SIXIEME ÉPOQUE
Le seizième siècle fut pour l'Angoumois la suite du développement de la civilisation , qui restait encore bien incomplète , quoique l'instruction , après de grandes secousses politiques..
eût commencé à pénétrer dans les rangs secondaires de la société. La féodalité, attaquée d'abord par le pouvoir royal , puis souvent ébranlée par la résistance du peuple , n'avait fait que mieux formuler ses privilèges , surtout après l'expulsion des Anglais de cette province. Son concours, il est vrai de le dire , avait été utile dans cette lutte; aussi, fière de sa victoire, se releva-t-elle un instant aussi puissante qu'autrefois. Les serfs, qui , dans de nombreux combats , avaient mis toute leur énergie , tout leur courage , se courbèrent donc de nouveau sous le joug de leurs maîtres. Les droits seigneuriaux, multipliés par la faiblesse du pouvoir royal , par la domination étrangère , qui récompensait ainsi ses partisans , et , plus tard , par les Rois de France , obligés d'appeler à eux les nobles de toutes les races , pour chasser l'ennemi commun , avaient imposé aux catholiques, comme aux protestants, des obligations d'autant plus difficiles à remplir, qu'elles répugnaient à leurs désirs de liberté. Les guerres civiles, soulevées par le fanatisme religieux, entraînèrent de nouveau le peuple dans ce drame sanglant, où se jouait le sort de la nation , sans rien diminuer des exigences de la Noblesse ; le parti vainqueur n'eut de récompenses que pour les castes déjà privilégiées par les faits politiques
antérieurs, et la Noblesse conserva ses droits. La population de l'Angoumois n'avait donc pas cessé d'être esclave , soumise qu'elle était aux lois du Moyen-Age , malgré l'émancipation des Communes ; avantage qui ne tourna guère qu'au profit de la classe bourgeoise, résidant presque toujours dans les villes. Le peuple , en général , était traité par les Grands comme un peuple conquis. En temps de guerre, ceux des serfs qui n'allaient pas au combat, gardaient les châteaux des seigneurs; nostri Barones, quasi nnyeralores, in suis terris domnianlur, dit un ancien interprète de la coutume d'Angoumois *. Il suffit , en effet , de parcourir les anciennes coutumes judiciaires de cette province , pour se convaincre que les franchises , les droits féodaux s'appuyaient tous sur le souvenir de l'invasion Romaine , sur la domination Gallo- Franque , et sur les lois du Moyen-Age faites pour un peuple esclave. Partout on trouvait des désignations nobiliaires , des Ducs , des Comtes, des Barons , des terres libres de tout impôt , d'autres sorties des mains de leurs premiers possesseurs pour passer dans celles des roturiers à litre de fiefs, et soumises à des corvées sans nom-
* Faure , de leg. et inst.
bre , selon le caprice des seigneurs. Le château dominait la cabane où reposait l'esclave ; le noble foulait encore impunément sous ses pieds les récoltes des champs , tandis que le serf était sévèrement puni s'il tuait le gibier qui dévastait ses moissons. L'autorité puissante de Louis XI avait bien mis un frein a l'ambition des nobles , mais n'avait pas émancipé le peuple.
La justice était rendue par des juges choisis par la Noblesse , et le seigneur, haut justicier, vendait ses jugements au prix de l'or ou de l'honneur , dans ce tribunal d'exception , imité des temps anciens , où le maître était le juge de l'esclave. Tout Comte, ou Baron, avait encore, au seizième siècle , une haute , une moyenne ou basse justice. Le vassal nuisait-il à son seigneur? Il était appelé devant des juges qui ne manquèrent jamais de condamner le peuple taillable à merci. Les gibets , les fourches patibulaires étaient encore dressés sous les murs des châteaux féodaux, sinon comme instruments de mort pour le présent, au moins comme servant à épouvanter le peuple par le souvenir du passé et par la crainte de l'avenir. Combien de fois , en effet , n'y avait-on pas livré aux plus affreuses tortures , et ensuite à la fureur des éléments ,
ks membres des roturiers ? Spectacle terrible de la tyrannie féodale , vivante image de l'esclavage apporté dans nos champs par le despotisme des Druides , par la victoire des Romains et par la conquête des Francs!
Les notaires , qui recevaient les promesses des parties , tenaient leur institution de leur seigneur. Le Comte d'Angoulême pouvait en nommer douze, et autant de sergents; le Baron six, etle seigneur châtelain quatre (1). Comme la féodalité n'avait pas pu administrer par elle-même toutes les terres conquises ou usurpées, de nombreux fiefs furent créés par elle , et donnés à des tiers, qui devaient hommage de leur personne , de leurs biens et de leurs enfants au seigneur suzerain, qu'ils étaient obligés de suivre à la guerre , quand il les appelait. Ainsi s'explique comment une partie de l'Angoumois suivit le parti des catholiques, et l'autre le parti des protestants; chacun obéissait à l'impulsion des nobles, et non à sa propre conscience. Comme quelques fiefs donnaient des titres de noblesse à leurs possesseurs , coutume adoptée seulement dans les derniers siècles , on vit s'augmenter le nombre des gens titrés, et naître parmi eux de sanglantes rivalités. Ainsi, quand la fortune put
acheter une terre noble , on vit des Marquis , des Comtes et des Barons, dont les familles avaient été des premières dans la domesticité des châteaux. Cest surtout ce qui arriva souvent, quand la classe bourgeoise , par son industrie et par son commerce, eût commencé à rivaliser de fortune avec la Noblesse ancienne; alors, elle voulut des titres, et elle les acheta au prix de l'or. La liberté et les honneurs ne pouvaient donc se trouver qu'avec la fortune; le laboureur, qui naissait dans la terre seigneuriale, devait aussi y mourir. Conformément aux lois Romaines sur l'esclavage, il était attaché à la glèbe, et puni avec sévérité, s'il cherchait à se soustraire à cette humiliante condition. Ce souvenir de l'esclavage ancien se retrouve encore dans quelques parties de l'Angoumois. Visitez l'Arrondissement de Confolens; demandez au paysan que vous rencontrerez dans les champs quel est son nom, sa famille , il vous répondra avant tout : « Je suis sous les » mains de telle personne. » On dirait l'esclave Romain, qui se faisait connaître en donnant le nom de son maître. Le temps seul ne suffit pas pour relever l'homme dégénéré par l'esclavage ; il faut que l'instruction vienne l'éclairer.
Tel était à peu près l'état de l'Angoumois à
cette époque de notre histoire. Cependant , comme le pouvoir royal avait appris à redouter l'influence des nobles , quelques Rois de France avaient allégé le poids de la féodalité : Henri II avait permis à tout vassal d'élever des tours crénelées , d'édifier des ponts-levis et de creuser des fossés autour de sa demeure *. Mais , à la même époque , comme il était de l'intérêt du seigneur de connaître les mutations survenues dans les propriétés , pour lever les dîmes et les agriers , quiconque faisait une acquisition était dans l'obligation de présenter ses titres au seigneur, dans un temps donné; et, selon la coutume d'Angoumois , le seigneur pouvait prendre la propriété au même prix : la même formalité devait être remplie envers l'évêque diocésain , qui avait les mêmes privilèges. Le cens et les rentes devaient être portés dans la demeure des seigneurs ; ainsi , il arrivait souvent que certaines rentes étant dues au Duc, il fallait faire une longue route pour payer cet impôt ; car le noble privilégié habitait toujours là où il trouvait plus de ressources pour les plaisirs.
Selon la coutume de cette province, le peuple
Ordonnance do 1552.
était obligé de faire moudre son blé et cuire son pain dans des lieux désignés , et placés dans la juridiction seigneuriale (2). Les nobles de race n'étaient pas les seuls privilégiés ; certaines fonctions administratives ou judiciaires jouissaient des privilèges de cette puissante aristocratie ; ainsi , les maires , les échevins et les conseillers de la ville d'Angoulême , au nombre de vingt-cinq , et leurs descendants, en vertu des ordonnances de Charles V et de ses successeurs , étaient exempts des charges publiques. Ces ordonnances avaient été rendues pour récompenser la ville d'Angoulême de s'être soustraite à la domination Anglaise : telle fut l'origine de la Noblesse de robe.
Les libertés publiques étaient donc peu avancées dans l'Angoumois , à la mort de Henri IV , et cependant , que de révolutions avaient bouleversé le sol et la société! Pendant toute la vie de ce Prince , les protestants avaient professé librement leur religion; mais, sous la minorité de Louis XIII , les passions religieuses réveillèrent de nouveau les partis ; la haine des protestants contre les catholiques fit songer à une résistance armée. Condé et les principaux personnages de la cour entretenaient des intelligences avec les
religionnaires dans toute la Guyenne , et peu s'en fallut que cette nouvelle confédération ne fit encore couler des flots de sang dans l'Angoumois *. Dans cette circonstance , l'ambition cachait ses projets contre Marie de Médicis et ses partisans , sous le prétexte de défendre la religion de Calvin. Cependant , tous les préparatifs n'aboutirent alors qu'à des récriminations écrites de part et d'autre. L'année suivante, les confédérés appelèrent auprès d'eux leurs partisans. L'Angoumois fournit son contingent ; et ainsi se forma une nouvelle armée protestante dont les Chefs firent légitimer la révolte par le synode de Grenoble **. Condé occupait le Poitou, tandis que le Duc de Rohan, avec une armée assez nombreuse , ravageait le Périgord et une partie de l'Angoumois , et principalement les églises de campagne. Louis XIII , âgé de seize ans , passa alors à Angoulême en allant à Bordeaux au-devant de la Princesse d'Espagne , sa fiancée ; triste union où , dès le lendemain du mariage , la haine prit la place de l'amour. Il fut harangué à son entrée par Jacques Lemeunier, Sieur De Rouflignac. En revenant de
Bordeaux , il passa à La Valette , où le Duc d'Épernon vint le joindre avec quatre mille hommes d'infanterie et cinq cents de cavalerie.
