‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 24 sur 57 · VII · texte numérisé non relu

VII

Il nous reste à faire connaître les idées de Galien sur deux formes nerveuses très-souvent liées comme effet ou comme cause à l’aliénation mentale : l’épilepsie et l’hystérie. Le chapitre consacré à la première est court (3) ; on cite plus particulièrement du médecin grec une longue consultation sur un jeune malade, où le traitement est exposé dans ses plus minutieux détails (û). Mais le nom de Galien se rattache surtout à la distinction d’une espèce caractérisée par un signe initial des accès, l’aMm, dont l’épileptique a conscience.

(1) T. VIII, p. 418. De locis affecüs lib. II, cap. v, et trad. de Daremberg, t. II, p. 688.

(2) T. XVI, p. 456. Com. in Hipp. De humoribus, lib. I, § xxvi.

(3) Tome VIII, p. 193, liv, III, ch. xi.

(4) Tome XI, p. 357.

GALIEN

En conséquence, le mal caduc comporterait trois divisions. Suivant son origine encéphalique ou stomacale, il serait idiopathique ou sympathique. L^espèce^wm aurait été suggérée à Galien parle cas d’un enfant de treize ans pour lequel, étant à Pergame, il fut appelé avec d’autres médecins. Dans l’invasion de l’accès, la perte de connaissance était précédée d’une sensation spéciale, qui, de la jamhe, montait à la tête, en traversant la cuisse, la région iliaque, les côtés et le cou. Les crises étaient quotidiennes. Des purgatifs furent d’abord administrés. On posa des ligatures au-dessus du point d’émergence, et, sur ce point, un cataplasme de thapsie et de moutarde. La cure aurait été rapide et décisive.

Dans une circonstance semblable, le patient sentait se dégager en lui une sorte de souffle froid. L’auteur suppose qu’il se passe alors quelque chose d’analogue à l’impression glaciale que détermine le venin des animaux dangereux.

Le fait du gra mmai rien Diodore appartiendrait à la variété sympathique. Une méditation soutenue, trop d’ardeur dans ses leçons, l’abstinence prolongée, une émotion, une colère, suffisaient pour provoquer l’explosion d’un paroxysme. Soupçonnant une lésion à l’orifice de l’estomac, Galien prescrivit un régime particulier, consistant à manger, à dix heures du matin, du pain soigneusement préparé, et à boire, coupé avec de l’eau, du vin blanc légèrement astringent. Le mal guérit. Seulement, si, obligé par ses devoirs, Diodore dépassait l’heure des repas, il lui survenait de légers spasmes. Par précaution, on le purgeait deux ou trois fois par an, avec « le médicament amer à l’aloès», évacuant en vogue sans doute à cette époque (1).

(1) Toiiie Ylll, p. oiO, lib. V, cap. vi,el t. XI, p. 242.

Galien considère l’épilepsie comme un trouble, ou plutôt comme un envahissement de l’esprit et des sens, avec ou sans convulsions et écume à la bouche au déclin de l’accès. Il la définit encore : une convulsion de tout le corps revenant par intervalles (1),

Dans le traitement, Galien, ainsi que l’a très-bien indiqué M, Delasiauve (2), comptait beaucoup sur les ressources de la nature et de l’hygiène. Prenant en considération expresse les moindres particularités individuelles et étiologiques, il opposait la saignée, en particulier celle des veines crurales, à l’épilepsie cérébrale congestive, les évacuants ou les vermifuges , aux cas présumés dus, soit à un embarras intestinal, soit à la présence des vers. Rompre l’habitude était une de ses préoccupations instantes. Des divers spécifiques, ou regardés comme tels, il préférait l’oxymel scillitique , la rue et la pivoine (3).

Il paraît qu’à Rome, du temps de Galien, le soin des hystériques était à peu près abandonné aux matrones. L’affection, assez fréquente, y revêtait parfois des formes graves. — Parmi les malheureuses qui en sont atteintes, les unes, dit ce médecin, gisent à terre, immobiles, privées de sentiment, sans respiration apparente, le pouls à peine appréciable ou nul; d’autres, sans perdre ni la connaissance, ni le sentiment, ni le mouvement, éprouvent des suffocations et tombent en faiblesse; quelques-unes, enfin, ont des spasmes et des contractions des' membres (4). — Galien base sur ces diversités des divisions et

(1) Definitiones medicæ.

(2) Traité de Fépilèpsie, p. 308.

(3) Tome XVI, p. 181, în Hippocratis librum de humoribtis éommentariusi lib. I, § XIX.

(4) Tome VIII, p. 414 ; De locis affectis, lib. VI, cap. v.

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des raisonnements peu propres à répandre une grande lumière sur le sujet.

Comme les accidents, depuis Hippocrate, étaient attribués à rutérus, l’hystérie était vulgairement connue sous le nom de suffocation ou ^apnée utérine. Selon Galien, les veuves et les femmes mal réglées seraient plus spécialement exposées à cette affection. Il en serait de même des personnes du sexe forte^ ment constituées, succi plenœ , des filles replètes et mro. maturæ. Une opinion admise sang conteste faisait jouer alors un rôle prépondérant à l’engorgement de rutérus et des vaisseaux séminifères par le sang menstruel ou le sperme féminin. Le médecin de Pergame, qui adopte ce préjugé, contribua singulièrement à le propager et à le perpétuer. De là les dangers supposés de la continence et les avantages si longtemps reconnus au mariage. Une jeune fille atteinte d’hystérie fut guérie, dit Galien, après s’être mariée, et, devenue veuve, ne se débarrassa de nouvelles attaques que par un second liymen. Il pensait, comme Hippocrate, qu’on ne.-peuvait trop promptement marier les hystériques. « Si, en effet, elles deviennent enceintes, dit le père de la médecine, elles guérissent (1) • » On conçoit, d’ailleurs, que Galien fût, en vertu de ses théories, partisan des émissions sanguines et des bains : il conseillait la saignée, même chez les chLorotiques et les bydropiqu.es.

