CHAPITRE PREMIER
DOCTRINES GÉNÉRALES
Hippocrate appartenait à une famille de prêtres, celle des Âsclépiades, qui prétendait venir d'Esculape. Il naquit dans l’île de Cos, environ 30 ans avant la guerre du Péloponèse, et 460 ans avant J. C. Le hasard le fit ainsi contemporain de Socrate et de Platon. Quelques auteurs ont avancé qu’il avait été disciple de Démocrite d’Abdère, mais toutes les autorités sérieuses démentent cette assertion.
La civilisation était alors au plus haut point de son développement et de sa splendeur. Athènes, foyer des lettres, des sciences et des arts, surpassait en éclat toutes les autres villes de la Grèce, et Périclès présidait à ses destinées.
Hippocrate, comme le prouvent les histoires particulières qu’il rapporte, pratiqua la médecine, au début du moins, à la manière des périodeutes (1). Parti jeune de Cos, il parcourut la Lybie, la Thessalie, la Scythie, etc. Il exerça à Athènes. La légende le conduit ensuite en Macédoine oùPerdiccasII aurait été guéri par son art d’une mélancolie amoureuse. On attribuera, sans plus de fondement, le même succès à Erasistrate sur Antiochus. Ces deux princes se mouraient d’amour sans qu’on sût la cause de leur dépérissement. Hippocrate recon¬
tl) Nom que l’oa donnait aux médecins qui allaient de ville en ville.
nut, dil-on, la maladie aux seuls changements survenus dans l’extérieur du roi, à la vue de la femme qu’il aimait, et Erasistrate, en explorant le pouls du fils de Séleucus au moment où Stratonice sa belle-mère pénétrait dans sa chambre. Cette dernière scène a été vulgarisée par la peinture.
La philosophie, à cette époque, se divisait en deux grands systèmes opposés : l’un, représenté par Démocrite, qu’adopta plus tard Epicure et que chanta Lucrèce ; l’autre ayant pour représentants Socrate et Platon.
Dans le premier de ces systèmes, la matière considérée comme existant de toute éternité, se suffisait à elle-même ; elle était tout. L’homme, simple résultat de puissances physiques et chimiques, n’était qu’un produit de cette matière sans bornes et sans fin, un fractionnement momentané de la vie universelle ; l’un naissait de l’autre et y rentrait pour en sortir indéfiniment sous des formes variables et nouvelles.
Dans le second, au contraire, apparaît une intelligence suprême qui donne le mouvement et la vie aux éléments matériels et régit l’univers. Le corps, dans cette dernière et belle conception, était comparé au monde, comme lui mû par une force distincte et gouverné par un pouvoir supérieur. Ce système était celui d’Hippocrate.
Pylhagore avait assimilé les âges aux saisons. Le médecin de Cos reproduisit cette pensée et la précisa. Pour lui la chaleur innée diminue progressivement dans les êtres vivants. Si l’enfant est l’image du printemps et le jeune homme de l’été, il compare l’homme fait à l’automne et le vieillard à l’hiver. De cette corrélation mystérieuse entre les évolutions régulières de la nature et les phases changeantes de la vie humaine, Hippocrate induit divers ordres de maladies. Tout, à ses yeux, dépend de la loi des climats, la conformation physique
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comme les dispositions morales. Les conditions propres à un pays décideraient, suivant lui, du courage de ses habitants, sans en excepter même l’amour de la liberté (1).
Le cerveau, dans le traité de la Maladie sacrée, est envisagé comme le siège des fonctions intellectuelles (2). Cette opinion d’Hippocrate était aussi celle de Platon qui regardait l’âme résidant dans cet organe comme immortelle. Tout le monde sait que l’auteur du Timée admettait plusieurs âmes, ou plutôt qu’il divisait l’âme en trois parties ; la partie divine logée dans l’encéphale et de nature immatérielle; des deux âmes inférieures, appétitive et irascible, celle-ci avait son siège dans le cœur et celle-là dans le foie : simples forces de l’organisme ou tempéraments du corps, elles périssaient avec lui.
