SI T. I. ANGOUMOIS. $S
gaeur do Barbezicuv , fut nommé Général des galères de France ; mais il fut chassé de Gênes par André Doria *.
La corruption de la cour avait donné de nouvelles forces à la religion réformée , et lorsque François Ier commença à persécuter les religionnaircs ** , Calvin , alors âgé de vingt-cinq ans , pour échapper aux poursuites dirigées contre lui , se relira à Angoulême, sous le nom de Heppe^iïïe ou de Dc'parcan , et y professa la langue grecque. Son séjour y fut , dit-on , de trois ans , pendant lesquels il acheva son ouvrage de l'Institution chrétienne } publié ensuite à Genève, et dédié au Roi de France *** '. Luther n'avait fait que détruire. Les peuples attendaient une réforme qui fut à eux , proportionnée à leurs besoins ; Calvin la leur donna. Hardi dans l'exécution de ses projets, s'il fut obligé de se cacher sous un nom supposé , il ne dissimula point ses doctrines, il ne renia point la foi de sa conviction par un silence hypocrile; mais aussi , de combien d'assassinats ne devait-il pas être la
cause? La ville qui lui donna un asyle vit, quelque temps après, les partisans de sa doctrine , dans l'emportement de leurs passions , égorger les catholiques. Chaque jour voyait se réunir autour de lui un grand nombre de personnes, prises dans les premiers rangs de la société , et avides déclaircir leurs doutes religieux. Trop souvent , les passions des hommes s'étaient mêlées aux préceptes de l'évangile ; le siècle était las des préjugés du Moyen-Age ; l'intelligence humaine voulait revenir aux doctrines des premiers siècles de l'Eglise ; mais on ne revient sur le passé qu'avec des révolutions.
Plusieurs ecclésiastiques des environs d'Angoulême assistaient aux dissertations du prêtrephilosophe , et partagèrent bientôt sa croyance. C'est que le scepticisme avait depuis long-temps fait invasion dans la religion catholique , et que, trop pesant pour la conscience, il devait tomber en présence de ce qui apparaissait comme une vérité; car le doute sceptique est plus fatigant pour l'esprit humain que l'erreur de bonne foi. Le catholicisme lui-même devait se rajeunir, et léguer à l'avenir une morale plus pure , plus consolante , en s'opposant aux nouvelles idées du protestantisme. Louis-Dutillct, chanoine et
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curé de Claix, qui avait long-temps caché Calvin dans sa maison , fut le premier ecclésiastique qui embrassa la nouvelle doctrine dans l'Angoumois; il eut ensuite de nombreux imitateurs. Le peuple suivit bientôt l'exemple des pasteurs , et ainsi se formèrent en peu de temps des églises réformées à Angoulème, à Jarnac, à Châteauneuf, à Segonzac, à Saint-Claud, à La Rochefoucauld, à ^ erteuil, à Barbezieux, à Chalais, et dans plusieurs autres lieux. Elles furent représentées dans les divers synodes tenus à La Rochelle et ailleurs. Ainsi, la religion catholique perdit alors une partie de son influence ; le crédit de ses ministres diminuait-, mais le Clergé Romain, trop ambitieux pour céder quelque chose de son autorité , même temporelle , aux besoins du moment, crut devoir recourir à la persécution, moyen dangereux, qui met aux prises les convictions religieuses, ou politiques, avec les passions humaines. Souvent, le pouvoir qui persécute succombe plus tard, alors même qu'il croit à la durée de sa victoire. Ce fut dans cette circonstance que les magistrats de la ville de Cognac , par une transaction avec l'évoque de Saintes, obtinrent une juridiction ecclésiastique *. Un tel
ÎJÔ6.
tribunal était composé de prêtres qui connaissaient des crimes de sacrilège , d'adultère et de tous les actes qui blessaient la doctrine catholique; vaine ressource qui n'arrêta pas les abjurations religieuses !
François Ier venait de laisser le trône à son fils Henri II*. Sous ce règne, l'intrigue, l'ambition et le fanatisme devaient encore développer des germes de discorde , et hâter le moment où la guerre civile allait arborer son drapeau dans les champs de l'Angoumois. La religion protestante y faisait tous les jours de nouveaux prosélytes. Pendant que Henri II continuait la lutte de son père contre Charles-Quint , et tentait de s'attacher les habitants de Cognac, en leur octroyant de nouveaux privilèges, ou en confirmant les anciens par une ordonnance rendue à Fontainebleau (8), la doctrine de Calvin tendait à s'affranchir de tout contrôle. Les catholiques ne songèrent à l'attaque corps à corps, que lorsque Charles-Quint, laissant tomber le sceptre dans les mains de son fils , cacha au fond d'un cloître son ambition , sa gloire et ses crimes. Les persécutions firent naître partout des idées de progrès , qui ne devaient
SUR L'ANGOUMOIS. +ZS
pas s'arrêter à la liberté de croyance, mais tendre à une émancipation générale. Le peuple, du moment qu'il se fut habitué a critiquer l'administration publique , les impôts , les privilèges de castes , voulut marcher vers un meilleur état de choses, dût-il même renverser le pouvoir qui voudrait arrêter ses efforts. Courbé sous le poids des charges publiques , qui s'étaient augmentées sans rien ajouter aux libertés du pays , il résolut de recourir à la violence pour vaincre tous les obstacles. Mais la révolte remédie rarement aux maux du peuple , qui y met tout ce qu'il a de vie et de forces, sans atteindre le but désiré. Y parvient-il? La victoire lui échappe, parce qu'il manque d'énergie pour en conserver les fruits : Ceux-là, au contraire, qui ne combattirent pas dans ses rangs , qui n'eurent pas un instant de courage pour partager les dangers , deviennent des oppresseurs, en affectant un spécieux dévouement à la cause qui triomphe ; c'est ainsi qu'on vit, dans ce grand débat des opinions religieuses, le peuple presque toujours dupe de l'ambition des courtisans. La misère publique, autant que la lassitude de l'esclavage, fit naître des projets de troubles et de révolte.
Telle était la disposition des esprits dans toute
la France , lorsque les habitants de l'Angoumois se révoltèrent contre l'impôt sur le sel , qui depuis long-temps excitait des plaintes générales. D'abord, les citoyens avaient cherché à s'y soustraire par la fraude ; mais alors étaient venues les condamnations , les amendes , qui , loin de remédier au mal , faisaient naître de nouveaux désirs de vengeance, et une haine implacable contre le pouvoir et contre les percepteurs des droits. Un jour que les agents du fisc étaient sortis de Cognac, pour parcourir les campagnes et surveiller la fraude , les habitants de Jurignac s'assemblent, sonnent le tocsin, appellent la population aux armes , et cette troupe de paysans devient une armée formidable qui, poussée par un esprit de liberté, va peut-être hâter de quelques années l'ère de l'émancipation politique et religieuse d'un peuple encore ignorant, mais qui cependant n'est plus le peuple du Moyen- Age *. Les habitants de Barbezieux suivent le mouvement; mais ils sont bientôt contenus par le seigneur du lieu, Charles de La Rochefoucauld. Les révoltés , au nombre de quatre mille , marchèrent sur Chàteauneuf, et rendirent à la liberté quelques malheureux qui avaient été mis en
prison pour ne pas avoir payé l'impôt. D'Amblevillc , seigneur puissant de l'Angoumois, tenta de lever des troupes pour s'opposer à la révolte : il s'attira ainsi la haine du peuple, qui réduisit en cendres son château d'Ambleville, et rasa ses autres maisons. Les débris existent encore, comme souvenirs de la tyrannie de l'époque et de la vengeance d'un instant de colère *. Bouchoneau , directeur-général de la gabelle en Guyenne , tomba entre les mains des révoltés , près de Cognac : ils lui firent souffrir les plus affreux tourments, lui donnèrent la mort, traînèrent son cadavre tout nu dans les champs, et enfin le jetèrent dans la Charente, pour que le fleuve portât a Cognac la malheureuse victime d'un peuple irrité, afin d'effrayer les habitants, ou de les déterminer à faire cause commune avec eux.
Puimoreau, gentilhomme du pays, à la tête d'une autre troupe de paysans , au nombre de seize mille , «après avoir ouvert les prisons de Saintes , et dévasté la maison du lieutenant-général et du procureur du Roi , vint à Cognac ,
* De Thou, Hist. liv. V, et autres historiens de l'époque. — Histoire de La Rocliellot
s'empara de cette ville après une faible résistance de la part des habitants, et la mit au pillage. Bientôt après, le grenier à sel de Ruffecfut pillé par une autre bande du pays. Plus de dix-sept mille personnes s'étaient réunies dans le bourg de Saint- Amant, lorsqu'un gentilhomme de la contrée, appelé Saint-Séverin, répandit adroitement le bruit de l'arrivée d'un corps d'armée. Alors, profitant de la frayeur des révoltés, il s'empara des principaux d'entreux, et les fit conduire dans les prisons d'Angoulême; mais bientôt après, plus de vingt mille hommes accoururent dans cette ville dont ils forcèrent les magistrats à les mettre en liberté. Le cri de ralliement était : « Vive Guyenne ! » répété de tous côtés par des hordes de paysans sans discipline *.
L'Angoumois , où avait d'abord éclaté cette révolte, la vit se propager dans toute la Guyenne . Le peuple, réuni au nombre de cinquante mille, menaçait partout d'incendier les demeures des seigneurs. Jadis , ce même peuple aurait obéi aveuglément aux ordres de la Noblesse ; mais elle lavait trop souvent fait assister aux débats
" Histoire de Bordeaux. — Annales Bordelaises.
de ses intérêts , et L'instrument de son ambition devait à la fin se tourner contre elle. La tyrannie du Moyen-Age avait usé la patience de la nation. Plusieurs châteaux furent pillés et détruits; plusieurs Abbayes furent brûlées : on ne pouvait pas calculer où s'arrêterait la fureur populaire qui, excitée encore plus par la résistance de quelques seigneurs , et animée de toute la haine de passé, ne pouvait éclairer ses actions au flambeau d'une civilisation avancée.
Cependant Henri II, instruit des dévastations commises en Guyenne et dans l'Angoumois , y envoie une nombreuse armée , commandée par le Connétable de Montmorenci, dont l'imprudente valeur devait , quelques années après , être si funeste à la France , à la bataille de Saint- Quentin. Tout rentra alors dans l'obéissance. Pouvait-il en être autrement ? Le peuple s'était vengé, et croyait que justice lui serait rendue. Le Connétable s'empara de la ville de Bordeaux, qui s'était montrée favorable aux insurgés. La vengeance qu'il y exerça fut atroce : les Jurats et cent-vingt notables de cette cité furent forcés d'aller, en habits de deuil, déterrer avec leurs ongles Tristan-de-Moneins , lieutenant du Roi , qui avait péri dans la révolte , et d'appor-
ter sur leurs épaules ce cadavre en putréfaction devant l'hôtel du Connétable. Là , à genoux , tristes et humiliés, ils demandèrent grâce. Quand les gouvernements punissent ainsi un peuple que l'oppression seule a rendu coupable, doiton s'étonner si quelquefois, dans l'emportement de la colère , il ne met pas de mesure dans ses passions !
L'Àngoumois ne fut point exempt des ven-
oeances du Connétable. Il le parcourut dans tous o . ,
les sens, fit briser les cloches qui avaient servi a
appeler le peuple aux armes. Le souvenir de ce drame de sang n'est pas encore effacé ; on le trouve , dans quelques contrées , empreint de quelques idées religieuses. Le vulgaire , dans plusieurs localités, prétend que, dans des temps reculés , les cloches de telle ou telle église furent jetées dans le lit profond des rivières; il ajoute qu'on les a souvent entendues sonner depuis , les jours des principales fêtes de l'Eglise , et que vainement on a cherché à les retirer. Vieille croyance populaire qui semble avoir mis l'anathème de la religion sur les actes du pou-
voir
L'ignorance des temps passés a fait oublier
l'histoire de nos pères : le peuple n'a pu en garder qu'un souvenir confus. Les cloches dont il est question sont sans doute celles qui furent brisées par les ordres du Connétable , et jetées dans les rivières (8). Puimoreau , un des nobles du pays, qui avait pris le parti de la révolte , eut la tête tranchée ; le curé de Cressac fut brûlé vif. Pour effrayer la ville d'Angoulême, deux autres Chefs de la révolte , Boismenier de Balzac et un nommé Talmagne furent rompus vifs , sur une des principales places qu'on croit être celle du Palet ; mais avant de leur arracher cette vie qu'ils avaient vouée à la défense de leurs concitoyens, on leur mit sur la tête une couronne de fer rougie au feu. L'emblème de la tyrannie de cette époque brûla le front où bien souvent la vue de l'opprimé avait peut-être fait monter la rougeur de la honte. Partout les supplices furent atroces, et ne cessèrent que lorsque le Roi de France donna Tordre d'épargner ceux qui s'étaient dérobés aux poursuites du Connétable ; politique infâme , qui pardonnait à ses victimes parce qu'elle ne pouvait les atteindre ! Ainsi finit la colère du peuple et la vengeance du pouvoir.
Cependant la cour , craignant une nouvelle levée de boucliers , chercha à la prévenir en di-
minuant l'impôt sur le sel. Un an après , Henri II réduisit d'un quart les droits de gabelle * , et plus tard, le parlement approuva un édit par lequel le Limousin, le Poitou et l'Angoumois devaient payer pour les mêmes droits la somme de onze cent quatre-vingt-quatre mille francs (9).
Depuis long-temps , une grave inimitié excitait l'un contre l'autre deux des principaux seigneurs de la cour. François De Vivonne , seigneur de La Châtaigneraie, abusant de sa haute position parmi les favoris de François Ier, avait dit plusieurs fois et publiquement que Guy De Chabot , seigneur de Jarnac, avait eu des liaisons amoureuses avec la seconde femme de son père , le même qui fit bâtir le château de Jarnac. Alors, Guy, offensé, demanda réparation de cette insulte , et les deux adversaires sollicitèrent de François Ier de se battre à outrance ; mais le Prince, tant qu'il vécut, refusa d'y consentir. Après sa mort , Henri II accorda cette permission. Alors le combat eut lieu en champ-clos , dans le parc de Saint-Germain-en-Laye , en présence du Roi de France , des plus nobles seigneurs de l'époque , et du Connétable de
SUR LANGOUMOIS. 243
Montmorenci *. Une des conditions du combat fut que tout coup porté au-dessous de la poitrine serait regardé comme déloyal. Les deux combattants s'attaquaient avec impétuosité , et se montraient égaux en courage et en adresse, lorsque La Châtaigneraie tomba frappé d'un coup dangereux , que lui porta son ennemi au jarret, par un revers de son épée. C'est cette circonstance qui a donné lieu au proverbe : C'est un coup de Jarnac. La vie de La Châtaigneraie était au pouvoir de son vainqueur, qui, par déférence pour Henri II , ne voulut pas pousser plus loin l'expression de sa haine. La Châtaigneraie fut porté dans une tente pour être pansé, La honte de sa défaite le jeta dans un si grand désespoir qu'il arracha tous les appareils, et mourut trois jours après **. Ce combat a été le dernier duel autorisé, et, pour avoir enfreint, plus tard, la loi qui défendait cet acte , véritable fanatisme de l'honneur, un seigneur de l'Angoumois devait périr sur l'échafaud ***. Le Roi , touché de la mort de La Châtaigneraie, son favori, jura de ne plus le permettre , et le seigneur de Jarnac ,
* 10 juillet 1547.