Les haines continuaient à fermenter, lorsque la cour, désirant faire la paix avec les mécontents, réunit un congrès à Fontenay-le-Comte , et ensuite àLoudun., où furent représentées les différentes églises réformées de l'Angoumois *. Pendant ces négociations , Louis X11I repassa à Angoulême, en se rendant à Paris avec la Reine. Dans la suite , des mésintelligences étant survenues entre Louis XIII et sa mère , celle-ci fut reléguée à Blois, et gardée à vue, pour qu'elle ne put communiquer avec ses partisans ; mais l'un d'eux, de concert avec le Duc d'Epernon, qui avait encore le gouvernement de l'Angoumois, parvint à la rendre à la liberté : ainsi recommencèrent , pour finir dans l'exil , les intrigues de la veuve de Henri IV. Le Duc d'Epernon quitta furtivement la ville de Metz avec un fort détachement, et arriva à marche forcée dans TAngoumois, au milieu de l'hiver, pour y attendre la Reine **. Il s'arrêta a Confolens, où son fils,
* 1616. — Mercure, tome IV , page 45. *• 1619.
l'archevêque de Toulouse, vint le joindre avec trois cents gentilshommes *. Impatient de ne pas voir arriver Marie de Médicis , craignant que le complot n'eût été découvert, il se rendit à Angoulême, où la Reine arriva, quelques jours après, avec une nombreuse escorte de gentilshommes. Des négociations ayant été entamées pour rapprocher de son fils la royale fugitive, Richelieu vint à Angoulême, et , par ses secrètes intrigues auprès des gentilshommes de la Reine, parvint à faire réussir ce projet, au détriment du Duc d'Epernon. Ainsi commença le crédit de ce ministre, qui, des marches de l'autel, s'éleva jusqu'au trône, qu'il domina par la puissance de son talent. Un des articles du traité conclu à Angoulême portait que le chapeau de cardinal serait donné au rusé négociateur **.
Cette même année, Louis XIII donna le duché d'Angoulême à Charles de Valois , fils naturel de Charles IX, après la mort de Diane, fille légitimée de Henri II , qui le possédait en vertu d'une donation de Henri III , à titre de reversion à la couronne. Quoique les protestants de cette pro-
* Anquelil, Histoire de France.
** D'Artigny , tome ï , page 270.
vincc fussent toujours en état de révolte , ils n'opposèrent aucune résistance à Louis XIII, lorsque, après la prise de Sainl-Jean-d'Angély, il traversa le pays, pour se porter avec son armée dans le Périgord *. Pour calmer ensuite les mécontents de la Guyenne et du Poitou , ce Prince, accompagné de sa mère, parcourut ces deux provinces; mais les plaintes du peuple ne furent point écoutées ; le pouvoir était devenu depuis long-temps la proie des courtisans; les seigneurs seuls obtinrent quelques concessions , parce qu'on n'osait pas leur résister **.
Depuis les premiers temps de la réforme religieuse, le nombre des protestants s'était prodigieusement augmenté , surtout dans les Arrondissements de Ruffec et de Cognac; la défiance et la crainte de l'avenir y entretenaient toujours des germes de discorde. Toute l'attention des religionnaires se portait sur le gouvernement de Louis XIII et sur l'administration de son ministre, qui , n'osant pas encore les attaquer ouvertement, cherchait secrètement les moyens de les perdre.
* 1621. — Mercure de France.
Condé et plusieurs autres étaient prêts à prendre les armes de nouveau ; car les protestants étaient devenus plus inquiets depuis les assemblées générales de Loudun. On voyait donc dans l'Angoumois les partisans des deux religions rivales s'observer en ennemis, les yeux attachés sur quelques positions militaires , enviant certaines localités, où l'un ou l'autre parti planterait son drapeau, s'il fallait en venir aux mains.
Cependant, la guerre n'éclata point dans cette province, lorsque Louis XIII la porta dans le Béarn , quoique les protestants fussent d'accord avec ceux de La Rochelle, et leur envoyassent des secours en hommes et en argent. Ils avaient aussi des députés accrédités dans cette ville , considérée comme le boulevart du protestantisme, où. devançant une autre époque, on devait tenter l'établissement d'une république Y. Mais pour punir les habitants de l'Angoumois d'avoir pris part à cette révolte, lorsque Richelieu résolut de faire le siège de La Rochelle , il frappa sur la ville de Cognac une contribution de quatrevingts paires de souliers et autant d'habits destinés aux soldats de l'armée royale. Après une
lC2o.
délibération du Conseil municipal, des réclamations furent adressées au Maréchal De Schomberg, et des commissaires furent envoyés à La Rochelle pour réclamer au nom de la ville de Cognac : il est probable que des impôts du même genre furent exigés de plusieurs autres localités ; mais il n'en reste pas de preuves. Telle était l'agitation qui régnait dans ce pays, alors couvert de partis ennemis , que ces commissaires , pour éviter toute rencontre fâcheuse, employèrent quarantetrois jours à faire un voyage si court. On ne leur avait alloué pour leurs frais qu'une somme de vingt-sept francs (5). Aussitôt après la prise de La Rochelle , le Maréchal De Schomberg en transmit la nouvelle à la ville de Cognac, annonçant aussi la démolition des remparts , pour intimider les protestants de l'Angoumois. Ainsi, cette ville , où naquit François Ier , et qui fut si souvent le théâtre des luttes de la liberté religieuse , assista , pour ainsi dire , aux derniers efforts de l'indépendance nationale , voilée du prétexte de la religion .
La corruption des mœurs de cette époque de fanatisme religieux était portée au plus haut degré ; car on trouve , dans une délibération de l'hôtel-de-ville de Cognac , qu'il fut enjoint , la
même année, aux femmes de mauvaise vie d'aller habiter les faubourgs, tandis que, par un zèle religieux, peu d'accord avec cette dépravation , on cédait aux bouchers, à prix d'argent, le droit de vendre de la viande en carême ; le plus offrant jouissait de ce privilège *.
Depuis cette époque jusqu'à la mort de Louis XIII, nous n'avons plus à mentionner de faits politiques dans l'Angoumois; mais comme les sociétés suivaient leur marche de progrès, et que l'instruction commençait à féconder l'intelligence , on vit naître dans cette province quelques hommes d'un talent remarquable dans divers genres de littérature. François-Faure ** illustra l'Église de France par son éloquence , qui lui mérita l'évêché de Glandève , et ensuite celui d'Amiens. Devenu sous-précepteur de Louis XIV , il augmenta sa réputation par plusieurs oraisons funèbres et par une censure des lettres provinciales du célèbre Pascal (4). Un autre ecclésiastique, Trotti de la Chétardie , se distingua par ses connaissances en théologie. Né sans ambition, il ne profita point de son talent pour s'élever dans
* Registre des délibérations de 1 hôtel-de-ville. Né dans lAngoumois en 1611 , mort en 1687.
les dignités de l'Église; il refusa l'évêché de Poitiers par humilité , et se contenta de remplir les devoirs d'un bon prêtre , dans la cure de Saint-Sulpice, à Paris (5). Cette même famille eut aussi deux autres membres distingués par leur savoir : le chevalier de la Chétardie , frère du précédent, homme plein d'esprit et d'une politesse remarquable (6) ; un autre du même nom contribua à la gloire du siècle de Louis XIV, par ses services militaires. Entré de bonne heure dans la carrière des armes , il devint ambassadeur de France en Russie , où il gagna les bonnes grâces de l'Impératrice Elisabeth , qui , plus tard , excitée par la jalousie de ses courtisans , lui ordonna de quitter ses États dans vingt-quatre heures , et le dépouilla de tous les Ordres Russes dont elle l'avait honoré. La cour de France paya aussi ses services de la même ingratitude , en l'envoyant prisonnier à la citadelle de Montpellier, d'où il sortit pour prendre part aux expéditions de la France en Italie et en Allemagne.
Quelques hommes d'une naissance obscure , et dont la vie semblait alors devoir s'écouler loin des honneurs, favorisés par de grands seigneurs, dans ce siècle où la féodalité des temps anciens
commençait à se dépouiller des préjugés de naissance , prirent une place importante dans la société ; de ce nombre fut De Gourville , faible enfant né d'une famille pauvre de La Rochefoucauld; l'amitié de l'auteur des Maximes, né dans la même ville , contribua à rendre célèbre le nom de son jeune compatriote (7). On le retrouvera dans la guerre de la Fronde prêtant l'appui de son talent à son noble protecteur.
