenance : Je sais bien que j’ai un reste de fièvre; mais c’est très-peu de chose, et l’on ne peut craindre qu’un bain me fasse du mal; car toute cette fièvre vient de mon voyage. Se tournant alors vers son esclave : Ne te rappelles-tu pas quel mal nous avons eu hier en venant de Mégare à Athènes ? Ainsi parlant et agissant, une hémorrhagie abondante du nez lui survint, puis une * sueur, et il guérit très-rapidement, mais ne se souvenait d’aucun de ces faits (1). »

§ IV

Galien s’est peu étendu sur la manie dont les traits sont disséminés dans ses ouvrages. Il la définit : un trouble de l’esprit, ou délire, sans fièvre, avec changement dans les manières d’être et les habitudes. Elle aurait pour caractère, ainsi que la phrénitis, la lésion des fonctions de l’âme dirigeante. Ses causes consisteraient dans le vice ou l’intempérie des humeurs. Jamais elle ne naîtrait de l’humeur pituiteuse, mais de la bile jaune, et c’est pour cela que les maniaques seraient tumultueux, irascibles, violents. Elle sévirait de préférence au printemps et à l’automne. En vertu d’une présomption convertie en aphorisme par Hippocrate, et qu’il adopte, Galien, se plaçant sans doute au point de vue des crises, considérait comme circonstances favorables, dans la manie, la dysenterie, l’hydropisie et le transport au cerveau.

La manie, eu égard aux variétés du délire, offrirait les

(1) Tome IV, p.f 446 : De motu musculorum^ lib. II, cap. Yl, et trad. de Daremberg, t. Il, p. 365.

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mêmes distinctions que la phrénitis, Fapyrexie seule l’en différenciant. Aucun exemple, que nous sachions, n’est cité par Galien de cette forme mentale.

En outre des nombreux passages épars sur la mélancolie^ un traité spécial y est consacré dans la collection galénique. Ce traité, à la vérité, ne serait pas de Galien seul. Composé,

4 suivant l’opinion commune, par un certain Aétius de Sicile, il résumerait, sur le sujet en question, les idées du médecin de Pergame et d’autres contemporains ; Rufus, Posidonius et Marcellus.

t La mélancolie est dite au livre des Définitions : Une maladie 1 de l’esprit, sans fièvre, avec tristesse profonde et éloignement pour les choses les plus chères. — Les idées fixes n’en constitueraient pas, comme pour Arétée, la base principale. Ni la concentration, ni les limites cironscrites du délire ne seraient nécessaires. L’aliénation tiendrait plutôt à un état primitif de la sensibilité que de l’intelligence.

D’après l’auteur du traité de la Mélancolie (1), cette affection . se produit de deux manières : ou par l’humeur mélancolique, iqui se porte sur le cerveau, ou par celle qui s’y développe directement. La bile et la vapeur qui s’en dégage donnent lieu au délire. Il peut aussi survenir par sympathie, soit que l’irradiation émane de l’estomac, du cœur ou du diaphragme. Une espèce prend sa source dans la dyspepsie; les gaz sont nombreux, les digestions difficiles, avec gonflement des hypochondres ; rapports fétides et odeur de poisson pourri ; som-

4 (1) T. XIX, p. 699. De melancolia, ex Galeno, Rufo, Posidonio et Marcello.

meil court, interrompu, rêves pénibles; soubresauts, vertiges, bruits dans les oreilles.— Certains ont la tête lourde, pesante ; d’autres, légère et vide. Celui-là est persuadé qu’il n’a pas de tête, comme Philotime, que l’on rapporte avoir été guéri avec un casque de plomb, dont le poids le convainquit de so erreur.

^ La plupart des mélancoliques seraient portés aux plaisirs de \ l’amour. Timides, humbles, craintifs, ils pleurent et recherchent /la solitude. Les images fantastiques, qui offusquent leur ima- \ gination, ne se présentent pas, toutefois, sous des formes I identiques. Quelques-uns croient, en butte à des ennemis ima- I ginaires, être tombés en là, possession des démons, ou que la ^ magie les enlace de toutes parts. D’autres s’imaginent avoir pris du poison, idée entretenue par leurs renvois nidoreux. Un ‘malade, croyant être fait de coquilles, évitait les passants, pour ne pas être broyé. Un autre, voyant chanter un coq qui battait des ailes, cherchait à imiter sa voix en se frappant les côtés avec ses bras. Un autre encore se lamentait, dans la i persuasion qu’Atlas, fatigué de porter le monde, allait succomber sous son fardeau et nous laisser écraser avec lui (1).

