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CHAPITRE IV

De la mélancolie.

(De [AsXaç, noir, et yjalii, bile.)

Hippocrate, observe Galien, paraît avoir ramené sous deux chefs tous les symptômes propres à la mélancolie : la crainte et la tristesse. Il en trouvait, sans doute, la preuve dans cet ^ aphorisme : « Quand la crainte ou la tristesse persistent longtemps, c’est un état mélancolique (5). »

Nous ferons suivre cet aphorisme de la sentence, si souvent citée, des Prénotions coaques î î La diarrhée lait cesser la leucophlegmasie ; saisis d’un découragement silencieux et

(1) Âph. 7®, sect. 5.

(2) Coaq., sectn, 474.

(3) Épid., liv. II, 3®, sect, â3.

(4) Tome I, p. 81. __

(5) Aph. 6®, sect. 23.

§4 tÊÉÎÔDË ËÎPPÔfÂATÎQÙÈ.

fuyant les hommes, ces malades sont sujets à se consumer (1). »

Un traducteur d’Hippocrate, Duret, ayant supprimé le premier membrè de cette phrasé ét fait du second une proposition isolée, a reproduit ainsi cetté dernière ; « Abjectio ammi taci~ iurnd et solitudo quœnia, ipsæ suiper se auctorés, et modicce, melancoliam osiendunt. i

La pensée de l’auteur grec, rendué de là sorte, devenait explicite et devait nécessairement attirer l’attention, au point de vue mental. Voici comment Gardeil renchérissant encore sur l’interprétation de Duret, s’exprime à sOn tour : « La tristesse avec taciturnité, l’amour de la solitude avec l’envie de se suffire à soi-même, sont des signes de mélancolie, ou plutôt c’est la mélancolie elle-même. »

Arétée, en parlant de la léücophlegmàsie, fait aussi mention des phénomènes moraux dont cette affection s’accompagne. Les anciens entendaient par là une espèce d’anasarque. Les leucophlegmatiquês, suivant lë inédêcifl de Cappadoce, dorment peu; ils ont le sommeil lourd, sont inquiets, sans courage, et néanmoins très - attachés à la vie et pleins d’espoir (2).

Ces indications, malgré la tendance qu’elles accusent, ne sont pas, toutefois, assez précises pour qu’on puisse les rattacher sans hésitation à la forme mélancolique. Toutes lès maladies de longue durée offrent de ces alternatives d’espérance et de crainte qui ne comportent, en réalité, aucune signification particulière. .

Dans l’école, de Cnide, comme nous l’avons dit, on s’appesantissait beaucoup pTus que dans celle de Cos, süf la des-

(1) Coaç., 472.

(2) Arétée, Malad, chron,^ liv. ÎI, chap. 1,

f)Ë tk 5îélanc6liej S5

eriptiôn de l‘état morbide. Ün tableau de la mélancolie, extrait du deuxième livre des Maladies, appuie cette assertion :

; € Souci, maladie difficile : le malade semble avoir, dans les

viscères, èommè unè épine qiii le pique ; l’anxiété le tour- ; menté-, il fuit la lumière et les hommes, il aime les ténèbres -, il i est en proie à la crainte ; la cloison phrénique fait Saillie à * l’extérieur ; ôn lui fait mal quand on le toucbe; il a peur; il a : dés visions effrayantes, des songes affreux, et parfois il voit dès ftïorts. La maladie attaque d’ordinaire au printemps (1). »

L’altération du cerveau, dans les idées anciennes, selon qti’ellë était détêrminéé par la pituite ou par la bile, avait des signes caractéristiques différents. « Les fous, par l’effet dé la pituite, sont paisibles et ne crient ni ne s’agitent; les fous, par l’effet de la bile, sont criards, malfaisants, toujours en mouvement (2). » Hippocrate ajoute ; « Si le patient est en proie â des craintes et à des terreurs, cela provient du changement qii’éprôüvé le cerveau. La crainte i’àssiége jusqu’à ce qué la bile rentre dans les veines et dans le corps. D’autre part, le patient est livré à des tristesses et à des angoisses sans motif, quand iô cerveau sé refroidit et se contracte contre son habitude ; c’est là un effet de la pituite (3). » D’où il suit que l’auteur du traité de la Maladie sacrée admettait deux espèces de folie avec tristesse : l’une où il ne se manifeste pas d’excitation, ét l’autre où cet état général est, à divers degrés, le principal fcàràctèfë dé là nialadie (À).

(1) lies thâiàdiës, îiv. Ü, | 72.

{2) Maladie sacfée, % 15.

(3) Loc. cil. : .

.. (à) Lé indt dé li.ù.cr.'lyji'jixzi comniê celui de (x.atvo[j.lvoî était quelquefois em*

ployé dans le sens de folie aiguë. Exemple : Dans la mélancolie (tcï; (ü.s/Æ-fÿroavec des accidents de phrénitis, l’apparition d’hémorrhoïdes est favorable {Crises, §41).

On rapportait également à la pituite, le cerveau contracté et refroidi, une autre lésion de l’intelligence : « Cette affection produit encore la perte de la mémoire. Ce sont, au contraire, des cris et des clameurs que le patient pousse la nuit, si le cerveau s’échauffe subitement. Cet échauffement survient chez les bilieux et non chez les phlegmatiques (1).