** Mémoires Je Michel De Castelneau.
*** François De Boutuvillv.
fier de sa victoire , en inscrivit le souvenir sur ses armoiries ; car on voyait autrefois sur les tours du château de Jarnac la représentation d'un homme une jambe en l'air et appuyé sur l'autre (10).
François II monta sur le trône de France, au milieu du débordement de toutes les passions politiques et religieuses. La courte durée de ce règne devait augmenter la puissance des Guise et la haine des protestants , que ce Prince commença à persécuter avec un acharnement que devaient malheureusement surpasser ses successeurs. Il fut défendu aux disciples de Calvin , sous peine de mort , de se réunir pour prier ; mais comme le protestantisme trouvait tous les jours de nombreux partisans dans l'Arrondissement de Cognac, François II confirma les privilèges donnés à cette ville par les Rois , ses prédécesseurs , afin de retenir les habitants dans son parti. Avec un caractère faible et une santé chancelante , si ce Prince eût régné plus longtemps , la France aurait vu plus tôt le dénouement du terrible drame où la haine , l'ambition et la foi religieuse se livraient un combat à mort.
Cependant l'Angoumois resta paisible quelque temps. Les protestants n'avaient pas encore songé à la résistance. Mais, comme il n'est pas de la nature des peuples opprimés de souffrir toujours les injures du pouvoir sans penser à la vengeance , et sans chercher les moyens de briser les entraves, les protestants de l'Angoumois songèrent à s'unir étroitement pour arriver, même parla force, à l'émancipation de leurs croyances; lutte de sang dans laquelle périrent deux Rois atteints par le poignard des fanatiques ! Alors , un gentilhomme du pays, De Bary LaRenaudie, visita les principales églises, et les encouragea à envoyer des députés à Nantes , pour y délibérer en commun. En effet, cette réunion eut lieu , et la conspiration d'Amboise fut décidée *. On convint que chaque province fournirait un certain nombre d'hommes mariés. L'histoire nous fait connaître le principal auteur de cette conspiration; mais nous ignorons quels furent ceux de nos concitoyens qui y prirent part.
La Renaudie , assez imprudent pour faire connaître ses projets à quelqu'un qui devait trouver une honteuse récompense dans la délation ,
fut arrêté , au milieu d'une foret , par le Baron de Perdillan, son cousin, et périt en résistant. Son cadavre resta quelque temps suspendu à une potence, sur le pont d'Amboise; il fut déchiré; et la haine des Guise en distribua ensuite les lambeaux sur les routes qui conduisaient à cette ville. Ainsi, le premier acte du drame , où se jouait la liberté religieuse du peuple, nous offre une des premières victimes dans la personne d'un Angoumoisin *. Quelque temps après que la vengeance des Guise se fût exercée sur les autres conspirateurs, le Roi de Navarre, Antoine De Bourbon , passa en Angoumois , en se rendant à Paris, et séjourna quelque temps au château de Verteuil, où sept cents gentilshommes vinrent aussitôt le trouver pour l'engager à ne pas continuer sa route , et à se défier des Guise ; offrant même de l'accompagner avec les troupes dont ils pouvaient disposer. Ce conseil était fondé sur l'arrestation du Prince de Condé , son frère , qui aurait fini sa vie par la main du bourreau, si François II ne fût mort quelques jours avant. Le cardinal d'Armagnac , instruit des projets de la cour, dont il était complice, vint
* Mézerai et quelques autres historiens disent que cet agent de la conspiration d'Amboise était de l'Angoumois.
trouvcr le Prince, et, sous l'apparence de l'amitié, le sollicita de se rendre à Paris , l'assurant qu'il n'y avait aucun danger.
François 11 ayant laissé le trône à son frère Charles IX, la France fut aussitôt en proie à des factions qui devaient dégénérer en guerres civiles. Les Guise d'un côte, Condé et le Roi de Navarre de l'autre , soulevaieut partout leurs partisans. La nouvelle du massacre de Vassi * divisa le pays en deux camps, rivaux de haine, de fanatisme et de courage. L'Angoumois y avait marqué sa place. Depuis un an, les protestants de la ville d'Angoulême avaient tenu librement leurs assemblées, où chaque membre de la nouvelle Eglise avait apporté en délibération sa conviction et ses espérances; mais alors, le Comte de La Pvochefoucauld , gouverneur de la province, étant parti pour Orléans, que venaient de surprendre les protestants , Hubert de La Rochefoucauld- Marthon, ainsi nommé parce qu'il possédait la seigneurie deMarthon, oncle paternel du Comte et ennemi des protestants, obtint du Duc de Guise l'ordre de se rendre maître du château et de la ville d'Angoulême.
A cette nouvelle , Les habitants courent aux armes, et le Comte se retire, vivement repoussé par Jean-Ponte , Maire de la ville, aidé d'un nommé Rair, qui déjà occupait le château. La ville resta au pouvoir des protestants; mais leurs ennemis ne perdirent pas l'espoir de les en chasser. A la faveur d'une sédition excitée par eux parmi les habitants, ils s'emparèrent de la tour de Saint-Pierre , placée à gauche de la porte de lu cathédrale *. Alors, la colère des protestants ne connaît plus de bornes : ils désarment les catholiques, chassent de la ville les principaux, et surtout Arnaud, juge, et Le Roux, avocat du Roi. La Rochefoucauld-Marthon, trompé dans ses espérances, réunit des troupes dont il donne le commandement à un nommé Barbe-Saint-Crépin, homme chargé de toute espèce de crimes , qui ravagea les campagnes, pilla les maisons et les châteaux des familles riches qui passaient pour tenir à la religion réformée. Du reste, cette fureur des catholiques peut être considérée comme le résultat de la conduite antérieure des protestants; car, peu de temps auparavant, Grammont, passant dans l'Angoumois avec quelques troupes, en allant rejoindre le Prince de
* E. Castaigne, notice sur la cathédrale d'Angoulème.
SUR L'ANGOl'MOIS. 249
Condé , avait dépouillé les églises , renversé les autels, et brisé les statues des Saints.
Les protestants, restés maîtres d'Angoulême *, dévastèrent la cathédrale et les autres églises; brisèrent les portes, les autels, les statues; pillèrent tous les objets du culte, et brûlèrent les titres féodaux des ecclésiastiques. Ils déterrèrent les ossements de Jacques-Magnelot, ancien gardien du couvent des Cordeliers, et mirent àmortMichel- Grenet , Jean-Violant et Jean-Avril ** , citoyens connus par leur attachement à la religion catholique. Ces faits furent consignés alors par le lieutenant-général, Jean-Arnaud, qui fut mis cà mort par les protestants , quand ils se furent rendus maîtres d'Angoulême une seconde fois. La dernière demeure des hommes vertueux ne fut point respectée ; le fanatisme des vivants poursuivit la cendre des morts. On renversa le magnifique mausolée du Comte Jean-le-Bon, objet de la vénération publique. Le peuple avait conservé le souvenir de ce Prince, aïeul de François Ier, quoiqu'il fût mort depuis long-temps, et venait souvent sur son tombeau faire des prières et de*
*** Annales des frères Mineurs , édit. de 1680
vœux. Les protestants, scandalisés de voir tant de personnes pieuses révérer le tombeau du Prince, et , sans doute , excités en secret par l'espoir du butin qu'ils croyaient y trouver, brisèrent le cercueil de plomb, où Ton trouva son corps encore entier. La fureur était portée si loin , qu'un Angoumoisin, nommé Ruffier, protestant, donna des coups de couteau à ce cadavre; d'autres lui tranchèrent la tête , et se disposaient à le brûler , quand la raison publique vint mettre un obstacle à leurs coupables projets. Ces restes de l'homme vertueux furent replacés dans le caveau sépulcral , attendant d'autres profanations. Les protestants firent fondre le plomb , et, sous l'empire dune haine atroce que l'historien voudrait cacher pour la gloire de son pays, ils en firent des balles destinées à frapper le sein de leurs concitoyens , de leurs frères et de leurs amis.
Cependant , La Rochefoucauld-Marthon , au nom des mânes outragés de l'illustre Comte , sévissait de son côté contre tous ceux qui étaient convaincus , ou même soupçonnés de favoriser la religion réformée. Un nommé Vulsan, contre lequel il avait une haine particulière , fut livré par lui à d'affreuses tortures. En quittant les
environs d'Angoulême , il vint à Cognac , dont s'étaient emparés les protestants , qui tenaient leurs assemblées dans l'église de Saint-Léger. Quelques habitants de cette ville cherchèrent à y introduire secrètement les catholiques ; mais au moment où Marthon et sa troupe se glissaient près des remparts , et s'apprêtaient , pendant la nuit , à s'introduire dans la place , ils furent découverts, et se retirèrent, après avoir essuyé quelques coups de mitraille , et se rendirent de là à Châteauneuf. Aussitôt, Montguyon et Saint-Séverin , Chefs des protestants, marchèrent sur leurs traces. Ils les attaquèrent et s'emparèrent de la ville *. La Rochefoucauld- Marthon, qui s'était défendu dans le château, demanda à capituler, en voyant qu'une brèche était ouverte ; mais ce Chef fit traîner en longueur la discussion des articles de la capitulation, et, sur ces entrefaites, une discussion étant survenue entre les assiégeants, le siège fut levé. Alors , les soldats , n'obéissant plus aux ordres de leurs Chefs , parcourent le pays, pillent tout ce qu'ils rencontrent. La terreur qu'ils causèrent fut telle, que les bourgeois de Châteauneuf, et ceux de la campagne , quoique eux-mêmes
* 14 juin 1562.
protestants , aidèrent à les mettre en fuite. Déjà, la guerre nétait qu'un brigandage , où l'ambition commençait à avoir plus de part que le zèle
religieux.
Dans le même temps , on apprit que Poitiers venait de tomber au pouvoir des catholiques. La ville d'Angoulême fut tellement effrayée de cette nouvelle , que, quatre jours après , à la première sommation de Louis-Prevôt-De-Sansac , elle se rendit , à condition que la garnison protestante aurait la vie sauve , et sortirait avec armes et bagages. La frayeur dut être bien grande parmi les protestants , ou la garnison bien faible , pour quitter ainsi cette place , qui présentait de grands moyens de défense. Voici ce qu'en dit un historien du temps :
« La ville est petite et bien serrée , estendue » sur le fest d'une montagne , laquelle est si » raide , qu'elle ne donne aucune avenue pour » l'accoster , fors du costé de Limosin , par le- » quel la plaine court jusqu'à la porte qui mène » à La Rochebeaucourt. De tous les endroits , » ce ne sont que rocs et pentes de murailles » inaccessibles , pour si peu défendues qu'elles » soient. L'autre porte , qui conduit à La Ro-
r, chelle , est défendue tant par le naturel du » lieu, qui est un penchant fort bas et raide, que » par main d'homme ; car , outre les doubles » portes et murailles , il y a devant la première » une grande et large plate-forme , bien fondée » et estoifée : si bien défendue et parapetée de » tous costés, qu'on n'en saurait approcher qu'à » son grand désavantage ; de la bastre , elle est » si haut élevée sur la plaine où elle commande, » que le assiégez n'en feraient que rire. Plusieurs
» endroits moins défensables ont leurs doubles » murailles rêves tues de leurs fausses-brayes. » Et le tout de bonne et ancienne estoffe , telle- » ment qu'encore qu'il y eust brèche raisonnable, » pour si peu que les assiégez la rempareraient , » elle se défendrait d'elle-mesme : d'autant que » le soldat serait desjà las premier que de l'avoir » franchie. Le plus faible endroit est la porte de » Limoges , qui est plaine ; mais elle a ses mu- » railles triples et bonnes . Au reste , aucun lieu » de son contour ne lui commande : c'est pour- » quoi elle est estimée une des plus fortes pla-
> ces du Royaume » *.
Dès le lendemain, La Rochefoucauld-Marthon,
Histoire <W France, 2 vol. in-K édit. de 158Î-
ayant laisse le commandement de Châteauneuf à un Chef, nommé Nonac, entra dans Angoulême , et, d'accord avec Louis-Prévôt de Sansac , sous prétexte de punir les auteurs de la sédition , ils satisfirent dune manière cruelle leurs haines personnelles. Malheureuse époque où un crime était puni par un autre crime ! Alors, on ne vit plus dans toutes les rues que des instruments de mort et des cadavres gisants çà et là, exposés à la raillerie et aux insultes des passants. Ce même Nonac ne cessa pas de piller et de ravager le pays, tant qu'il conserva quelque autorité; il s'était associé un nommé Bréniquet, qui, plus tard, fut. condamné à mort, et un nommé Lacroix, également connu dans le pays par ses brigandages. Les autres détachements des catholiques se deshonorèrent par l'assassinat, le pillage et l'incendie. Les protestants, trop faibles pour pouvoir résister , perdirent ainsi plusieurs places dans l'Angoumois. Ils sortirent de Cognac, qui fut aussitôt occupée par le seigneur d'Ambleville.
