‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 4 sur 57 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DE LA PHRÉNITIS.

Bien qu’Hippocrate n’ait pas traité d’une manière spéciale de l’aliénation, on peut aisément juger, à la lecture attentive de ses œuvres, qu’il avait une connaissance assez précise de ce genre de maladies. Même avant lui, des distinctions s’étaient

PÉMODE HIPPOCRATIQUE.

produites à cet égard ; car c’est à la tradition qu’il paraît avoir emprunté les noms dont il fait usage. phTBïiitis ^ ïïklïixb et mélancolie. Ces mots, par leur acception quoique peu nettement déterminée, établissent déjà une espèce de classification. Phrénitis, dans la pensée hippocratique, correspondait à folie aiguë, tandis qu’oii comprenait par manie et mélancolie la folie chronique. Cette division, traversant lés siècles, sera positivement formulée plus tard et adoptée sans conteste.

Au fond, qu’est-ce qu’entendait Hippocrate par phrénitis f Le doute s’est perpétué longtemps sur ce point, jusqu’au jour ou notre expédition de Morée et le séjour de notre armée en Afrique sont venus mettre fortuitement l’accord dans les opinions. La lumière a jailli des descriptions concordantes des médecins militaires. M. J^tré, le premier, grâce à de trèslaborieuses et très-sagaces recherches, a pu enfin déterminer dans quelle partie de nos cadres nosologiques devait être rangée cette affection. La phrénitis, suivant lui, est tout simple- « ment une variété des fièvres rémittentes et pseudo-continues des pays chauds. Cependant, comme la même expression sert, dans le canon hippocratique, à désigner d’autres sortes de délires, il demeure évident qu’elle n’a point eu , dans l’antiquité, une signification bien arrêtée. 0n l’étendait vraisemblablement à tqusjes délires aigus. Ce mot de détife aigu, d’ailleurs, ne laisse-t-il pas, de nos jours, dans l’esprit, le même vague et la même incertitude ?

Délire aigu avec fièvre intense , carphologie, pouls petit et serré> telle est la définition, que donnent les anciens," de la phrénitis, et qui résulte des livres des Epidémies et des Aphorismes. il est juste, toutefois, de remarquer qu’Dippocrate ne confondait pas avec cette espèce de délire celui qui survient dans certains cas de pleuro-pneumonie, quoiqu’on leur donnât

DE LA PHRÉNITIS.

e le même nom. «La phrénitis s’ajoutant à la pneumonie est, dit-il, funeste (1). »

Il n’est pas sans intérêt, à ce point de vue, et sous le rapport des termes alors employés, de reproduire ce passage fort instructif de Galien ; « Hippocrate, écrit-il,, semble appeler tppe-jTzt?, un délire (-Trapatppoaùvrj') dans Une fièvre aiguë. Il dit cowtmu, car le délire ordinaire arrive quelquefois dans la période d’état des fièvres violentes, mais disparaît dans la période de déclin. On dit qu’un homme est pris de manie (nahsaQai) quand il a du délire sans fièvre, mais qu’il a la fptyTnç quand il y a de la fièvre ; quand le délire n’arrive que dans la période d’état, on se sert des termes TcapaxôiLai, wapaXiîfïïffat ou -Kdpx-

j fpornaxt; mais pour qu’on se serve du motpArénùis, il faut deux ' conditions, la fièvre et la continuité du délire » (2).

Ainsi la phrénitis est comprise, par Hippocrate, dans les fièvres continues, mpsro\ H en est de même du causus

et du lethargus, qui n’en sont d’ailleurs que deux variétés.

Sans insister longuement sur cette affection, il nous semble indispensable, du moment quelle a été placée parmi les trois grandes divisions de la folie, d’en énumérer les symptômes et d’en retracer ici la physionomie particulière.

' Parmi ces signes, on note les suivants : douleurs de tête,

1 insomnie, délire obscur, tremblement, carphologie, sécheresse \ de la langue , ptyalisme , sueurs à la partie supérieure du corps, urines noirâtres, fièvre (3).