Les traits de la mélancolie sont très-accentués dans un passage curieux du traité du Régime. Après s’ètre livré à des considérations générales sur la composition des êtres vivants, sur les âges, les sexes, la santé du corps, l’auteur se demande en quoi consiste celle de l’esprit. Elle dériverait, selon lui, ainsi que ses altérations, des divers mélanges de l’eau et du feu,du sec et de l’humide. « Dans les combinaisons, dit-il, où le feu est encore plus surmonté par l’eau existante, on a des gens qui sont dits par les uns insensés (ài^povàs), par les autres étonnés (epgpôvTijTows, de «jüêpovTvjToç, q ui est fr appé de stupeur, qui a l’esprit aliéné). La folie (ptavAi) de ces gens a un caractère de lenteur ; ils se plaignent sans que personne les afflige ou les ^ batte; ils craignent ce qui n’est pas à craindre, ils se tourmentent de ce qui n’a rien de tourmentant, et ne sentent véritablement rien comme sent un homme sain (2). »

Il ne faut pas quitter ce passage sans s’arrêter sur un des symptômes assignés à la mélancolie par l’auteur hippocratique : la stupeur. C’est un signe d’une haute importance et sur lequel l’attention a été fixée surtout dans ces derniers temps.

Plusieurs phénomènes appartenant à cette maladie ont été retracés encore dans des histoires particulières, entre autres, au cinquième livre des Épidémies :

« L’aflêction de Nicanor ; quand il se lançait à boire, la

(1) Maladie sacrée, § 15.

(2) Du régime^ liv. I, § 35.

DE LA. MÉLANCOLIE

joueuse de flûte l’effrayait ; entendait-il dans un festin les premiers sons de la flûte, des terreurs l’obsédaient. Il disait pouvoir à peine se contenir quand il était nuit; mais de jour, il entendait cet instrument, il n’éprouvait aucune émotion. Cela lui dura longtemps (1). »

i « Damoc lès, qui était avec lui, paraissait avoir la vue obscurcie et le corps tout relâché ; il n’aurait passé, ni près d’un précipice, ni sur un pont, ni par-dessus le fossé le moins profond; mais il pouvait cheminer dans le fossé même. Cela lui arriva pendant quelque temps (2). » Les exemples de ces sortes de paniques sont assez communs.

Galien acceptait, à ce qu’on pourrait croire, l’aphorisme ^ suivant, comme une vérité scientifique (3) : « Les mélancoliques deviennent d’ordinaire épileptiques, et les épileptiques mélancoliques ; de ces deux états, ce qui détermine l’un de préférence, c’est la direction que prend la maladie : si elle se porte sur le corps, épilepsie ; si, sur l’inlelligence, mélancolie (â). »

Que les malades atteints d’épilepsie deviennent mélancoliques, comme Arétée l’a écrit après Hippocrate, il n’y a rien là qui surprenne, la folie compliquant souvent l’épilepsie ; mais que les mélancoliques deviennent épileptiques, cela est plus difficile à expliquer. L’auteur hippocratique veut-il dire que la mélancolie prolongée amène quelquefois des attaques convulsives? Ou bien, des exemples de paralysie générale à forme mélancolique au début, auraient-ils déjà frappé l’observation attentive? Toutes les conjectures sont autorisées. D’autre

(1) Épid., liv, V, § 82.

(2) Loç. cit., § 83.

(3) Galien. Des lieux affeclés, Ul, 10.,

(4) liv. VI, § 31.

38 PÉRÏOPE HIPPOCRATIQUE.

part, la phrénilis, avec complication d’accès épileptiformes,

peut commencer par un délire triste.

Quant au pronostic de la mélancolie, Hippocrate ne rangeait point cette affection parmi les maladies mortelles, tandis que l’issue de la phrénitis lui paraissait toujours incertaine (1).

U regardait rautomne comme la saison la plus favorable au développement de ce genre d’insanité (2).

La mélancolie, suivant l’acception qu’on donne à ce mot dans le langage vulgaire (disposition à la tristesse, amour de la solitude), était séparée, dans l’antiquité comme de nos jours, de la folie confirmée, ainsi qu’en témoignent les lettres relatives à la maladie de Démocrite. « Ce ne sont pas seulement les aliénés, y est-il dit, qui recherchent les antres et le calme, ce sont aussi les contempteurs des choses humaines. Quand l’esprit fatigué veut reposer le corps, il va dans les lieux tranquilles, et là, éveillé dès le matin, il considère en lui-même le champ de la vérité, où n’est ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni fortune, ni rien de ce qui cause l’agitation. Les habitants de ce lieu sont les arts, toutes les vertus, les dieux, les démons, les conseils, les sentences. Le ciel immense y a sa couronne d’astres toujours en mouvement. Peut-être Démocrite y est-il déjà transporté par la sagesse, et, ne voyant plus ceux de la ville en raison d’un si lointain voyage, il est taxé de folie, parce qu’il cherche la solitude (3). »

Tel est le discours que la légende met dans la bouche d’Hip-pocrate, appelé au secours du philosophe d’Abdère. Nous ne

(1) Des maladies, liv. I, §3.

(2) Épid., liv. VI, 2® sect., § 11, ^Dçs airs^ des eaux et des Uèux, § 10.

(3) Lettres, § 12, . .. .

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rechercherons pas la valeur des critiques dont ces lettres ont été l’objet, nous bornant à faire remarquer l’intérêt qu’elles présentent.

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