La ville d'Angoulême , témoin des premiers essais politiques de Richelieu pour s'élever à une place d'où il devait commander au Monarque et à la nation , vit une des victimes du despotisme du Ministre-Cardinal gémir sous les verroux d'une prison politique. Le Marquis de Châteauneuf, qui avait présidé à la condamnation du Duc de Montmorenci , étant tombé en disgrâce dans les dernières années de Louis XIII , était renfermé dans le château d'Angoulême , quand ce Prince mourut ; il en sortit immédiatement après par ordre de la Régente , Anne d'Autriche *. Un an auparavant, le Duc d'Épernon, dont la vie avait été livrée à tant d'agitations po-
* 1643. — Anquetil , Ilist. de France. — Mémoires de La Rochefoucauld.
litiques , mourut à Loches. Voulant donner une preuve d'attachement à la ville d'Angouleme , dont il avait été gouverneur , et dont plusieurs des habitants avaient été ses amis politiques , il ordonna que son cœur y fût transporté. On le plaça sous le chapiteau dune colonne de marbre noir , dans une chapelle sépulcrale de la cathédrale , où les prêtres de cette église disaient une messe tous les matins à six heures.
Lorsque l'administration publique fut confiée aux mains d'une femme régente guidée par des courtisans , et dont l'autorité s'appuyait sur la faiblesse d'un Roi enfant, de nouveaux signes de discorde ne tardèrent pas à se manifester. Cependant , l'Angoumois s'abstint , pendant quelque temps, de prendre part aux agitations des Mécontents , et à ces entreprises ambitieuses d'une partie de la Noblesse , qui préparait ainsi les journées des barricades et les combats ridicules de la Fronde. Au milieu de cet acharnement des partis, la ville d'Angouleme , calme , comme si l'orage des factions n'avait pas dû gronder plus tard sous ses remparts , s'augmenta de quelques établissements élevés par la piété religieuse aux douleurs de l'humanité. Déjà, une révolution s'était faite dans les idées religieuses; on n'éle-
vait plus d'Abbayes, car le peuple n'y aurait pas porté ses aumônes, et plusieurs de celles qu'avait vu fonder le Moyen-Age étaient veuves de leurs pasteurs ; leurs revenus servaient à entretenir à la cour le luxe et la licence de certains abbés , prostituant les vérités du christianisme à la dépravation qui coulait à pleins bords autour d'un trône où la voix puissante de Bossuet devait rappeler le Prince à la pureté évangélique. Ainsi, la belle Abbaye de la Couronne, enrichie par quatre ou cinq siècles de puissance ecclésiastique, avait été accordée au cardinal de Retz, qui en prit possession par procuration *. Après en avoir joui quelque temps, ce prêtre aux mœurs corrompues, aux habitudes galantes, obtint de Louis XIII qu'elle serait unie au collège de France, tenu par les Jésuites. Quelques années auparavant, des personnes pieuses fondèrent à Cognac le couvent des Récollets, dans le but d'y faire instruire les enfants pauvres.
Au milieu de la dépravation presque générale, l'Angoumois fut assez heureux pour avoir un évêque qui comprît les intérêts de la vraie religion en appelant la piété des fidèles au secours de
TSâO ÉTUDES HISTORIQUES
l'humanité souffrante ; Péricard , évêque d' Angoulême , fit bâtir l'Hôpital-général et l'Hôtel- Dieu, et légua pour leur entretien la moitié de sa fortune *. Il convertit en chapelle la grotte de Saint-Cybard , que le peuple n'avait pas discontinué de visiter; puissante influence de la religion que l'homme ne renie jamais entièrement, et à laquelle il recourt dans le malheur! Il agrandit cet asyle de la pénitence et de la prière; fit tailler dans le rocher un autel, au-dessus duquel on voit un bas-relief représentant le Saint solitaire du Moyen-Age , appuyé sur le bras gauche, les yeux fixés sur un Christ, et derrière lui un ange qui, du sein d'un nuage, prononce ces mots : Eparchi , hïc mane ! Éparche, demeure ici! Souvenir de cette yoix de la conscience qui engagea le noble fugitif des grandeurs humaines à faire sa demeure sous ce rocher désert. Cette grotte , qu'on ne visite plus, où l'historien retrouve cependant les souvenirs d'un autre temps et des noms fameux dans notre histoire, a été respectée par les révolutions des hommes, parce que humble, ignorée et pauvre comme son maître, elle est cachée aux yeux de la foule. L'autel est intact, beau par sa sim-
* Vers l'an 1673.
plicité, mais veuf des cérémonies du culte : peutêtre la foi, qui craint de se montrer au grand jour pour ne pas attirer sur elle le dédain des hommes irréligieux, y va-t-elle prier quelquefois, et en sort-elle consolée. L'inscription que Péricard fit graver sur le rocher existe encore; puisse notre époque de destruction la respecter comme l'ont fait les temps passés ! (8)
La Fronde en étant venue au point de disputer ses intérêts et ses prétentions par la force des armes, le Duc de La Rochefoucauld y prit une part active , et contribua beaucoup à agiter l'Angoumois, en attirant cà lui la Noblesse de ce pays \ Il fut puissamment secondé , de même que le Prince de Condé , par Goui ville , qui se dévoua tout entier au parti de son protecteur , en s'exposant à toute sorte de dangers. Gourville ne recula devant aucune entreprise, même celles qui pouvaient le déshonorer , pour procurer de l'argent au Prince de Condé , Chef de cette nouvelle ligue conduite par quelques femmes dont la beauté trafiquait des intérêts de la nation. La France était sur le point , comme l'a dit un écrivain illustre, de se courber en riant sous
le despotisme de Louis XIV (9). Le zélé Frondeur de l'Angoumois porta un jour le dévouement jusqu'à voler les fonds d'une caisse publique, et à rançonner un directeur des postes, tant la probité est exposée à faire naufrage dans les guerres civiles. Cependant, Gourville répara plus tard les dommages faits à autrui. Il resta jusqu'à la fin attaché à son protecteur, et négocia sa rentrée à la cour avec tant d'adresse , que le cardinal Mazarin se servit de lui pour faire la paix avec d'autres Frondeurs (10).
Anne d'Autriche , espérant calmer la Guyenne par la présence de son fils , s'y rendit avec lui , accompagnée du Duc d'Anjou et des principaux seigneurs. Louis XIV , avant d'arriver à Angoulême , avait fait annoncer de ne pas faire de préparatifs pour le recevoir ; mais le Maire , Jean- Guymard , Sieur du Jalleys et du Banchet, fit décorer la porte du Palet, par laquelle il fit son entrée*. Le gouverneur vint au-devant de la cour jusqu'au Pontouvre. Le Maire et les échevins reçurent le Roi à la porte de la ville , où Jean-Guymard, un genou en terre, lui adressa
* 15 juillet 1650. Voyez la lettre de Girard à Conrart , conservée par Tallemant des Réaux.
sa harangue, et lui remit les clefs de la cité. Le Monarque les ayant reçues les donna à sa mère , qui les rendit au magistrat, en lui disant : « Mon- » sieur , le Ptoi et moi vous remercions ; et , » pour vous témoigner la confiance que nous m avons en votre fidélité , nous vous remettons » vos clefs , sachant bien qu'elles ne pourraient » être en de meilleures mains; continuez comme » vous avez commencé. »
Le Roi logea dans la maison de Monsieur De Yilloutreys, près de la place de Marengo. Le lendemain , pour témoigner sa satisfaction aux habitants , il traversa toute la ville à pied , en se rendant à la cathédrale , où il entendit la messe.
Alors un homme de Lettres , retiré dans son château , quoique vivant dans la solitude , jouissait encore du plus grand crédit, et pouvait contribuer au triomphe de la cour sur la Fronde; cet homme était Balzac, l'oracle du bon goût de son siècle , dont l'influence en littérature fut aussi grande que celle de Voltaire retiré à Ferney. Richelieu, Mazarin et Condé avaient tour à tour désiré d'être loués par lui. Anne d'Autriche , en passant à Angoulême , eut plu-
sieurs entrevues avec lui , et lui fit des ofires pour qu'il devînt l'ennemi des Frondeurs. Si Ion en croit la lettre que Girard , archidiacre d'Angoulême , écrivit à ce sujet à Conrart , ces offres durent séduire l'homme de Lettres. Quoiqu'il en soit , ce voyage fut d'un faible résultat pour la tranquillité de ce pays. L'année suivante, toute la Guyenne était sous les armes , poussée par divers Chefs entreprenants. Le Duc de La Rochefoucauld agissait de la même manière dans l'Angoumois , où se trouvaient les Princes de Condé , de Conti et de Marcillac.