Tous les nobles attachés au parti catholique furent plus ou moins cruels. Philippe-De-Volvic, Baron de RufTec, sévit sévèrement contre ses vassaux, parce qu'ils avaient donné un asyle à quelques protestants fugitifs : il s'empara avec
SUR L'ANGOUMOIS. 25o
scs soldats de la petite ville et du château de \crteuil. Partout les protestants, ceux même qui n'avaient jamais pris les armes, fuyaient de leurs demeures pour aller chercher ailleurs la paix et la liberté. Ceux de Cognac et d'Angoulême abandonnèrent ces deux villes à la fureur de leurs ennemis. Pendant ce temps-là, Guy- Chabot, seigneur de Jarnac, était à La Rochelle; quoique partisan secret des protestants , il empêcha cette ville, pendant quelque temps, de prendre part à la guerre civile. Toutl'Angoumois, plus que les autres provinces, était dans une agitation extraordinaire. La ville de Confolens donna un asyle aux protestants chassés de Limoges, et, peu de temps après, les habitants de Chalus et des environs vinrent en grand nombre assiéger Montbron , où Gore, un des Chefs religionnaires , s'était enfermé avec quelques soldats. Ce Chef capitula; mais tous les siens furent mis à mort par les assiégeants. Cet acte de cruauté s'accorde assez avec les mœurs grossières et sauvages des paysans de cette contrée , où la civilisation n'a pas encore détruit les préjugés du fanatisme et de l'ignorance. La ville de Montbron, dont le nom se trouve, dès les premiers siècles, dans les annales de notre histoire , avait déjà, à cette époque, perdu une grande partie
de son enceinte, par des causes que nous ne pouvons trouver que dans les grands mouvements politiques des siècles antérieurs. En effet, on rencontre dans les environs plusieurs traces d'anciennes habitations écroulées par on ne sait quelles révolutions; mais, par les masses de pierres travaillées parla main de l'homme, et dispersées cà et là dans les champs, on peut présumer quelle dut être L'étendue de cette vieille cité, qui, selon la tradition, avait son château-fort dans un lieu appelé les Monteresses. Il est certain que de vastes constructions ont existé autrefois sur ce dernier emplacement; car on y découvre de nombreux débris de maçonnerie. En expliquant l'étymologie de ce nom , Mons Reus, changé, plus tard, en celui de Monteresses , peut-être pourrait-on arriver à la vérité de cette autre vieille tradition conservée dans la mémoire du peuple : «Un château très- » fortifié existait, dit-on, dans ce lieu aujourd'hui » désert; deux frères, nobles seigneurs delà » contrée , y tenaient garnison , opprimaient la » population des environs, rançonnaient les » passants , et inspiraient la plus grande frayeur. „ Le peuple indigné courut aux armes, s'em- » p^ra des tours féodales et les détruisit jusque » dans leurs fondements. » Serait-ce un souvenir de la Jacquerie?
SLR L'ANGOUMOIS. 2a7
Les succès obtenus dans l'Angoumois contre les protestants nuisirent à cette malheureuse province. L'agriculture fut négligée, et les propriétés ravagées; plusieurs châteaux , beaucoup d'églises furent démolis ou pillés; on les reconnaît encore par le reste des voûtes quelles avaient autrefois, et qui depuis ont été remplacées par des charpentes. La crainte générale fit suspendre presque partout les cérémonies des deux cultes. Partout ce n'étaient que persécutions d'un parti contre l'autre , mais surtout contre les protestants, qui, en plus petit nombre, ne trouvaient plus d'asyle pour s'y reposer dans leur fuite. Le catholique, égaré par son/anatisme, aveuglé par les passions, n'avait que des tourments pour ceux qui ne partageaient pas ses croyances ou ses rêves de vengeance. Le château de Bouteville , qui fut si long-temps une retraite sûre pour les Anglais , ne put pas protéger les malheureux qui s'y retirèrent. Attaqués par ceux qui les poursuivaient, ils furent impitoyablement massacrés dans ces mêmes lieux où la foi ardente des Taillefer et des Lusignan avait ouvert un asyle à la prière et à la charité chrétienne.
Les protestants avaient profané le tombeau du Comte. Tcan; les catholiques firent couler le sang
des protestants sur la tombe d'un de ses enfants. Mais les persécutions ne sauraient triompher des idées religieuses qui grandissent au contraire avec le danger. Aujourd'hui vaincues , demain elles retrouvent leurs droits ; la conviction les rend fortes. Ainsi le veut l'avenir moral des peuples. Toute vérité nouvelle , soit politique , soit religieuse , a ses détracteurs et ses ennemis , mais elle n'en reste pas moins pour les temps a venir comme un principe proposé à l'enseignement des nations. Si les persécutions pouvaient triompher des convictions de l'homme , il en serait fait de la civilisation; Galilée eût emporté avec* lui dans la tombe le mouvement de la terre, et les sciences naturelles seraient restées sans progrès ; le christianisme eût péri dans les catacombes, et les passions humaines auraient triomphé des progrès de la raison et de l'intelligence. Mais au milieu du choc des opinions divergentes en fait de religion, le fanatisme grandit, et pour qu'il perde ensuite de sa puissance, il faut des siècles, à travers lesquels passe la civilisation , déracinant Terreur et rendant la raison à sa propre énergie. Une idée domine cependant au milieu de tous ces débats; c'est l'espoir de la vengeance. Les protestants de l'Angoumois tendaient à ce but , et la haine arma
SUR L'ANGOUMOIS. 2o9
un assassin pour frapper l'ennemi de la religion réformée. Poltrot, gentilhomme né à Aubeterre, assassina le Duc de Guise d'un coup de pistolet chargé de trois balles empoisonnées *.
Peut-être Poltrot s'était-il promis depuis longtemps d'être le vengeur de La Renaudie. On le surnommait l'Espagnol, parce qu'il avait longtemps habité l'Espagne. Sa jeunesse s'était écoulée parmi les pages de François-Bouchard, Baron d' Aubeterre , qui , persécuté pour ses croyances religieuses, s'était retiré à Genève où il mourut. A sa mort, ses biens furent confisqués au profit de Jean-d'Albon , Maréchal de Saint-André. Son fils , le vicomte d' Aubeterre , étant rentré en France à la faveur des édits , recouvra les biens de sa famille, et soutint toujours ses coreligionnaires. Il mourut en assiégeant l'Ile, en Périgord **.
L'assassinat politique est si odieux de sa nature, que, considéré comme l'oeuvre d'un parti, on lui cherche toujours des instigateurs : aussi , a-t-on cru que Coligny conseilla ce meurtre à
* Mémoires de Sully, liv. 1.
Poltrot; mais l'histoire ne nous en fournit pas des preuves certaines. Le coupable , arrêté peu d'instants après l'exécution de son crime , fut conduit à Paris, où il mourut dans les tortures. Il fut attaché à quatre chevaux pour être écartelé; mais les chevaux étant arrêtés par la force de ses membres, on lui donna plusieurs coups de couteau pour séparer les cuisses et les épaules du corps. Le temps et les hommes ont détruit son château , dont on voit encore quelques restes près d'Aubeterre; puissent ces ruines long-temps encore jeter à l'avenir un nom maudit , pour le faire servir à l'instruction des passions politiques!
La même année, un synode fut tenu à Lyon *. Les protestants de lWngoumois y furent représentés par Bordier, pasteur de l'église de Châteauneuf, et Fériol, de l'église de Montignac. Ainsi se soutenait, par la force de sa conviction , cette religion, cause accidentelle de tant de crimes et de calamités publiques , lorsque Calvin mourut paisiblement à Genève , laissant après lui presque toute l'Europe en feu, et emportant la confiance que ses doctrines survivraient aux
persécutions de l'avenir *. Quel contraste entre Je lit de mort d'un novateur qui rend eu paix le dernier soupir, en invoquant un dieu de miséricorde, et ses disciples et ses ennemis qui s'égorgent pour leurs croyances !
La mère de Charles IX, femme intrigante, cruelle , incrédule , qui ne désirait que les orages populaires,, pour reconnaître les forces des protestants dans les provinces , et les dispositions des esprits, parcourut plusieurs parties de la France , accompagnée de son fils , faible enfant, déjà initié à de criminels projets, et dont la vie devait finir dans les remords. En revenant de Bayonne, elle visita l'Angoumois, où une députation du pays se plaignit à elle de la cruauté et des exactions des Chefs militaires du pays. Cette députation était venue la trouver à Angoulême , où elle lui fut présentée par le Maire , François De Lacombe **. Ce voyage, qui n'avait pour but que de seconder les catholiques , sous prétexte de les réconcilier , ne fit point taire les partis, et les protestants ne perdirent pas l'espérance de voir leur culte établi autrement que
* Le 1er août 1563.
par le bon plaisir dune cour perfide et licencieuse. Ils cherchèrent donc à se fortifier, soit pour se défendre , soit pour attaquer, en réunissant des troupes dans l'Angoumois sous le commandement de François de La Rochefoucauld, et de François de La Noue , dont la probité faisait l'admiration des catholiques *.
Alors fut convoqué à Verteuil le sixième synode national **. L'article xiv, sur les affaires générales, fut ainsi rédigé : « Ceux qui falsifle- » ront, déguiseront ou corrompront leurs mar- » chandises , suivant la coutume du pays, comme » font en Poitou les tireurs de drap, seront » avertis par le consistoire de n'user plus de telles » tromperies. » On y adopta aussi une décision sur certains cas de conscience, proposée déjà à Calvin. Au moins, la morale publique y fut mise à l'abri des erreurs du fanatisme ; on n'y signala le mal social que pour chercher à le corriger : ainsi le protestantisme , qui d'abord ne s'était adressé qu'à l'intelligence des Grands , se rapprochait davantage du catholicisme, en formulant pour le peuple des principes de morale so-
* * Au mois de septembre de la même année
ciale. L'article VI fait mention d'un nommé Chevalier , vicaire de Chassors, comme faisant des fonctions ecclésiastiques un honteux trafic. Cependant, nulle part la haine des deux partis n'était envenimée comme dans l'Angoumois ; tous les jours, chaque bourgade, chaque village voyait passer des troupes d'hommes armés qui campaient la nuit dans les châteaux les plus forts. On eût dit qu'on était encore à cette triste époque de notre histoire où les détachements Anglais parcouraient le pays dans tous les sens. Cette même année , Montluc, en se retirant de la Saintonge , vint dans l'Arrondissement de Cognac , et prit position au château d'Ars. Le Roi de Navarre et sa femme traversèrent aussi le pays en se rendant à La Rochelle , et s'arrêtèrent quelques jours h Archiac pour y attendre le Prince de Condé, qui se réunit à eux, après avoir fait le siège de Cognac , dont il s'empara *.
Les deux partis devenaient de plus en plus acharnés. Leurs armées, souvent disséminées dans toutes les parties de la France, se cherchaient pour se combattre , ou s'évitaient pour aller chercher ailleurs une victoire plus facile,
* Août 1568.
Alors les protestants, maîtres de tout le Poitou, songèrent à s'emparer d'Angoulême pour commander de là à tout le pays voisin. Ainsi, le Comte De Montgommery et d'Andelot partirent de Niort pour investir cette ville et empêcher les vivres d'y arriver, en attendant le moment de l'attaque de vive force , comme aussi pour arrêter les secours que Montluc y envoyait. Leurs troupes marchèrent toute la nuit. Un détachement commandé par Piles se rendit maître par capitulation de Châteauneuf, où se trouvait une faible garnison de catholiques, et le lendemain, les ennemis parurent le matin sous les remparts d'Angoulême *. Le Marquis de Mézières y commandait alors avec La Châtaigneraie., D'Argence, et L'Abergemont, fils naturel de la maison de RufFec. La garnison ne se composait que de quatre cents soldats, dont les Chefs ranimaient le courage par de vives exhortations. Les protestants , ayant placé leur artillerie au-dessous du Parc , s'ouvrirent une brèche, montèrent à l'assaut, d'où ils furent cependant vigoureusement repoussés. Ils étaient sur le point de quitter cette place, pour aller au-devant des troupes conduites par Dacier,
* Novembre 1568.
SUr. L'ANGOUMOIS. S65
lorsqu'un des habitants de la ville, sorti secrètement d'un autre côté , vint leur dire que la garnison perdait courage , et qu'elle se rendrait a un second assaut. Alors Montgommery , qui, dans la première attaque , avait laissé derrière lui les cadavres de plusieurs des siens, profitant de cet avis , changea de position , et l'artillerie fut placée du côté de l'Abbaye de Sainte-Claire. Des canons furent aussi portés dans le clocher de l'église de Saint-Auzonne , d'où ils tiraient sur le rempart , dont une partie s'écroula ; mais les assiégés y firent aussitôt les réparations nécessaires. Cependant, le canon continuait de battre du même côté ; une partie de l'église des Corde- Hers était ruinée, et la garnison perdait courage, lorsqu'un Chef protestant demande à être introduit dans la place. Questionné par le Marquis de Mézières sur ses projets , il répond qu'il veut en faire sortir deux de ses neveux , pour éviter qu'ils ne soient massacrés par les assiégeants victorieux, qui étaient bien résolus de prendre la ville , n'ayant rien à craindre de l'armée catholique , trop éloignée pour secourir la garnison assiégée. Ces paroles firent impression sur la multitude, qui parla de se rendre. Alors, les catholiques demandèrent à capituler avec la condition que les seigneurs de leur parti sorti-
raient librement de la place avec armes et bagages, les gentilshommes avec leurs chevaux, et les autres avec leurs épées. Ainsi, la ville d'Angoulême tomba encore une seconde fois au pouvoir des protestants *,
L'amiral De Coligny, présent à la capitulation, en exécuta fidèlement tous les articles. Il se montra même sévère envers ceux des Chefs de son armée qui outre-passèrent ses ordres. L'un d'eux , le capitaine Pluviaut , étant entré dans la ville, la veille de la reddition, avec quelques hommes de son régiment, pour s approprier les chevaux des catholiques , l'Amiral le réprimanda publiquement.
Cependant, quelques historiens ont prétendu que des crimes odieux furent commis par les protestants maîtres de la ville. Michel Grellet, gardien des Cordelicrs , fut pendu à un arbre , dans le jardin des Dominicains , au milieu d'une foule immense venue de toutes les parties de la ville. La sincérité de sa foi fit de lui un martyr; il dit à Coligny : « Amiral , vous combattez ,
* Histoire de France , 2 vol. édit. de 1581- — D'Aubigné , hist. universelle.
» et peut-être ne savez-vous pas pourquoi. Vous » prenez un prétexte de religion , laissant celle » en laquelle vous avez été baptisé. Vous me » voyez, par votre ordonnance, sur le point de » finir mes jours ; j'espère être aujourd'hui avec » les anges de Dieu, mais pour vous montrer » que vous errez , vous qui avez laissé la vraie » religion et pure doctrine, procédée des apô- » très et de leurs disciples jusqu'à nous. Je prie » Dieu, devant le tribunal duquel j'assiste, m'ef- » facer du livre de vie , pour me damner , si » la religion que vous suivez et la doctrine que » vous maintenez avec tant de cruauté n'est » très-fausse , très-méchante et très-malheu- » reuse. Je sais bien que votre coeur, préoccupé » d'autres choses, n'est capable de ma protesta- » tion , mais vous expérimenterez l'effet de ce » que je vous prédis, car vous serez, comme » Jézabel , jeté par une fenêtre , et serez traîné » fort ignominieusement; ainsi finirez vos jours.» Fatale prédiction qu'accomplit la vengeance des catholiques ! Les mêmes historiens citent encore plusieurs autres victimes de la même époque : Pierre Bonneau , docteur en théologie , fut traîné ignominieusement du côté de Beaulieu, ou , après avoir employé les promesses et les menaces pour lui faire renier sa religion , on le pendit a
un pommier. Son cadavre y resta suspendu le reste du jour; mais, à la faveur de la nuit, de pieuses femmes l'enlevèrent et lui donnèrent la sépulture. Jean-Arnauld périt aussi dans les tourments les plus atroces; et la veuve du lieutenant-criminel d'Angoulême, âgée de soixante ans, fut traînée dans les rues, attachée à la queue d'un cheval *. Ainsi, les deux partis usaient tour à tour de sanglantes représailles.
