‹ Études historiques sur les clercs de la BazocheChapitre 17 sur 44 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Prince , quand les gens s'aimeront , Je ne sçais quand il adviendra.

Et qu'offenser Dieu ils craindront .

Alors le bon temps reviendra.

Louis XII ne craignait pas la satire , et nous avons vu de quelle faveur jouissait la Bazoche sous le règne de re prince. Les poêles ne mettaient pas, à celte époque, moins d'ardeur à attaquer les vices de la cour, de la noblesse et du clergô, que les auteurs des farces et des sotties. Leurs censures ont laissé bien derrière elles. pour l'aigreur de leurs attaques, pour la vivacité de leurs expressions , tout ce qui a été essaye depuis; si elles ont élé parfois rudes el grossières jusqu'à l'injure, elles rachetaient ces défauts par la droiture de leurs iulentions , par la justesse et la solidité de leurs appréciations. Bouche! , en parlant de la vraie noblesse , tient un langage qu'on croirait emprunté au dix-neuvième siècle , tant il est empreint des idées qui firent la révolution de 89 :

l)c quoi sert voir le* larges cl écus De SCS parents, les armes des vaincus.

Timbres ilorcs, images magniriques , Et les hauts faits aux livres des rhronique.s , Et eslre un homme à Imt mal faire prompt , Lasche , couart , [lortanl superbe front , Fier, arrogant, violent et faussaire, Pillart, meurtrier, de vertus adversaire .

Un noble tel n'est des prudents prise , Mais cent fois plus de chacun dcprisë Que s'il était venu de basse ligne , D'un laboureur ou d'un bescheur de vigne.

Pierre Blanchct, né à Eoitiei-s vers 1459, suivit le Palais dans sa jeunesse , se fit prêtre it quarante ans, et mourut, en 1519, dans sa ville natale. Avant d'eni-

brasser la prêtrise il composait des farces et des soliics qu'il représentait avec ses camarades. C'est à lui que M. de Beauchamps, dans ses Recherches sur les théâtres de France, et plusieurs autres écrivains ensuite, ont attribué la célCbre pièce de Y Avocat Pathelin , dont nous parlerons au chapitre VIII.

Pierre Gervaise, assesseur de l'Oflicial de Poitiers, s'exprime en ces termes sur Pierre Blanchct :

Regarde aussi maisirc Pierre Blanchet , Qui sceut tant bien jouer de mon huehet , Et composer satyres proterreuses.

Farces aussi qui n'étaient ennuyeuses.

Jean Bouchet est le seul auteur qui nous ait fait connaître, avec quelques détails, la vie de Pierre Blanchct, son contemporain et son ami. il a composé son épilaphe, qui est fort curieuse , et que nous reproduisons en entier, avec d'autant plus de raison que, comme poète et comme joueur de farces, Pierre Bliiiichet est, après Clément Marot, un des bazochicns les plus célèbres dont nous ayons â nous entretenir. Il mourut d'une manière exemplaire ; toutefois , sa fin se ressentit des habitudes et de l'esprit de sa jeunesse : par son testament il légua à ses amis , dont Jean Bouchet faisait partie , le soin de faire dire, mais à leurs frais, trois cents messes pour le repos de son flme :

Cy gist dessoubz ee iapideux eachet

Le coq>s de feu maislre Pierre Htanehel .

Kii son vivant poélr salyriequp ,

Hardy sans lellre , et Tort joyeux cniiii(|u('.

Luy, jeune estant, il suyvit le Pilais.

Et composoit sauvent rondeaun et laiz ,

Fa<toil jouir lur échaffauti Bazocht .

El y jttûoit par grand art , laru rtprothe.

En reprenant par ses salyriez jeux

Vices publiez et abus oulrageux ,

Et tcltemenl que gem Dotrs de vice

t<e craignoient plus que les gens de justice ,

Ne que prescbeurs et concîonnieurs ,

Qui n'esloient pas si grands déclamaleui's :

Et, néanlmoins, parce qu'il fut aSTable .

A lous csloit SB presenee agréable.

{)r, quand il eut quarante ans , ung peu plus ,

Tous ces esbas et jeulx de lui forclus,

Il liil faiet prestre , et en cest es[«t digne ,

Duquel souvent se rqiuloit indigne ,

Il demeui'a vingt ans , très bien disant

Heures et messes, et paisible gisant.

Et oeantmoins, par passe-lems hoiinesle.

Lui qui n'esloit barbare ne agreste.

Il con^osoit bien souvent vers huytains.

>aëls dietez, de bonnes choses plains.

Et pour la Tin, son ordonnance ultime.

Et testament fait en plaisante rithme,

Où plusieurs legs à tous ses amys feit.

Plus à plaisir qu'i singulier proffit,

Fusmes trois que ses exécuteurs nomme .

