DE LA B
IlÉrode , de son cdté , débute ainsi :
Hault Empereur, Uonarque primitif, Sublimalif, partout dominitif ; Sur tous vivans je suis impératif, Superlatif si puissint , ne ehetif N'est contre mof , etc.
Ce n'est merveilleux ni comme style , ni comme invention , mais c'est à la hauteur des œuvres de Jehan Bodel , d'Adam de la Halle, de Jean Michel, de Jean Parmentier, de Chivalet (devienne en Dauphiné), deGreban, de Gringore, et des autres faiseurs de pièces de l'époque.
Les moralités se rapprochent, sous une infinité de rapports , des mystères , à le! point que beaucoup d'écrivains les ont confondus , et leur donnent le nom de ces dernières productions. Un peu d'attenlion les aurait empêchés de tomber dans une erreur semblable : il y a dans ces pièces une pensée de moralisation qui ne se trouve pas dans les mystères. Les moi-alités, le plus souvent, roulent sur des sujets profanes ; et si elles en empruntent it l'histoire sacrée, elles choisissent une parabole, un texte de l'Écriture qui renferme un enseignement, la vie d'un sabit homme : c'est l'histoire de l'Enfant prodigue, de l'homme juste et de l'homme mondain , du pauvre et du mauvais riche, etc.
Les farces , les moralités et les sotties ou sottises , paraissent avoir appartenu exclusivement au répertoire des clercs de la Bazoche. L'arrêt du 13 mai li76 enjoint aux clercs :
(Jiir dnrpsiiaiaiil ils ne joiiciil fiHhli'jiii'mfnl aiiiiil 1*alni<> ou
'J-i\ l.tS CLERC-
<:hïsli;lv( . ni ailhHi-f eu Heur pabliei . fmrn. fllwf . iHoi-ulit'-' .
irc aulm jruz ii roin-nitiliun dr pruph. l'I,-.
O'Iiii (Jii 19 juillet li77 csl conçu pivsque dans lus iiKHiit's li'mu's. Il fail tlùfcns*^ :
A Jtan rEsïi'illi- et aulrcs ajans pcrsonnagfs , de joiirr farce» . iiiui'ii/i(r» OH loltiseï, au palaU ilr rrviit. iip ailleurs . jusques par Jnililc cour en soit ordonné,
El , plus loin , il complôlc le vague de celle disposition fil ce qui touche la publicité do la repru^seiilation :
Diri'iiil au dict t'Esvcillë, say disuit Etoi de li BdzocKc. ri Mni'lin lEous.sy, i leurs personnes , qu'ils ne soient si hardis de jouer farce; moralilfi, imbtiqurmmt nu Paliiii , itr aillrurt , cic.
Les défenses ue portent que sur les rcpréscntatious publiques qjti se faisaient à convocation de peuple , d'o[i l'on peut conclure que les bazochicns donnaient des repi'ésentations particulières qui nY'laienl pas frappées de la même interdiction. Celte remarque est importante pour déterminer à quelle époque les clercs de la Bazoche (;oromencéreiit leurs représentations.
Nous avons dit, au chapitre cinquième , que nous considérions les moralités comme formant en quelque sorte le Iriiit d'union entre les mystères et les farces : en effet, plus ces productions s'éloignent des drames religieux, plus elles se rapprochent de la comédie ; c'est un mélange du saci-é et du profenc , de morale et de bouffonneries satiriques. Il n'esl donc pas sans intérêt de rechercher à iiuelle épo(|ue if'inontent les moralités.
DE LA BAZOCIIE. 335
Une grave erreur , dans laquelle beaucoup d'écrivains sont tombés , est celle-ci : les premières représenlations publiques remonlent, disent-ils, H 1308, époque des essais des Confrères de la Passion. L'autonsaiion qui leur fut accordée par le roi Charles VI, au mois de décembre 1M2, ne parlant que de myslères , il ne faut pas aller chercher au delà de celle époque les moralités , les farces el les sotties.