Quelques détachements des protestants n'eurent pas le même succès dans d'autres contrées de l'Angoumois. Peu auparavant, l'armée catholique , conduite par Brissac, venait au secours d'Angoulême , lorsque , suivant le cours de la Vienne , ce Chef apprit que Puyvidal entrait dans Confolens avec un nombreux détachement. 11 laisse reposer ses troupes, et après avoir marché une partie de la nuit, il arrive dans la ville à la pointe du jour, surprend les protestants endormis, et en fait un affreux massacre**. L'armée catholique se logea dans la ville; mais quand elle en fut partie , plusieurs autres Chefs protestants
* Annales des frères Mineurs , Toulouse , 1680. — Manuscrit de M. Desbrandes.
** Septembre 1568.
de l'Angoumois et d«,i Poitou, s'y étant réunis, s'y procurèrent quelques pièces d'artillerie, des armes et des munitions , et partirent ensuite pour aller faire le siège du Dorât *. Dans le même temps, le Prince de Condc était à Aubeterre avec un autre détachement, qui, en étant parti, battit les troupes royales près de Poitiers.
Au mois d'octobre de la même année , le Roi de Navarre et le Prince de Condé vinrent à Angoulême pour se concerter avec les Chefs de la ville sur les événements ultérieurs. Leur présence contribua à retenir la fureur des protestants, qui traitaient tous les catholiques en ennemis. Après le départ des deux Princes , Angoulême devint encore le théâtre de toute sorte d'excès. On fit endurer aux ecclésiastiques les plus affreux supplices ; on ne respecta ni les rangs , ni l 'âge , ni le sexe. Les protestants se portèrent ensuite dans la cathédrale ; ils fouillèrent de nouveau les tombeaux, déterrèrent le cadavre déjà mutilé du Comte Jean, et en dispersèrent les lambeaux sur le pavé de l'église. Ils démolirent des pans de murailles ; renversèrent les chapelles et une partie des voûtes; ruinèrent et incendièrent le ma-
* Décembre 15GS.
gnifique clocher existant alors sur la cathédrale, et beaucoup plus élevé que celui d'aujourd'hui , et qui lui était parallèle *. Cette masse énorme fit de grands ravages dans sa chute , en entraînant avec elle les voûtes de l'église de Saint-Jean. Le Duc de Montpensier se hâtait cependant de venir au secours des catholiques ainsi maltraités; quand il apprit que cette ville était au pouvoir des protestants, il tourna ses armes d'un autre côté. Les confédérés s'étant de nouveau emparés de Confolens, il les surprit avec un détachement de son armée, le même jour que D'Acier surprit le château d'Aubeterre. L'amiral De Coligny était alors à Chalais, où D'Acier vint le joindre**. Ainsi se prolongeait la guerre sans succès décisifs pour l'un ou pour l'autre des deux partis : le moment approchait où l'Angoumois devait être témoin d'un combat dont le souvenir vit encore.
Un hiver rigoureux avait fait cesser les mouvements des deux armées***. Long-temps privées des choses le plus nécessaires, dans les garnisons qu'elles s'étaient choisies après la bataille de
* Notice sur la cathédrale, par M. Castaigne ** D'Aubigné. — De Tliou.
SUR L'AKGOUMOIS. 271
Saint-Denis , elles furent décimées par de nombreuses maladies qui enlevèrent trois mille hommes au Prince de Condé, et autant au Duc d'Anjou, frère de Charles IX. A la fin de l'armistice , plutôt forcé que convenu entre les deux partis , l'armée catholique , après avoir reçu plusieurs renforts , pressait de près l'armée prolestante , qui , inférieure en nombre , cherchait à éviter toute rencontre. Le Duc d'Anjou, après avoir traversé le Limousin , se porta sur l'Angoumois , vint à Confolens , ville autrefois fortifiée par d'épaisses murailles et par un château dont il ne reste plus qu'une tour carrée, et de là à Verteuil, d'où il détacha le capitaine Larivière , avec ordre de s'emparer de Jarnac, afin d'avoir un lieu où il fut maître du passage de la Charente . Cet ordre fut exécuté. L'armée protestante , disséminée sur divers points, ne put s'y opposer; mais le Chef catholique , ayant voulu s'approcher de Cognac, l'amiral De Coligny se mit à sa poursuite , et le força de s'enfermer dans le château de Jarnac. Ainsi pressé de près et dépourvu de vivres, Larivière fut contraint de se rendre au Chef protestant que l'Amiral avait laissé sous les murs du château pour l'observer. A celte nouvelle, le Duc d'Anjou s'empara de Ruffec, où il fit passer cinquante soldats protestants au
fil de l'épée, et se dirigea ensuite sur Châteauneuf. Le Prince de Condé, s'étant mis également en marche pour s'éloigner de son ennemi, avait pris la route de Cognac, dans le dessein de passer la Charente à Châteauneuf et de recueillir les troupes de Piles , du Vicomte De Borniquet , de Monclat , de Paulin et de Gordon , qui venaient du Languedoc et d'un autre côté de la Guyenne. Protégé parles diverses places que les protestants occupaient sur la Charente, et maître de tous les passages de cette rivière , Condé espérait aussi attendre l'arrivée du Duc des Deux-Ponts , qui déjà avait passé le Rhin , et venait à grandes journées au secours des protestants. Dix mille hommes furent détachés de l'armée du Duc d'Anjou pour essayer d'arrêter l'armée étrangère en Lorraine; il ne lui resta plus que cinq mille hommes de cavalerie et dix mille hommes d'infanterie. Cependant, cette armée était encore plus nombreuse que celle des protestants, qui n'avaient pu réunir dans l'Angoumois que trois mille hommes de cavalerie et neuf mille fantassins.
L'amiral De Coligny, qui avait le commandement de l'armée protestante , se sentant vivement poursuivi par son ennemi, s'empara de la ville
de Jarnac , et y ayant laisse une partie de ses troupes, il se rendit à Châteauneuf, dont le château était gardé par soixante soldats protestants , sous le commandement d'un capitaine écossais. 11 n'existe plus aujourd'hui de traces de cette antique forteresse, où campa si souvent l'ennemi de la France. Coligny effectua le passage de ses troupes sur l'autre rive , et fit ensuite abattre deux arches du pont. Les trois piles , qui supportaient cette partie, se distinguent encore des autres par l'empreinte de quelques coups de mitraille ; ce qui peut autoriser à penser, contre l'assertion de quelques historiens, que le passage fut au moins légèrement disputé ensuite aux catholiques. L'ordre fut donné au Prince de Condé de rester à Jarnac avec le gros de l'armée; la cavalerie légère campa dans le bourg de Triac, et l'Amiral se plaça à Bassac avec l'avant-garde. Montgommeri, La Noue et Soubise devaient surveiller le passage de la Charente au pont de Châteauneuf. Ce dernier poste fut si mal gardé, que les soldats et les Chefs, pensant qu'il n'y avait rien à craindre du côté de la rive droite , et que l'autre côté serait bien gardé par le capitaine Écossais et par la garnison du château , se dispersèrent çà et là dans les villages voisins et dans les champs. Cet oubli de toute
discipline devait avoir de funestes conséquences pour les protestants.
Le Duc d'Anjou s'avança donc avec son armée vers Châteauneuf; il effraya tellement la garnison, qu'elle se rendit à discrétion. Aussitôt après, suivi d'un fort détachement, il se dirigea sur Cognac, en suivant la rive gauche de la Charente, laissant au Maréchal De Biron, et, selon d'autres , au Président de Biragues , le soin de refaire le pont et d'en construire un autre de bateaux. Le mouvement sur Cognac, alors au pouvoir des protestants , ne fut exécuté que pour tromper l'ennemi *. A son retour, il trouva le pont réparé, et dans la nuit **, il fit passer une partie de son armée de l'autre côté , et le reste le lendemain. Pour mieux cacher ce mouvement , il laissa quatre cents hommes de cavalerie et huit cents fantassins sur la hauteur qui domine la rive gauche du fleuve, faisant croire ainsi à son ennemi , campé de l'autre côté dans la plaine, que toute l'armée catholique était encore dans cette position. Cette ruse, en détournant l'attention des protestants sur un autre
* D'Aubigné.
** Du 12 au 13 mars.
point, facilita le passage de l'armée royale, lui donna le temps de se rallier, et de se porter rapidement sur la hauteur vis-à-vis du pont, pour qu'elle pût être protégée par cette position, si elle était attaquée avant que le reste eût effectué sa jonction. Alors, au lever du soleil, la plaine est couverte de régiments catholiques rangés en bon ordre ; l'armée se prosterne devant le Dieu qui donne la victoire, et le Duc d'Anjou, entouré de ses officiers, unit sa prière à celle de ses soldats. Ainsi commença, par un acte de religion , une journée de massacre et de haine, et dont la fin devait voir un lâche assassinat.
Aussitôt, Coligny, qui occupait tout le pays entre Jarnac et Châteauneuf, reconnaît le danger de sa position, à l'aspect de l'armée catholique en ordre de bataille et bien disciplinée. Placé dans le bourg de Bassac, d'où il observe les mouvements de son ennemi , il cherche à rassembler à la hâte ses détachements dispersés , pour se porter sur Jarnac; mais il lui faut trois heures pour les rallier. Pendant ce temps-là, les catholiques s'avancent. On distingue à leur tête le Duc de Guise, le Comte de Brissac, le Vicomte de Marti gués, les seigneurs de Malicorne , de Pompadour, de Lansac et de Fontaine, qui s'élan-
cent dans les bourgs de Bassac et de Triac , où ils font un horrible carnage de quelques compagnies d'infanterie qui leur résistent; près de là était un régiment de cavalerie commandé par le capitaine Pluviaut, qui fit sa retraite en désordre vers Jarnac , pressé par les catholiques. Il dut son salut au petit ruisseau qui coule près du bourg de Triac , dont les bords étaient assez escarpés pour arrêter l'ennemi. Le passage de la cavalerie y fut aussi protégé par mille arquebusiers que l'Amiral y avait envoyés sous les ordres de La Noue.
Les catholiques sont arrêtés au bord de ce ruisseau par les efforts réunis des Chefs protestants., Fontrailles et Languillers : La Noue, surnommé Bras-de-fer ', et D'Andelot partagèrent les dangers et la gloire du combat engagé sur ce point. Ils repoussaient vivement l'ennemi , lorsque, débordés parla cavalerie de l'armée royale, arrivée à la hâte, ils furent forcés de se retirer. Bientôt , l'Amiral rallie les fuyards , et le combat s'engage de nouveau. Le succès était incertain, lorsque le Duc de Montpensier, suivi de Monsalès , de Clermont , du marquis De Praslin et de plusieurs autres Chefs de distinction, arrive avec une épaisse forêt de lances , porte la
SDR L'ANGOUMOIS. 277
terreur et le désordre dans les rangs des protestants. Coligny , voyant l'impossibilité de résister, demande au Prince de Condé , qui était encore à Jarnac, de lui envoyer des secours, et dans son impatience il se dirige vers lui à toute bride. Cet éloignement momentané de l'Amiral contribua beaucoup à faciliter la victoire des catholiques.
Cependant , le Prince de Condé arrive à toute hâte , non avec le reste de l'armée , mais avec quatre cents gentilshommes, parmi lesquels on distinguait les Comtes de La Rochefoucauld , De M ontgommery , De Choisy , le Baron De Montendre, le Marquis De Rosny, et plusieurs autres, tant de l'Angoumois que des provinces voisines, espérant étonner l'ennemi par une charge impétueuse, et persuadé qu'il serait bientôt soutenu par six mille hommes d'infanterie, qui arrivaient après lui de Jarnac. Le Prince , portant un bras en écharpe , suite d'une chute faite la veille, range son armée en bataille, et exhorte ceux qui peuvent l'entendre à chercher une mort honorable au milieu des rangs ennemis. Comme il parcourait les rangs , le cheval du Comte de La Rochefoucauld se cabre , et lui fracasse une jambe : néanmoins , ne perdant rien de son
courage, conservant toujours, malgré la vive douleur qu'il ressent , une impassibilité héroïque, il dit froidement : « Vous voyez combien un cheval » fougueux est dangereux un jour de bataille! jj Puis s'adressant aux soldats , il leur dit : « Cet » accident ne me retardera point : c'est , le bras » en écharpe et la jambe cassée , que je vais » vous conduire à travers les bataillons ennemis ! » Voyez , mes compagnons , combien je compte » sur vous ; tout mutilé que je suis , j'ai assez » de force, puisque j'ai le même courage, et » que le vôtre le secondera. » Il tourne les yeux, voit à ses côtés son neveu et son fils qui veulent partager ses dangers : « Non, mes enfants, leur » dit le héros, qui, le front soucieux, semblait, » dans ce moment décisif, prévoir son triste ave- » nir, l'armée peut aujourd'hui perdre son Chef, » c'est vous qui le remplacerez , et me vengerez!.. » Il dit, et s'élance sur l'ennemi; tout cède à sa valeur. Il enfonce les escadrons du Duc de Guise et du Comte de Brissac. En dispersant ainsi la cavalerie ennemie , Condé a perdu un grand nombre des siens , et acheté une victoire momentanée au prix d'une défaite prochaine. Coligny, engagé d'un autre côté , ne peut venir au secours du Prince , et les renforts attendus de Jarnac n'arrivent pas.
Cependant , le Due d'Anjou vient de faire passer la Charente au reste de son armée , et s'avance rapidement, suivi des Comtes De Tavanes, De Bassompierre et De Tende. Deux mille cavaliers et trois mille fantassins marchent sous ses ordres , et après s'être ralliés à Guise , Brissac et Martigues , tous ensemble attaquent l'armée protestante avec une fureur d'autant plus grande qu'ils comptaient sur leurs forces. Mais, au milieu de la mêlée , leur principal but est d'entourer le Prince de Condé, qui, faisant toujours des prodiges de valeur , n'hésite pas , quoiqu'il n'ait autour de lui que trois cents gentilshommes , à s'élancer sur huit cents hommes armés de lances. Le cheval qu'il monte tombe sous lui percé de coups. En attendant qu'on lui en amène un autre , comme il ne pouvait se relever à cause de ses blessures et du poids de ses armes, il combat encore, un genou en terre. Alors, eut lieu de la part d'un vieux gentilhomme protestant, nommé Lavergne-De- Tressan , un dévouement digne des éloges de la postérité *. Celui-ci, voyant le danger du Prince, vole vers lui , suivi de vingt-cinq jeunes guerriers , tous ses fils ou ses neveux , le couvre de
* D'Aubismé. — De Thou.
son corps , écarte les ennemis , jusqu'à ce qu'il tombe mort sur les cadavres de quinze des jeunes héros de sa famille. Condé, percé de coups, respirait encore ; mais voyant l'impossibilité de se relever , et sa troupe mise en fuite , il promène un regard triste et morne autour de lui. Il aperçoit , dans les rangs des catholiques , D'Argence, autrefois son ami, et qui avait servi sous ses ordres ; il l'appelle , lève la visière de son casque, et lui présente son gantelet, comme gage de sa foi. D'Argence accepte la soumission du Prince , reçoit son épée avec respect , jure de défendre sa vie , le relève et le conduit sous un arbre pour lui faire donner des secours. Mais l'ordre avait été donné aux catholiques de tuer le Prince partout où ils le trouveraient. Le même jour, après avoir assisté à une prière publique, le digne frère de Charles IX avait commandé l'assassinat de son ennemi. Dans ce moment, Montesquiou , capitaine des gardes Suisses du Duc d'Anjou , accourt comme la bête féroce qui sent de loin sa proie , reconnaît le Prince de Condé : «Tue , tue ! » s'écrie-t-il , et lui casse la tête d'un coup de pistolet.