Lesquels chargea de Taire dire en sonm»'.

Après sa mort, des messes bien trais ceij> ,

Et les paier de noslre bourse , sans

Bien de ws bien*. lesi|neU laiisiroit . prpnilir.

niH LEÏi CLERCS

Comme assure qu'à ce que voudrions (ciidre.

Apres mourut, sans regret volunliers, L'an mil cinq cens dix neuf, h Poictïers, Dont fut natif. Priei donc Dieu pour l'âme Du bon Bluichet qui fut digne qu'on l'anie.

Nicolas Petit, originaire de Normandie, naquit eii 1407, ôtudia le droit, soit à Paris, soit à Orléans. Jean Bouchet, son contemporain , nous apprend, dans une de ses épllres, qu'il était orateur et poêle, el môme poète tragédien. Il mourut en octobre 1532.

Au dire de Bouchei ,

il estoit doct , doutl , célèbre et facand , Sacre , divin , en beaux termes fécond , Prompt et hardy, altiloquent, Icpide .

Xublc d'engin, à cserire intrépide.

Mieux escrivoit cent fois qu'il ne pai'loit , El ne monsiroît le hault pris qu'il valoit.

Hais tant y a qu'cnire tous les chroniques, Epigrammrurs , liriqucs, saliriqucn, Semblablcment entre tragédiens, Elegiacz, et les historiens Grecs et latins, nous l'avons voulu mellrc Au rang d'honneur comme parfaict en mettre.

Quant au seavoir de riiuniainc science, Et à Poitiers (|uant aux lois cl licence.

Le nom parloit de Nicolas Petit , Qui toujours eut aux Icllrcs appctit , Petit de nom, mais grand de renommée , Par son ciUidc en labeur eonsnmmêr.

Villon esl trop connu pour que nous ayons la pensée de faire ici sa biogi-aphie ; pour nous c'est un bazochien aussi c6lËbre par ses écrits que par ses infortunes et son inconduite. Guillaume CoUetet croit qu'il avait étë procureur :

Après ivoir justiGé par ses propres écrits qu'il ne mourut poiut eschoUer, je conjecture, par ses mesmes ëcrils, qu'il fut homme de pratique et de chicane, et ce hit sans doute cet emploi rapineux, plutost que l'innocent mesliar des vers et des rimss, ijui corrompit son naturel et qui le rendit si amoureux du bien d'autruy. Qu'il Fut praticien, je l'infère premièrement de la qualité qu'il prend au frontispice de son livre , intitulé Ui fEuvra de maùlrc Villon, car ce nom de rosislre n'est guère applique qu'aux officiers de pratique ou de justice. En second lieu , ja le coujecture de ce qu'il avait un clerc qui escrivoit soubs luy, et duquel il parle en ces termes :

Par mon clere Fremin l'estourdis , Aussi rassis que je pense eslre ; S'il me démeni, je le maudis:

Selon le clerc est deu le maistrr.

Ri en un autre endroit :

Somme , plus ne diray qu'un mol .

Car commencer ïcuh à tester ; Devant mon clere Fremin , qui ni'osl , S'il ne dort, je veux protester.

Et de maint homme délester, Et celle présente ordonnance , Sans vouloir 1* mani rester Qu'il tout le royaume de Fraïu-r.

Je veus mon creur qui s'alToiblil .

El je ne puis plus pépier -, Fremin , sieUs-toy près de mon lict , Que l'on ne nie vienne espier ; Prends encre , plume , avec papier ; Je le dicte , eacris vistemenl , Puis vu le tout bien copier ,

En troisième lieu, c'est qu'il adressa d'abord ses Rrpeuei frauchn k ses issociés et confrères , qu'il nomme ensuite clerci, nrgml5, procureuTi, et autres estafîlers de rnsdanic Chicane. Si l'on m'objecte que , s'il n'eût été homme de pratique , il eut fait , comme on dît , ses escritures luy-mêine , et que , dans son Ttttament, il laissa quelque chose ii maistrc GuilUuinc Charruau , comme i son advoeat, et i Fouraicr, commme à son procureur, je réponds que tout homme de pratique qui plaide en son nom n'est ny procureur ny tdvoctl en sa propre cause , puisque cela est defTendu par les lais et par tes ordonnances des princes, et qu'il (lut que les uns et les autres ayent recours en cette occasion à leurs confrères, joinct que , qugnd Villon lit son Ttttamtnt, il était détenu prisonnier, et ne pouvait alors agir par luy-même, mais par l'entremise des autres, et ainsy je croy que cetl« objection ne destruit pas mes conjectures.

