‹ Etudes historiques sur l'aliénation mentale dans l'AntiquitéChapitre 8 sur 57 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De l’épIlcpsie.

L’épilepsie est, de toutes les affections nerveuses, celle qui se trouve incontestablement étudiée avec le plus de soin dans la collection hippocratique ; elle est celle aussi qui avait dû le plus vivement frapper l’imagination. Quel médecin ne connaît l’admirable livre de la Maladie sacrée 1 Si un tel ouvrage était encore à caractéi-iser, nous dirions que c’est, tout à la fois, une satire du charlatanisme, un traité de psychologie et une monographie médicale. Hippocrate s’y élève avec indignation contre ceux qui, soit superstition, ignorance ou calcul, persistent à convertir une affection tout humaine eil. une malédiction toute divine.

A cette époque, en effet, l’épilepsie était considérée comme une punition infligée à l’homme par les dieux. Selon la nature des cris poussés par les épileptiques, on les disait possédés de Cybèle, de Saturne, d’Apollon,,de Diane ou d’autres divinités.

DE e’épilepsie. 53

La philosophie du temps n’était pas, on le sait, étrangère à ces croyances : des rêveries métaphysiques avaient peuplé Fair de démons invisibles. Ces superstitions survivront à l’antiquité. Nul n’ignore qu’au moyen âge, et à des périodes même moins distantes de notre civilisation, le diable fut admis par de hautes intelligences comme l’auteur d’une foule de maladies; tant le surnaturel a d’empire sur les hommes !

La maladie sacrée, dit Hippocrate, ne me paraît avoir rien de plus divin ni de plus sacré que les autres ; la nature et la source en sont les mêmes; c’est grâce sans doute à l’inexpérience, à l’attrait et à la puissance du merveilleux qu’on l’a regardée comme divine; les fièvres quotidiennes, tierces et quartes ne me semblent à aucun titre moins sacrées. « D’un ^autre côté, je vois des hommes saisis de transport et de / délire, sans aucune cause manifeste, faire une foule d’actes ^insensés; j’en vois beaucoup qui, dans le sommeil, pous- (sent des gémissements et des cris, qui sont suffoqués, qui /s’élancent, fuient au dehors, et délirent jusqu’à ce qu’ils i soient réveillés ; puis les voilà sains et raisonnables comme / auparavant, restant néanmoins pâles et faibles, et cela non \ pas une fois, mais plusieurs (1). »

Hippocrate compare ceux qui, les premiers, ont attribué un caractère sacré à l’épilepsie aux magiciens, aux purificateurs, aux charlatans, tous gens « qui se font, passer pour très-pieux et pour en savoir plus que les autres. »

Presque tous les dieux furent impliqués dans cette maladie. Si l’épileptique imitait le bêlement de la chèvre, s’il grinçait des dents, et avait des convulsions du côté droit, on disait que Cybèle était la cause du mal. Poussait-il des cris forts et aigus, on le comparait à un cheval et l’on accu-

(1) Z)e îa maladie sacrée, § 1.

^ PÉRIOBE flIPPOCRATÏOUE.

sait Neptune. S’il ne. retenait pas ses excréments, Hécate Enodie en était l’auteur. Ses cris étaient-ils perçants comme, ceux des oiseaux, Apollon Nomios avait produit le mal. S’il écumait et frappait du pied, c’était Mars. Survenail-il la nuit des terreurs, des alarmes, du délire et le malade effrayé sautait-il à bas du lit, pour courir hors de sa chambre, Hécate etles héros, au moyen de ces pièges, prenaient possession de lui (1).

. Hippocrate, dans ce livre, s’applique à établir que l’épilepsie naît comme les autres maladies par hérédité, qu’elle se montre naturellement chez les phlegmaliques et n’attaque pas les bilieux. Selon lui, elle reconnaît le ceirveau pour siège et pour cause la pituite.

Il n’avait point échappé à son observation pénétrante que la, peur est capable de la provoquer. Mortelle chez les petits enfants ou suivie d’infirmités persistantes, elle n’estropie ni ne tue les adultes. La paralysie ou la mort en serait la conséquence chez les vieillards. Rare après Tâge de vingt ans, elle ne se manifesterait que chez des personnes prédisposées. Elle e?l incurable à l’état chronique, mais elle peut durer longtemps sans accidents mortels.

Les patients qui sont familiarisés avec cette maladie, remarque Hippocrate, pressentent les accès ; ils se dérobent, aux regards et se retirent dans leur maison, si elle.est proche, sinon, dans quelque endroit solitaire, afin que leur chute ait le, moins de témoins possible. Il est des épileptiques qui prévoient effectivement leurs attaques et qui en peuvent apprécier, Jusqu’à un certain point, les symptômes avant-coureurs ou immédiats. Cette règle est loin d’être absolue.