Cet ai^ment n'est pas du toiit concluant. L'ordonnance de 1402, tout le monde le reconnaît, ne prouve rien quant à l'origine des myslércs; on en jouait depuis plus de trois siècles quand elle fut rendue ; clic ne fixe pas davantage l'époque où leur représentation devint publique , paria raison toute simple que cette publicité leur était depuis longtemps acquise, et qu'il est impossible de la refuser aux représentations données dans les églises et dans les villes, à l'entrée des souverains : au mystère, par exemple , offert au peuple de Paris par Philippcle-Bel, en 1313, à l'occasion de la visite que lui rendait Edouard II, roi d'Angleterre. Ainsi donc, avant les Confrères de la Passion les mystères existaient comme pièces dramatiques ; ils se jouaient publiquement dans les temples, et, comme pièces mim^e*, faisaient déjà partie du programme des réjouissances publiques.
Sous demandons au lecteur la permission de reproduire en entier celte fameuse ordonnance de Charles VI , el, après l'avoir soumise à un examen attentif, il sera facile de réduire ù sa juste valeur l'argument principal lire de la date qu'elle porte el des dispositions 'qu'elle conlic.nt :
336 LE! CIEBCS
ChirlcB , par la grâce de Dieu, Roy Je France, scavoir faisons ù tous préscns et advenir, nous avoir receu l'umble supplicicion de uoz bien anicz et confrères les maistres el gouverneurs de la confrérip de la Passion et ResurrectioD Notre Seigneur, fondée CD l'Eglise de la Trinité , i Paris , eonleiiaiii conimc pour le faict d'aucuns misterres , Innt de saiiicts comme de salnclcs , et mesroement du misicrre de la Passion , qu'ils derraincmcnt ont commancié, et prest pour faire devant nous, coromc autrefaiz avoicnt fait, el Icsquelz lU n'ont peu bonnement continuer, pour ee que nous n'y avons peu eslre lors présens ; duquel faict et misterre la dicte confrerie a moutt frayé et despendu du sien, et aussi ont les confrères un chascun proparti onnable ment ; disans, en outre, que se ili jouoient publiquement et en commun, que ce seroit le prouGt d'icelle confrarie que faire ne povaîent bonnement sans nostre congic et licence ; rcqucrans sur ce nostre gracieuse provision. Nous qui voulons et desirons le bien, proulit et utilité de la dite confrarie , et les droiz et revenues d'icelle eslre par nous accreui et augmentez de grâces et privilèges , alin que un chaseuD par devacion se puisse et doye adjoindre el meHrc en leur compaignie , à yceulx maistres gouverneurs et confrères d'ieelle confrarie de ta Passion nostre dit seigneur ; avons donne et octroyé, donnons et oclroyons de grâce espécial , plaine puissance et auctorité royal , ceste foîz pour toutes , el à toujours perpétue Imenl, par la teneur de ces présentes lettres , octroyé congic el licence de faire el jouer quelque misterre que ce soit , soit de la dite Passion et ResurrectioD , ou autre quelconque tant de saincti comme de saincles, que îli vouldronl cslire el mettre sus , toutes el quanles foiz qu'il leur plaira , soit devant nous , devant nostre commun (1) ou ailleurs , tant en recors (!) , comme autrement , r( de euli convoquer el communiquer et assembler en queUcon-