§ VIH.

Ce bref aperçu des idée§ en aliénation mentale d’un des plus grands médecins de l’antiquité, de celui dont l’autorité, pendant tant de siècles, prévalut dans les écoles, à l’égal de

(1) Maladies des jeunes filles.

celle d’Aristote dans la politique et la science, justifie, à notre gré, cette remarque de M. Andral, que Galien « n’est point un peintre des maladies, à la façon d’Arétée et de Cælius Aurelianus ». Désordonné dans ses descriptions, sans plan nosologique fortement conçu et d’où procèdent des classifications claires et systématiquement rationnelles, on dirait qu’il ne traite les questions qu’à mesure qu’elles se présentent à son esprit. Aussi, soit à propos des causes, des symptômes ou du traitement, nous a-t-il fallu rechercher, çà et là, dans sa vaste encyclopédie tous les matériaux de notre travail.

On ne saurait nier, néanmoins, qu’il n’ait mieux précisé qu’on ne l’avait fait avant lui les problèmes de détail qu’il a étudiés. Mais sa philosophie se complaît dans les sphères de la pathologie générale. C’est ainsi, qu’avec Hippocrate, il fait jouer un rôle considérable à la bile dans le développement de la folie : hypothèse heureusement compensée, en beaucoup de points, par les données plus justes d’une observation, qui, s’étayant d’expériences physiologiques ingénieuses et de faits morbides nombreux, le conduisit à une localisation plus positive des névroses. Le passage suivant peut, à cet égard, être regardé comme une déclaration de principes : « N’allez pas consulter les Dieux pour découvrir, par la divination, l’âme dirigeante, qui apparaît si nettement à toutes les intelligences non perverties, non plus que le principe des nerfs ; mais instruisez-vous sur ces sujets auprès de quelque anatomiste (1). » Non pas, certes, que par là le mystère de l’âme soit éclairci : immatérielle ou non, Galien reste dans le doute. Seulement, le cerveau étant à ses yeux le siège, l’organe de la pensée, il lui sufht que la pensée soit alteree pour qu’il conclue à la lésion de l’organe,

(1) Tome VIII, p. 168, lib. III, cap. vu, et trad. de Daremberg, t. II, p. 558.

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OU du moins du principe animal qu’il loge et qui préside à ses manifestations fonctionnelles. La-dessus, les convictions de Galien sont inébranlables.

D’un autre côté, il rapporte à deux ordres principaux de lésions, idiopathique et sympathique, les déviations mentales, qui, passagères ou durables, offrent, comme le délire de la fièvre, des types distincts. Moins embarrassé que nous, qu’un sphinx n’a point éclairés encore, il en explique les physionomies variables par la nature différente des humeurs. De l’influence, judicieusement appréciée, des causes physiques et morales, il tire de sages inductions pratiques. Quant au traitement, Galien établit, avant tout, la nécessité de compter avec la diathèse, c’est-à-dire avec l’état général de la constitution, le. tempérament, les idiosyncrasies. Il veut qu’on s’inspire de la marche, de la durée des périodes et de la terminaison des maladies : tous points par lui examinés avec soin. Enfin, la méthode thérapeutique qu’il proclame la meilleure est celle qui s’appuie à la fois sur le raisonnement et l’expérience.

En somme, si chez Galien l’on envisage ses idées générales, ses nombreuses expériences, ses recherches anatomiques et ses appréciations particulières, on peut déclarer sans crainte que cet homme célèbre a ouvert de nouveaux horizons à notre science. On a lieu sans doute de s’étonner, de s’affliger même de la domination absolue qu’il a exercée durant tant de siècles, principalement au moyen âge. Elle fut un bienfait néanmoins. M. Andral l’a dit pertinemment ; sans cette autorité magistrale, que fussent devenus l’enseignement et la pratique de la médecine au milieu des ténèbres épaissies à cette époque par la superstition et l’ignorance?

S’il est même un fait à noter, c’est que, tandis que, de loin en loin, dans les autres branches des connaissances, avaient

sailli quelques individualités puissantes, la médecine restait effacée, et que, sauf les chirurgiens Guillaume de Saîicet, Lanfranc et Guy de Chauliac, elle n’avait aucun nom marquant â opposer à ceux deS saint Âiiselme, des Abélard, des saint Thomas d’Aquin, des Vincent de Beauvais. Le sceptre appartenait aux Arabes ou, cè qui équivaut, aU médecin de Pergarrie.

C’était alors, en effet, mais sans contre-poids comme dans les civilisatidflË de Rome et d’Athènes, l’heureux règne de la magie et de là sorcellerie. On croyait aux revenants, aux vampires, atix démons. Tout s’expliquait par des causes occultes, surnaturelles. On sait notamment le tribut large et funeste que là pathologie et la thérapeutique mentales payèrent à ces croyances insensées. Galien aida aies tenir en échec dans une certaine mesure. Il fut, âü milieu de cette nuit profonde, un phâre pour les intelligences obscurcies, et lorsque advint le réveil de la pensée, sës écrits, empreints d'ün sentiment positiviste, servirent de point de départ aux Savantes investigations d’où sont sortis les progrès modernes. Grande gloire pour Galien ! pour l’humanité, précieux service!

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