Le sommeil, chez les phrénétiques, est agité, avec rêves; ils boivent peu, s’émeuvent au moindre bruit, et ont des tremblements, des spasmes (à).

(1) Sect. vu, apîi. 12.

(2) Prorrh.{y. Œuv. chois.d’Hippocrate, parDaremberg,p. 462.)

(3) Prorrh., 1, 3, 4, 6, 15, 27, 34. — Coaq., 76, 91, 92, 97, elc,

(4) Prorrh., 5,16.— Coaq., 96.

Hippocrate attribuait à ces derniers symptômes un mauvais caractère, surtout quand ils se manifestaient dans un transport occasionné par l’atrabile. Sous le nom de tremblements, de spasmes, il entendait évidemment des phénomènes nerveux de différents genres.

La constitution de Lannée déterminait des variations correspondantes dans le cours de la pbrénitis et dans son issue.

Voici, du reste, comment se trouve expliquée, dans le livre premier des Maladies, l’origine de cette affection si commune dans la Grèce : « La pbrénitis se comporté ainsi : le sang (1) dans rbomme apporte la plus grande part de l’intelligence ; quelques-uns même disent qu’il l’apporte tout entière. Quand donc la bile, mise en mouvement, a pénétré dans les veines et dans le sang, elle ôte à ce liquide, en le déplaçant et en le changeant en sérum, son mouvement et sa constitution habituels , et elle l’échauffe. Echauffé, il échauffe à son tour le corps entier ; dès lors le patient délire et est hors de lui, vu la force de la fièvre et le changement qu’a subi le sang par sa modification séreuse et dans son mouvement. Les malades atteints de pbrénitis ressemblent surtout aux individus en proie à la folie atrabilaire. En effet, c’est quand le sang est gâté par la bile et le phlegme que les mélancoliques sont pris de leur mal et qu’ils délirent ; quelques-uns même ont le transport. Il

(1) Dans Homère, l’ame est tout simplement le souffle, l*air que nous respirons (spiritus), ainsi que l’indique la racine de ce mot, (Luxa. Ce souffle (anima) était regardé par les anciens comme un des agents \'itaux. 11 avait son siège dans la poitrine de même que le sang qui constituait un autre principe lié à lui durant la vie terrestre. (Â. Maury, Religions de la Grèce, 1.1, p. 334.)

La sentence qui suit se rattache à la même idée : « Quand une personne doit » être prise de manie, cela est annoncé par ce signe : du sang se rassemble » dans les mamelles.» (Epid.,liv.li,séct.Vi, 32, et Aphor. 40.) — A cette sentence se joint naturellement celle-ci : « Une grande veine se trouve dans cliaque » mamelle : cela a la plus grande part dans i’intelligençe. » (Loc. ci!., 19.)

DE LA PHRÉNITIS.

en est de même dans ia phrénilis. An reste, le transport et le délire sont moindres en proportion que la bile est plus ou moins faible (1). »

Cette description, la plus complète que présente, dans le sens de l’étiologie,la collection hippocratique, appartient, selon toute probabilité, d’après lés travaux critiques modernes, à l’école de Cos.

On trouve, d’autre part, les indications suivantes dans le deuxième livre des Maladies^ ouvrage cnidien ; « La phrénitis survient aussi à la suite d’autres maladies. Voici les accidents: ^le malade a la région phrénique douloureuse, à ce point qu’il 1 n’y laisse pas porter la main; fièvre, délire, regard fixe et autres accidents semblables à ceux de la pneumonie, quand dans la pneumonie il y a du délire s (2).

On peut donc conclure, en tirant la conséquence de ces considérations, que la phrénitis était implicitement divisée par les anciens en idiopathique et en sympathique.