i|u«$ litTU El plice licite et place à ce (aire, qu'ili porront trouver tant en nostre ville de Paris , comme en Is prcvostc et vicontc ou banlieue d'iccUc ; prcsens & ce , troii , deux , ou t'un d'enlx qu'ilz vouidront eslire de doi officiers , aanz pour ce commettre offeme auennc envers nous et justice. Et lesquclz maistres , gou- Temenra et confrères dessus dii , et on chascuo d'eulx , durant tel jours csqucU le dit misicrre qu'ilz joueront se fera, soit devant nciui ou ailleurs , tant en recors comme autrement , ainsi et par la manière que dii est, puissent aler, venir, passer et repasser, paisiblement vcstuz, abilliez et ordonoei un chascun d'eulx en tel estât que le cas le désire , et comme il appartendra selon l'ordcDance dudit misterre , sans destourbicr ou cmpcschcmenl ; et à gregneur [1) , eanSrmaeion et seurté nous icculi confrères , gouverneurs et maistres de nostre plus habundante grâce, avons mis en nostre protcclion rt sauvegarde durant le cours d'iceux jeux, et tant comme ils joueront seulement, gant pour ce leur meffaire ne h aucun d'iceux à ceste occasion ne autrement, cominent que ce soit au cantraire. Si donnons en mandement au prevost de Paris , et i tous noi autres justiciers et ofliciers présents et 1 venir, ou i leurs lieuxtenanls, et a chascun d'eulx, ai comme i hii appartendra que les dii maistres, gouverneurs et confrères, . et un chascun d'eulx , facent , seuffrent et laissent Joû- et user piaillement et paisiblement de nostre présente grâce, congié, licence , don et oetroy dessus dix , sans les molester, faire ne souffrir empeschier, ores ne pour le tenu avenir, comment que ce soit au contraire. Et pour que ce soit ferme cbose et cstable h toujours, nous avons fait mettre nostre scel à ces lettres ; sauf en autres cboses nostre droit et l'autruy en toutes. Ce fu fait et donné à Paris, en nostre hostcl Ics-Saînt-Pol , au moys de décembre, l'an de grâce mil quatre cens et deux, et de nostre régne le XXIII*. Par le Roy, mess. Jaqups de Bourbon l'admiraull,
"i'iS LES CLERCS
\e Beguc de Vicultiocs , cl plusieurs autres pre»eiu. Signe Moignon , et ippert >ïoir esté scellées en lacs de soyes et cire verte- Au doz desquelles lettres estait cscrit : Le Inndy XII' jour de ro«rs , Vixi mil quatre cens deux , Jehan Aubery, Jehan Dupin et Pierre d'Oisemont , maistrcs de la eanfrarip nommée la bUne, presenicrent ces lettres i maislre Robert de ThuUleres . Ueutennnt de M. le prevast , lequel leucs icclles lettres , oclroy* que lesditi maistres , leurs conCrères et autres se peussent assembler pour le faict de la confrarie, el le faict des jeu:!, scllon ce que le Roy nostrc sire le veult par icelles lettres. Et pour eslre présens avcceuli en ccsie présente année .commist Jehan le Pillent, sergent de la douzaine , Jehan de Saveoal , sergent a verge , l'un d'eulu , ou le premier sergent à la douzaine ou a verge dudil Chasiclet.
Les ConfrÈres jouaient le mystère de la Passion dans rhdpilal de la Trinité. Ce mystÈrc avait 6t6 monlé à Ri'ands frais. Les gouverneucs de la confrérie s'adresst^renl au Roi pour obtenir l'autorisation do le jouer publique me m :
Disans en oultrc que se ih jouoient publiquement et en commun, que ec serait le proulîl d'Irelle contrarie que faire ne povoicnt bonnement sans nosire congic cl licrncr , reqnërans sur ce nosire gracieuse provision.
On le voit : ce n'est qu'une spûculation h laquelle la confrérie voulait se livrer. Les mystères se jouaient depuis longtemps; seulement ces représentations étaient jçratuilcs et avaient un but religieux. Pour pouvoir jouer (■PS pif-ces en public , el , surtout , pour en retirer un bt-néfice, il fallait raulorisati<m ravale.