Si les aspects symptomatiques varient selon les individus, la cause de la crainte est aussi différente. Celui-ci redoute, incrimine, prend en grippe ses amis ; celui-là, tous les hommes. Tel recherche les ténèbres, tel autre a peur de la lumière. Un grand nombre fuient dans les lieux cachés et sombres, ou voudraient vivre parmi les ruines, dans la solitude. Quelques-uns ont horreur de l’eau, du vin, de l’huile, de tout liquide, semblables à ceux qui ont été mordus par un chien enragé.

(1) Plusieurs de ces exemples sont rangés, par CæUus Aurelianus, dans la manie.

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Ces formes multiples dépendent des idées qui occupent l’es-^ prit; mais, au milieu de la diversité des symptômes, le délire mélancolique offre toujours ces deux caractères communs : la crainte et la tristesse. Tous les lypémaniaques s’affligent sans mesure, et, si on les interroge, ils ne peuvent dire les motifs de leur douleur. Beaucoup ont peur de la mort et d’une foule de choses qui ne devraient leur inspirer aucune appréhension. Plusieurs ont en aversion la vie, et désirent ardemment d’en finir avec elle. D’autres, enfin, contradiction bizarre, redoutent le trépas et l’appellent.

Que, du reste, de la bile noire occupant le principe de Tàme raisonnable, naissent des craintes, des tristesses, des frayeurs de la mort, on ne saurait s’en étonner ; en dehors de nous, rien ne nous effraye plus que les ténèbres. Lorsqu’un épais brouillard s’est répandu autour de sa pensée, l’homme est for^ cément en proie à des craintes continuelles, parce qu’il en emporte avec lui les causes. Il devient pusillanime comme les enfants et les gens sans expérience. Le prisme modifie les couleurs : la hile noire déteint ainsi sur l’âme raisonnable et la remplit d’illusions terrifiantes.

Rufus, qu’Aétius de Sicile fait parler après Galien, ajoute que l’on se figure très-bien l’impossibilité où l’on est d’indiquer pour chaque cas particulier la cause de tous les symptômes. On ignore pourquoi certains malades fuient des choses qui n’ont rien d’horrible, ou en recherchent qui n’ont rien d’agréable ; pourquoi, sans motif apparent, celui-ci craint ses domestiques, celui-là tous les hommes. Il est beaucoup de circonstances, cependant, où un médecin instruit peut concevoir la raison des phénomènes.Un malade se croyait un vase de terre; pour un autre, son derme ressemblait à des peaux desséchées : sécheresse des humeurs; l’humeur mélancolique est froide et

sèche. Celui qui pensait n’avoir plus de tête ne devait sans doute cette fausse idée qu’à une sensation de légèreté dans cette partie.

Le même auteur, sous forme interrogative, répond par des hypothèses à une série de questions. Des mélancoliques ont de l’appétence pour plusieurs mets : serait-ce que l’ouverture du ventricule est* refroidie ? On en voit qui sont ivrognes : le froid aurait-il besoin d’être réchauffé ? Quelques-uns se tuent : seraient-ils mus par la pensée de se délivrer du plus grand des maux, ou imbus du préjugé barbare qu’il est bon de mourir ?

Pour la science actuelle, la mussitation lypémaniaque reflète un travail intérieur. Remarquant qu’un grand nombre de malades parlent beaucoup, balbutient et ont la voix grêle, Rufus attribue ces symptômes à l’impuissance de la langue, dont les contractions sont soumises au pneuma.

En remontant ainsi à l’origine, on découvrirait aisément la clef de nombreuses énigmes. Échauffée au delà de certaines limites, l’humeur devient noire et se refroidit, pareille aux charbons qui, brillant tant qu’ils brûlent, noircissent dès qu’on éteint la flamme qui les consume. Tel est le rôle du froid relativement à la couleur du sang.

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