Bientôt l'armée royale , poursuivant les Frondeurs , marcha sur Poitiers dont elle s'empara. De là, le cardinal Mazarin fit avancer une partie des troupes, sous le commandement du Comte D'Harcourt , au secours de la ville de Cognac qu'assiégeait Condé, maître depuis quelques jours de tout le littoral de la Charente, à l'exception de cette ville , où commandait le Comte de Jonzac , lieutenant du Roi en Saintonge \ Ce Chef s'y était retiré à la nouvelle de l'approche des Frondeurs , dont il partageait les projets, résolu de se servir de cette position pour traiter avec
♦ Testament politique de M. De Colbert, p. 46 , édit. de la Haye , 1694.
SUR LANGOUMOIS. 355
eux avec plus d'avantage , si ses intérêts exigeaient qu'il favorisât ouvertement les entreprises du Prince. En effet, plusieurs lettres avaient été échangées entre le Comte de Jonzac et Condé qui , persuadé que la ville lui serait remise, s'il avait l'air de venir l'assiéger, avait fait partir de Bordeaux le Duc de La Rochefoucauld, avec ordre de se porter sous les remparts de Cognac , où devait aussi se rendre le Duc de Tarente , afin de prendre part à l'attaque de la place, dans le cas où elle ne serait pas livrée.
A la nouvelle de l'approche des ennemis , les habitants de la campagne se réfugient dans la ville , emportant avec eux des vivres et ce qu'ils avaient de plus précieux. La Noblesse des environs agit de même , moins par attachement pour la cause royale , que pour sauver les richesses qu'elle avait transportées à la hâte \ Les portes de la ville furent aussitôt fermées , et les habitants observèrent attentivement toutes les démarches du gouverneur, dont ils soupçonnaient la fidélité ; mais celui-ci , réduit à l'impossibilité d'agir en faveur du parti de Condé, se déter-
* Vie du Prince de Condé , édit. de Cologne , 1693. Mémoires de La Rochefoucauld.
mina à défendre la ville. Le siège dura huit jours : voici les détails qui ont été consignés dans un écrit inédit de cette époque. Tout en conservant l'ordre des faits , nous avons cru devoir changer quelque chose à la rédaction.
Les habitants de Cognac , à la nouvelle de la prise de la ville de Saintes , certains d'être attaqués , se préparèrent à se défendre avec courage. Aussitôt, par l'ordre du Sieur des Fontenelles , capitaine du régiment de Piémont, ils se mirent à réparer leurs remparts, à ouvrir des brèches pour tirer sur l'ennemi, et à entourer de palissades les côtés les plus faibles. Après avoir ainsi pourvu à tous les moyens de défense , les habitants , en état de porter les armes , se rendent sur la place publique, où leur nombre s'élève à huit cents hommes , avec les gentilshommes venus dans la ville *. Alors, le Maire , nommé Cyvadier , parcourt les rangs , et leur fait faire serment de mettre tout leur courage à défendre la place : ceux-ci répondent par le cri de : \ive le Roi ! De ce moment, il fut pourvu à la garde
de tous les postes, et la population resta sous les
armes.
lev Novembre 1651.
L'ennemi ne s'était point encore présenté , lorsque, deux jours après*,, les habitants , informés que Louis XIV était à Poitiers, envoyèrent vers lui Combizant, président et lieutenant au siège de Cognac, De Piomas, échevin, et Allenet, pour assurer Sa Majesté de leur fidélité et de la résolution prise de mourir pour la défense des droits de la couronne. Ils lui demandèrent aussi de donner le commandement de la ville au Sieur des Fonlcnelles. La veille du départ des députés , un conseil de guerre , composé de quatre gentilshommes , de quatre échevins , du lieutenant-général et du procureur du Roi , s'était réuni sous la présidence du Maire, afin de délibérer sur les moyens de défense, et sur la conduite qu'on devait tenir à 1 égard du Comte de Jonzac , qui, ce même jour, entra dans la ville avec soixante cavaliers et quelques hommes d'infanterie, qu'il plaça dans le château, séjour ordinaire des Chefs qui avaient le commandement de la ville.
Deux jours après **, le Sieur de Bellefond, Maréchal de camp, vint, par l'ordre du Roi,
* 3 Novembre.
* o Novembre.
prendre le commandement de la place. La journée du lendemain * fut employée à construire sur les remparts une demi-lune, sous la direction du Sieur des Fontenelles , chargé de couvrir la porte Angoumoisine. On y travaillait avec empressement, lorsque, le même jour, on fut informé que l'ennemi était campé à une demi-lieue de la ville, sur la route d'Àngouléme, et que déjà quelques coureurs s'étaient montrés à une moindre distance. Aussitôt, des Fontenelles et Bellefond, suivis de quelques cavaliers, marchent en avant et repoussent les coureurs à coups de pistolet jusque sur les escadrons de la cavalerie ennemie, qui se trouvait à un quart de lieue de la ville. On apprit ainsi que le Duc de La Rochefoucauld , l'un des lieutenants-généraux du Prince de Condé, était logé au petit village de l'Eclopart,à une demi-lieue de Cognac.
Le lendemain **, le Duc de La Rochefoucauld, à la tête de deux cents chevaux , vint reconnaître la place. Aussitôt, la population s'émeut et court aux armes : les principaux Chefs, De Blenac , De Bellefond, des Fontenelles, le Marquis
* 6 Novembre.
** 7 Novembre.
d'Ars, Chateauchencl , de Real, Saint-Trojean , Duvernou , d'Estré , d'Authon , Beaulieu, de La Soge , de Rignoltes , le Chevalier de Marcillae, suivis de soixante habitants et de quelques gentilshommes, forment un escadron, et s'avancent à la portée du mousquet, au-devant du Duc de La Rochefoucauld, tandis que le Baron D'Ars, avec trente mousquetaires, prend une autre position pour favoriser la retraite , s'ils étaient repoussés. Toute la journée se passa en escarmouches, parce que, sans doute, les Frondeurs attendaient l'exécution des promesses du Comte de Jonzac , et ne connaissaient pas l'arrivée d'un Chef envoyé par le Roi; de leur côté, les habitants craignaient de compromettre le salut de la place en sortant de leurs remparts, et ignoraient d'ailleuis le nombre de leurs ennemis, qui occupaient les environs. Le Duc de La Rochefoucauld se retira vers les trois ou quatre heures du soir, après avoir fait tirer douze volées de pièces de campagne sur quelques maisons voisines des remparts.
Le jour suivant*, De Boismorin, prévôt des maréchaux de la ville , suivi de cinq ou six de ses
* 8 Novembre.
gens, entra dans la place sous les yeux de l'ennemi, qui comptait toujours sur la trahison du Comte de Jonzac. Cependant, le même jour, à midi, l'ordre d'attaque fut changé. Le Duc de La Rochefoucauld, voyant la ville déterminée à résister, se porta vers la porte Angoumoisine , avec onze escadrons de cavalerie et quatre bataillons d'infanterie , environ trois mille hommes, tandis que le Prince de Tarente arrivait par la route de Saintes avec dix escadrons, environ mille hommes, et avec quatre bataillons réunissant quinze cents hommes. On n'en vint point aux mains dans cette journée; mais pendant la nuit, les troupes des confédérés prirent ainsi leurs positions : le régiment d'infanterie de La Rochefoucauld , à la métairie de Cagouillet et au Temple * ; le régiment D'Albret, dans un champ voisin appelé le Clos-de-la-chambre; le régiment du Comte de l'Orge , à la Perdasse et à la métairie de Touillet; le régiment d'Enghien, dans le couvent des Cordeliers , à Gasdebourse (II).
Le plus éloigné de tous ces postes était presque à une portée de fusil des remparts de la
* Ce lieu , placé en-dehors de la ville , était ainsi appelé , parce qu'il servait aux cérémonies du culte protestant.
SUR I/ANG0UM01S. :>Ci
ville. Le neuvième jour, après toutes ces dispositions, les confédérés établirent une communication entre les deux corps d'armée par un pont de bateaux sur la Charente ; occupèrent ainsi le faubourg et le pont abandonnés par les habitants, et y placèrent les régiments d'infanterie de Guyenne et de Tarente. Ils reçurent , le même jour,, deux petites pièces d'artillerie venues de Taillebourg , qui furent transportées près du couvent des Cordeliers, à cent pas des remparts. Le soir, ils commencèrent le feu entre la porte Saint-Martin et une brèche palissadée- attaquant ainsi la partie la plus forte des remparts à la faveur de cette position avantageuse. Ils envoyèrent en même temps un trompette déclarer aux habitants que s'ils attendaient pour se rendre que le canon tirât davantage, on ne leur ferait pas de quartier. Cette menace n'eflraya point la ville. Aussitôt, les habitants augmentent leurs postes, principalement celui du point attaqué, où se trouvaient Bellcfond et des Fontenelles : Boismorin veillait à la palissade , et le Comte de Blenac au corps-de-garde de la tour de Lusignan (12).
