‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 7 sur 57 · II · texte numérisé non relu

II

Le suicide est fréquent dans la mélancolie. Il s’offre sous divers aspects.

Au point de vue philosophique, s’il a joui, en Grèce, d’une sorte d’immunité et a été regardé même comme une action pleine de grandeur en quelques circonstances, il était, dans une foule d’autres, énergiquement répudié.

Platon, en ses Lois (1), dit Montaigne, « ordonne sépulture ignominieuse à celuy qui a privéson plus proche et plus amy, sçavoir est soy*mesme, de la vie et du cours des destinées, non contraint par jugement publicque, ny par quelque triste et inévitable accident de la fortune, ny par une honte insupportable, mais par lascheté et fojblesse d’une âme craintive » (2).

Quoi qu’il en soit, l’apologie de la mort volontaire est familière aux livres des Grecs. Et si chez eux, comme plus tard chez les Romains, il était défendu de s’ôter la vie après un crime, soit par l’effet du remords, soit par la crainte des châtiments, hors ces cas déterminés, une assez grande liberté était laissée dans l’appréciation des motifs. Plusieurs philo- « sopbes, et dans ce nombre des chefs d’école, Speusippe, Arcésilas, Carnéade, Diogène, se donnèrent la mort. Telle fut aussi la fin de Démocri te (3).

Diogène de Laërte rapporte que Zénon de Cittium, ayant

(1) Platon, liv. II.

(2) Montaigne, édit. Louandre, liv. II, chap. 3.

(3) , ..... Democrilum poslquam matura velustas

î Admonuit memorem motus languescere mentis,

\ Sponte sua letho caput obvius obtulit ipse, (Lucrèce, liv. III.)

ÛO PÉRIODE HIPPOCRATIQUE,

fait une chute et s’étant cassé le doigt, frappa la terre de sa main en s’écriant : «c En adsum, quid me urges, precor ? » Et il se tua tout aussitôt. Le suicide découlait comme une conséquence naturelle de la doctrine stoïcienne, si élevée et si noble que fût celte philosophie. On sait la sentence favorite de Rome, au temps des empereurs : « Mori licet oui vivere non placet. î Les épicuriens n’étaient pas plus sévères. Mais c’est du suicide morbide, et non de la mort libre et volontaire qu’il s’agit.

La mélancolie suicide, à l’état aigu, a été assez bien carac- V- térisée dans cet exemple : « Parmeniscus était pris, même antécédemment, de découragement et d’un désir de quitter la vie ; puis, derechef, bon courage. Se trouvant à Olynthe, en automne, il était saisi d’aphonie, gardantl’immobilité et s’efforçant d’articuler quelques mots quïl commençait à peine-, et, s’il commençait à articuler quelques paroles, derechef, il perdait la voix. Tantôt il avait du sommeil, tantôt de l’insoinnie, une agitation silencieuse, de la jactitation, avec sa main appuyée sur les hypochondres, comme s’il y souffrait ; tantôt, tourné vers la muraille, il gisait, se tenant en repos. Jamais de fièvre, bonne respiration -, finalement, il dit reconnaître les personnes qui entraient ; quant à la soif, tantôt il ne buvait pas pendant une journée entière et une nuit, même quand on lui offrait à boire ; tantôt, saisissant soudainement le vase, il avalait toute l’eau. Urine épaisse, jumenteuse. Vers le quatorzième jour, la maladie cessa (1). »

Dans cette observation, assez étendue, apparaissent différents symptômes que nous n’avons point rencontrés encore et qu’il est utile de relever : découragement, envie de mourir, mutisme, immobilité, apyrexie. [Ces traits sont, en effet,

(1) Æjnd., Uv.YU, § 89.

DE LA MÉLANCOUE. 41

les phénomènes les plus accusés de celte forme particulière de l’aliénation mentale.

a Aux gens tristes, malades et qui veulent s’étrangler, lit-on autre part, faites prendre le matin en boisson la racine de mandragore, à une dose moindre qu’il ne faudrait pour causer du délire (1).» Cette citation permet d’établir, premièrement, qu’un traitement spécial avait été institué, au moins par quelques praticiens, dans la mélancolie suicide ; secondement, que les propriétés curatives et toxiques de la mandragore étaient, dès cette époque, parfaitement connues.