DE LA iHzocKE. i;l;t
ChRi-les VI accueille avec faveur Ih i-éclaïuatioii des };ouvL'nicurs de la confrérie, el leur accorde loul ce qu'ils dcmandaieiii :
Som , qui voulons el desirons le bien , proullt et utililc de la dicte confrario , et les droiz et revenues d'icclle estre par nous Bccreuz et augmrnlrz de grâces et privilèges, afin que un chascun par dcvocîon se puisse et doye adjoindre et mettre en leur enropsignie à yceux maistres gouverneurs et confrères d'icelle contrarie de la Passion nosti'e dil Seigneur, avons donne el octroyé, donnoDS el octroyons de grâce especial , etc.
La pensée du monarque se i-évéle : son but est de stimuler ses sujels aux pratiques dévotes et de les exciter à s'agréger à la confrérie de la Passion. Comme moyen d"y parvenir, il accroît les revenus, droits et privilèges de cette association. Il ne faut pas chercher autre chose dans celte ordonnance. Les Confrères de la Passion, à l'origine de leur société, étaient de bons bourgeois, personnages timorés el dévols, qui ne voulaient pas s'attirer la colère du clergé. La tentative de Saint- Maur leur avail prouvé clairement que, pour représenter ailleurs que dans une église les mystères qui touchaient aux dogmes de la religion catholique , il leur fallait une permission. Ils avaient besoin d'élrc couverts par l'autorité royale pour spéculer et tirer un bénéfice d'une chose réputée sainte. On ne saurait trop le répéter : l'ordonnance de 1402 ne doit être considérée que comme mar- (juant l'époque où les mystères, reconnus jusque-là comme drames religieux , favorables aux vues de l'église , purent SI- produire publiquement , en dehors des féies royales .
'■iU) LES CLERCS
sur un théâtre particulier, comme moyen de spéculation , et rien de plus.
Est-ce à dire, dès lors, que l'ordonnance de 1403 ne paHant que des mystères et négligeant de mentionner les moralités , les farces et les sotties , est-ce à dire pour cela que les moralités , les farces et les sotties n'existaient pas? 11 y aurait la plus grande imprudence à tii-er pareille conclusion.
Nous croyons fortement que les moralités naquirent pendant le quatorzième siècle. Elles ont trop de rapports avec les mystères pour que leur origine ne remonte pas au même siècle où ceux-ci commencèrent ft devenir populaires.
Nous continuerons , au chapitre suivant , l'examen de cette question à propos des farces et des sotties, et nous démontrerons que ces dernières existaient déjà au milieu du quatorzième siècle.
Le type des moralités, celle qui passe pour être le chef-d'œuvre du genre , c'est celle de Bien-Advise, Mal- Advise (1) , rangée mal a propos dans la classe des mystères. Prenons-la, quoique fort connue, parce que l'analyse de cette pièce donnera une idée complète de ces deux espèces de spectacle , qui ne doivent pas Être confondues qttoiqu'il y ait beaucoup d'affinîlé entre elles.
L'acteur chargé de réciter le prologue devant le publie, après avoir exposé le sujet et l'intention que se propose l'auteur, ajoute :
iO Birn-MviK. Vat- Idiût. Iniprlnu' ■ Paris par PÉirrr U Canui , pour
Ma division est fiiiif :
Si requiers la Vierge hoiioit'i' .
<^r le jeu prengncz à pUisii- El de jouer ayons loisir.
Nous fusons protestacioti Que n'est poiDt notre JDUneion De rien dire contra la Toy.
t^ontre Dieu ne contre la lov.
S'il y a lieu , paroUe durr Qui soil conlrc la foy escriptr , Ou aussi faillie d'escriplurr .
D'entendement ou de reclure Ou habit sur corps et sur leslc .
Qui nullement soit malhonesle Uu qui peut porter nursanee Prestrcs ou clers, d'une alliancp Tous ensemble les appelons.