Finalement je reconnois, par un poème qu'il intitule Caatn Rappel, et pir $a Rfqueite adressée au Parlement, qu'il cstoil fort bien instruit dans le style du Palais et dans l'intelligence des atTaires , ce que l'on ne saurait jamais sçavoir, à moins d'avoir frequcntc les tribunaux et ces petite* harpies qui ne volent que pour la destruction des hommes.

Colletel se montre tellement injuste envers les procureurs cl les praticiens , que nous n'avons pas besoin île

I1E LA BAZOCIIE. '201

les défendre en celle circonstance. Il est absurde, en clîei. de soutenir que Villon a él6 voleur et pilier de mauvais lieux parce qu'il avait 6t6 procureur : les injures ne prouvent rien.

Nous pensons qu'il fut , sinon procureur, du moins clerc de la Bazoche. Il ne faut pas perdre de vue que le nombre des procureurs n'était pas limite par les lois, et que les rois de France, jusqu'à la fin du sciziÈme siècle, furent obligés, à diverses époques, de les réduire. Villon, comme clerc ou praticien, pouvait avoir une clientèle, une pratique, pour employer l'expression du temps , dont il Était le mandataire , le procurator. Ses écrits laissent de nombreuses traces qui attestent son passage dans la société des clercs de la Bazoche. Dans son Petit Testament il parle probablement d'un de ses collègues :

Et à maislrc Robprt Vallér , Pnouvre clergcsult du Purlemenl , Qui ne tient ne mopt ne vallée.

J'ordonne prinei paiement Qu'an luy baille leKèrpment Mes hrayes

Item ma nominalion , Que j'ay de l'Université , Laisse pur résignation .

Pour forclorc d'adversité .

l'nouvrcs elrres de crste cil Sniitz eest iii/errfif

'iOi LES fLEHCS

Dans son Grand Testament il fait un Irgs des Sols :

Item Joiitic au l'riiice des Sotz Pour ung ban snt, Michaull du Four.

Qui, à la Tois, dit de bons moU.

Et chante bien : Itfn tb/alcr amaur '

Item H maiiili'e Jehan Cutard.

Mon procureur en court d'église Auquel doy encore nn pattrd.

Dans les poôsies attribuées à François Villon il en csl une, la Repeue franche des gallants sans soulcy, qui rend encore témoignage de ses relations avec l'association di^matiquc des Enfants Sans Souci :

Une assemblée de eompoignons , Nommez (et Galtant Saru Soucy, Se trouvèrent entre deux ponlz, Près le Pilsys

Il nous sei^it facile d'étendre ces citations, mais il nous semble que nous avons suflisamment établi les i-elations qui existaient entre Villon, les clercs de ta Bazoctie , les Enfants Sans Souci et le Prince des Sols. Ces relations apparaîtront encore davantage à tous ceux qui pi'cndront la peine d'étudier ses poésies. Nous ne chicanerons pas Collelel sur la question de savoir s'il était jinMiireiir ou simplement clerc de la Ba/oche; les argn-

DE LA BAZOCKE. 'iOIt

ments qu'il a donnés sont trop peu sérieux pour qu'ils puissent se discuter. Nous aimons mieux considérer Villon comme un type du bazochien spirituel et satirique. Quant A ses infortunes judiciaires, nous n'entreprendrons pas de les pallier ou de les excuser. Qu'il nous suffise de dire que si Villon s'est plongé dans les plus honteux débordements , il est possible qu'il y ait été amené par les sévérités du Parlement contre les libelles , et surtout contre les farces et les sotties , qui avaient alors dépassé toutes les limites. Les premières condamnations prononcées contre Villon étant aujourd'hui inconnues de l'historien, nous ^mous à supposer, pour son honneur, que ces condamnations eurent pour but de réprimer des excès de satire contre la royauté ou contre la haute cour du Parlement. Nous supposons, et rien de plus.

André ou Andry de la Vigne fut secrétaire du duc de Savoie , puis de la reine Anne de Bretagne. Il accompagna Charles VIII dans son expédition de Naples, et mourut vers 1527. Auteur de plusieurs pièces de théâtre, entre autres de la Moralité de l'Aveugle et du BoUettx et de la farce du Meunier de qui le diable emporte Vâme en enfer,"û composa les complaintes et épilaphes du Koi de la Bazoche , dont nous publions une partie à la suite de cette étude. La preuve que c'est bien à lui qu'il faut les attribuer se trouve dans ces trois vers qui font partie de cette curieuse pièce :

Dont Btlcndant qu'on expulse et decpipi' Dr mes raîsïiis \f muculc rerjus , <'y Jpilnndrny de la rigar un|{ verl ju«.

'lili Lts cLtiiCs

Nous parlerons plus amplomcnt d'Andrè d<! la Vigne lorsque nous reproduirons ce fragment.