Hérodote a rapporté un cas de suicide qu’il est curieux de rapprocher des précédents pour en montrer la différence. yCi « Cléomènes, roi de Lacédémone, ayant été, dit le vieil bisj torien, rappelé à Sparte, y fut à peine arrivé, qu’il tomba dans I une frénésie, mal dont il avait déjà eu précédemment quelques légères attaques. En effet, s’il rencontrait un Spartiate en son i chemin, il le frappait au visage de son sceptre. Des parents,

: témoins de ses extravagances, l’avaient fait lier dans des entraves de bois. Mais, un jour, se voyant seul avec un garde, il lui demanda un couteau ; celui-ci le refusa d’abord, mais d’autant plus intimidé par ses menaces que js’était un ilote, il ' lui en donna un. Cléomènes ne l’eut pas pMôt reçu, qu’il comî mença à se déchirer les jamhes dans toute leur longueur et en ; couper les chairs. Des jambes, il passa aux cuisses, des cuisses 1 aux hanches, aux côtes ; enfin, étant parvenu au ventre, il se le l coupa et mourut de la sorte. La plupart des Grecs attribuent cette maladie à une offense envers les dieux (2). »

Les caractères propres à ce suicide ne permettent pas non plus de confondre l’affection à laquelle il se rattache avec

(1) Des lieux dans rhomme, § 39.

(2) Hérodote, liv. VI, ch. 75. Trad. Larcher.

4g PÉRIODE BÏPPOCfiATIQÜE.

l’espèce de manie dont parle Ârétée, et qui portait les patients à faire des incisions sur diverses parties de leur corps, puisque ces derniers, comme certaines sectes idolâtres, étaient persuadés qu’en agissant ainsi, ils étaient agréables aux dieux. C’était un acte de religieuse superstition qu’ils accomplissaient, et auquel ils étaient poussés par l’ivresse et des excitations de toute sorte. Arétée, dans le passage que nous invoquons (1), a voulu, sans nul doute, faire allusion aux fêtes de Bacchus, aux Dionysies et aux Bacchanales, dont il a été question plus haut.

Ces fanatiques excentricités avaient cours également parmi les prêtres deBaal qui, dans quelques-unes des cérémonies^de leur culte, et tout en poussant de grands cris, se découpaient les chairs avec des couteaux et des lancettes, jusqu’à ce qu’ils fussent couverts de sang (2).

§ in.

Il est une espèce de mélancolie, décrite sous le nom de lycimthropie, et qu’Hérodote a mentionnée : « Certains peuples, tels que les Neures passaient, dit-il, pour être adonnés à la lycanthropieXS). » Cette croyance était répandue dans l’Arcadie, au dire de Platon (à). Galien confirmera plus tard ce témoignage en faisant remarquer que les lycanthropes ou cynanthropes étaient, suivant la médecine antique, des fous qui

(1) Arétée, Mffliad. cftron., liv. I, chap. VI.

(2) Rois, liv. III, chap. xvm, § 28.

(3) Liv. IV, ch. cv. — Peuple au nord de la Scylhie. Ou accuse ces hommes

dit Hérodote, d’être magiciens : les Scythes et les Grecs établis en Scythie affirment qu’une fois par an chacun des Neures devient loup pendant quelques jours et reprend ensuite sa forme. ■

(4) Resp, vin, § 16.

DE U MÉUNCÛUE. Àâ

sortaient la nuit pour violer les tombeaux (1). Ces malades deviendront des loups-garous dans le moyen âge. Les uns et les autres assouvissaient sur. le premier venu, leur rage san« guinaire. L’art de composer certaines préparations narcotiques, en usage chez eux, remonte à une très-haute antiquité, et les sorciers agiront sur les âmes faibles et crédules de leur temps, d’après les mêmes procédés que les magiciens.

Ainsi qu’Esquirol l’a écrit, les lycanthropes, selon les observations recueillies dans les xv® et xvf siècles, fuyaient leurs semblables, vivaient dans les bois, les cimetières et les vieilles ruines, courant les campagnes pendant la nuit et poussant des hurlements. Ils laissaient croître leur barbe et leurs ongles et se confirmaient ainsi dans leur déplorable conviction en se voyant couverts de longs poils et armés de griffes. Dominés par le besoin ou subjugués par une atroce férocité, ils se précipitaient sur les enfants, les déchiraient et les dévoraient (2). L’illustre aliéniste cite, à ce propos, le nom d’un loup-garou du xvi® siècle, Roulet, qui déclara, après son arrestation, que lui, son frère et un cousin subissaient une métamorphose, après s’être frottés avec un onguent spécial, et qu’alors ils couraient les champs ensemble et mangeaient les enfants.