Une histoire particulière empruntée au troisième livre des Épidémies, donnera de cette affection l’idée la plus exacte possible.

f a Dans nie de Thasos, raconte Hippocratej une femme d’un caractère triste eut quelque chagrin qui lui fit perdre le som- I meil et l’appétit, sans qu’elle s’alitât; elle avait de la soif et ; des nausées; elle demeurait auprès de Pylade, dans la plaine, j Le premier jour, au commencement de la nuit, terreurs ; elle [ parla beaucoup ; découragement ; fébricule légère j le matin,

; fréquentes convulsions ; quand ces convulsions cessaient, elle / dé irai , elle tenait des discours obscènes ; douleurs variées, fortes, continues. Deuxième jour, même état; elle ne dormit

(1) Des maladies, liv. I, § 30.

(2) Des maladies, liv. II, § 9i

nullement ; fièvre plus vive. Troisième jour, les convulsions ; cessèrent ; mais la malade était dans le coma et l’accablement, ! qu’interrompaient des alternatives de réveil ; elle s’élançait de i son lit, elle ne pouvait se contenir, elle délirait beaucoup ; ;■ fièvre vive. Cette nuit même, sueur abondante, chaude, généi raie ; apyrexie ; sommeil ; retour complet de l’intelligence ;

solution de la maladie vers le troisième jour, urines noires,

' ténues, énéorème généralement arrondi, qui ne se déposa pas. Vers la crise, les règles coulèrent abondamment (1). d

Nous avons, entre une foule d’autres, choisi à dessein cet exemple, parce qu’il montre rassemblés tous les symptômes graves de la maladie.

Les excès de toute nature sont notés dans les livres des Épidémies, comme en favorisant le développement. Il en ressort, en outre, que la phrénitis, dont la durée variait entre les limites extrêmes de trois et de cent vingt jours, se terminait plus souvent par la mort que par la guérison ; ce qui se conçoit d’autant mieux qu’Hippocrate était privé du remède par excellence, le quinquina. H était, d’un autre côté, très-sobre d’émissions sanguines.

Le père de la médecine consigne celte remarque : « Les transports au cerveau silencieux, sans repos, avec rotation continuelle des yeux et expiration forte, sont funestes ; ils produisent des paralysies de longue durée; ces malades sont même pris de manie (2). »

« Ceux qui sont pris, disait-il encore, de phrénitis après quarante ans, ne guérissent guère ; car ce qui diminue le danger, c est le rapport de la maladie avec la constitution et l’âge du malade (3). »

(1) Épid., liv. III, sect. m, lie malade.

(2) Coaq., 2« sect., 476.

(3) Aph., 7® sect., 82.

DE LA. PHRÉNITIS.

Quant au mot lui-même de phrénitis, il a donné naissance à celui de phrénésie auquel correspondent, comme synonymes dans le vocabulaire scientifique, fièvre cérébrale, méningite, encéphalite, méningo-encéphalite, délire aigu, périencéphalite dififtise à formes insidieuses, etc., etc. Mais, primitivement, la phrénitis n’était qu’une fièvre continue à forme spéciale, et qui ne différait du camus et du lethargus que par la prédominance de certains symptômes. Elle n’était point localisée. Celse non plus ne la localisera pas. « C’est, dit le médecin latin, une maladie sans siège déterminé. » Asclépiade, au contraire, croira devoir en faire une affection des méninges. D’autres, variant sur le point de départ, multiplieront, à cette occasion, les vues et les applications particulières.

La phrénitis était placée, par Hippocrate, à côté de la pleurésie et de la pneumonie ; et de là, naguère encore, une cause d’erreur dans nos appréciations.

Les anciens confondant, nous l’avons dit, sous le nom de phrénitis tous les délires aigus, la folie puerpérale ne pouvait attirer exceptionnellement leur attention. Esquirol, parmi les modernes, est le premier qui ait répandu quelque lumière sur ce grave point de la pratique. « Le nombre des femmes qui deviennent aliénées, dit-il, après l’accouchement, pendant ou après l’allaitement, est beaucoup plus considérable qu’on ne le croit communément. » Hippocrate, cependant, n’a point entièrement négligé ce côté de la pathologie mentale.