Entrons dans quelques détails,

(1) Loc. cil, ■

. PB L’ÉPIBEPSIE. Ô5

. Dans la collection hippocratique, l’épilepsie prend les noms d’épilepsie, de maladie sacrée, de grande maladie, de maladié des enfants, de mal d’Hercule (1).. . . . :

On la divisait, implicitement du moins, en idiopathique et en sympathique. S’il est dit, dans le traité De morbo saa/'o^ « le cerveau est l’origine de cette affection, s on lit ailleurs : « les cas, où la tête est le point de départ, sont les plus fâcheux ; puis, viennent ensuite ceux du côté ; les crises provenant des pieds et des mains sont les plus susceptibles de guérison (2). » Sans faire réellement violence au texte, ne peuton pas saisir dans ces indications Y aura epileptîca?

Deux sentences des Prénotions eoaques mettent sous nos yeux ce qu’il y a de plus essentiel sur les prodromes. « Ceux qui ont des maux de tête, est-il dit dans l’une d’elles, et des bourdonnements sans fièvre, des vertiges ténébreux, de la lenteur dans la parole et de l’engourdissement dans les bras, attendezvous qu’ils deviendront ou apoplectiques, ou épileptiques, et qu’ils perdront la mémoire (S). » .

Et dans la seconde: « Chez les épileptiques, des urines ténues et crues contre l’habitude, sans réplétion, annoncent un accès, surtout si. quelque douleur ou .quelque spasme s’est fait sentir dans l’acromion, le cou ou le dos, ou- si le corps est engourdi, ou si le patient a eu un songe plein de trouble (â). »

Ainsi, des signes précurseurs vers la tête, le thorax, les mains, les pieds, un engourdissement général, tels sont les phénomènes indicateurs notés dans la collection hippocratique.

' (1) On attribue à Démocrite d’avoir dit que le coït est une petite épilepsie,

p.i!tpà STrUïitjjEa.

(2) ProrrTi., liv. II, §9.

(3) Coaq., 2® seet., § iv, 157. ' ' .

(4) Coaq., 7® sect., | xxxiv, 587.

Quant aux symptômes par lesquels. se caractérise l’accès, ils sont dépeints avec une fidélité dont on pourrait s’étonner : chute, convulsions soit du côté droit, soit du côté gauche ; « le sujet perd la voix et étoufPe, l’écume lui sort de la bouche, il grince des dents, les mains se tordent, les yeux divergent, toute connaissance est perdue, quelquefois même il y a sortie des excréments (1). » Moins acceptable est cette proposition relative à l’issue des crises : « Si le flux est abondant et épais, la mort est immédiate, car il triomphe du sang par le froid et le coagule. » Il est rare que la mort termine brusquement un accès ; d’ordinaire, il est suivi d’accablement, de sommeil soporeux ou d’hébétude d’une durée variable. « Si le flux est moindre, les veines admettent l’air et la connaissance revient.» C’est la terminaison la plus fréquente.

Parfois l’épilepsie s’accompagne de délire, et c’est à cette complication qu’Hippocrate fait probablement allusion dans ce passage déjà rappelé : « Quand la nuit surviennent des peurs, des terreurs, des délires, des sauts hors du lit, des visions effrayantes, des fuites hors de la maison, ce sont, disent les charlatans, des assauts d’Hécate, des irruptions des héros.» Placé comme il l’est, ce paragraphe ne peut guère s’appliquer qu’à l’épilepsie.

Il est d’autres complications. Chez les petits enfants, « ou la bouche est déviée, ou bien un œil, ou le cou, où une main. C est un mal qui, à la longue, a de l’utilité, le sujet n’est plus exposé à l’épilepsie, une fois passée cette explosion du mal (2). » Chez les adultes, suivant le même livre, l’affection « ne cause ni la mort ni des distorsions, et l’intelligence ne se perd pas. » Dans la vieillesse, elle abrège l’existence ou

(1) Maladie sacrée, § 7.

(2) Loc. «•(., § 8.

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détermine la paralysie. « Elle tue si elle s’opère des deux cotés ; elle paralyse si elle ne s’opère que d’un seul. » Ici l’erreur est manifeste ; il s’agit évidemment d’une maladie cérébrale d’autre nature que le mal caduc, avec accompagnement d’accidents épileptiformes.