Craignant que l'ennemi n'eût recours à la mine pour détruire cette partie des remparts, ils
jetèrent dans les fossés des cercles et des sarments goudronnés , pour éclairer le danger. Le feu des ennemis continua pendant trois nuits , et les assiégés y répondirent, dans le même temps, par plus de deux mille coups de fusil. Les jours suivants*, l'artillerie des assiégeants ruina une partie de la porte de Saint-Martin (15), où les ennemis ouvrirent une tranchée jusque dans le fossé. Cette circonstance fit craindre au Chef des Fontenelles que le mineur ne fût attaché à la muraille. Alors , Boismorin, accompagné de quatre fusiliers , descendit dans le fossé , à la faveur de l'artillerie de la courtine, et ne vit aucune trace de travail. Le même jour , le feu des ennemis fit quelques victimes parmi les Chefs de la ville : des Fontenelles fut couvert de débris par un boulet; Guay , son beau-frère, fut en même temps frappé d'un éclat à l'épaule, et Boismoiïn renversé à la palissade qu'il gardait.
Le jour suivant , les ennemis continuèrent leur feu , au moyen de la même batterie , et firent de nouveaux progrès dans le fossé , où Boismorin descendit encore pour s'assurer s'ils faisaient usage de la mine. La pluie abondante,
* 11, 12 et 13 du raùme mois.
tombée pendant la nuit et les jours précédents , avait grossi la Charente. Les habitants , pour ajouter à l'inondation , avaient ouvert les digues de l'étang du Soullanson , qui se dégorge dans la rivière, à un quart de lieue de la ville (14). L'abondance des eaux , nuisant aux communications extérieures des ennemis, les obligea alors à faire passer toute leur armée du côté de la porte Angoumoisine, laissant le régiment de Guyenne, composé de vingt compagnies , environ huit cents hommes , pour garder le passage du pont. Cependant, les munitions commençant à manquer aux assiégés , ils envoyèrent de Châteauchenel vers le Comte D Harcourt pour 1 informer de l'état de la place. En effet , ce gentilhomme sortit de la ville au milieu d'une nuit obscure et orageuse , traversa la rivière dans un bateau , sans être aperçu des ennemis , et fut trouver le Comte D'Harcourt , qui promit de venir au secours de Cognac. Châteauchenel rentra dans la place deux jours après.
Sur ces entrefaites, le Prince de Condé, étant arrivé à l'armée des confédérés , visita tous les postes, et résolut de changer le point d'attaque et de frapper la tour de Lusignan , à la faveur d'une fausse porte de cette tour, qui conduisait
dans le fosse. Il fit avancer cinquante de ses hommes d'armes pour soutenir la garde ordinaire de service devant cette partie du rempart , et cinq d'entr'eux, sous le commandement de Dupiessis, descendirent dans le fossé avec des madriers et deux mineurs qui devaient s'attacher au mur , pendant la nuit. Alors, le Comte De Blenac fit jeter dans le fossé des cercles allumés pour surveiller le mouvement des ennemis et servir à la garnison à diriger ses coups : de leur côté , des Fontenelles et Bellefond , campés près de la porte de Saint-Martin, firent de nombreuses décharges d'artillerie, et tuèrent tous ceux qui étaient dans le fossé , à l'exception d'un mineur fait prisonnier. Les assiégés apprirent par lui l'arrivée du Prince de Condé. Mais dans la nuit du même jour, de plus en plus inquiets sur leur position , ils envoyèrent Dubreuil , gentilhomme de la contrée, et Guimbert, receveur des tailles, demander du secours au Comte D Harcourt.
Enfin , le lendemain , l'armée royale parut devant la ville sur la rive droite de la rivière. Aussitôt, les ennemis doublèrent leurs postes sur l'autre rive, le long du Petit-Parc, persuadés que le Comte D'Harcourt allait traverser la Charente sur les bateaux que les habitants de Cognac fai-
SUR L'ANGOUMOIS. S6î>
saient diriger de ce côté; mais ces bateaux, arrêtés par le feu continuel des ennemis, et ayant perdu quelques rameurs , furent dans l'impossibilité de dépasser les moulins. Alors, pour s'entendre avec le Comte D'Harcourt, Boismorin traverse la rivière en bateau, au milieu du feu des ennemis, reçoit les ordres du Comte, et revient avec De Piocqucservière , qui l'avait accompagné dans cette entreprise périlleuse. Pour s'opposer a son retour, les confédérés firent avancer huit cents mousquclaires, de sorte qu'il fut obligé de remonter plus haut et de traverser toute la plaine alors couverte par l'inondation. Mais le bateau s'étant atterré, De Blenac se mit dans l'eau, gagna le canal du moulin où l'eau lui montait jusqu'au cou; il allait peut-être périr , lorsque quelques habitants de la place vinrent le chercher avec un autre bateau qui recueillit aussi Rocqueservière, alors caché sous des arbres du rivage.
L'ordre du Comte D'Harcourt portait que les habitants devaient sur le champ Hure une sortie, les chemises /tors des chausses , pour se reconnaître , tandis que lui-même agirait de l'autre côté du pont. En effet, l'attaque ayant commencé sur ce point de la part des troupes royales , tous les gentilshommes déjà nommés, et cin-
quante habitants de la compagnie de Robiquet , l'un deux, et autant de celle de Lacouture, sortirent avec tant d'impétuosité qu'ils renversèrent les barricades de leur côté; après avoir massacré les ennemis qui leur résistèrent, ils se trouvèrent au milieu du pont, en face des Suisses et des autres troupes royales, qui avaient aussi lait un grand massacre des Frondeurs ainsi attaqués des deux côtés. Le Comte D'Harcourt ayant laissé la vie à cinq cents prisonniers faits dans cette attaque, on vit alors les citoyens et les soldats rentrer dans la place au cri de : Yive le Roi !
Boismorin, qui ne s'était pas trouvé à cette attaque , parce qu'il s'était tenu a la palissade de son poste, près de la porte de Saint -Martin, voyant défiler les ennemis sous les remparts, descendit aussitôt; dans les fossés, suivi de quelques soldats, et s'élança sur les travaux des troupes de Condé, près de Gasdebourse. Les ennemis , saisis d'épouvante en se voyant ainsi attaqués jusque dans leurs retranchements, et repoussés sur un autre point, prirent la fuite, laissant sur la place deux cents mousquets, cinquante boulets, soixante grenades, quelques barils de pou-
SUR LANGOUMOIS. T.Cù
die , et tous les instruments qui avaient servi à leurs retranchements.
Ainsi se termina ce siège, où l'on compta de part et d'autre six cents morts ou blessés : d'un coté de beaux traits de courage, de l'autre la fureur dune faction ambitieuse. Tous les assiégés, catholiques et protestants, rivalisèrent de zèle; l'un deux, Descouvrelle, gentilhomme âgé de soixante-dix ans , passait toutes les nuits «à visiter les postes; il fut imité par ses autres concitoyens, qui, pendant toute la durée du siège, ne prirent un peu de repos que dans les corpsde-garde. Les assiégés s'étaient partagés en quatre compagnies, dont deux étaient toujours de garde aux murailles. Ces compagnies avaient pour capitaines Bourguignon, lieutenant-criminel, Lacouture, Guérin et Piobiquet. L'adjoint du Maire, le Sieur Gay, était chargé de distribuer les munitions de guerre.
Tel fut le courage des habitants de Cognac , dans ces circonstances , qu'il fut même partagé par leurs enfants, qui, réunis en deux compagnies, lançaient des pierres sur l'ennemi. Selon l'historien où nous puisons ces détails , les assiégés perdirent peu de monde. Pendant tout
le temps de l'attaque de l'armée de Condé , Combizant , De Romas et Allenet , qui avaient été envoyés à Poitiers pour demander des secours, tentèrent vainement à leur retour d'entrer dans la ville : ils demandèrent un sauf-conduit , au Duc de La Rochefoucauld , qui dînait avec le Prince de Tarente au logis de Jersé , près de Merpins , et qui ne leur accorda la permission de rentrer dans Cognac qu'à condition d'engager les habitants à se rendre , ajoutant que d'ailleurs la ville était sur le point d'être prise. Ceux-ci refusèrent une telle mission , disant qu ils seraient déchires et mis en pièces , s'ils avaient la faiblesse d'engager leurs concitoyens à se rendre. Cependant, un trompette les accompagna à nuit close devant la porte Angoumoisine ; mais la nuit étant devenue plus obscure , pendant qu'on réunissait le conseil de guerre pour savoir si l'on devait ouvrir les portes , les habitants , craignant une surprise , tirent déclarer que les deux députés ne seraient admis que le lendemain à neuf heures. Ils furent alors obligés de se retirer et d'aller passer la nuit au château de Salles , aujourd'hui entièrement détruit. Le lendemain , comme ils se rendaient à la ville , un gentilhomme de l'armée des Frondeurs vint les sommer de se rendre vers le
Prince de Condé , occupé à faire pointer des pièces de canons contre l'armée royale , placée sur l'autre rive. A peine avaient-ils salué le Prince , que les assiégeants firent la sortie qui les délivra , et . à la faveur du tumulte général , profitant des conseils que leur donna un gentilhomme ennemi , ils se réfugièrent au château d'Ars , occupé par une garnison de leur parti. Le Prince de Condé leva donc le siège , et s'éloigna , après avoir perdu une grande partie de son armée (lo).