François ilabert , n6 à Issoudun , on Beiry, fit ses études ù Paris, Il se deslinait à la carrière du droit . loi'sque la mort de son ptre interrompit le cours de ses études. Il revint dans sa ville natale, où il s'as.socia avec Jean Lebrun , greffier de celte ville , pour travailler aux jeux de la Bazoche , dont on amusait quelquefois les habitants d'issoudun. Lebrun était l'ordonnateur de ces jeux ; il en faisait ce qu'on appelle de nos jours la eharpenie; François Ilabert fournissait les vers. Comme la satire était l'âme de ces pièces de théâtre , ils trouvèrent des adversaires dans ceux qu'ils attaquaient. Les acteurs ayant été mis en prison, Ilabert, quiii'avait |)as été inquiété, refusa, à partir de ce moment, de se mêler de CCS divertissements satiriques ; il ne s'occupa plus que de ses propres ouvrages , qui sont fort nombreux.

Il était encore écolier, étudiant à Toulouse lorsqu'il publiais premier recueil de ses poésies. Il se déguisa sous le nom de Banni de Lyesse, et prit pour devise : Fy lie sautas

Puisque Fortune incessaiDincDt me blrssc , Nammc j? suis le Banni dp Lyesse.

(•e nom' m'est Jeu.

Milles de Norry, gentilhomme chartrain , s'était laiss<'> aller au goilt qui poussait la jeunesse d'alors : il avait composé des farces et des tragédies plus comiques que séiieuses. La troupe des Enfants Sans Souci avait accueilli ses produclioiiK ci les représentait sur les échafaiids qui

DE LA BAZIICHE. ^05

leur servaient de thëAlre. On cite , entre autres , de lui les trois journées tTHélie le prophète et (es deux}oumécn dAmon et Tamar. L'abbé Goujet dit qu'aucune de ses' pièces n'a été imprimée.

Mais parmi les poètes les plus célèbres et les acteurs les plus renommés qu'ait produits la société de la Bazochc il feut mettre en première ligne Clément Marot. Il vint étudier & Paris en 1 505 ; et comme il montrait peu d'inclination pour la langue latine, son père le mit en pension chez un procureur au Parlement. C'est ainsi qu'il fut enrôlé dans la société des clercs de la Bazoche. II parait qu'il avait été lié aussi avec la société des Enfants Sans Souci, car en 1512 il avait fait une ballade pour eux. Ses poésies portent des traces de son passage dans ces deux sociétés : ainsi , dans l'épltre adressée, au nom de la Bazoche, au roi François I", on remarque les vers suivants:

Bszocliiens à coup soûl venuz Vous supplier d'ouïr par le mciiuz Les pDincU et traits de tuatre eamedit.

Si le séjour de Clément Marot il Paris chez mi procureur laissait des doutes sur son affiliation à la société de la Bazoche, celte épitre les lèverait complètement.

Après Clément Marot on trouve Jean de Serre , excellent joueur de farces, qui vécut sous Fi'ançois 1"'. Clément Marot nous a laissé 1 epilaphc de ce célèbre acteur :

ïHf. l.tS CLERCS

Drs trisrra trisicur» ilc^louninil, Kl l'Iiomme aise en aise tcnajl , Or, bref, quand il entroil en sdIIo Avec une chtuiise sale , Le front, la joue el la narine Toulc couverte de farine , Et rttpfTij d'un béguin d'enfant Et d'uD haut boiincl triomphant .

(iami de plumes de chapons (t] .

AvFC tout cela je réponds <Ju'en voyant sa mine uiaise , On n'était pas moins gay ni aise Qu'ouest aux Champs clisiens —

Jacques Memable , autre célûbre joueur de farces , u'csl connu que par l'ëpilaphe qu'a faite de lui le poêle Honsard. Elle dépeint assez viveraenl ses infortunes :

Tandis que lu vivais , Hcrnabic , Tu n'avais ni maison ni table , Et jamais, pautTc, tu n'as veu En la maison le pot au feu ; Ores la mort t'est profitable , Car tu n'as plus besoin de table.

Ni de pot , et cy, désormais, Tu as maison pour tout jamais.

Le comte de Salles , acteur dont on ignorait le véritable nom, mourut d'une maladie épidcmique, sous François l"; il est encore connu par une éjiilaphe de Clùment

DE LA BAZOCHË. 307

Marot et par une complainte de dame Bazoche sur son I repas.

Le soin que prenait Clément Marot de composer des ^pilaphcs sur les bazochiens et les Enianis Sans Souci avec lesquels il était lié d'amitié est tout à fait significatif. On voit que les relations que ce poêle avait contractées dans ces deux, sociétés avaient laissé chez lui des traces assez profondes pour qu'il consacrât ses travaux poétiques à la mémoire de ces jeunes gens , qu'il aimait, et qu'il ne considérait pas comme de vils baladins ou de misérables histrions.