Long-temps après , une colonne fut élevée où mourut Condé : sur une plaque de marbre était
le nom du Prince et la date de cette bataille. La colonne existe encore , placée sur le chemin entre Triac et Bassac ; mais la plaque a été brisée. Nos modernes Vandales ne respectent plus les monuments du passé : on dirait qu'ils rougissent de la gloire de nos pères, et qu'ils croient effacer tous les souvenirs des grandes actions et des nobles infortunes. Encore quelques jours donnés à cette soif de destruction , et il ne restera plus de traces des générations qui nous ont précédés. Nos enfants ne connaîtront le Moyen- Age , ce temps si riche de souvenirs , que par quelques récits historiques ; leurs yeux ne se reposeront pas même sur une ruine , et ils ne sentiront pas leur enthousiasme grandir de toutes les idées d'un autre temps , en présence des lieux où se seront passés les grands drames de notre histoire. La France, moins heureuse que la Grèce, même asservie , n'aura pas de débris pour l'histoire et de leçons monumentales. Eh quoi ! les vieux temples où priaient nos pères , les vieilles fortifications où se cachait la féodalité , les antiques masures où se retirait le peuple du vieux temps , pour résister à l'invasion étrangère , n'ont-ils pas leur gloire , comme le débris du temple d'une divinité payenne , comme le pan de mur d'un palais Romain ? Et cependant ,
tous les jours, on détruit les portes de nos villes j les vieilles églises de campagne s'écroulent ; on' ne respecte pas même les tombeaux ; on livre au vent la cendre des morts , et la pierre antique , qui fut leur dernier asyle , est mutilée pour servir à édifier les maisons des hommes insouciants de notre siècle !
La mort du Prince de Condé , plus que la perte de cette bataille, à laquelle assista Henri IV, âgé de treize ans , et où succombèrent plusieurs personnes de distinction des deux partis , porta un coup terrible aux protestants. Cependant , la victoire n'eut pas tout le succès que pouvaient en retirer les catholiques ; car l'amiral De Coligny conserva une partie du champ de bataille , et sauva , dans la retraite , les six mille hommes d'infanterie qui étaient restés à Jarnac , et qui devinrent le noyau d'une autre armée. Arrivé à Jarnac , il passa promptement la rivière , et rompit le pont, qui n'a pas été rebâti depuis * ; on en voit encore quelques restes. Les protestants fuyaient dans le plus grand désordre ; ce qui fut cause qu'ils ne furent pas poursuivis. Bientôt , une partie de l'infanterie et les débris de
* Mézerai-
la cavalerie arrivèrent à Cognac avec la Reine de Navarre , suivie du jeune Prince de Béarn et du fils aîné du Prince de Condé *. Cette Princesse courageuse , qui n'avait de femme que le sexe , l'esprit puissant aux affaires , le cœur invincible aux adversités , présenta son fils aux protestants , et traversa leurs rangs en leur disant : « Voici, mes amis, deux nouveaux Chefs que » Dieu vous donne , et deux orphelins que je » vous confie ! » Le même jour , la cavalerie prit sa route sur Saint-Jean-d'Angély , sous la conduite de Coligny , qui rallia les fuyards au pont de Saint-Sulpice, à une lieue de Cognac **. -
Les catholiques , fiers de la victoire remportée sur les protestants , envoyèrent au Pape les drapeaux pris sur le champ de bataille. Si le Prince de l'Eglise se rappela qu'ils étaient teints du sang d'un Prince assassiné, il dut déplorer le fanatisme de sa propre cause. Le même jour , Robert-Stuart , le meurtrier du Connétable De Montmorenci, fut pris et tué à coups de poignard. A minuit , le Duc d'Anjou fit chanter un Te- Deum dans la ville de Jarnac , au rapport de
* Mémoires de Sully , tome 1.
** D'Aubiené.
quelques historiens; mais selon d'autres , il ne put pas s'en rendre maître (1 1). Il ne se contenta pas de se réjouir ; il insulta au cadavre de. Condé, en le faisant attacher par dérision sur une vieille ânesse ; l'exposa aux railleries de la soldatesque , en le laissant, tout le jour, sous une galerie extérieure du château. Ce ne fut que sur les remontrances de Carnavallet, son ancien gouverneur , que ce Prince cruel consentit à rendre le cadavre de Condé au Duc De Longueville, son beaufrère.
Deux jours après, le Duc d'Anjou, informé qu'une partie de l'infanterie ennemie s'était retirée à Cognac , se présenta devant cette ville avec toute son armée et son artillerie, et la fit sommer de se rendre. Les protestants, ainsi poursuivis , n'ayant d'espoir que dans leur courage , donnèrent le commandement d'une partie des troupes au capitaine Pluviaut , qui se porta à la rencontre de l'ennemi, hors de la porte Angoumoisine, et, par une attaque impétueuse . le força à se diriger du côté du Petit-Parc , où se trouvait embusquée une nombreuse infanterie, qui fit sur les catholiques des décharges d'artillerie par les embrasures et les brèches pratiquées aux murailles. Cependant, le Duc
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d'Anjou , confiant dans ses forces , s'approcha encore de la ville , continua de battre les remparts sur divers points 5 mais à l'approche de la nuit, il prit le parti de se retirer, après avoir perdu un grand nombre des siens et deux drapeaux. Malheureusement les historiens de cette époque ne nous ont pas transmis d'autres détails sur ce siège : nous savons seulement que la ville fut défendue par sept mille hommes d'infanterie *.
L'armée catholique , en partant de Cognac , se rendit sous les murs d'Angoulême , où elle eut aussi peu de succès , malgré les intelligences qu'elle avait dans la place. Montgommeri, en quittant le champ de bataille de Jarnae , s'y était dirigé avec un détachement, et y avait fait son entrée , quoique vivement poursuivi par les catholiques. Dans cette retraite précipitée, une de ses compagnies fut détruite à Segonzac par une division de l'armée catholique commandée par le Comte De Brissac. En partant d'Angoulême , le Duc d'Anjou gagna le Périgord, et passa par Aubeterre **. Comme cette ville était occu-
* D'Aubigné.
** Do Thon. — Mézerai. — D'Aubigné.
pée par une faible garnison protestante , il la fit battre pendant quelques jours par son artillerie, et s'en rendit maître par composition.
Le souvenir de la bataille de Jarnac a légué aux lieux où elle fut livrée une certaine célébrité; l'étranger, qui parcourt cette plaine immense , croit encore y voir des guerriers s'y heurter de front, et se disputer au milieu du carnage une victoire difficile : l'ombre de Condé y est encore debout avec toute sa gloire et son noble enthousiasme. Le laboureur y trouve les restes des guerriers tombés victimes du fanatisme et des factions. Les rêves de l'imagination y grandissent le passé, et les plaines de Jarnac apparaissent comme le théâtre de la gloire Française ; mais l'écrivain , qui ne cherche que la vérité de l'histoire , la réalité du drame, laisse de côté le merveilleux , saisit la vérité comme la lui montrent les chroniques du temps, se contente seulement de poser les faits et de les juger comme des enseignements historiques. Les protestants laissèrent les cadavres de quatre cents des leurs dans cette plaine ; les catholiques n'y perdirent que deux cents hommes.
La bataille de Jarnac ne fut qu'un brillant
tournoi, où les deux partis, après s'être juré une haine éternelle , voulaient triompher dans le sang l'un de l'autre. On n'y vit point cette véritable tactique militaire qui assure la victoire au général le plus habile; ce ne fut qu'une rencontre, où les deux partis, comme pris à l'improviste , ne pouvant plus s'éviter, furent forcés de combattre. On vit figurer dans les deux camps les personnages les plus marquants de l'époque , pris dans les rangs de la Noblesse : des deux côtés, l'ardeur de la vengeance; mais nulle part l'amour de la patrie. La nation n'y était point sous les armes pour disputer par sa valeur les intérêts de tous. Point de patriotisme dans les rangs; les nobles étaient là seulement pour satisfaire des haines personnelles. Un seul y périt noblement en défendant son Prince, et l'histoire a presque oublié son nom , tandis que celui de l'assassin Montesquiou vit encore.
La lutte fut acharnée quand les rivaux se rencontrèrent; elle devait l'être, puisque la défaite d'un parti devait laisser à l'autre les emplois à la cour, les dignités, les privilèges, en un mot, tous les honneurs qui peuvent suivre l'orgueil de la naissance et de la fortune. Mais si le peu-
ggg ETUDES HISTORIQUES
pie souffrit de ces discordes civiles , le peuple apprit aussi à estimer les Grands à leur juste valeur , et à se servir plus tard de sa force morale et de sa force physique, pour conquérir ses droits sur cette même Noblesse qu'il avait vue si souvent combattre en champ-clos. La bataille de Jarnac offrit cette particularité assez remarquable , qu'on vit dans les rangs des deux partis trois Princes du sang qui se disputaient le pouvoir, et qui tous trois périrent de mort violente sous le poignard de la même croyance. Condé meurt frappé par la main d'un catholique ; le dernier des Valois tombe sous les coups d'un moine, et Henri, qui monta après lui sur le trône, meurt lui aussi frappé par la main d'un Charentais, à qui le fanatisme religieux avait inspiré ses fureurs. Coligny , ce ferme soutien de la religion protestante, et que des vertus et des cheveux blancs rendaient recommandable , fut aussi victime d'un lâche assassinat, et l'insulte faite à sa dépouille mortelle devait donner la mesure des vertus de la race des Valois. Comme si l'avenir eût voulu fournir une expiation à ses cendres , dans les mêmes lieux où sa valeur fut inhabile à venger le malheureux Condé les champs de l'Angoumois furent témoins de la mort de son assassin.
Pendant toute l'année suivante *, les deux armées se poursuivirent et en vinrent souvent aux mains. Une partie de celle des protestants , après s'être réunie à Confolens , se dirigea du côté de Chabanais , où commandait le capitaine Laplanche avec une faible garnison **, Cependant, résolu à se défendre jusqu'au dernier moment , en attendant d'être secouru par Montluc , ce Chef intrépide se décida à ruiner une partie du château , qu'il ne pouvait conserver, à cause du petit nombre de ses soldats pour le défendre ; une partie fut ainsi par lui livrée aux flammes. Les protestants placèrent leurs canons sous la halle , en face du château , et les dirigèrent contre la tour de Rochechouart, dont les murailles existent encore , et semblent n'avoir pas été réparées depuis cette époque. Après une vive résistance, une brèche fut ouverte; les protestants s'avancèrent , montèrent a l'assaut et mas-
* 1369. — D'Aubigné. — Le Quin , déc. de déc.
** Chabanais, ancienne principauté possédée en 1ô IG par Simon de Rochechouart , Sieur De Tonnay-Charente. Jeanne de Rocheehouart l'avait apportée en mariage dans la maison de Thouars : Catherine de Thouars la donna, en 14G0, à Jean De Vendôme, dont le lils , Jean III, prenait le titre de Prince de Chabanais. En 1560 elle fut vendue à Joacliim De Montesquiou : en 1789 elle était possédée à titre de marquisat. (Mémoires de M. De Boulainvilliers).
sacrèrent la garnison, qui, aveuglée par la fumée de l'incendie poussée par le vent, ne put se porter vers le côté attaqué *. Dans le même temps , les protestants étaient encore maîtres de Cognac. Le capitaine Tors, qui commandait dans cette ville , ne se laissa point intimider à la nouvelle de la prise de Saint-Jean-d'Angély par les catholiques. Un envoyé se présente à lui avec une lettre de Sa Majesté , et le somme de livrer la place. Le vieux capitaine rend la lettre, en disant qu'il ne savait ni lire ni écrire, et que ses compagnons avaient cœurs et mains, et point d'oreilles. Après cette réponse , deux régiments de cavalerie de l'armée des catholiques , commandés par La Valette et La Vauguyon , suivis de deux autres régiments d'infanterie , marchèrent sur Cognac. A cette nouvelle, les protestants sortirent de leurs remparts, marchèrent à leur rencontre, et arrêtèrent l'ennemi au pont de Javresac, où ils le tinrent en échec pendant deux jours. L'attaque et la résistance continuaient avec le même courage des deux côtés, lorsque le gouverneur d'Angoulême , informé , pendant ce temps-la , du danger que courait la ville de Cognac , voulut y diriger une partie des forces
* 6 juillet 1569.
dont il pouvait disposer; mais la garnison s'y refusa, on ne sait trop par quel motif. Alors, il eut recours à ce stratagème qui lui réussit. Il fit fermer les portes de bonne heure, et feignit, pour le jour suivant, une attaque sur un autre point. L'amour-propre aiguillonna le courage; les soldats, la veille révoltés, demandèrent, le lendemain, à suivre leur Chef, croyant aller à l'assaut de toute autre ville *. En effet quand la nuit fut venue, le gouverneur d'Angouléme fit sortir une partie de la garnison , et la conduisit à son insu sous les murs de Cognac. Les soldats ne connurent pas leur position, parce qu'ils arrivèrent avant le jour. Une partie escalada les remparts sans trouver de résistance, et croyant avoir surpris les habitants, se hâta d'ouvrir les portes au reste du détachement. Ils ne reconnurent leur erreur que lorsque, rangés en ordre sur la place publique, ils virent qu'ils n'étaient l'objet d'aucune disposition hostile de la part de la population. Alors, ils n'osèrent pas revenir sur leurs pas, et contribuèrent à défendre la ville contre les catholiques qui furent contraints de se retirer **.
* D'Aubigné.
" Castclnean,( Mémoires). -D'Aubigné. Voyez la note 12e.