« Les femmes, ohserve-t-il, qui ont un flux blanc à la suite de l’accouchement, et qui, ce flux venant à s’arrêter avec fièvre.

sont prises de surdité et d’une douleur aiguë dans le côté, ces femmes éprouvent un transport funeste ( 1 ). »

Il est dans les Epidémies plusieurs observations relatives à des femmes parvenues au dernier degré de leur grossesse ou dont la délivrance était récente ; mais, à part quelques symptômes particuliers, l’ensemble des phénomènes placerait à la rigueur ces observations dans le cadre des fièvres rémittentes. Hippocrate, au nombre de ces exemples, en cite un dont voici une brève analyse.

Dans file de Tha sos, chez : la femme de Philinus, fièvre violente avec frisson quatorze jours après f accouchement, douleur à fhypochondre droit, suppression des lochies, pas de sommeil, hallucinations. Au bout de six jours, retour à la connaissance. Huitième jour, spasmes avec frissons, divagation, insomnie. Neuvième jour, convulsions. Dixième jour, léger retour à la raison. Onzième jour, hallucinations. Vers le quatorzième, mouvements dans tout le corps, grande loquacité. Dix-septième jour, aphonie. Vingtième jour, mort ( 2 ).

Çà et là des faits analogues sont relatés dans les Épidémies (3). On y voit aussi des accidents de même nature se montrer à la suite^e f avortement (4).

Récemment encore, on attribuait la folie puerpérale à un dépôt laiteux. L’irritation laiteuse, disait-on, se porte quelquefois sur le cerveau. Or, on lit dans la collection hippocratique : « La purgation lochiale se porte à la tête, à la poitrine et au poumon. Dans cette affection fouïe devient dure 5 il y a de la cardialgie, des éructations, du délire, des transports mania-

(1) Coaq., 514, et Prorrh., liv. I, 80.

(2) Liv. I, 4® malade.

(3) Liv. I, 5' malade, 11® malade. — Liv. tll, 2® malade, 14® malade.

(4) Liv. III, 10® malade, 11® malade.

DE LA. PURÉMTIS.

ques ; en quelques cas, les yeux sont égarés et convulsés ( 1 ). »

Parmi les aphorismes, il en est un qu’il ne faut point omettrej à cause du fait anormal qui s’y trouve généralisé ; « Chez les femmes, une congestion de sang dans les mamelles annonce la folie (fjiavty/v) (2). » Le seul commentaire convenable, remarque justement M. Littré, pour des propositions qui établissent d’aussi bizarres coïncidences, est de rapporter des exemples. Nous extrayons donc le suivant du Journal de médecine (3),

En juin 1766, une femme de Bon-Secours, près de Péruwelz, en Hainaut, semblait, après un accouchement laborieux où elle perdit beaucoup de sang, se remettre peu à peu de ses souffrances. Les lochies n’avaient pas cessé de couler ; les forces reparaissaient; le lait commençait à venir, lorsqu’on s’aperçut qu’il coulait avec peine et que les seins engorgés grossissaient sensiblement. On les suçait sans succès ; au lieu de lait, il vint enfin du sang. La tension et le gonflement augmentèrent à tel point, que, le huitième jour après la délivrance, ces organes étaient si volumineux, qu’ils dépassaient d’un tiers au moins leurs proportions ordinaires. La malade était oppressée; le pouls était agité, et elle se plaignait un peu de la tête. D’ailleurs loquacité anormale. On la saigna du pied ; mais cette émission n’empêcha pas que le cerveau ne se prît de plus en plus, et, le même jour , se manifesta du délire maniaque. Ce délire s’accrut et dura plus d’un mois sans qu’on lui opposât d’autres remèdes que des pèlerinages. A la fin, une des cuisses s’engorgea et se tuméfia considérablement. Gangrène; mort.

On doit penser, et c’est l’opinion de M. Littré, qu’Hippocrate,

(1) Des maladies des femmes, § 41.