Voici une des strophes de l'épitaphe du comte de Salles :

Je suis celuy, comme tu ilois sçavoir, Comte de Salles, usez pliisant k vcoir; Qui , pur mes gestes, brocards et tragédie , Htunte assemblée ay souvent resjouye , En entretient , ayant plus grâce que honte , Et en aecordz, et doulz ehanti armanici Mais on n'en falct mise, receple ou compte.

La complainte de la Bazocbe sur le trépas de cet auteur est irés-curieuse par la simplicité et la naïveté des expressions. Elle prouve combien le défunt était regretté de ses camarades , el le cas qu'ils faisaient de ses talents dramatiques :

S'esbahlt-on si mon cueur triste rendy,

Quand voy mon comte au cloitif Saint-Laurent (IJ ,

Aiiiïi, de pesie. soubdiiincincDt niourii'.' lia : me* suppoli , gdtei-ïou» sur les rmici ,

La perle grande qu'il nous caiivicnt snulTrir-

Jadis le vristcs i tau« voz faietz suufirir.

Et en vos jeux faire florir son nom .'

Ire ralallo ores le faict pourrir.

Par faulx csteux on pcrl souvent le bon.

Vous , Baronat , qui Fusles son seigneur,

El vous, Guistaud (1), de son bien cnscigiieur,

^'oicy pour vous piteuse chansonncitc.

Vous, compaignon, qui l'aimnsles du eueur,

Avez point eu Irislesse du malbeur

Qui succomba si simple personnelle?...

Parlerons-nous de Pierre Gringore , qui appartenait lu sociélë des Enfants Sans Souci , et qui prenait le titre de Mi^re-Sotte ou Maire-Sotte? Gringore fut non seulement auteur el acieur, mais encore entrepreneur de rcprésenlalions thÈilIrales. On trouve dans les registres de l'Hôtel de ville de Paris , cités par Sauvai dans son Histoire des Antiquités, la mention de gratifications qui lui étaient accordées par les magistrats de la cité :

A Jelinn Marelinnt et Pierre Gringore, compositeur cl rhar- ])entier, qui ont fait et composé le mysière fait au Cliàielcl de Paris , D l'entrée ilc M. le Légat, ordonne des personnages, iceux revêtus el habillés ainsi que au dit mj-9tèrc étoit requis , et pareillement d'avoir fait les eselialTauls qui éloicnl Dccessnires, pour ce fournir le lioii , cent livres ;

.V Ji'linn Mari'linnl , cliaipentier de la gi'nnd' coiRiiée , et l'ieiTo

DE LA DAZOCHE. i^)9

tii'iiigore, compositeur, cciU livres, pour avoir composé le axyili'rc fsil BU Chdltlel, k l'entrée d« H, l'archiduc , ordonné des l>er<ionnages , etc.

Gringore a composé plusieurs mystères, notamment celui qui fut représenté au ChAtelet de Paris , ft l'entrée de M. le Légal, 1509;

Mystère fait au Chillelet de Paris, a l'cnlrée de M. l'Archiduc, en 1503;

Mystère fait sur la porte du Châtetet de Paris , ft l'enti'Éc de madame la Reine , 1503;

Mystère fait à l'entrée de la Reine à Paris, le 5 janvier 1514, au devant du portail du Chfltelet de Paris ;

Mystère fait devant le Châtelet, le jour de l'entrée de la Reine à Paris, 1517(1).

Gringore est auteur, entre autres , d'une sottie, d'une moralité et d'une farce, qui furent représentées toutes les trois le m?me jour, en 1511. Il de\int plus tard héraut d'amies du duc de Lorraine, Il a laissé de nombreux écrits, pour lesquels il abandonna de bonne heure le ihéftlre ; mais , en général , son style est lourd et diffus. Gringore s'était complètement jeté dans la composition des œuvres de morale , parmi lesquelles on distingue encore aujourd'hui : (es Abus du monde , satire dirigée contre toutes les professions ; les Folles entreprises , urili<jue amère et exagérée do la conduite des magistrats et surtout des ecclésiastiques. Il n'épargnait pas davantage les femmes, qui sont fort maltraitées dans les Contre-

dits du PriaCF dex Soin. Voici ce que SongM"mux dit de la sienne :

Treize deniers l'ii acheléc , Hiis , par ma foi , c'est tn^ ventlu.

Qui pour le prix me l'a baillée Que par son rou tût-il pendu.

Gringope, comme Mère-Solie, était sujcl du Hoi de la Bazochc , et, dès lors, bazochien lui-même. On est fi-appé d'une circonstance particulière : c'est que la jiluparl de ces reprÉscntations se donnaient au ChAielet. Les gralificalions que Gringore recevait de la ville le constatent officiellement. En sa qualité de M6re-Sotte était-il le chef de la société théâtrale du Chûlelct? Celte dernière supposition est fondée, comme on le voit, sur d'assez fortes présomptions.