Les habitants de cette ville , pour perpétuer le souvenir de leur délivrance et de leur courage , décidèrent qu'on ferait, tous les ans, le quinze novembre , une procession à laquelle assisteraient tous les corps d'état de la ville. Pour les récompenser, le Roi, qui était encore à Poitiers , accorda des titres de noblesse au Maire de la ville et à ceux qui lui succéderaient , et l'exemption d impôts à plusieurs autres (16). Le Sieur des Fontenelles fut nommé immédiatement après pour remplir les fonctions de lieutenant du Roi dans la ville et dans le château. Selon notre historien , les ennemis avaient tiré contre la ville et sur divers points quatre cent-sept coups de canon. Les traces des projectiles exis-
tent encore. La ville d'Angoulême donna aussi des preuves de fidélité au Roi , dès le commencement des troubles de la Fronde , en envoyant à Poitiers , à la demande du Maire , Jean Lambert , Sieur des Andreaux et du Maine , une députation qui porta au Monarque l'assurance du dévouement de leurs concitoyens.
Sous le règne précédent , peu d'habitants de l'Angoumois suivirent les traces de Balzac dans la littérature. Un seul , à défaut de véritables talents , acquit une certaine célébrité par son zèle outré à défendre la religion catholique contre la nouvelle philosophie , qui , trop ambitieuse de détruire les préjugés, attaquait quelque fois les dogmes de la foi. Ce ministre de l'autel, qui ne s'inspira pas toujours des préceptes de l'évangile , et qui partagea les passions fougueuses de l'Ordre des Jésuites, dont il faisait partie, fut Garasse* , dont Voltaire a fait peut-être toute la réputation. Il fut, pendant plusieurs années , employé dans l'enseignement, dans divers établissements de son Ordre. 11 occupa ensuite la chaire évangélique , et y fit entendre une éloquence emportée, sans règles, mêlée de bouffonneries
* Né à Angoulème , en 158 i
et de traits satiriques , moyens dont il fit toujours usage contre ses ennemis. Retiré, ou, suivant d'autres , relégué à Poitiers par ses supérieurs , il y mourut, en fervent apôtre de sa religion , d'une maladie contagieuse dont cette ville fut atteinte , et surtout l'hôpital dont il dirigeait les affaires spirituelles. Jusqu'à ce que sa voix s'éteignît , il ne cessa pas de faire entendre des' paroles de consolation aux malades et aux mourants. Si sa vie offrit souvent des occasions de scandale , sa mort fit l'édification des malheureux atteints du fléau contagieux (17).
Quand le siècle de Louis XIV commença à briller de l'éclat des Belles-Lettres, plusieurs littérateurs de cette province obtinrent un rang assez distingué parmi les savants de cette époque, où l'esprit humain vit éclore les plus belles inspirations du génie créateur, alliant toutes les beautés de la littérature Française a la renaissance de tous les arts et de toutes les sciences. Voici les noms de ceux de nos compatriotes qui prirent part au mouvement progressif des études, ou qui se sont mêlés aux agitations politiques par la puissance de leurs talents et de leurs convictions.
Balzac avait donné de l'élégance et de la dignité à la prose Française. Apres lui, Châteaubrun , né à Angoulême * , s'essaya dans une poésie quelquefois dépourvue de couleur , mais inspirée parles plus nobles sentiments. Devenu maître-d'hôtel du Duc d'Orléans, après avoir été son sous-précepteur, il porta la déférence au caractère religieux de son maître jusqu'à garder, pendant quarante ans, ses ouvrages en portefeuille , avant de les donner au théâtre. Il fut l'auteur de plusieurs tragédies, dont une seule, celle des Troycnnes , est restée à la scène Française ; les vers en sont souvent faibles , mais l'action épique est souvent bien conduite. Châteaubrun fut homme de Lettres , et avant tout , philosophe ; tolérant dans un siècle fanatique , désireux de repos au milieu de plusieurs ambitions rivales , et dédaignant la fortune, quand il pouvait en acquérir une bien grande. Ses travaux littéraires le firent nommer à l'Académie Française, à un âge déjà avancé **. BufFon, chargé de faire son éloge devant cette société savante , peignit avec éloquence et avec vérité les vertus et les talents de son prédécesseur (1«S\
** En 1753. Voyez le Cours de Littérature de La Harpe.
De Nesmond, né dans l'Angoumois d'une famille marquante, fut aussi admis à l'Académie Française , à la place du célèbre Fléchier : il s'était fait remarquer par son éloquence dans la chaire, et fut successivement archevêque d'Albi et de Toulouse. Son style est remarquable par sa simplicité, au fond de laquelle se trouve cependant une grande énergie. Un jour qu'il haranguait Louis XIV , qui avait pour lui une estime particulière, le prélat manqua de mémoire. « Je » suis bien aise , lui dit le Roi , que vous me » donniez le temps de goûter les belles choses » que vous me dites.» Il avait aussi beaucoup de talent pour la poésie ; mais l'exercice de son ministère ne lui permit pas de s'y livrer (19).
De Nesmond ne fut pas le seul ecclésiastique de l'Angoumois qui se distingua alors en littérature ; un autre, peut-être moins connu, parce qu'il fut moins élevé dans les dignités de l'Église , cultiva aussi, après lui, les muses avec succès. Ce fut l'abbé De Villiers , né à Cognac *. Il faisait peu de cas de ses vers, dont la diction est cependant élégante , facile et assez correcte ; ses sermons portent l'empreinte d'une belle élo-
quence , telle qu'on la trouve dans la plupart des prédicateurs de cette époque (20). Pûvet De La Grange, né à Confolens, occupa ensuite un des premiers rangs dans le monde savant ; entré de bonne heure dans l'Ordre de Saint-Benoît, il y porta un goût décidé pour l'étude, et son instruction le fit appeler à Paris par ses supérieurs pour travailler à l'histoire des hommes illustres de cet Ordre. Cette entreprise ayant échoué , il conçut un projet de travail d'une plus grande utilité pour les Belles-Lettres et pour la philosophie ; c'était l'histoire littéraire de la France , ouvrage bien digne des grandes entreprises de cet Ordre fameux, et qui mérita bientôt à son auteur une grande réputation. Avant de se livrer à cette étude, Pùvet De La Grange avait pris part aux discussions théologiques de cette époque , et s'était montré zélé partisan des écrivains de Port-Royal , en faisant une forte opposition à la fameuse Bulle unigenitus. Il encourut ainsi la haine et la disgrâce de ses supérieurs , qui , par haine et par jalousie, le reléguèrent dans le monastère de Saint- Vincent du Mans, où il passa les trente dernières années de sa vie. Il y composa l'histoire littéraire de la France, ouvrage remarquable, dans lequel l'auteur fait connaître le caractère des
SUR L "ASGOUMOIS. 57:i
écrivains de chaque siècle , le portrait de leur esprit et de leur cœur , leur vie , leur mérite et leur influence sur chaque époque de transition littéraire (21).
Un autre ecclésiastique de l'Àngoumois , Girard , archidiacre d'Angoulême , avait, quelques années avant Rivet De La Grange , joui dune grande réputation par divers écrits religieux , et par ses dissertations politiques (22). 11 fut le secrétaire du Duc d'Épernon , dont il écrivit la vie, de même que celle de Balzac. Son frère , Michel Girard, abbé de v'erteuil, eut aussi quelques succès dans les disputes théologiques (25).
Dans un siècle où il y avait place pour tous les genres d'illustration , un autre Angoumoisin recueillit sa part de gloire et de renommée. Laquintinie , né à Chabanais *, après avoir fait de bonnes études à Poitiers , et s'être fait recevoir avocat à Paris , voyagea en Italie pour y étudier les créations du génie , et la disposition des monuments élevés à l'imitation de l'architecture antique. Né avec le rare talent de l'observateur, il étudia aussi dans ce pays la science agronomi-
que et horticulaire , et y consacra ensuite presque toute sa vie. De retour à Paris, il fit en agriculture de nombreuses expériences, qui lui attirèrent une grande célébrité. Louis XIV l'appela à la cour; créa pour lui la place de directeur-général des jardins et des maisons de la couronne, et embellit ainsi les jardins et le parc de Versailles par les soins de Laquintinie , à qui il donna souvent les preuves les plus éclatantes de gratitude et de générosité. Le grand Condé recherchait sa société , et n'avait pas de plus grand plaisir qu'à s'entretenir avec lui ; agréable conversation où l'un apportait le souvenir de ses victoires, l'éclat de sa gloire, et l'autre ses théories d'agriculture. Jacques II , Pioi d'Angleterre , tenta de l'attirer à sa cour par les offres les plus séduisantes ; Laquintinie refusa , et voulut que, jusqu'à ses derniers moments, sa patrie jouît seule du fruit de ses talents. Il mourut à Versailles , regretté de tous les hommes savants de cette époque , appréciateurs consciencieux de son caractère doux et bienfaisant, et de ses nombreux travaux (24).
Quand le Prince de Condé eut fait la paix avec la cour , et que Louis XIV eut pris en main les rênes du gouvernement, la haine con-
SUR L'AHGOUMOIS. 377
tre les protestants recommença. Ceux-ci cherchèrent à établir une discipline dans leurs rangs pour faire face à l'orage prêt à fondre sur eux: alors divers synodes furent réunis , et les églises de l'Angoumois y furent toujours représentées par leurs députés. Le dernier synode autorisé fut celui de Loudun * ; il y fut fait mention de l'église de Jarnac et de M. Hamilton , son pasteur.