La science et l’histoire ont consigné bon nombre d’exemples de cette superstition qui a traversé, pour ainsi dire, les siècles sans s’altérer. Nabuchodonosor en serait le type le plus saillant comme il en est devenu le plus vulgaire. Ce roi, orgueilleux et cruel, « perdit son royaume, dit l’Écriture, et sa gloire lui fut ôtée. » Une voix du ciel lui avait dit : « Vous serez chassé de la compagnie des hommes ; vous habiterez

(1) Édit. Kuhn, t. 5ÎIX, p., 719, ;

(2) Tome I, p. 521.

avec les animaux et avec les bêtes farouches ; vous mangerez du foin comme un bœuf ; et sept temps passeront sur vous, jusqu’à ce que vous reconnaissiez que le Très-Haut a un pouvoir absolu sur les royaumes des hommes et qu’il les donne à qui il lui plaît (1). » La prédiction, ajoute l’Écriture, s’accomplit.

Souvent les aliénés entendent des voix venant du ciel et ils disent que Dieu leur parle, tandis que le bruit dont ils sont frappés est tout simplement le résultat d’une hallucination. Sans trop chercher à expliquer ce que ressentit le roi de Babylone, on conçoit, par le fait seul des hallucinations, combien le surnaturel de l’histoire peut facilement s’effacer, dans certains cas, devant des rapprochements empruntés aux phénomènes singuliers et bizarres de l’aliénation mentale.

La poésie fabuleuse a puisé aussi, dans des faits de ce genre, quelques-unes de ses conceptions les plus saisissantes. La folie des filles de Prœtus appartenait à la zoanlhropie. Elles se croyaient changées en génisses (2). Mélampe ou, suivant d’autres, Esculape, les guérit.

§ IV

Tous les auteurs, Esquirol lui-même, ont, à propos de la mélancolie, parlé de la maladie des Scythes, dont il est question dans le traité des.Airs, des Eaux et des Lieux. Le sujet est des plus intéressants et il a trop vivement excité la curiosité, au point de vue critique, pour être passé sous silence. « L’habitude d’être toujours à cheval rendant les Scythes impuissants, ils se crurent changés en femmes, » dit Esquirol (3). Voici les

(1) Daniel, chap. IV, § 29.

(2) Prœtides implermt falsis mugitibus agros. (Virg.., Egl. VI, v. 48.)

(3) Tome I, p. 403.

DE LA MÉLANCOLIE. 45

paroles d’Hippocrate : « Il faut ajouter que l’on trouve, parmi les Scythes, beaucoup d’hommes impuissants 5 ils se condamnent aux travaux des femmes et parlent comme elles. On les nomme efféminés. Les indigènes attribuent la cause de cette impuissance à la divinité; ils vénèrent cette espèce d’hommes et les adorent, chacun craignant pour soi une pareille affliction ( 1 ). » Hérodote fait allusion à la même maladie dans le passage suivant : « Vénus infligea aux Scythes, qui pillèrent son temple d’Ascalon, et à leurs descendants, la maladie féminine; c’est du moins à cette cause qu'ils attribuent leur maladie, et les voyageurs qui vont en Scvthie peuvent voir comment sont affectés ces malades que les Scythes appellent îvapceç ( 2 ). » M. Littré nous apprend que des explorateurs modernes ont constaté, à peu près dans les mêmes contrées, des phénomènes semblables; et, à cet égard, il emprunte des considérations intéressantes à un auteur allemand du nom de Reineggs : « Quand, écrit ce dernier, en parlant des Tartares Nogais, une débilité incurable, effet, soit de la maladie, soit de l’âge, survient chez les hommes, la peau de tout le corps se ride, ils perdent le peu de barbe qu’ils ont, ils deviennent inhabiles au coït et tous leurs sentiments et leurs actions cessent d’être des sentiments et des actions d’un homme. En cet état, ils fuient la société masculine, demeurent parmi les femmes et en prennent les habillements (3). »

Diverses interprétations ont été formulées, au sujet de cette singulière aôèction. Il en est deux surtout dont l’autorité se contre-balance ; la première assimile la maladie féminine d’Hérodote (voOaoî ôyjXcja) à la pédérastie. Cette expression tou-

(1) Des airs, des eaux et des lieux, § 22.