Jehan d'Abundance , bazochien et notaire royal au Pont Saint-Esprit , vivait voi's 1 540, Il avait composé quelques farces et moi'alités , enti* autres : le Gotivert ^humanité, — le Monde qui tourne le dos à chacun, — Plusieurs qui n'a pnint de conscience, — te MyUère de^ irois Roys, — et le myslûpe composé sur ces mois : Quod secundum legem débet mort. Il a laissé aussi la fai-ce de la Cornette, qui ne se distingue des autres pifres de ce genre que par son immoralité.

Nicole ou Nicolas Bargedé, natif de Vezelai , dans le Nivernais, licencié es lois, cl, plus tard, président au présidial d'Auxerre, est encore au nombre de cespoi'tcs sortis des rangs de la Bazochc. Il vivait sous François I". Enti* aulres pi-oduclions on connaît de lu! : l'Arrêt dea

lli; LA U.tZUCHE. dt I

tniis EiprilD sur le trespas de Claude de Lorraine , duc de Giiine., espèi'c de plaidoyer entre le Ciel, la Terre et le Génie de la France. Le Prince était attaqué d'une maladie mortelle, la Terre demandait son corps , le Ciel réclamait son Ame, et le GÉnic de la France sollicitait son retour à la santé. Trois Esprits , sortis du corps de François ï", de Marguerite de Valois et de Godefroy de Lorraine , jugent le différend. Après quelques légères contestations , ils s'accordent pour adjuger le corps du Prince à la Terre et son âme au Ciel. Nous citons cette œuvre de Bargedé comme une des tendances de l'époque que nous avons signalées au commencement de ce chapitre.

Nicolas Ellain fit ses études à Paris , et s'appliqua à la pratique , pour laquelle il n'avait pas beaucoup de penchant, s'il faut en croire le sonnet qu'il adressait à un de ses amis :

Estre au Palai» ù me rompre la teste, Pour courliser, Dencui, ud consciltci', L'i> procureur, un clcr« , un ofîicier, El envers eux eontrefairr l'hoiineste , Faire dresser un exinîcl, une fnqucstc, Faire la eour s un monsieur l'huissirr , El à son rtcre faii'e signifier Ore un airesl , ores une rsquesle.

Ne faire rien sinon que tout le ranc, En ce pilais courant de banc en banc, ViiTe cliétif en eetlc servitude , Voilà, Deneux , voilà mon (îalien, Mon exercice arislolélien , Voilà mon livre et toute mon estnde.

L'abbé Goujet , qui cite celle pièce , raccoiupa^iii^ des i-étlexions suîvanles :

J'cnirc d«iu In puiiic d'Ellain : les procédures pI IouI l'ailirail dp la pratique , laiil civile que criminelle , n'ont jtmais ou de cliarmcs pour un ami des Muscs ; il faut que le devoir et la nécessité parient bien eflicacement pour engager celui qui a du goût pour les lettre» à se livrer à cette triste et ennuyeuse

Le savant bibliographe n'aui^it pas dû mettre en oubli qu'une grande partie des poètes qu'il cite datis-sa Bibliollièqne française tenait, soit au ban-eau, soit à la magistrature. Au surplus, Jean de Boissières, buzochien, originaire de Montferraiid , ne partage pas sa manii-ii' de voir:

Je regrette, dit ce poëie daiis des stances sur ce sujet, ji' regrette la oie clériipu que j'avais embrassée , et d'avoir quille trop légèrement

Nous avons parlé des principaux bazochiens ; il en (!st beaucoup d'autres moins connus, nous ne dirons pas moins célèbres , dont le passage dans la Bazocbe n'a pas été autant remarqué. Si nous en parlons ici, c'est pour donner une preuve de plus de l'influence qu'exerçaient les corporations de clercs sur le mouvement qui emportait alors tant de bons esprits vers la culture des lettres. A coup sûr, en citant un grand nombre de poêles , tous ayant exercé la protession de procureur ou d'avocat .

LIE t..i n.kzuciii:. '213

depuis Louis XII jusqu'à la fin du seiziënie fiiCclc, il faudra bien rattacher celte tendance à une cause quelconque , et l'attribuer sans lémérit6 à l'influence des jeux de lu Bazoche et & l'C-niiilation poétique qui animait la jeunesse d'alors.

Parmi les plus célèbres bazochiens nous avons cité : Martial , Bouchet , Villon , André de la Vigne , llabert , Marot, Roger de CoUerje, Maurice Sctve : il y en a beaucoup d'au 1res.