Les protestants cherchaient en vain par leur modération à obtenir de l'autorité royale la protection due à leur croyance ; l'Église Romaine avait résolu leur ruine. La cour suivit le torrent de la haine , et les protestants furent toujours persécutés par le petit-fils de cet Henri IV qu'ils avaient placé sur le trône , malgré les factions de la ligue. Malheur à ceux qui, dans les troubles politiques , comptent sur la reconnaissance du parti vainqueur! Quand le moment est venu de payer une dette sacrée , on allègue des raisons d'État ; on veut être prévoyant, et l'on est ingrat. On persécuta donc les pasteurs , pour inspirer de la crainte aux Fidèles ; on dispersa les assemblées religieuses ; on renversa les tem-
* Mois de novembre 1659.
pies. Les ruines de celui du Louis* attestent encore jusqu'à quel point se porta la persécution. Les disciples de Calvin, dans l'Angoumois, comme partout ailleurs , ne purent plus se réunir pour prier , ou ne s'assemblèrent qu'en secret dans des lieux isolés. Comme il fallait encore des prétextes de rigueur à la tyrannie qui pesait sur les consciences , on inventa divers motifs d'accusation contre les ministres protestants. Ainsi , Daillon , de la famille des Comtes de Lude , né à La Rochefoucauld ** , ministre de l'église de cette ville , fut accusé d'entretenir la foi de ses frères par ses exhortations ***. Il fut traduit devant le parlement de Paris , et la même sentence, qui lui rendit la liberté,, prononça la destruction du temple de sa ville natale. Pendant ces graves événements , une femme, née dans l'Angoumois, étalait à la coursa beauté, son faste et son orgueil. Ses agaceries étaient parvenues à lui attirer l'amour du Prince, qui ne voulait pas Vaimer, et la fastueuse Duchesse régna dès lors avec empire sur le cœur de Louis XIV (25).
* Commune de St. -Même.
** A la fin du XVI* siècle.
Si la passion de Louis XIV pour Madame De Montcspan coûta des millions à la France, elle retarda au moins la rigueur des persécutions que ce Prince devait encore exercer contre les protestants. Madame De Montespan céda la place à la veuve de Scarron , et, peu après, lut décidée, aux sollicitations de la maîtresse dévote d'un Roi adultère, la révocation de ledit de Nantes. C'était encore comme un souvenir du fanatisme des siècles passés , qui voulait racheter de honteuses souillures en persécutant les partisans d'une autre croyance. Dès lors, les protestants furent privés de tous les droits de citoyen, obligés d'aller chez l'étranger chercher un asyle et une liberté qu'ils obtinrent facilement, en portant avec eux leur fortune, leurs talents et leur industrie, dont la France fut long-temps privée. Ceux qui restèrent forcément sur le sol où avaient vécu leurs pères, trouvèrent en eux-mêmes des ressources pour acquérir de la fortune , ou pour la conserver.
Peut-être pourrait-on ici expliquer, par suite de l'oppression des protestants , la différence d'industrie et des progrès en agriculture qui distinguent l'Arrondissement de Cognac des autres contrées de l'Angoumois. Une grande partie de
380 ÉTUDES H1ST0RIQI£>
la population de cet Arrondissement, étant protestante, dut beaucoup souffrir des persécutions. Quand la révocation de ledit de Nantes les eut déclarés inhabiles à tous les emplois publics, à toute noble profession, à tout avancement dans l'armée, pour soutenir leur fortune, ils durent recourir au commerce, et demander à la culture des champs un avenir de prospérité que leur refusait le pouvoir, dans toute autre condition. C'est aussi à cette époque qu'on vit le commerce de cette contrée prendre un grand accroissement. Nous savons qu'alors la ville de Cognac fut abandonnée par un grand nombre d'habitants. On y comptait antérieurement onze cents feux, qui, après la révocation de l'édit de Nantes, furent réduits à sept cent soixante-quatre*. Les autres églises protestantes de La Rochefoucauld, de Saint- Claud, de Ruflfec et d'Aubeterre, se trouvant sans ressources , virent leurs Fidèles se disperser , et furent anéanties; l'Arrondissement de Cognac vit seul, plus tard, relever les siennes, parce que plusieurs familles, étant restées, et ayant aug-
* On ne peut expliquer cette diminution dans la population que par la fuite des protestants , dont plusieurs s'étaient retirés à la campagne, ne pouvant continuer d'habiter la ville , où ils étaient exposés à toute sorte de vexations.
mente rapidement leur fortune , parvinrent à exercer une grande influence dans le pays. Daillon, ministre de La Rochefoucauld, quitta la France. Plein de conviction dans les principes de sa religion, ne pouvant plus la professer librement, il se retira en Angleterre , où il mourut ministre de l'église de Catterlough. Emporté par son zèle, il fit descendre les discussions théologiques jusqu'aux puérilités ; mais il est vrai de dire que le même abus s'était introduit à cette époque dans la controverse de toutes les doctrines religieuses. Il entreprit de prouver, contre le fameux Bekker, <jue le démon n'avait pas de puissance. L'évangile, selon lui, en parlant du démon, a désigné les infirmités humaines (26). Le frère de Daillon , qui, comme l'aîné de la famille, portait le nom de Comte De Ludc, s'était aussi retiré en Angleterre, long-temps avant la persécution. Il y fut un des zélés partisans du Roi Jacques, et se livra tout entier aux discussions religieuses.
Au milieu de ce conflit d'opinions , la foi catholique inspira à plusieurs personnes des pensées philanthropiques. LAngoumois, sous l'administration spirituelle de l'évêque Péricart , marcha dans la réforme sociale , en ouvrant des asyles de paix à la pauvreté réduite , dans les
siècles précédents , à mendier sur les grandes routes, ou à expirer loin des regards d'une population inhabile à la secourir. De la dégradation où le Moyen-Age et les dernières révolutions avaient plongé les classes pauvres, de la suprématie des cloîtres, et de la fortune , sortirent enfin des sentiments d'humanité. Le christianisme , qui sortait de l'ère politique et entrait dans l'ère philosophique, retrouvait sa morale dans de pieux souvenirs, et semblait ne devoir plus être que le plus ferme appui de 1 humanité , en restant étranger aux commotions politiques de l'avenir. Ainsi furent fondés les divers hospices de l'Angoumois , à une époque de transition entre la haine des partis et les convictions les plus secrètes de l'ame religieuse. Madame Villechaise fonda à Montbron, sa ville natale, un hôpital destiné à recevoir les vieillards infirmes et pauvres de la Commune *. Déjà, la ville d'Aubeterre avait vu ses seigneurs consacrer aussi à la bienfaisance une partie des revenus de leurs privilèges féodaux , en ouvrant un asyle aux indigents **. Les époux Pascaud et Geneviève Chocoeur accordèrent à
'* 1636. — Les revenus delà 1IC donation étaient de 730 francs.
la petite ville de Chalais le même avantage * , et Jacques Duclos , curé dune des paroisses de Confolens, montra la même cliarilé chrétienne. Louise Hugonneau fonda aussi l'hospice de Brigueuilj et Martial-Rousseau de Fréneau celui de Ruffec.
Ces établissements existent encore ; un seul a cessé d'êlrc ouvert aux malheureux , parce que les administrateurs de la localité ont méconnu la pensée charitable des seigneurs de Sourdy, fondateurs de l'hospice de Chabanais. Mais , gloire à Balzac , à Gourville et à Péricart ! Ces trois hommes, célèbres dans des carrières différentes, donnèrent à l'Angoumois l'exemple de la bienfaisance , dans un siècle tout d'égoïsme et d'ambition : que n'inscrit-on aujourd'hui leurs noms en lettres d'or à la porte des hospices de La Rochefoucauld et d'Angoulêmc! Les hommes de notre époque ne doivent pas oublier les bienfaiteurs de l'humanité , alors même qu'il ne reste plus rien de leurs nobles actions.
La ville d'Angonlême commençait à s'embellir; l'administration plus régulière tendait. , de
384 ETL'DES HISTOKIQUES
tous ses efforts , à un perfectionnement nécessaire. Alors, Etienne De Chérade, écuyer , dont un des enfants * acheta la seigneurie de Montbron , étant Maire de la ville , enjoignit aux habitants, après une délibération du corps de ville, de faire paver à leurs frais la portion de rue placée devant leurs maisons. Sous ce règne , le comté fut possédé successivement par plusieurs grands personnages. Louis XIII lavait donné à Charles De ^ alois ; Louis XI\ lui en confirma la jouissance sa vie durant. Charles De Valois étant mort , la même année, le duché fut donné au Duc De Joyeuse , qui épousa Françoise , fille unique du précédent. Celui-ci étant aussi mort des blessures qu'il reçut au siège d'Arras , fut remplacé par son fils, le Prince de Joinville **. Après lui, Louis XI\ le transmit au Duc d'Alençon , puis à Elisabeth d'Orléans , et à Charles de Bourbon , son petit-fils , à titre de Duché- Pairie ***.