(2) Liv. I, c. 105.

(3) Des airs, des eaux et des liewe, argument, t. II, p. 6. Édit, de M. Littré.

âé i»ÉRiOÎ)È HÎPPOCRÀTIQtiÈ.

tefois désignerait plus particulièrement ks hommes que leâ Latins appelaient pathici.

i)5it-on, en adoptant cette manière de voir, admettre âVec qiielquès critiques que la maladie féminine soit une affection dérivant de l’abus des jouissances sexuelles? Ou h’est-ce pas plutôt un vice acquis, un genre ‘de débauche, ünë expression spéciale et sui generis de la lubricité?

Lette espèce d’hommes, pathici^ molles^ subacti^

(làXÔKxét, sont comparés par Cælius Aurelianüs aux femmes tribades, ainsi nommées « quod utramque venerém èxèrcédni^ mulieribus raagis quant viris misceri festinant et easdern invidentia penèvirili secianiur (1). » Cet état honteux est regardé, en définitive, par Cælius, comme une maladie de iksprit ; « est malignæ de fædissimœ mentis passio, » opinion qui était aussi celle de son maître Soranùs.

Dans la seconde interprétation de la maladie fémininé, celle-ci se réduirait tout simplement à une espèce particulière de mélancolie. C’est celle de Sauvages {melancolia Scytharum), d’Esquirol et d’autres médecins spécialistes. Lkxplication étiologique d’Hippocrate s’adapterait sans trop d’efforts à cette dernière appréciation. Le médecin de Cos l’attribuait à l’équitation qui, presque continuelle chez les riches et chez les puissants, déterminait la formâtioii d’engorgements daiis les articulations ôu üiiê atrophie dés testicules, ainsi que le fait pourrait s’induiré de la maladie qu’a décrite Larrey et qui sévit sur l’armée d’Égypte (2). Cetté causé, suivàrit lê texte hippocratique, ne serait toutefois qU’iridiréctê : i’impüissarice serait due â l’insuccès du traitement employé (3). Après

(1) Cælius Aurelîanus, Morb. chron., ëhap. ix. '

(2) Larrey, Mémoires^ t. II, p. 62,

(3) On croyait, dans l’antiquité, qu’il y avait derrière les oreilles des veines qu’on ne pouvait couper sans détruire, chez l’homme, la puissance virile.

bË Li MélincÔlîè. 49

deux ou trois tentatives inutiles, les hommes atteints de cette dégénération physique confessaient leur déchéance, convaincus qu’ils subissaient ainsi la Vengeance d’un dieu. Ils se mêlaient alors avec les femmes, eh prenaient les indéurs et s’occupaient deS hiêmes travaux.

Cette affection était éminemment patricienne; les pauvres, dit“On, en étaient exempts.

En quoi consistait-elle réellement? îl est difficile de se prôhoncef dans de telles questions, tel est l’avis de M. Littré ët c’est aussi le nôtre.

L’érdtoràâhie a ëxisté de tOiit temps de même que le besoin d’aimèi- et la tendance à la rêverie qui së montre dans l’adolescence, besoin moral dont l’érotomanie n’^st, d’ailleurs, qu’unë perversion. Mais èst-ce bien l’érotomanie qui se trouve en caüSe dans le petit traité des Maladies des jeunes filles? La manie ou là mélancolie hystérique ne formerait-elle pas plutôt le fond du tableâu? Nous Croyons, quant à nous, cette opinion la plus probable.

L’analyse de ce traité peut être renfermée dans quelques hlots. L’auteüf débute par des considérations sur là rhalàdie sacrée (1). Il signalé lës hallucinations dé la démOnOmanie, les frayeurs qui lés aCcOmpâgnènt êt les suicides que souvent elles déterminent. Au moment de là puberté, ét surtout lors de la première éruption des règles, hnë révolution s’opère, expose*t-il, dans 1* économie. Des besoins nôüvêâüx se naanifestent, lesquels, s’ils në sônt satisfaits, âffîènent, chez qüel-

(1) On appelait aussi la mélancolie amoureuse passion divine, comme Venant de ce petit dieu, dit Dulaurens, que les poëtés ont tant chanté. (Des maladies mélancoliques.)