\'oici venir Gilles d'Aurigny, dit le Pamphile , contemporain et ami de Clément Marot, qui vivait encore au commencement de 1558. Il était avocat au Parlement de Paris, et fut moissonné à la fleur de l'flge. Son poëme en quatre chants : le Tuteur (Tamoiir a ftté considÉrÉ par quelques littérateurs comme une des meilleures compositions du seizième siècle. On y trouve un style élégant et facile allié à une imagination brillante.

Les autres poésies de d'Aui'igny sont des épitres, des élégies, des épigrammes sur l'amour, des chants royaux, des ballades , des rondeaux , une épitaphe de Clément Marot, etc.

Thomas Sibillet , Parisien suivant La Croix du Maine, et Chalonnais suivant du Verdier, naquit vers 1512, 11 était avocat au Parlement de Paris, mais il s'appliquait plus à la poifxie qu'à la plaidoirie, dit Loisel dans son Dialogue des Avocats. Son Art poétique a joui d'une assez. longue célébrité- Théodore de Béze, issu d'une famille distinguée di: la magistrature, après avoir étudié le droit à Paris et à Orléans , se livra, avec quelques désœuvrés, à tons les

excès d'une jeunessse ardente ; il se fil un nom iwmii It's poètes, puis se jeta dans les nouvelles idées théologiques. C'6lail un peu , du i-csle . la maladie des espnis distingués de l'époque. Clément Marot et Marguerite, reine de Navarre, sœur de François I", avaient été, à juste titre, soupçonnés de pencher vers l'hérésie et de favoriser !a réforme. Théodore de Béze devint, après Calvin, le chef de la nouvelle église. Entre autres œuvres dramatiques il a laissé une tragédie d'AbraJtant

Etienne Pasquier et Gui du Faur de Pibrac , tous les deux successivement avocats et magistrats : le premier h la Chambre des comptes de Pans, et le second au Parlement de Toulouse ; Guillaume Aubert, originaire de Poitiers, qui ne plaidait pas mal, disait Loisel, mais qui se trompait souvent en ses causes. Tous ont laissé des poësies que le temps n'a point fait oublier

Citerons-nous encore Antoine de Cotel , conseiller au Parlement de Paris , qui rappelait un peu trop dans ses poésies ses rapports avec la société des clercs de la Bazoche. Ses Mignardises et gayes poésies, publiées en 157H, ne roulent que sur l'amour, et manifestent une licence qu'on ne permettait plus, à cette époque, aux bazochîens. mais qu'on tolérait chez les magistrats.

Jehan de Beaubrcuil , poète français et latin, avocat au siège prÉsidial de Limoges, disciple de Dorât, auteur de la tragédie d'Altiilie , était contemporain d'un autrimagistrat, Gabriel Bounyn, originaii-e de Châteauroux, qui, d6s lotir, fit imprimer une tragédie intitulée /« Sultane. Ce poète compte parmi ses pièces une Iraiiédif sur la dt'fnife île la l'itiffi' et île la hcquoise et bantiis-

DE LA UAZOCUE. 21,')

xeinfiit de Mars à l'introduction de Paix et xaiiile Justice, lit une satire au Roi, imprimi^e en 1580, contre les republiqaains. Celle dernière pièce esl une sorte de diatribe contre ceux qui avaient la témérité de se révolter contre l'autorité du Roi et de mépriser ses édils.

Nicolas Rapin et Gilles Durand, avocats au Parlement et collaborateurs de celte œuvre justement célèbre, qui restera comme un des monuments les plus remarquables de la langue française : la Sa/ire Ménippée, celle éloquente et spirituelle protestation de la bourgeoisie contre les menées ambitieuses des seigneurs qui se disputaient la couronne de France. C'est à Rapin que Maihurin Régnier avait dédié sa neuvième satire. Ce poète célèbre avait fait aussi l'ôpitaphe de son ami sous la forme d'un sonnet :

Passant, ry gist Rapin, la gloire de son ôgr. Superbe honneur du Pînde et de ses beaux seerrU ,

La lecture de ces deux pièces témoigne du cas que Hégtiier faisait de ce poète.

Jean Vauquelin de la Fresnaye, qui fit un Art poétique, et Scœvole de Sainte -Marthe, son ami, plutôt passionné pour les Muses que pour l'étude de la jurisprudence , îi laquelle l'un et l'autre avaient été destinés,

Claude Mermet, le notaire de Lyon, qui faisait df charmantes épigrammes ; Gabriel Le Breton , avocat au Parlement de Paris , auteur de plusieurs tragédies.

Pierre du Brach , nalif de Bordeaux , qu'on supposi'

D,g,t,.,.d.i.Com

fort d'étit! ui] procureur ,

comme il noi

s le

tonner

lui-même :

Sans m'hibiiler,

soudain je me r

élire

Dus mon Élude

où je caiuracnce

a lire

Sut n» loi quelque accord discordanl

Ce Pierre du Brach a laissé de nombreuses poésips (|ui furent publiées en 157C.