L’âme raisonnable n’était pas sujette aux maladies humaines; toutefois, écrit ce philosophe, la pituite et labile, en troublant les révolutions divines de la tête, peuvent entraver l’exercice de l’âme et altérer ses manifestations.
La doctrine de Platon sur la folie se trouve, du reste, exposée, en quelques mots, Phèdre. « H y a, répond Socrate,
à son interlocuteur, deux espèces de délire : l’un causé par des maladies humaines, l’autre par une inspiration qui nous fait sortir de notre état habituel (3). » Ce dernier délire était subdivisé par Socrate en quatre variétés, rapportées chacune à une divinité : le délire des prophètes à Apollon, celui des initiés à Bacchus, celui des poètes aux Muses, et celui des amants à Vénus.
Restreint à de certaines limites, ce délire appartiendrait
(1) Des airs, des eaux et des lieux. (Nous nous servirons constamment dans ce travail de la savante traduction d’Hippocrate’, par M. Littré. Nous metlrons également à profit celle des Œuvres choisies, par M. Daremberg.)
(2) § 14. De la maladie sacrée.
(3) Phèdre, p. 258, édition d’Aimé Martin.
encore, selon nous, à un état physiologique : l’enthousiasme et la passion.
Quant au délire causé par des maladies humaines, l’explication que l’on rencontre dans le Timée est tout humorale.
!>,« Quand les humeurs, dit Platon (les pituites aigres et salées,
■ les humeurs amères et bilieuses), se portent dans les trois.régions i de l’âme, suivant celle que chacune d’elles attaque, elles pro- ; duiseut des chagrins et des abattements de toute espèce, de ' l’audace et de la lâcheté sous toute sorte de formes, et même de l’ouhli et de la stupidité (1). »
Ainsi, pour Platon, et dalien le fait remarquer avec soin dans son traité des Mœurs de l’âme (2), la folie, telle que l’on comprend celte affection de nos Jours, ne serait, en fin de compte, que la conséquence d’une mauvaise constitution du corps.
Nous avons établi que Platon, parmi ses trois amés, en reconnaissait une supérieure et immortelle. Nous pourrions ajouter qu’Aristote, très-explicite sur l’unité de Pâme, la dotait de différents attribuas. Mais, pour lui, l’âme presque tout entière serait périssable; le philosophe de Stagyre ne ravit à l’anéantissement organique qu’une seule parcelle, lumière de l’esprit qu’il concède aux espérances de l’humanité : « Demandonsnous, dit-il, si quelque chose subsiste après la mort. Pour quelques êtres, rien ne s’y oppose, par exemple pour l’âme, non pas pour l’âme tout entière, mais seulement pour l’intelligence, car pour l’âme entière cela est impossible (3). »
D’intelligence, c’est l’âme de la pensée, le voy; (4), Mais si
(1) Timée, p. 671,
(2) Œuvres anatomiques, physiologiques et mêdieales de Galien. Traduction de M. ûaremberg, t. I, p. 67.
(3) Métaphysique, liv. XII, chap. ni.
(4) Le vovç était uni à la sans en dépendre. La antique corres-
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IS
Aristote lui accorde l’immortalité, ce n’est point cette immortalité individualisée et pensante dont le Phédon avait consacré le dogme.
Cet ordre d’idées qui permit au spiritualisme chrétien de s’autoriser, dans une certaine mesure, même du nom d’Aristote, était loin d’être commun, d’ailleurs, parmi les philosophes de la Grèce. Le naturisme y avait, comme nous l’avons vu, ses représentants. Pour Diogène d’Appollonie, l’âme était composée d’air, et, si cet air s’épaississait et devenait dense, il en résultait dans la pensée un trouble correspondant. Suivant Héraclite, l’âme n’était rien que du feu, et plus ce feu était sec, plus l’âme était sage. L’humidité produisait la stupidité et la folie.