(2) Aph. 5®, sect. 40. Cet aphorisme a déjà été cité à propos d’un autre ordre d’idées.

(3) 1768, t. XXVm, p. 215.

ayant été témoin de quelque particularité semblable, y aura

trouvé la matière et la Justification de son aphorisme.

Le système nerveux est exposé aux plus étranges anomalies, et quelque extraordinaires que paraissent certains cas, il importe de les consigner. C’est pourquoi nous mentionnerons celui qui suit, en le rapprochant même des précédents, malgré le vague extrême de ses détails. Le savant traducteur d’Hippocrate, en raison sans doute des similitudes du début, le compare à l’accès de manie dont fut frappé le roi Charles VI, en traversant la forêt du Mans. Cette maladie, selon l’auteur hippocratique, provient de la hile quand elle afflue au foie et se porte à la tête. Il survient d’abord du frissonnement et de la fièvre. La vue du patient se trouble parfois jusqu’à une cécité passagère. Des reptiles, des bêtes de toute forme lui apparaissent dans son délire ; il croit combattre, il voit des guerriers. Il ne peut se soutenir. S’il dort, des songes effrayants l’obsèdent. Sa respiration est parfois forte et pressée. Les crises sont, du reste, entrecoupées d’intermittences pendant lesquelles l’exercicê de la raison est régulier (1).

Cette singulière affection, considérée comme sujette à la récidivé, se déclarait, à ce qu’il paraît, plus particulièrement en voyage, au milieu d’une route déserte et sous l’empire d’une vision effrayante. Ce serait peut-être ici le lieu de la comparer avec la calenture et le ragle des Arabes (2). Quoi

(1) Des affections internes, § 48.

(2) Hallucinations du désert. — Voyez une note lue à l’Académie des sciences par M. d’Escayrac de Lauture (février 1853). On lit dans Pline : « In Afrieæ » solitudinibus, hominum species obviæ subindè fiunt momentoque evanescunt. » Hæc atque talia ex hominum genere ludibria sibi nobis miracula ingeniosa fecit

DE LA PHRJÉNITIS. 25

qu’il en soit, elle appartient bien évidemment, par l’instabilité des idées et le renouvellement des scènes fantastiques, au groupe des délires généraux avec, fièvre. On doit également y faire rentrer les deux observations que nous allons reproduire et dans lesquelles plusieurs auteurs ont vu le delirium tremens.

Nul doute que les anciens n’aient connu et apprécié, jusqu’à un certain point, l’effet des boissons spiritueuses. Nous ne parlons pas de l’ivresse; elle est vieille comme le vin et a frappé les yeux de tout temps. Il s’agit de la folie alcoolique.

Chacun sait que, dans une des formes du delirium tremens le délire survient pendant-ou après des libations trop copieuses. Il est alors caractérisé par de la violence. Presque toujours, il y a des signes manifestes de congestion vers la tête ; elle est brûlante; le visage est rouge, le pouls fréquent et plein. Des tremblements viennent parfois marquer, pour ainsi dire, le passage de cette forme au delirium tremens confirmé, dont le début d’ailleurs est variable, suivant la constitution et les habitudes. Voyons si nous rencontrerons quelques-uns des caractères de la folie alcoolique dans les observations suivantes, tirées, comme les autres, des Épidémies.

g Pyth ioD» qui demeurait auprès du temple de la Terre, fut saisi le premier jour d’un tremblement qui commença par les mains; fièvre aiguë, délire. Deuxième jour, tout s’aggrava. Troisième jour, même état. Quatrième jour, déjections peu abondantes de matières intempérées et bilieuses. Cinquième jour, tout s’aggrava; les tremblements persistèrent; sommeils

» natura. » (Bisl. nat., VII, ii.) La vue seule du désert portait l’esprit des solitaires à des sensations et à des perceptions trompeuses.

légers; le ventre se resserra. Sixième jour, expectoration variée et un peu rouge. Septième jour, distorsion de la bouche. Huitième jour, tout s’exaspéra et les tremblements persistèrent encore, etc., etc. Crise le dixième jour (1). »

La seconde observation est un peu plus précise.