Etienne Tabourot, célèbre avocat au Parlemeiitde Bourgogne. Étant écolier a Paris en 1564, il publia diverses pièces dans un recueil qu'il appela ses Bigarrures.

On a de lui l'ëpitaphe suivante, qui est curieuse en ■ e qu'elle est faite par un avocat :

Du plus grand cbicaneur qu'on pourra jamais voir En ee lombcau glacé git la dêpoullU raorte; PluUm , hôte commun , ne le veut recevoir De peur qu'en son pays la chicane il ne porte.

François d'Amboise et Nicolas Pavillon, avocats des plus célèbres du seizième siècle, se délassaient de leurs travaux par la culture des lettres. Il en est d'autres encore que les occupatious sérieuses de la magistrature n'empCchèi'ent point de cultiver la poésie, Expilly, successivement avocat, procureur général à la Chambre des Comptes de Dauphiné, et président au Parlement de Grenoble ; Maynard , président au Présidial d'Aurillac , qui fut un des premiers membres de l'Académie française ; Jullieii Colardeau, magistrat à Fontenay-le-Comle, et une foule d'autres.

Il esi hoi's de doute que les représentations des ni\s-

inxîs, des moralités , des farces cl des sollius, aidèrent au réveil des esprits , et concourureiil A les lirer de la torpeur dans laquelle les tfntbres du moyen flge les avaient plongés. Quand Clément Marot disait il François 1":

En couscrviuit nos liberk'i et droits Comme jadis Crcnt les autres roys.

Si vous tiendra pour père lu Bazoclic.

Qui ose bien vous dire sans irprorhc :

Que tant plus son rrt^ne fleurira .

Vostre Paris lanl plus resplendira .

il exagérait sans doule l'importance de la compagnii' au nom de laquelle il parlait, mais, au fond, il disait une chose vraie en signalant la coopération des clercs de la Bazoche à cette œuvre de résurrcclion.

Ces écrivains embrassent une période d'un siècle et demi , depuis Martial d'Auvergne, qui \ivait au milieu du quinzième siècle, jusqu'au commencement du dixseptième. Une lecture atientive de leurs ouvrages suffirait pour mettre au courant des progrès de la langue. Certainement il y a une distance très-grande de Martial d'Auvergne ft Maynard , mais cette lacune se franchi) sans peine en suivant les sentiers tracés par les intcrmédiaires. Les trois principales époques peuvent se reconnaître aux noms qui leur servent , pour ainsi dire , de jalons : François Villon, Clément Marot et Mallierix'. Comme contemporains de Villon, Martial et Jean Bouchel tiennent le premier rang à cillé de Chartes d'Oriéans , de Coquillart et de Crétin. Plus lard, Gilles d'Aurigny. Théodore de K'/e el lloger de CoUene, mari|uent , avec

2I« LES CLtKtS

Marot, l'époque du l'ègiie de François 1" ; enihi, (iilh-s Durand et Nicolas Rapin témoignent , dans leurs écrits, de riolluence qu'exci'çaient sur la littérature les princes de la poésie : Malhei'be, Racaii, Mathurin Régnier.

Plus on s'approche de cette dernière époque, plus la pensée devient claire el précise, plus l'expression gagne d'élégance et de force. Si elle perd pour quelque temps cette grâce et cette simplicité naïves qu'elle lenail de son origine, elle acquiert, en se latinisant, celle vitalité et celte énei^que précision qui devaient en faire la plus belle langue des temps modcnies. On commence aussi & ressentir ce souffle d'indépendance et de liberté qui remuait sourdement les âmes et devait, trois siècles plus tard, enHammer les esprits et régénérer notre société. Ah! sans doute, il ^ a loin des farces et dos moralités des clei'cs de la Baz-oche au\ poésies de Malherbe et de Régnier : la distance parcourue est immense ; mais n'est-ce donc rien que ce commencement d'émancipation de l'intelligence ; n'est-ce donc rien que ce travail des enfants du peuple, tout grossier et imparfait qu'il soit, que cette sécularisation du plus noble des ails : la poésie? Faul-il être indifférent aux tentatives de ces obscurs lutteurs , que le succès n'allait pas larder de couronner? Déjà, au treizième siècle, l'instruction, la science ne sont plus l'apanage exclusif des abbayes et des couveiils ; elles se répandent par les univei-sités ; le beau langage et l'éloquence éclatent au palais ; l'esprit court les rues; le drame et la poésie se montrent dans les carrefours de Paris , se donnant la main comme deux enfants vagabonds appuyant l'un sur l'aulrc leurs pas chancelants.

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