Cependant, la haine des deux partis sembla devoir s'éteindre après tant de calamités publiques , à la suite du traité qui donna pour garantie aux protestants la ville de Cognac * , que Condé et le Roi de Navarre s'obligèrent par serment à rendre deux ans après. Alors, l'Angoumois vit passer sans crainte l'armée des protestants, qui, quittant les places occupées par eux depuis long-temps, se rendaient à La Rochelle. Le peuple , sur qui pesaient tous les désastres de la guerre, crut voir la fin de ses malheurs dans une longue paix. Mais les passions fanatiques en avaient décidé autrement; le drame sanglant de la Saint-Barthélemi mit fin à ce calme apparent.
Lorsque Henri 111 fut monté sur le trône , les factions se ranimèrent encore à l'instigation des Guise, famille puissante , qui joua l'autorité royale au même jeu que ses passions ambitieuses. L'Angoumois ne demeura pas étranger au mouvement des partis ennemis. Le château de Bouteville fut encore une des premières positions occupées par les protestants de ce pays. Fiers de voir le Duc d'Alençon ,
Aère du Roi , prendre leur parti , ils se réunirent pendant la nuit du carnaval , s'avancèrent silencieusement au milieu des ténèbres, et escaladèrent les murs, pendant que la garnison se livrait à la joie*. Les catholiques, pris ainsi à l'improviste , furent obligés de se rendre , après une faible résistance. Ainsi , ce vieux manoir des temps léodaux, si souvent témoin des passions politiques et de la rivalité de l'Angleterre et de la France , vit de nouveau couler le sang Français. Tout le pays était encore sous les armes , lorsque le Duc d'Alençon se déclara le partisan des protestants, plutôt poussé par l'ambition que par un attachement sincère à leurs croyances ; en effet , la cour ouvrit des négociations avec ce Prince, le fit changer de résolution, et pour garantie de l'exécution des promesses qui lui furent faites , Henri III lui accorda la ville d'Angoulème et quelques autres. Mais l'autorité du Roi était si faible , qu'elle était souvent méconnue par ses propres partisans : aussi, le gouverneur d'Angoulème refusa de livrer cette place **, et le Duc obtint en échange la ville de
* 1573. — D'Aubigné. — Mémoires de Sully.
Saint-Jean-DWngély, et celle de Cognac, qu'il fit occuper par un Chef nommé Bateresse.
Alors eut lieu une trêve que ne sanctionna point la bonne foi de la faction des Guise, et pendant laquelle Besme , le même qui , à la Saint- Barthélemi , avait assassiné l'amiral De Coligny, revenant d'Espagne, où l'avait envoyé le Duc de Guise , fut arrêté près de Jarnac par un détachement de la garnison du château de Bouteville, où commandait encore le capitaine Berthoville. Prévoyant le sort qui l'attendait, l'assassin du grand homme offrit de l'or pour sa rançon , et promit de faire rendre la liberté à plusieurs protestants détenus par les catholiques. Toutes ces promesses furent inutiles ; comment croire d'ailleurs à la parole d'un tel homme? Cependant Berthoville , soit qu'il craignît des représailles , soit qu'il ne voulut pas publiquement se couvrir de la honte d'un assassinat, contint sa fureur, ou plutôt, la dissimula. Un soldat, par ses ordres, conseille secrètement à Besme de se sauver pendant la nuit, et s'offre pour lui en faciliter les moyens. En effet, la nuit couvre de son ombre les vieilles tours du château , le silence règne dans la plaine , et le soldat conduit Besme dans un chemin détourné pour lui faire
gagner les champs; mais à peine vient-il de le quitter et de recevoir peut-être de l'or pour recompense , que Besme tombe au milieu d'un groupe de soldats qui l'attendaient , et reçoit la mort *. Ainsi s'attacha aux murs féodaux de Bouteville un souvenir sanglant de plus. Cependant , à cette nouvelle , le Baron de Ruffec, qui commandait à Angoulême pour les catholiques , fit demander le corps de Besme , et le tit enterrer dans cette ville (13).
L'année suivante vit se former la ligue, cette vaste conspiration du fanatisme et de l'ambition, qui bientôt diminua la puissance royale. Redoutant ses entreprises , la cour convoqua les États de Blois , et crut ne pouvoir diminuer l'influence de ses nouveaux ennemis qu'en faisant assassiner le Duc de Guise. Mais en même temps, le Roi rétracta les promesses faites aux protestants , qui aussitôt se répandirent dans les provinces et y organisèrent leurs forces. Alors, le Roi de Navarre appela aux armes ses partisans dans l'Angoumois et dans les environs **. Dans le même temps, le Duc de Mayenne obtint le com-
** Au mois de février de la même année.
mandement dune partie de l'armée catholique en Angoumois , et vint camper à Bouteville , dont il se rendit maître ; il n'en partit ensuite que pour se porter sur La Rochelle , où s'étaient retirés les protestants*. Irrité contre quelques ecclésiastiques de l'Angoumois, qui montraient, selon lui, quelque tolérance pour les protestants, ce Chef fanatique , pour les punir , les força de baptiser les cochons, les moutons et les veaux, et de leur donner les noms propres de carpes ou de brochets. Infâme dérision que ne peut justifier l'aveugle fanatisme d'un partisan ambitieux de la ligue ! Bientôt après, parut un édit de pacification qui fit cesser les hostilités **. Quelques années s'écoulèrent ainsi sans que les deux partis songeassent à s'attaquer ; mais leur réconciliation était loin d'être sincère.
Pendant ce temps-là , la ligue était devenue extrêmement puissante, et menaçait de porter une main hardie sur la couronne , qui , trop faible pour lui résister par elle-même , songea à unir ses intérêts à ceux du Roi de Navarre , occupé à visiter les religionnaires , tantôt dans
* D'Aubigné. — De Thou. ** 1577 , au mois d'octobre.
l'Angoumois, tantôt dans la Saintonge *. L'armée du Duc de Mayenne revint encore dans ce pays; mais ce général, instruit des projets d'union de Henri III , n'attaqua alors aucune des places occupées par les protestants. Sa présence semblait n'avoir d'autre but que de montrer au Roi de Navarre qu'il pouvait le combattre, si celui-ci refusait de faire cause commune avec Henri III. Peu de temps après , il conduisit son armée dans le Périgord , et plus lard , à Bordeaux, pour empêcher que cette ville ne tombât au pouvoir des protestants **. Alors, Henri I\ était à Bergerac, avec une partie de ses troupes. Sully , voulant se rendre près de lui , traversa une partie de l'Angoumois ; obligé de garder l'incognito pour éviter de tomber entre les mains des ligueurs , après avoir évité les Suisses à Villefagnan, il vint à Marthon, et descendit dans le faubourg St. -Martin ; mais ne s'y croyant pas en sûreté , il se retira dans l'intérieur de la place, quelques moments après (44). Le lendemain , à la pointe du jour , il apprit que, pendant la nuit, on avait fait sauter avec un pétard la porte de l'écurie où l'on crut qu'il
** 1586, au mois de mars.
avait laissé ses chevaux et ceux de sa suite. Malgré ces dispositions hostiles, il était sur le point de se mettre en route , quand un habitant du pays vint l'avertir qu'à quelque distance de là se trouvaient cinquante cavaliers bien armés, qui paraissaient vouloir le surprendre. Sully ne témoigna aucune crainte , mais répondit que , quoiqu'il ne fût pas protestant. il éviterait de tomber dans une embuscade. Alors , pour éclaircir ses doutes sur ce point , il fit habiller un homme de sa suite dans le costume du pays , et qui en parlait l'idiome patois , avec ordre de s'avancer vers le lieu désigné. En effet , l'envoyé rencontra les cinquante cavaliers , répondit à leurs questions avec une indifférence affectée, et leur annonça le départ de Sully pour le lendemain. Ceux-ci se retirèrent dans un bourg, à deux lieues de là, avec la résolution de revenir le lendemain dans le même lieu, pour attendre Sully, qui, informe de leur retraite , se remit aussitôt en route et rejoignit le Prince *.
Cependant, la Reine-mère, Catherine de Médicis , qui avait toujours été l'ame des factions ,
• Mémoires de Sully, liv. 2. page 210.
soutenant tantôt la ligue , tantôt les protestants et le Roi de Navarre, songea sérieusement à mettre ce dernier dans les intérêts de Henri III. Elle se rendit dans l'Angoumois, où était le Prince, et eut quelques entrevues avec lui au château de Saint-Brice, près de Cognac , sur la rive droite de la Charente. Le Prince de Condé y accompagna Henri IV, qui, craignant quelque trahison, se fit escorter par quatre régiments dont l'un était toujours de garde au château *. Catherine de Médicis avait amené avec elle les beautés les plus célèbres de sa cour , moyen de séduction que cette femme altière et ambitieuse employa souvent auprès de ceux dont elle connaissait le penchant à la volupté , lorsqu'elle voulait les mettre dans ses intérêts. Le Prince, en voyant toutes ces femmes, dit à la Reine, dont il connaissait les intentions : « II n'y a rien là que je » veuille ! » — « Quoi ! reprit celle-ci, avec dis- » simulation , aurais-je donc pris une peine » inutile, moi qui n'aime que le repos?» — « M a- » dame, je n'en suis pas cause, répondit Henri IV; » ce n'est pas moi qui vous empêche de coucher » dans votre lit; c'est vous qui m'empêchez de » coucher dans le mien. La peine que vous
* D'Aubigné.
» prenez vous plaît et vous nourrit ; le repos est » le plus grand ennemi de votre vie ». Le Duc de Nevers , qui accompagnait la Reine , représentant au Prince que ses espérances étaient chimériques, et qu'il n'avait même pas le pouvoir de lever un impôt à La Rochelle, celui-ci répondit fièrement : « Je fais à La Rochelle ce que je veux, parce que je n'y veux rien qui ne soit juste *. »
Le château où cette entrevue eut lieu existe encore , de même que l'appartement qu'occupaient la Reine et les femmes galantes qui voulaient séduire Henri IV par l'attrait de leurs charmes : les propriétaires ont su y conserver plusieurs des objets de cette époque. Les peintures à fresque, qui sont au plafond et sur les côtés , représentent des sujets mythologiques riches de coloris et d'élégance : on dirait que le peintre vient d'y donner le dernier coup de pinceau. Le coeur de Henri IV , si prompt à se laisser entraîner aux séductions de la beauté , dut être mis à une terrible épreuve, dans cet
* Cette entrevue eut lieu le 25 septembre 1586. — Mémoires de Sully. — L'Abbé Millot , Histoire de France. — Le Grain , déc. de Henri- Le-Grand, iïv. 5. — Péréfixe, Hist. de Henri-Le-Grand. — Mémoires de Nevers, tome 2, page 588.
appartement où ses yeux ne rencontrèrent que des objets agréables. Après les avoir portés sur cette Psyché à-demi nue qui laisse tomber une goutte d'huile sur l'Amour endormi, il réfléchit peut-être aux tristes conséquences qui en résulteraient pour son parti , s'il cédait à l'emportement de ses désirs (la).
L'année suivante *, Henri IV laissa son armée dans l'Angoumois, jusqu'à la bataille de Coutras, après laquelle il donna rendez-vous à ses capitaines sur les confins de cette province et de celle du Périgord , pour se préparer à courir à de nouveaux dangers. La veille de la bataille de Coutras , l'armée du Duc De Joyeuse campait à Chalais , Calescum , vieille terre seigneuriale qui, des mains des anciens Comtes d'Angoulême avait passé dans celles dune famille illustre du Périgord. Ce fut là que les catholiques décidèrent de n'épargner personne dans le combat , pas même Henri IV , si l'on s'emparait de sa personne. De son côté, le Prince de Condé avait réuni une armée dans l'Angoumois, et avait pris position à Montmoreau , en attendant les ordres
du Roi de Navarre *. Au milieu de cette agitation des partis opposés , les Belles-Lettres brillèrent de quelque éclat dans l'Angoumois. Élie Vinet , né à Barbezieux , se fit remarquer par une grande instruction et par un goût exquis dans la littérature latine. Un penchant particulier , inspiré peut-être par un sentiment de nationalité, le porta à commenter Auzonne, dont il se regardait comme le compatriote, parce que ce poète du Moyen-Age , un des derniers de la puissance Romaine , était né non loin de l'Angoumois. Elie Vinet a fait aussi quelques recherches sur les antiquités de Saintes et de sa ville natale ; mais cet ouvrage est loin de satisfaire l'esprit de recherche de notre époque (16). Appelé à Bordeaux par sa réputation littéraire , il y passa plusieurs années dans l'enseignement des Belles-Lettres , et il y mourut , emportant avec lui les regrets de ses nombreux élèves et de tous les hommes qui surent apprécier son talent **.
Parmi les favoris qui se rendirent les lâches esclaves des passions honteuses de Henri III , le
* D'Aubigné. — Mémoires de Sully.
** 14 mai 1587
SUR LANGOUMOTS. 305
Duc d'Épernon se présente dans les pages de notre histoire comme la cause de quelques agitations qui troublèrent l'Angoumois. Les cabales de cour , suscitées par les Guise , l'ayant contraint de s'éloigner de Paris dans l'intérêt de sa sûreté, il se rendit dans cette province dont il avait le gouvernement depuis la mort de Bellegarde , tué à la bataille de Coutras. Peu après son départ de Paris , on parvint à obtenir de Henri III Tordre donné à Normand, Consul d'Angoulême , et à Pierre-Desbordes , gouverneur militaire de la place, de ne laisser entrer personne dans cette ville, de quelque rang et de quelque autorité qu'il fût. Mais il y avait trois jours que le Duc d'Épernon était établi à Angoulême , et y commandait , quand cet ordre y arriva. Il logeait dans le château. Aussitôt Henri IV , dans la vue de faire tourner à son profit les hostilités de la cour contre le Duc , l'envoya complimenter , sondant ainsi ses dispositions, et cherchant, par des offres avantageuses, à l'attirer dans son parti. L'envoyé du Roi de Navarre chargé des négociations fut un nommé Delaborde. Le Duc d'Épernon, qui reçut en même temps les hommages de tous les nobles du pays , promit secrètement à l'envoyé du Prince de se réunir à lui , en exigeant toute-
fois que ce projet fût tenu secret pendant quelque temps. Dès cette époque, les partis en étaient venus au point qu'ils agissaient seulement pour leurs intérêts, sans croire à la justice de leur cause. Catholiques et protestants, tous tendaient à améliorer leur position , et n'avaient plus de conviction religieuse. L intérêt personnel , l'égoïsme avaient pris la place du fanatisme , au moins parmi les Grands; car le peuple , au milieu des longs débats des factions , garde seul ses premières croyances. Les illusions de la foule ne cessent, dans les révolutions sociales, que lorsque la victoire lui fait trouver des maîtres où long-temps elle crut trouver des égaux.