« Chœrion, qui était couché chez Démœnetus, fut pris d’une fièvre intense après des excès de boisson ; puis il ressentit une pesanteur douloureuse de la tête; il ne dormit pas ; le ventre fut dérangé et le malade eut des sellés ténues et un peu bilieuses. Troisième jour, fièvre aiguë; tremblement de la tête et surtout de la lèvre inférieure ; bientôt après frissons, convulsions, hallucinations sur toute chose; nuit pénible. Quatrième jour, le malade fut tranquille; un peu de sommeil; divagations. Le cinquième jour fut laborieux ; tout s’aggrava ; délire; nuit pénible, point de sommeil. Sixième jour, même état. Septième jour, frisson, fièvre aiguë, sueur générale, crise > (2).

Malgré des assertions contraires, nous avouons qu’il nous est difficile de voir dans ces observations plutôt le delirium tremens qu’une fièvre pseudo-continue. Les détails ne sont point assez circonstanciés.

Cependant, il y a, dans la collection hippocratique, d’assez nombreux passages où le doute n’est plus permis. Si le malade a les mains tremblantes par l’effet de la boisson, y est-il dit, il sera d’un médecin habile de prédire, dans ce cas, que le délire ou la convulsion surviendra (3).

Il est fait mention au cinquième livre des Epidémies^ d’un fait qui paraît être concluant : « A Élis, Timocrate but beau-

(1) Épid., liv. III, sect., malade.

(2) Ibidi, liv. III, 2® sect., 5® malade.

(3) Traité du régime dans le^ maladies aiguës. Appendice, § 10.

DE LA PHRÉNITIS.

coup ; ayant été pris de manie par l’effet de la bile noire, il but ' le médicament évacuant. Pendant le sommeil, il ne semblait / pas aux assistants respirer, mais il paraissait mort, et il ne, percevait rien, ni acte, ni parole ; le corps était étendu et roide. Le malade vécut et se réveilla (1). »

Un autre fait très-bizarre mérite d’être cité, à cause surtout du rapprochement qui l’accompagne. « Un Jeune homme ayant bu beaucoup de vin pur dormait sur le dos dans une tente ; / un serpent qu’on nomme argès lui entra dans la bouche; ne , pouvant deviner cé qu’il sentait, il serra les dents et enleva un morceau du serpent ; il fut pris d’une très-grande souffrance, il portait les mains à sa gorge comme suffoquant, il se jetait çà et là; il mourut dans les convulsions (2). »

Ce malade avait-il réellement avalé un tronçon de serpent, ou n’était-il pas en proie plutôt à une hallucination, phénomène qui s’associe d’ordinaire au délire des ivrognes ? Les alcoolisés croient voir précisément des serpents et toutes sortes d’animaux à formes excentriques. L’auteur, dans le paragraphe qui suit le précédent, semble confirmer cette idée. « Le domestique de Timocharis, par l’effet d’affections mélancoliques qui paraissaient pareilles et aussi grandes, mourut semblablement vers les mêmes jours (3). »

D’autres passages témoignent encore du regard observateur que l’antiquité jeta sur la question qui nous occupe. Nous nous bornerons à transcrire ces deux aphorismes :

« Si un homme ivre perd subitement la voix, il meurt dans les spasmes, à moins que la fièvre ne survienne, ou que, attei-

(1) Épid., liv. V, § 2.

(2) Ibid., liv. V, § 86.

(3) Ibid., Uv. V, § 87.

gnant l'heure où l’ivresse se dissipe d’ordinaire, il ne recouvre la parole (1). »

« Après un excès de boisson, frisson et délire, signes fâcheux (2). »

Quant au traitement, on prescrivait, dans ces circonslancesj des lavements de nature à provoquer des évacuations bilieuses, et dès que le malade avait recouvré la connaissance, du suc de thapsie dans un liquide abondant et chaud, afin de déterminer des vomissements immédiats, etc., etc. (3).