Après la mort de Louis XIV , dont le règne consola la France des persécutions religieuses
* Chérade , lieutenant-général de la Sénéchaussée d Angoumois , 1693. ** 1673.
SUR L'ANGOUMOIS. 58b
par quelque gloire dans les combats , par des succès immenses dans la littérature et dans les beaux- arts , les protestants de l'Angoumois crurent que le moment était venu de relever leur croyance presque anéantie , en réunissant les débris épars de leur doctrine , et en posant de nouveau les règles de la discipline ecclésiastique, qui devait fortifier le courage de leurs coreligionnaires. Ainsi eut lieu au Désert, dans le bas- Languedoc , un synode national , où furent appelés les députés de toutes les contrées protestantes delà France. Le Calviniste, fier d'avoir bravé le danger , plus fort de conviction , parce que sa doctrine survivait à la persécution, accourut à la voix de ses ministres pour sanctionner , par sa présence, la foi de ses pères. L'Angoumois y fut représenté par M. Loire ; mais il est vrai que peu de protestants de cette province accompagnèrent ce zélé pasteur. Plusieurs étaient encore dans l'exil. Les ministres se livrèrent donc , avec une noble persévérance , à l'enseignement de leur religion. Chaque jour, ils réunissaient les Fidèles dans des lieux écartés ; car l'Etat ne leur permettait pas encore de reconstruire leurs temples ; ils étaient même souvent retenus par la crainte d'attirer sur eux de nouvelles vengeances. Ceux de Jarnac, de Segonzac
et des environs se rendaient , à des jours convenus , dans la Commune de Mainxc , dans un lieu appelé la Combe-Des-Loges. Ainsi, ce siècle, dont la philosophie sceptique détruisait dans ses progrès le respect pour le culte catholique, n'avait rien détruit des principes de la croyance de Calvin : c'est que le catholicisme s'était fait trop long-temps persécuteur , tandis que le protestantisme persécuté avait grandi dans le péril.
Les protestants de la ville de Jarnac se réunirent long-temps au village de Julienne. Enfin , la tolérance du pouvoir permit à ceux de Cognac, de Segonzac, de Linières et de Jarnac de se procurer des maisons pour la prière. Cependant, la persécution avait porté ses fruits ; elle fut trop longue pour qu'il en advînt autrement; il ne resta dans l'Angoumois d'autres églises protestantes que celles de l'Arrondissement de Cognac ; les autres ne purent jamais se relever. On sait que ce ne fut que plus tard, que les protestants obtinrent la possession d'État *. Cependant la raison publique avait fait des progrès au milieu du choc des révolutions, et la société entière adopta plus tard la liberté des cultes et l'égalité des
droits. Mais , avant cette époque , les églises réformées de l'Angoumois tinrent des registres de baptême et de mariage ; leurs pasteurs eurent des demeures fixes , et consacrèrent dès lors tous leurs soins évangéliques à des localités particulières *. Enfin le synode tenu à Jarnac, dans une propriété de M. Delamain, fut un des plus remarquables de la province **. Jamais peut-être le zèle des réformés ne fut plus grand que dans cette circonstance ; c'était , pour ainsi dire , la dernière pierre mise à leur édifice religieux ; aussi , y accoururent-ils de tous les côtés. Les provinces de Bordeaux, de la Saintonge et du Poitou y envoyèrent des députés; un grand nombre d'autres protestants se joignirent à eux, et là, sous la présidence de M. Delamain, dont les vertus faisaient l'édification de ses coreligionnaires, on traita les questions religieuses les plus importantes. Le souvenir de la persécution n'était pas encore éteint; il pouvait encore entretenir dans les cœurs quelques sentiments de haine; mais, tel était le caractère de cet homme de bien, qu'il n'y fit entendre que des paroles
de paix et de réconciliation entre les partisans des deux religions, si long-temps ennemies.
Le dix-huitième siècle, dont les grands événements devaient changer l'état de la société, en imprimant à la marche de la civilisation un caractère de progrès et de perfectionnement dans tous les genres, vit naître dans l'Angoumois plusieurs hommes , dont les noms furent assez célèbres pour mériter d'être cités dans cet ouvrage. En l'absence de faits politiques particuliers à cette province, leurs talents et leurs actions donneront une idée de ce qu'était déjà une société qui produisait de tels hommes , pour jouer un rôle si important dans les débats d'intérêt public et de régénération sociale.
Le Marquis De Montalembert, de l'ancienne famille d'Essé . dont un des membres avait noblement payé sa dette à la patrie , en mourant sur la brèche, au siège de Térouane , naquit à Angoulême % et se dévoua au métier des armes, à l'âge de dix-huit ans. 11 fit plusieurs campagnes en Allemagne, et se livra, pendant la paix, à l'étude des sciences, principalement de celles
* 16 juillet 1714.
qui onl des rapports avec les armes. Sa réputation lui ouvrit les portes de l'Académie des sciences, où il montra qu'il était digne de s'asseoir à côté de ses savants collègues, par la publication de plusieurs mémoires scientifiques. Un de ses compatriotes, Morand, médecin , né à Chabanais, faisait déjà partie de la même société où l'avaient appelé ses vastes connaissances en médecine. La lecture des écrits stratégiques de l'illustre Vauban porta Montalcmbert à étudier avec soin l'art des fortifications. Alors, tout occupé de consacrer ses talents au profit de sa patrie , en la dotant d'utiles établissements , il fit bâtir la superbe forge de Ruelle et plusieurs autres, qui fournirent à la marine Française une grande quantité de canons et de projectiles dont elle n'était pas assez pourvue *. Pendant la guerre de sept ans, il fut attaché à l 'état-major des armées de Suède et de Russie; après la paix , il offrit au Duc De Ckoiseuil, alors ministre, de l'aider à la publication de son grand ouvrage sur les fortifications et d'en suivre les règles ; ce qui ne fut exécuté que quelques années plus tard **. Alors, le corps entier du Génie se déclara contre ce livre et con-
tre son auteur. Cependant, Montalembert, pour donner une preuve de l'excellence de ses doctrines, fut chargé de construire, à l'île de Ré, un fort destiné à défendre cette position contre les attaques des Anglais *. Ce fort, construit en bois , à peu de frais , et contre l'avis des plus célèbres ingénieurs, n'éprouva pas le moindre dérangement par l'effet de la détonation subite de toutes les batteries.
Les innovations de cet homme de génie furent surtout employées avec succès aux sièges de Hanovre et de Brunswich. La révolution lui enleva presque toute sa fortune ; mais telle était l'ardeur de son patriotisme , au moment où la Noblesse Française se réfugiait dans l'exil , que malgré l'injustice de sa patrie pour tant de services rendus dans la retraite , comme sur les champs de bataille , il abandonna volontairement, pour les besoins de l'État , une pension qu'il avait reçue du Roi pour la perte d'un oeil. Lorsque Carnot fut chargé spécialement des opérations militaires , il appela ce savant Général auprès de lui pour profiter de ses talents. Montalembert fut ensuite proposé pour remplir une
des places vacantes à l'Institut ; mais il se retira en apprenant qu'il avait pour concurrent le jeune vainqueur de l'Italie , Napoléon. On a de lui plusieurs ouvrages scientifiques , traduits depuis en plusieurs langues , quelques pièces de théâtre et des contes en vers qui annoncent une imagination aussi riante que ses travaux scientifiques annonçaient de génie *.
La carrière militaire, dans laquelle Montalembert se distingua , offrit aussi une certaine réputation de gloire à plusieurs de ses compatriotes, parmi lesquels on distingue principalement Duboys-Labernarde, né dans la Commune de Saint- Amand-de-Boixe **. Après avoir servi dans le régiment de Périgord , il passa dans celui d'Orléans-Dragons , où il reçut le grade de lieutenant-colonel , et servit dans l'état-major du Général de Broglie , pendant les guerres de Hanovre. Plus tard , quand la France voulut ouvrir des routes de communication dans l'île de Corse , pour faciliter la civilisation de ce pays , il fut chargé de commander le camp destiné à protéger les travaux contre les attaques
* Il est mort à Paris , le 22 mars 1802. ** 2 septembre 1716.
des indigènes. D'autres militaires , nés dans le même pays , se sont encore distingués , et ont obtenu une place méritée dans les fastes de la gloire Française ; nous ne les citerons pas ici , parce que leur gloire appartient au dix-neuvième siècle , et qu'il n'entre pas dans le plan de cet ouvrage de dire les faits de cette époque. Peutêtre, plus tard, entreprendrai-je de dire quels furent les événements survenus dans l'Angoumois pendant nos orages politiques , sous la République , sous l'Empire , et pendant la restauration 5 peut-être irai-je , fouillant les archives de nos clubs populaires , de nos districts et de nos communes , rechercher quelle part le pays et nos concitoyens ont prise dans ce grand drame de notre histoire nationale. J'ai pensé qu'on devait différer ce travail, au moment où les passions politiques se dressent encore avec tant d'énergie , souvent avec bonne foi , les unes fortes de leur passé, les autres rêvant un avenir que chaque individu croit possible , ou repousse loin de lui, selon ses convictions.
arasa:
DE