AS

ques jeunes filles, des désordres nerveux particuliers. Elles voient des démons qui les tourmentent, soit le jour, soit la nuit, soit continuellement. Parfois, il survient de la fièvre, le cerveau se prend 5 alors envie de tuer, appréhensions, frayeurs, désir de la mort. « La malade dit des choses terribles. Les visions lui ordonnent de sauter, de se jeter dans les puits, de s’étrangler comme étant meilleur et de toute sorte d’utilité. Quand il ri’y a pas de visions, il y a un certain plaisir qui fait souhaiter la mort comme quelque chose de bon ( 1 ). » Revenues à la santé, ces malades consacrent à Diane une foule d’objets précieux sur l’ordre des devins qui les trompent.

L’établissement des règles faisait disparaître cette affection à laquelle seraient sujettes également, parmi les femmes mariées, celles qui sont stériles. On considérait le mariage comme le remède le plus salutaire.

L’hystérie, en tant que névrose, avait été distinguée déjà de l’épilepsie. « Quand la matrice est au foie et aux hypochondres, lit-on dans le traité des Maladies des femmes, et produit la suffocation, le blanc des yeux se renverse, la femme devient froide, même quelquefois livide, et ressemble aux épileptiques ( 2 ). » Et plus loin ; « Parfois une suffocation violente saisit la malade ; ténèbres devant les yeux, vertige, vu que la purgation remonte et se porte en haut. Chez la femme dont le corps est en mauvais état, les règles sont mauvaises ; chez celles dont le corps est plein, elles sont plus abondantes; en ce cas, si les règles bilieuses sont supprimées, il survient des défaillances, de l’inappétence parfois, de la jactitation, de l’insomnie; la malade a de fréquentes éructations ; elle ne veut

(t) Des rnaladies dés jeutiés filles.

(2) Des maladies des femmes, liv. I, i 7.

DE LA. MÉLANCOLIE. ’ h9

pas marcher, elle est découragée, ne paraît pas voir, et est en proie à la crainte (1). »

Des symptômes convulsifs analogues avaient été signalés ' pendant la grossesse. « Une femme enceinte est saisie de suffocation subite. L’enfantse dirige vers le foie elles hypochondres. La femme perd la parole, le blanc des yeux se renverse et elle souffre tout ce que j’ai dit qu’éprouve une femme suffoquée par la maladie (2). »

Remarquons ici que l’hystérie avait été rattachée par les anciens à la théorie des déplacements de l’utérus et attribuée à la matrice, se portant tantôt à la tête, tantôt aux hypochondres, au foie, aux côtes, etc., etc., suivant les accidents qui se produisaient.

L’auteur hippocratique, dans la description de la maladie des jeunes filles, ne parle point des idées fixes, et concentrées sur un seul objet. C’est qu’en effet, dans les spasmes nerveux proprement dits, ce genre d’idées est extrêmement rare, l’idée fixe étant morale et tenant à unè conception qui ne se dévoile que tardivement. Ici, en général, il y a diffusion du délire par suite de la mobilité des impressions, mobilité qui résulte de l’état physique, lequel comporte une diversité marquée de symptômes.

Les idées fixes n’avaient pas toutefois échappé à l’observation des anciens, et le suicide en était dans la mélancolie amoureuse un des signes révélateurs. Cette forme de l’aliénation « est l’érotomanie d’Esquirol. Qui ne connaît l’histoire de Sa pbo ? Repoussée de Phaon, elle se précipite dans la mer. Le saut de heucade était la suprême et dernière ressource des amants malheureux. Suivant la légende, ceux qui échappaient à la mort étaient guéris de leur amour.

(1) Loc. cil., liv. I, § 8.

(2) Loc. cît.^ § 32.