Quand Hippocrate, selon la légende, fuf appelé auprès de Démocrite par les Abdéritains, qui le croyaient insensé, le philosophe d’Ahdère s’occupait précisément, entre autres points touchant la médecine, de l’aliénation mentale. Qu’écris-tu donc sur la folie, lui demanda le médecin de Cos étonné? « Qu’écri- * rais-je autre chose, répliqua Démocrite, que sur sa nature, ses causes et sur les moyens de la soulager ? Les animaux que tu vois ici ouverts, je les ouvre non pas que je haïsse les œuvres de la divinité, mais parce que je cherche la nature et le siège de la bile ; car tu le sais, elle est d’ordinaire, quand elle surabonde, la cause de la folie (1). d
Les noms que nous venons de citer brillent parmi les plus grands dans la philosophie ancienne dont la médecine, on ne l’ignore pas, était alors une partie intégrante. Aussi n’est-ce point aux philosophes, nous le répétons, mais bien aux spécu-
pondait à notre principe vital. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la déünîtîon célèbre d’Aristote, que l’âme est la forme du corps.
(1) Lettres, § 17.
lli lÉRIODE IlIPPOCRATIOUE.
lalions physiologiques bizarres et ridicules dont ils remplissaient leurs ouvrages, qu’Hippocrate s’attaqua dans les siens.
Si l’idée exprimée par Celse traduit les tendances éminemment pratiques du divin vieillard, ce dernier, toutefois, ne l’a nulle part formulée en termes catégoriques. Socrate, au contraire, voulait positivement qu’on séparât la science philosophique de l’art médical. Médecine et mathématiques lui semblaient des sciences inutiles à un philosophe; ce qui, au surplus, demeura une opinion solitaire dans l’antiquité, et aujourd’hui n’est pas davantage admis comme une séparation indispensable. El, en effet, l’auteur hippocratique du livre de la Bienséance n’hésite point à proclamer la convenance de transporter la philosophie dans la médecine et la médecine dans la philosophie. «Le médecin philosophe, dit-il, est égal aux dieux (1). »
De nos jours, cette alliance a été poursuivie par un certain nombre de médecins et de philosophes qui se réunissent dans une même société (la Société médico-psychologique), et la science, à un point de vue général, ne peut que profiter et s’enrichir de leur union et de leurs efforts.
Anaxagore, avant Platon et avantHippocrate, avait vu dans la bile la cause première des maladies. Hippocrate les attribua aux qualités des humeurs et aux inégalités de leurs mélanges. Comme toutes les autres affections, la folie tenait au dérangement de la crase des humeurs. La crase, c’était la santé. Découlant, en tant que principe, de la théorie de la chaleur innée, la doctrine médicale hippocratique n’admettait point de maladie sans alteration materielle. Le divin vieillard bannissait les hypothèses de la medecine, et ne lui voulait d’autre base que l’observation et les faits. La coction était, pour lui, le changement
(1) De la bienséance, § 5,
DE LA DHRÉNITIS.
que subissent les humeurs dans le cours de la maladie, travail assimilé à la cuisson des substances. Hippocrate, s’il est permis de parler ainsi, est donc plutôt humoral que vitaliste.
Un mot sur sa méthode. Elle embrasse la médecine dans son ensemble : séméiologie, pronostic et thérapeutique, tel est le cadre où elle se renferme. Delà, pour nous, élevés dans d’autres idées et placés en face d’autres horizons, l’incomplet de ses descriptions, qui se limitent à des généralités. Pour le médecin de Cos, la prognose domine toute la science; elle instruit sur le présent, l’avenir et même le passé. Hippocrate, dès lors, par une conséquence légitime, considère la maladie comme étant, indépendamment de l’organisme et de la forme qu’elle revêt, quelque chose qui a sa marche, son développement et sa terminaison.
Guide, rivale de Cos, suivait des errements inverses. Là, on s’évertuait à rechercher le siège des maladies et à les localiser ; et, comme on l’a dit, pronostiqueur à Cos, l’élève devenait diagnostiqueur à Cnide.
Dans la collection hippocratique, les passages relatifs à la folie, n’appartiennent pas qu’à une seule école. Cela dit, voyons ce qu’on y trouve de plus saillant.