Le Maire d'Angoulême, gagné par l'or de la faction catholique, de concert avec quelques habitants d'Angoulême et quelques gentilshommes de la province, dont les principaux furent David- Bouchard, Baron d'Aube terre, Benoît-Combaud, Sieur de Méré , qui , avec un Cordelier , avait été porteur de l'ordre du Roi , Frotier , Sieur de la Messelière , et quelques autres, résolurent d'envoyer Souchet vers Yilleroy , ennemi personnel du Duc d'Épernon, pour l'informer que le favori de Henri III avait été reçu dans la ville avec tous les honneurs possibles, parce que
SUR L'ANGOUMOTS. 305
les ordres de la cour étaient arrivés trop tard , mais qu'ils étaient prêts à les exécuter de point en point. En effet, ils comptaient pouvoir facilement exécuter cette promesse , parce qu'ils avaient remarqué que le Duc allait tous les jours monter à cheval hors de la ville, accompagné de plusieurs jeunes seigneurs, et qu'on pourrait profiter d'un de ces moments pour fermer les portes , alors gardées par les bourgeois , à l'exclusion de la garnison.
Souchet arriva à la cour ; mais comme sa mission était verbale , Villeroy hésita quelque temps «à en faire part au Roi, craignant de paraître n'agir ainsi que par inimitié personnelle contre le Duc. Enfin, Henri III en fut informé, et donna l'ordre de s'emparer du Duc d'Épernon ; et que si l'on ne pouvait pas y parvenir, de se contenter de lui fermer les portes, mais de ne point attenter à ses jours. Souchet , porteur de cet ordre arraché à la faiblesse du monarque , arriva à la hâte à Angoulême, d'où venait de sortir, par ordre du Duc, un détachement envoyé dans la Saintongc. Les habitants d'Angoulême saisirent cette circonstance , et choisirent ce même jour pour l'exécution de leur
projet *. Le Duc sortit, selon sa coutume, et au moment où on allait lui fermer les portes de la ville, il rentra au château, d'où venait de sortir Madame d'Épernon, pour assister à la messe, dans l'Abbaye des Jacobins. Alors, les Conjurés eurent recours a d'autres moyens. Le Consul Normand mande chez lui le gouverneur militaire de la ville , le retient prisonnier, et marche aussitôt vers le château, accompagné de quarante personnes portant des armes cachées sous leurs vêtements. Il laisse une partie de son escorte à la porte, avec ordre de s'emparer du poste du corps-de-garde , à un signal donné ; lui-même pénètre dans la cour du château , suivi de dix des siens et de deux autres personnes en bottes de voyage , qu'il désigne comme deux courriers de la cour. 11 passe ainsi sans opposition, et va droit à l'appartement du Duc, qui, dans ce moment, était occupé à sa toilette. Dans l'antichambre étaient plusieurs personnes attendant une audience , ou attachées à la maison, entr'autres Pierre-Aubin, conseiller du Roi au présidial dAngoulême , qui était venu informer le Duc des bruits qui circulaient en ville sur cette conspiration. Le Consul, étant
De Thou. — 10 août 15S
entré le premier, tire un coup de pistolet au chirurgien Sorlin, qui lui répond par un coup de sabre. Ceux qui étaient dans l'antichambre se défendirent si bien, qu'ils obligèrent les assaillants à reculer , en leur criant de toutes leurs forces que le Duc n'y était pas. Ce cri était poussé à dessein pour informer d'Épernon de la présence de ses ennemis. Cependant, Sorlin étant promptement descendu, fait prendre les armes aux domestiques. Ceux-ci arrivent à la hâte et repoussent encore les conjurés. Dans le même moment, le tocsin sonne dans toute la ville le peuple se réunit en foule sur les places publiques , et court aux armes à la voix de ceux qui l'excitent.
Le Duc , informé du danger qu'il courait , s'était barricadé dans son appartement, et refusait d'ouvrir. Les assaillants , effrayés de la résistance , perdirent courage , et furent encore vivement repoussés par une troupe de gentilshommes qui attendaient dans la cour que le Duc se montrât; plusieurs d'entr'eux furent tués. Les autres, voyant qu'ils ne pouvaient forcer la porte, s'étaient retirés par un escalier dérobé. Poursuivis de près, ils se réfugièrent dans une chambre voisine de la tour. Le Consul Nor-
mand périt dans cette attaque. Alors, le Duc. s'apercevant qu'il n'y avait plus d'ennemis dans l'antichambre , sortit à la voix des gentilshommes , et , tous armés , ils se disposaient à aller attaquer les conjurés , quand une servante vint leur dire que le père du Consul montait dans le château par un endroit où existait une brèche à la muraille. Alors, sans perdre rien de son sangfroid , le Duc d'Épernon place trois hommes à l'entrée de l'appartement où étaient les conjurés, «t court faire face aux autres; il tue de sa propre main le frère du Consul , qui avait déjà franchi le passage , et court ensuite à une autre porte du château que d'autres conjurés s'efforçaient de briser. Il la fait fortifier de tous les objets qui se trouvent sous sa main; place des hommes de garde dans toutes les avenues, et attend une autre attaque.
Ainsi cerné par les révoltés , le Duc d'Épernon était en proie à une vive inquiétude , parce qu'il n'y avait pas de vivres dans le château , et qu'il n'entendait pas le canon de la citadelle \ Les assiégés ignoraient que le gouverneur de cette position militaire était retenu prisonnier.
* Maintenant les prisons.
D'un autre côte, la garnison n'osait pas tirer sur les révoltés, parce que le peuple menaçait d'exposer le commandant au premier boulet de canon lancé de la citadelle. Le lieutenant Desbordes , frère du gouverneur de la citadelle où il commandait en son absence , sommé de se rendre , résiste courageusement aux révoltés , et consent seulement à ne pas diriger son artillerie sur la ville. Sur ces entrefaites, les conjurés renfermés ordonnent aux gens du Duc de se rendre , disant que les habitants sont maîtres de la citadelle , et qu'ils vont bientôt transporter les canons contre le château. Pour accroître encore le tumulte et pour exciter la foule à en finir promptement avec le Duc , les conjurés répandent le bruit de l'arrivée des protestants aux portes de la ville. Dans le même moment , Madame d'Épernon sort de l'église des Jacobins, où venaient de pénétrer les révoltés, et veut se sauver dans la citadelle. Elle est entourée ainsi que sa suite par le peuple en fureur , qui tue plusieurs de ses gens : elle demeure prisonnière entre les mains des séditieux. Tous les gentilshommes, soupçonnés d'être opposés au peuple , auraient été massacrés , sans l'intervention d'un gentilhomme du voisinage qui les prit sous sa protection.
Siô ÉTUDES HISTORIQUES
Le Duc avait fait sortir par-dessus les murailles un valet de pied, pour aller à la hâte exposer au Sieur De Tangent , qui était à Saintes , la position où il se trouvait, et lui demander de venir à son secours ; mais cet envoyé fut arrêté par les révoltés. Cependant, Tangent, informé par d'autres personnes , marche aussitôt sur Angoulême. Le Duc , dans l'espoir de le voir arriver , refusa alors de traiter avec les rebelles , tandis que sa femme montrait de son côté un courage à toute épreuve. Le peuple voulait qu'elle engageât son mari à livrer la place , et menaçait de la poignarder si elle refusait. « Ma » vie , leur répondit-elle , est moins précieuse » que l'honneur de mon mari. » Bourgoin, second Consul , eut un entretien , par l'embrasure d'une canonnière , avec le seigneur d' Ambleville , qui , enfermé dans le château , promit l'oubli du passé au nom du Duc, si les révoltés rentraient dans le devoir.
Cependant, d'Épernon , pour forcer à se rendre les séditieux renfermés dans le château , fit mettre le feu à la porte de l'appartement; on prétend même qu'il livra à la torture le Consul Normand , qui , dangereusement blessé , respirait encore , et qu'il força les autres pri-
SUR LANGOUMOIS. 311
sonniers à écrire à leurs amis du dehors que leur mort était certaine s'ils continuaient d'attaquer le château. Alors, l'autre Consul, Bourgoin, vint demander au Duc d Épernon d'envoyer un des siens pour traiter avec le peuple. Le procureur du Roi fut donné en otage , et l'abbé d'Elbènes, secrétaire du Duc, vint, au nom de son maître, parlementer avec les Chefs des révoltés et les principaux magistrats de la ville. Ceuxci, comprenant la mauvaise position où ils s'étaient placés, prétendirent n'avoir pris les armes que parce qu'ils croyaient la religion menacée. Dans le même moment, De Méré , principal instigateur de cette sédition, soulève encore le peuple, et, pour l'exciter plus facilement, annonce que le Baron d'Aubeterre vient à leur secours. Aussitôt cesse tout espoir de rapprochement; l'abbé d'Elbènes se retire , et le peuple reste toute la nuit sous les armes.
Le lendemain, les révoltés sonnent encore le tocsin ; viennent se ranger en bataille devant le côté le plus faible du château ; font quelques décharges d'artillerie , et se retirent , laissant quelques morts sur la place. Peu d'instants après, on annonça l'arrivée des troupes de Tangent, qui s'avançaient enseignes déployées. La crainte fit
alors recommencer les négociations. Un projet d'accommodement fut dressé , et allait être accepté, quand arriva François-Goulard , Baron de Toverac, disant que le Baron d'Aubeterre devait arriver le lendemain. L'espoir de ce secours, si long-temps espéré, fit rompre les conférences, et la fureur des factieux ne connut plus de bornes. Ils violèrent honteusement le droit des gens en s'emparant de la personne de l'abbé d'Elbènes, qui s'était chargé de cette seconde mission. Ils le traînèrent sous les murs de la citadelle, en le forçant d'ordonner à la garnison de ne plus tirer.
Cependant, le Roi de Navarre , instruit de la révolte d'Angoulême , croyant le moment opportun pour attacher le Duc dÉpernon à son parti, envoie à son secours des troupes commandées par François , Comte de La Rochefoucauld , et Gaspard-Foucault-De Beaupré. Ces troupes parurent en vue de la ville en même temps que celles de Tangent, et logèrent dans les faubourgs. Le peuple en fut effrayé, et craignit, par sa résistance , de faire mettre la ville au pillage; aussi, les principaux d'entre les séditieux se réunirentils en conseil chrz lévêque Charles-Bonio, Florentin, qui occupait alors le siège d'Angoulême.
SUR LANGOUMOIS. 315
Us envoyèrent déclarer au Duc d'Épernon qu'ils se soumettraient, à condition qu'on accorderait la vie sauve aux révoltés du château, et que Tangent accepterait les mêmes conditions pour ceux du dehors. L'accord fut conclu par les soins de l'abbé d'Elbènes, dont le caractère, pendant toute cette sédition, fut toujours digne d'éloges. On abattit aussitôt les barricades ; Madame d'Épernon fut conduite au château avec tous les égards dus à son rang et à son sexe , et y entra par une échelle , parce que les portes étaient encore murées; le corps du Consul fut rendu au peuple, à condition qu'il serait inhumé sans cérémonie ; les gentilshommes, auteurs de la sédition, obtinrent aussi la permission de sortir de la ville. Il y avait trente heures que le Duc et ses gens étaient privés de nourriture , et dépourvus de munitions pour se défendre. Quelle honte poulies lâches courtisans d'un Prince cruel et licencieux, qui, à leur instigation, avait causé cette révolte, dont toute la peine retomba sur les habitants ! D'Épernon continuait d'habiter à Angoulême , avec la pensée de se rallier au Roi de Navarre, lorsque Guise fut assassiné aux Etats de Blois. Alors, délivré de son ennemi personnel, le Duc envoya informer le Prince protestant, qui était à Saint-Jean-d'Angély, de sa résolution
de rester fidèle aux catholiques; dès lors tout projet d'alliance fut rompu.
Au rapport d'Estienne Pasquier , dont nous citons les paroles , pour donner une idée de l'état du pays, à la même époque, le plus grand désordre régnait dans une partie de l'Angoumois .
« Nous sommes enfin arrivez à Cougnac, — il » était parti de Tours, — où, quand je me serai » recognu, j'envoyerai messagers de toutes parts » pour exécuter la commission de la chambre , » encore que les chemins ne soient bonnement » ouverts aux comptables; car il y a tant de vo- » leurs sur les champs , qui , sous le masque de » soldats, se diversifient tantost en ligueurs, tan- » tost en royaux , pour tirer rançon des pas- » sants , qu'il est malaisé de s'exposer sur les » champs , sans hasard de sa personne ou de sa » bourse. Au demeurant, nostre voyage a esté » long, pour les grandes troupes que Monsieur » d'Espernon conduisait ; pendant lequel , sans » livres , je me suis amusé à lire les misères du » plat païs , et ay trouvé que ce n est pas sans » raison que les ligueurs ont appelé leur parti » saincte ligue Nous sommes passez par tel
» grand bourg , clans lequel n'y avait que qua- » tre ou cinq pauvres mesnages , et cependant, » voulant nous loger , représentions ce que » l'on dit de Saint-Jean-Baptiste : Vox cla- » mantis in deserlo. Voici qu'il y en avait » quelques-uns des nostres, qui, pour se ga- » rantir de la faim, avaient recours à une mau- » vaise paillasse , combien que ce soient choses » mal compatibles ensemble , que la faim et le » sommeil : ny pour cela , nos soldats n'estaient »> pas plus gens de bien , es lieux où ils trou- » vaient à prendre. Jusques icy , vous avez eu » part à mon purgatoire ; maintenant je vous » parlerai de mon paradis. Après avoir senti les » incommodités d'un chemin de quatorze jours , » je suis enfin arrivé à Cougnac ; je veux dire , » en un pais de promission. Il ne faut plus » qu'on me solemnise nostre Tourraine pour » le jardin de la France ; il n'est pas en rien » comparable à cestuy ; ou , s'il est jardin , » cestuy est un paradis terrestre. Je ne vy ja- » mais telle abondance de bons fruicts , grosses » pavies , auberges , muscats , pommes , poires , » pesches, melons les plus sucrins que jaye ja- » mais mangez. Je vous ajousterai saffran et » truffes ; avec cela , bonne chair , bon pain , » bonnes eaux le possible ; et qui est une se-
> conde ame de nous, bons vins, tant blancs
> que clairets , qui donnent à l'estomach , non
> à la teste , grosses carpes , brochets et truites en abondance. Ceste grande rivière incognùe, qui passait au travers de l'ancien paradis terrestre , s'est transformée en celle de la Charente , laquelle , depuis la ville d'Angoulesme jusqu'à Saint-Savinien, où elle va fondre en la mer — qui disent quarante-cinq lieues — , est bordée de préz ; et pour n'estre mal gisante , comme vostre Loire , jamais ne se déborde que pour le profit du pais — ainsi que le Nil en Egypte — , et pour abreuver ces prairies quand elles se trouvent altérées. Elle est encore secondée dune petite rivière nommée la Tou-
vre Nous avons encore en cestuy nostre
paradis une particularité qui n'estait en l'autre ; car nous n'y avons le fruict de science qui perdit Adam ; pour le moins , ignorons tous les mauvais bruits de ce temps , qui ne font que nous affliger, sans y pouvoir mettre remède : qui fait que vivons en quelque tranquillité desprit , au milieu de nos malheurs. Brief , on appelle ce pais la Champagne , qui est de cinq ou six lieues d'estendiie. Et je crains que le semblable ne m'advienne , qu'à ce grand guerrier Hannibal , quand il se per-
ii dit in deliciis Campanis. Vous penserez par
» aventure que je me truffe : or , afin de ne
» rendre point vostre penser vain , je vous en-
>» voye un pacquet de truffes, qui est le présent
» d'un mien bois , que je vous prie de recevoir
» de tel cœur qu'il vous est envoyé. Adieu *. »
Quand le poignard d'un moine fanatique eût donné la mort à Henri IÏI , l'Angoumois, plus que jamais , resta attaché au Roi de Navarre , et on y vit diminuer le nombre des partisans de la ligue. Le Duc d'Épernon , qui était sorti de cette province avant cette époque, après avoir reconnu les droits de Henri IV , y revint en son nom avec quelques détachements; mais Henri IV comptait peu sur sa fidélité.