Une pratique curative des Cnidiens consistait à pousseVj dans les narines d’un homme ayant perdu la parole sous l’influence de l’ivresse, des porreaux pelés (â). Parfois aussi, ils traitaient le rhumatisme en faisant boire du vin aux malades, de manièreàles enivrer pendant plusieurs jours, et à amener, par cet état prolongé d’ivresse, l’apparition salutaire d’une hémorrhagie (5).

Voici un précepte hygiénique d’une grande importance :

^ « L’homme ne sera pas en état d’ivresse pour engendrer (6). » La loi carthaginoise, dit Platon , faisait pareille défense à l’homme et à la femme.

§ IV

Il était impossible que l’ivresse et ses effets n’attirassent point l’attention des Grecs, des excès sans nombre se commettant dans les fêtes publiques. D’après Pausanias, l’ivresse

(1) Aph. 5', sect. 5.

(2) Aph. 7®, sect. 7.

(3) Des maladies, liv. III, § 8.

(4) Ibid, liv. II, § 22.

(5) Des affections internes, § 18.

(6) De la superfétation, § 30.

DE LA. PHRÉNITIS.

divinisée (MeQ»-,) était adorée à Elis dans le Péloponèse. Pendant les solennités dites Anthestéries qui se célébraient après la fermentation du vin dans le tonneau, tout le monde buvait à discrétion, hommes libres, esclaves et captifs. Les Dionysies duraient plusieurs jours. C’était une joûte de buveurs. La trompette donnait le signal. Présidés autrefois par les rois, ces. festins bachiques avaient reçu le nom d’anthestéries, parce qu’on s’y montrait couronné des premières fleurs du printemps. A Athènes, une cavalcade d’hommes déguisés en satyres figurait dans la procession et faisait cortège au dieu.

Les Bacchanales ou Triétéries étaient d’autres commémorations allégoriques, revenant to us le s trois ans, au solstice d’hiver. Elles avaient lieu pendant la nuit. A l’origine, les femmes et les filles seules y prenaient part, sous les noms de Ménades, de Thyades, de Mimallones, de Clodones, etc., etc. On se rendait sur les montagnes. La marche était éclairée par des flambeaux. Consacrées au deuil, ces fêtes n’étaient, en définitive, que des scènes d’exaltation furieuse et d’impudique lubricité. Eréthisme nerveux poussé jusqu’à la folie, tel était Fétat de ces femmes, frappant des cymbales, brandissant des thyrses, et prenant les postures les plus licencieuses et les plus bizarres. Plus tard, les hommes s’associèrent à ces orgies insensées. Bacchants et bacchantes se réunirent, et, à l’exemple du dieu, se livrèrent à l’ivresse sans scrupule et sans frein.

' A Aléa, en Arcadie, la flagellation des femmes faisait partie de ces solennités.

Ces coutumes avaient leur légende : Dionysos était censé avoir établi ces orgies, après que la déesse Héra lui eut enlevé la raison. Penthée, pour avoir méconnu ce dieu, périt, dit-on, victime de la méprise de sa mère et de ses tantes qui, par une de ces illusions si fréquentes dans le délire alcoolique.

le prirent pour un lion et le déchirèrent. C’est aussi pour avoir méprisé le culte de Bacchus ou, suivant une autre tradition, celui de Junon, qu’on nous représente les filles de Prœtus et les femmes d’Argos atteintes de délire furieux (1).

Quoi qu’il en soit, il y avait nécessairement une abondante source d’accidents nerveux dans les excès que ces fêtes autorisaient. L’antiquité, du reste , n’avait pas besoin de ces réunions publiques pour surexciter dans l’homme les manifestations délirantes de Tivresse. Qui ne connaît les excès de Denis le Tyran et d’Alexandre le Grand?

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