Cadmus de Milet, suivant Suidas, aurait déerit longuement la mélancolie amoureuse. On lit, d’autre part, dans Plutarque que cétte' maladie, avec le'suicide pour terminaison, régna épidémiquèment à Milet, ville ancienne et célèbre dé l’Asie Mineure. La guerre tenant les hommes éloignés, les jeunes filles et les jeunes femmes devenaient folles et se pendaient.- Par une inspiration qui prouve une grande sagesse et uno profonde connaissance du cœur, le sénat ordonna que le corps des suicidées serait exposé nu sur la place publique. La crainte d’une pareille exhibition fut un remède souverain, et la conta-^ gion cessa. :

§vL , . ■ -

Il y a d’évidentes affinités entre lu mélancolie et l’hjpo-^ chondrie. Différènts symptômes sont communs à. ces affections, de sorte qu’il est, en quelques cas, difficile de savoir précisé-, ment à laquelle de ces névroses appartiennent certaines des-j ^ criptions ; car, suivant la remarque de Galien : « les affections dites hypochondriaques et flatulentes se distinguent par des abattements mélancoliques. »

Néanmoins, les deux passages qui suivent ont été rattachés généralement à l’hypochondrie : «Maladie dite desséchante : pour le patient, il est-également insupportable d’être à jeun, ou .d’avoir mangé. Quand il est à jeun, les viscères gargouillent,, ; ii a de la cardiaîgie et il vomit, de temps à autre, des matières, diverses, bile, salive, pituite, humeurs âcres ; après le vomis^ sement, il est plus à l’aise pour un peu de temps. A-t-il mangé? Il lui vient des rapports, il est en. feu et croit sans cesse aller copieusement à la selle; mais, quand il se met sur, le siège, il ne rend que des gaz. La tête est douloureuse. Le corps entier est comme piqué d’une aiguille^ tantôt dans un

- DE LA mélancolie/ H

endroit, tantôt dans un autre. Les jambes sont malades et faibles. Le malade maigrit et s’affaiblit (1). s ; Et plus loin : s Maladie ruetueuse; une douleur aiguë sê fait sentir; le malade souffre beaucoup ; iladBJajactitation; il crie; il a de fréquentés éructations, et après les éructations, il se sent plus à l’aise. Souvent aussi, il vomit une gorgée de bile. La douleur, partant des viscères, gagne le ventre et les flancs.^ à cè point, il se sent mieux-, le ventre se météorise, devient dur, fait du bruit ; ni gaz ni selles ne sont rendus (2). » : ' :

Galien fait observer, d’ailleurs, que la même maladie a été décrite par Droclès de Caryste, dans un livre ayant pour titre : Affection, came^^ traitement. Dioclès, selon toute vraisemblance, vivait du temps d’Aristote, c’est-à-dire sous Alexandre, et il mérita des Athéniens le surnom de second Hippocrate. Voici ses propres expressions : « Il existe une affection de l’estomac, différente des précédentes (la mélancolie et l’épilepsie) : les uns l’appellent mélancolique, les autres flatulente. Elle est accompagnée après les repas, quand surtout les aliments sont de digestion difficile et de nature à causer des ardeurSj de ci’achements humides, abondants, d’éructations aigres, de vents, de chaleur dans les hypochondres, de fluctuation, non pas immédiatement, mais un peu après l’ingestion des aliments.- Parfois aussi surviennent de violentes douleurs d’estomac qui se propagent jusqu’au dos (3). »

Galien a reproché à Diojclès d’avoir omis, dans les symptômes énumérés, les plus essentiels de toute la série, pour caractériser la mélancolie et l’affection flatulente et hypochondriaque, c’est-à-dire la crainte et l’abattement. Il s’étonne

(1) . Des maladies,Mvt II, § 66. ^

(2) Loc. ciil, § 69. ■

, (3) Galièn, Des iieua; alertés, liv. nij Cliap. X.

52 PÉRIODE HIPPOCRA’TIQÜE.

qu’en recherchant la cause des autres phénomènes, Diodes n’ait pas expliqué celle de la lésion de l’intelligence. « C’est, cependant, dit le médecin de Pergame, une question qui mérite examen.

Les explications, pas même celles de Galien, ne sont, hélas ! complètes et satisfaisantes dans ces sujets obscurs, et lui-mêmé aurait dû se souvenir de cette pensée qu’il prête: à Dioclès, qu’on ne doit pas écouter ceux qui prétendent pouvoir rendre raison de tout.

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