Pendant toutes ces agitations politiques, les Belles-Lettres eurent peu de succès, ou ne servirent qu'à des discussions oiseuses dont l'esprit de rancune faisait le fond. Ailleurs, on vit la poésie puiser toute la force de son enthousiasme au milieu des factions. Le Dante et Le Tasse en Italie , Milton en Angleterre virent en quelque sorte éclore la célébrité de leur génie au milieu
* F.sticnne Pasquier , Recherches de la France.
de l'emportement de toutes les passions humaines. Ce fut le contraire en France ; et cela devait être , parce que le seizième siècle absorba toutes les capacités intellectuelles dans les discussions religieuses. Cependant, l'Angoumois vit naître quelques hommes dont la réputation fut assez grande pour laisser après eux le souvenir de leurs ouvrages, comme monument informe d'une littérature qui ne se présente à nous qu'avec toutes les imperfections du langage. Favereau , Jacques, naquit à Cognac *. Ce poète, devenu plus tard conseiller à la cour des Aides, publia plusieurs ouvrages, et donna l'idée du Temple des Muses. A son imitation, Benserade composa dans la suite les Métamorphoses d'Ovide , mises en rondeaux (17). La même année, mourut à Angoulême, où il était né, l'écrivain Thevet dont presque toute la vie fut consacrée à des recherches géographiques. Il voyagea en Italie, en Asie, et même dans le Brésil. A son retour, il fut fait aumônier de Catherine de Médicis , et reçut les titres d'historiographe de France et de cosmographe du Roi. On trouve dans ses ouvrages , à défaut de génie , beaucoup d'érudition (18).
SUR L'AN'GOUMOIS. 319
Pendant cette lutte sanglante d'une partie de la Noblesse contre l'autre , le peuple , entraîné dans lun ou l'autre parti , avait espéré trouver sa prospérité dans la protection des nobles qu'il avait servis; il attendait aussi impatiemment la diminution des impôts dont il supportait tout le poids; mais l'autorité royale s'étant affermie par la soumission de la plus grande partie des ligueurs, les impôts ne furent point diminués. Alors , le peuple de l'Angoumois , transporté d'indignation d'avoir si long-temps souffert vainement, et de souffrir encore des ravages que faisaient dans ses champs des soldats indisciplinés, courut aux armes , et se révolta de nouveau contre la perception des droits de gabelle *. Dabord , ce ne fut que pour se défendre; mais le nombre des mécontents s'étant prodigieusement augmenté , leur audace fit les mornes progrès. Comptant sur leurs forces, ils se nommèrent des officiers, et déclarèrent la guerre aux châteaux et aux gouverneurs des villes. Ils s'emparèrent des défilés ; interceptèrent toute communication entre les nobles , et mirent à mort quiconque était leur ennemi. C'était encore un drame enfanté par l'esclavage et l'ignorance du
Moyen-Age , et une nouvelle lutte de la force contre les privilèges. Le peuple voulait enfin briser sa chaîne, dût-il même la briser dans le sang des héritiers de la vieille féodalité. Cet état de choses dura pendant deux ans; immense anarchie, où la haine grossissait comme un torrent contre le pouvoir royal; nouvelle Jacquerie, amenée par toute espèce de souffrances et de privations ! La révolte s'étendit de l'Angoumois au Poitou et au Périgord; partout c'était la même fureur et la même haine contre les nobles. On vit quelquefois les révoltés réunis au nombre de quarante mille. Un peu plus d instruction dans les forces numériques , et cette révolte eût hâté de deux siècles la révolution de 95. Enfin Masses, lieutenant du Roi en Angoumois, parvint à vaincre ceux de cette province, qu'on désignait sous le nom de Croquants % après les avoir long-temps poursuivis.
A l'Angoumois, où les idées de réforme aidèrent si puissamment à la grande révolution sociale qui occupa le quinzième et le seizième siècle, appartenait encore d'aider, parle concours d'un de ses habitants , aux progrès de la littérature.
* Mézerai. — De Thou.
SUR L'ANGOUMOÏS. 321
Quand , après le choc violent des longues rivalités des nobles et des idées religieuses, l'esprit humain se fut reposé de tant de calamités publiques; quand son activité, plus libre dans sa carrière, put se livrer au travail de son imagination, qui long-temps n'eut d'autre rêve que l'intérêt des factions, les Belles-Lettres s'ouvrirent une carrière toute de progrès. Balzac , doué d'une rare érudition et d'un goût inconcevable pour cette époque , entreprit d'introduire des changements dans la langue Française , encore empreinte des locutions vieillies de divers idiomes, et la langue acquit sous sa plume plus de netteté et de précision , et s'ouvrit un avenir de gloire. Cet auteur célèbre du seizième siècle naquit à Angoulême ¥, où il devait aussi venir mourir , las des intrigues de cour et des cabales littéraires. 11 fut employé à Rome, pendant quelque temps , en qualité d'agent du cardinal de La Valette. De retour à Paris , ses écrits lui acquirent une brillante réputation vainement attaquée par la jalousie d'un homme d'église , le père Goulu , général des Feuillants , qui n'employa son talent contre Balzac qu'à l'invective et aux personnalités. La lutte fut soutenue avec
acharnement des deux côtés, et partagea le monde savant de cette époque. Un autre Angoumoisin, De Javresac, né à Cognac, y prit part, et publia un livre contre les deux adversaires (19). Ce dernier excita tellement l'animosité de ses ennemis, qu'on vint jusque dans son domicile l'attaquer avec l'épée et le pistolet. On publia contre lui un libelle difiamatoire * , et il fut alors plus connu par le ridicule déversé sur lui que par le mérite de ses ouvrages. Fatigué des querelles que lui attirait son talent , Balzac quitta Paris, se retira dans l'Angoumois pour y vivre dans une terre qu'il possédait sur les bords de la Charente; il y vécut en homme de bien, entouré d'amis, estimé des riches et adoré des pauvres, au soulagement desquels il consacrait une partie de ses revenus. Il n'aima pas pour lui seul la culture des Lettres ; car il fit tout pour en hâter les progrès dans l'avenir, comme si la gloire du siècle de Louis XIV eût dû réfléchir sur la tombe du littérateur-philosophe un des rayons de cette lumière qui éclaira l'intelligence des peuples, et les conduisit à la civilisation (20).
Tous les anciens ennemis de Henri IV n'a-
* Intitulé : La défaite du paladin Javresac.
vaient point encore reconnu l'autorité de ce Prince *. Quelques débris de la ligue agitèrent de nouveau certaines parties de la France. Plusieurs gentilshommes ayant tenté de s'emparer de Saint-Yriex, dans le Limousin, une grande partie de la Noblesse de l'Angoumois s'y opposa, et se réunit à Saint-Germain , près de Confolens , lieu désigné pour le rendez-vous par le Comte de La Rochefoucauld. Après que le Roi se lût réconcilié avec la cour de Rome , les protestants craignirent de ne pas obtenir la protection promise à leur religion ; mais dans cette grave préoccupation des esprits , ceux de l'Angoumois restèrent calmes, jusqu'à ce qu'enfin l'édit de Nantes vînt sanctionner leurs droits **. Ainsi , les disciples de Calvin suivirent librement les pratiques de leur religion, et l'Angoumois vit naître une prospérité inconnue depuis bien des siècles , et eut foi dans l'avenir.
Cette province fut ensuite occupée d'un de ces prodiges qui ont bien quelquefois une certaine réalité dans la nature, mais qui la perdent le plus souvent dans les excès d'une imagination
* 1597.— DAubigné.
frappée, et disposée à tout croire. Il existait à Confolens une fille qui, au rapport de plusieurs historiens * , passa trois ans sans prendre aucune nourriture ni aucune boisson. Ce dégoût pour toute sorte d'aliments fut la suite d'une maladie. Son ventre était aplati ; toutes les parties de son corps étaient froides , excepté la région du coeur, d'où partait une chaleur naturelle. Cependant, ses membres et son sein offraient assez d'embonpoint , et son visage annonçait la santé ; elle vaquait aussi librement aux occupations du ménage. La nouvelle d'une chose si étonnante se répandit bientôt dans toute la France , et quelques médecins se rendirent à Confolens, par ordre de Henri IV, pour y faire des observations dans l'intérêt de la science. La jeune fille , fatiguée de leurs importunités , et excitée par les sollicitations réitérées de ses parents, s'efforça de prendre quelques gouttes de bouillon 5 elle y parvint, et réussit peu à peu à s'accoutumer à une nourriture plus solide (21).
Quelque temps avant la mort de Henri IV, des craintes s'étaient répandues sur la conduite de ce Prince à l'égard de la religion catholique que,
* Mézerai. — De Thou , etc.
disait-on , il était sur In point de sacrifier aux exigences des protestants. Cette calomnie trouva malheureusement des hommes crédules dans l'Angoumois. De ce moment, le fanatisme aiguisa son poignard , et l'Angoumois , si souvent le théâtre des factions , devait fournir l'assassin. François Ravaillac, né à Angoulême, âgé alors de trentedeux ans , conçut le projet d'être le meurtrier de Henri IV. Il partit de cette ville le jour de Pâques, après avoir assisté à la messe, se rendit à Paris , et assassina le Prince au moment où sa voiture était arrêtée dans la rue de la Ferronnerie ¥. Le Roi expira aussitôt , et l'assassin , comme frappé d'étonnement à l'aspect de sa victime , resta immobile sans songer à prendre la fuite , tenant encore dans la main le poignard couvert de sang. Il fut arrêté à l'instant même. Interrogé sur les motifs qui l'avaient porté à cet attentat , il répondit y avoir été poussé depuis long-temps par une secrète impulsion dont il n'avait jamais pu être maître ; qu'en dernier lieu , il était venu à Paris seulement dans le dessein d'engager le Roi à faire la guerre aux protestants. On trouva dans ses poches des vers Français faits pour consoler un
homme condamné à mort; il les reconnut comme l'œuvre d'un bourgeois d'Angoulême , mais n'en désigna point le nom. Aux questions qui lui furent faites par le président De Harlay, il ajouta avoir postulé pour être reçu dans l'Ordre des Jésuites , et que n'ayant pas été admis , il avait embrassé la profession de maître d'école pour instruire les enfants des catholiques ; qu'avant de se rendre à Paris , il s'était confessé à un prêtre d'Angoulême, dont il ne voulut pas aussi faire connaître le nom; qu'arrivé à Paris, il avait pris un couteau dans un cabaret pour exécuter son crime. Arrêté quelques moments par la crainte , il avait repris le chemin de son pays , et cassé la pointe de son couteau ; mais s'étant mis à prier , son imagination s'exalta de nouveau; une pensée de mort se présenta à lui , et alors il fut décidé à tout oser. On sut par ses autres réponses qu'il fréquentait à Angoulême les moines de l'Abbaye des Jacobins. Il avait sur lui , lors de son arrestation , des reliques que lui avait données Guillebaut, chanoine d'Angoulême. C'était, disait-il, un morceau de la vraie croix bénit par les capucins de la même ville , et plusieurs morceaux de papier où était inscrit le nom de Jésus. Il fut condamné à mort. Le même arrêt portait que sa maison serait détruite
de fond en comble ; que son père et sa mère sortiraient du Royaume, et que les membres de sa famille changeraient de nom. Il fut conduit devant le portail de l'église de Notre-Dame pour demander à Dieu pardon de son crime : ensuite, on lui brûla avec du souffre la main qui avait tenu le poignard ; on tenailla toutes les parties de son corps ; on versa de l'huile bouillante sur ses plaies ; enfin , il fut tiré à quatre chevaux , son corps fut brûlé , et les cendres jetées au vent *.
L'histoire cherche encore les lâches instigateurs de cet assassinat, et la vérité est encore cachée sous de nombreux soupçons. L'imagination du coupable , exaltée par les rêveries religieuses , la société des prêtres , les noms de ceux qu'il fréquentait à Angoulême , tels que le jésuite D'Aubigny, les moines Béliard et Breteau, ennemis de Henri IV, tout porte à croire que Ravaillac fut l'instrument de la haine fanatique de prêtres catholiques, qui ne pardonnèrent jamais au Roi ses triomphes sur la ligue, et l'édit de Nantes accordé aux protestants. Mais peut-être aussi, Ravaillac ne fut-il que l'aveugle instrument
♦ 27 mai 1610.
d'une opinion qui n'arma le bras de l'assassin que par des doctrines subversives des droits de la royauté. Il circule quelquefois, à certaines époques de l'histoire des peuples, des fables, des bruits alarmants, imaginés par on ne sait qui , crus par tout le monde , publiés par tous , vus en tous lieux, et dont personne n'a été témoin , et qui sont considérés par le vulgaire comme le pronostic des événements subséquents. C'est surtout après les révolutions que l'imagination, accoutumée aux grandes choses, rentrant difficilement dans le calme des idées , croit aux prodiges, s'enthousiasme, et ne marche plus avec le doute.
Ainsi , quelque temps avant la mort de Henri IV , les habitants de l'Angoumois prétendirent avoir vu une armée fantastique de huit à dix mille hommes , avec des enseignes bleues et rouges, commandée par un Chef qui marchait à la tête. On disait que cette armée , après avoir marché quelque temps , s'éleva dans l'air , et se perdit ensuite dans une forêt *. Le peuple crédule avait-il puisé cette fable chez les prêtres intéressés à livrer son imagination, à peine repo-
* Mézerai , tome 8.
SUR L'ÀNGOUMOIS. 329
sec des guerres civiles, à de trompeuses illusions, pour lui donner un prodige qui lui servît à expliquer la mort de Henri IV comme une punition du Ciel ? Au reste , ce fait caractérise le peu d'instruction de l'Angoumois, à cette époque ; et pour faire connaître les mœurs d'un peuple et le degré de sa civilisation , il faut que l'histoire en dise les errements.
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