La médecine antique, comme la moderne, s’était préoccupée de la théorie des accès. Pour les anciens, l’attaque résultait d’une fluxion du phlegme qui, partant du cerveau, se répandait sur certains points de l’économie. « Le sujet, disait-on, perd la voix parce que le phlegme, descendant tout à coup dans les veines, intercepte l’air qui n’est plus reçu, ni dans le cerveau, ni dans les veines caves, ni dans les cavités, la respiration étant interceptée. Le malade frappe des pieds parce que Pair est intercepté dans les membres et ne peut s’en dégager à cause du phlegme (1). »

D’autre part, les penseurs et les praticiens de ces temps éloignés avaient observé assez minutieusement, à travers l’absolutisme de leurs théories, ce qui relevait de la physiologie générale et de l’hygiène. A titre d’influences modificatrices, ils admettaient l’âge, le tempérament, la menstruation, les saisons et les vents.

Eu égard à l’âge et au vent du midi soufflant sur une ville, voici ce qu’on trouve dans le traité des Airs, des Eaux et des Lieux : « Les enfants y sont pris de convulsions et de gêne de la respiration, accidents que l’on pense produire le mal des enfants, c’est-à-dire, l’épilepsie (2).» La même idée est exprimée dans ces lignes : « Les enfants tout petits qui sont pris de cette affection succombent, pour la plupart, si la fluxion est considérable et que le vent souffle du midi (3). » Ce qui,

(2) Des airs, des eaux et des lieux, § 3.

(3) Maladie sacrée, § 8.

58 PÉRIODE HIPPOGRÀ.TIQUE.

suivant nous, se rapporterait plutôt , à une autre , maladie.du cerveau ou à une fièvre pseudo-continue avec convulsions éclamptiques qu’à l’épilepsie simple.

Quant à l’âge, nous citerons encore cet aphorisme : « L’épi-, lepsie qui survient avant la puberté est susceptible de gué-» rison; mais celle qui survient à vingt-cinq ans ne finit ordinairement qu’avec la vie (1). î Une nouvelle sentence complètela même pensée, en y ajoutant d’autres considérations : « Chez les jeunes gens épileptiques, la guérison s’opère par les chan-» gements, surtout d’âge, de lieu et de genre de vie (2).

La menstruation joue un grand rôle dans l’existence delà femme, et, sous le rapport qui nqus occupe, son action n’avait point été méconnue: a II est avantageux que les flux féminins ne s’arrêtent pas 5 de Tarrêt résulte l’épilepsie, je pense (3). i Or, il est constant que l’irrégularité du flux menstruel est, en gé-^ néral, pour le mal caduc, une cause d’aggravation et de trouble.

Relativement aux variations atmosphériques et aux saisons, les Aphorismes témoignent de l’influence qu’on leur accordait également dans la production de. l’épilepsie. On la regardait comme sévissant habituellement dans les constitutions pluvieuses (4). <L Dans le printemps, régnent les affections maniaques, mélancoliques et épileptiques. » L’été et l’automne y prédisposeraient encore plus que l’hiver (5). Toutefois « chez les personnes âgées, l’hiver est la saison la plus défavorable (6). » Rien de bien précis, du reste, n’est ressorti jusqu’à présent destableaux faits sur ce sujet.

(1) Aph., 5® sect., 7.

(2) 5® sect, 45.

(3) Coaq,, 6® sect., § xxi, 511.

(4) Aph., 3® sect., 16.

(5) Loc. cit., 21, 22 et 23.

(6) Maladie socrée, § 10. ' '

DU TRAITEMENT

Si nous passons maintenant des influences productrices ou modificatrices aux causes constitutionnelles, nous voyons figurer, dans l’étiologie hippocratique, l’hérédité, en première ligne. L’épilepsie naît, dit le vieillard de Cos, par hérédité comme les autres maladies. « Si d’un phlegmatique naît un phlegmatique, d’un bilieux un bilieux, d’un phthisique un phthisique, où est l’obstacle que la maladie, dont le père ou la mère a été affecté, n’affecte aussi quelqu’un des enfants ? (1) »

. On trouve notée aussi comme cause pathologique une accumulation de liquide dans la tète. Hippocrate compare, dans ces circonstances, le cerveau de l’homme à celui des chèvres, les plus exposées, dit-il, de tous les animaux, à l’épilepsie. « Ouvrez la tête, et vous trouverez le cerveau humide, rempli d’eau d’hydropisie et sentant mauvais ; et là, vous reconnaîtrez évidemment que c’est, non pas la divinité, mais la maladie qui altère ainsi le corps (2). » Ce rapprochement est d’autant plus curieux, qu’il est le plus ancien qu’il y ait, en fait de médecine comparée.

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