Od ne pouirail, ce nous semble, alléguer rien de plu!^ l'oncluanl à l'appui de l'opinion ëmise au commencemenl de ce chapitre. L'auteur convoque à la reprësenlation de sa pièce prêtres el savants; il leur déclare qu'il ne dii-a rien contre la foi , contre Dieu et contre la loi ; que si une faute lui échappe , ou que si un costume choque le spectateiu', ce n'est point pour lui porter nuysance on par intention maihoneste. L'auteur anonyme de celte mol'alité pouvait être un bazochien dûment informé de la sévÉritj; du Parlement de Paris , et ne voulant pas s'exposer à SCS rigueurs. A l'époque où elle fut représentée , vtîfs 1475, on s'apercevait du mal que les mystères avaiciil (■ausf. Le Parlement avait commencé à sévir dés 144-^.
-H'i LES CLERCS
Ce ne fut qu'un siècle plus tard qu'il interdit auxConfr^res de la Passion , d'une inaniëre absolue , la représentation lies mystères.
Le prologue finissait ainsi :
Aiin il'entenilre loieu^ le jeu.
Pour Dipu et nous veuilleï paii faire ;
Chacun n'a que su bnuche à tiirc.
Et 9'il y a aucunes faultc» ,
Ne les veuillez pas tenir haulte« ;
Peu lie ebose y gaigiieriez
SI de nous vous vous moEquiei ,
Car nou9 sommes bien peu liabiles
\ savoir choses si subtiles.
Le sujcl de cette moralité , quoique multiple dans ses détails, est très-simple dans son idée première, dans sa conception fondamentale : Bien-Advise est l'homme juste, qui suit la voie étroite qui le conduira au ciel; Mal-Âdvise est le pécheur qui commence par la débauche et qui finira par le crime. Le spectateur assiste à la glorification du juste et à la damnation du pervers.
Bieu-Advise voyage accompagné de Franche-Volonté , laquelle, par parenthèse, porte, dans la pièce, le cos~ tume de Roger Bontems. Il sait choisir le bon chemin, celui de droite. Son guide lui montre la demeure de la Raison ; celle-ci le conduit à la Foy. Cette vertu lui donne pour se guider une lanterne à douze petites fenêtres , représentant les douze articles de foi.
DK LA BAZOCUE.
Jo te donne crslc lantemr Aflîn i|ue lu le voyes conduin
Madune des mereis cent raille.
lui répond Bien-Advise. Sur sa route il trouve successivement Contricion et Humilité. Comme il passe à c6té de cette dernière sans la saluer , elle le reprend de son orgueil :
Pirdonnez-nini . en vérilé ,
Adonc Hiunilitc lui baille le restement d'humilité , et Bien- Advise le vest , et puis Humilité regarde ses chausses semelées ù i;rans poulains , et Humilité lui dit de les quitter.
Adonc il osie ses souliers et ses chausses , et se tient emprès • affin qu'il Yoye tout le jeu.
Le théâtre d'alors n'avait pas des coulisses comme celui d'aujourd'hui ; tous les acteurs étaient sur la sc&ne, ou bien y grimpaient par une échelle, aux yeux des spectateurs. Les acteui^ qui ne parlaient pas étaient censés absents , et lorsqu'ils avaient rempli leur i^le ils se rangeaient sur un des cbtës du thëâti« et assistaient à la suite de la représentation.
Franche-Volonté revient à Mal-Advise et lui demanda' la roule qu'il veut suivre :
Je voy là une nialebme (I) ,
Qui a détroussé mon eompaii^ï ('2j
répond celui-ci en faisant allusion à Humililé , qui a d<'-- ]}OuiU^ Bien-Advise de ses beaux habils ; je ne veux pas
suivre son exemple :
tliig hommp nr stei cf qu'il hil ■ Qui en main de fritimc ae mt-i ; Jamais n'yray le chemin dexirc.
Pi-enons à gauche, répond Franche-Volonté.
On devine les personnages que rencontre Mal-Advise , c'est d'abord : Témérité, Tendresse , Oysance, Rébellion, Folie, qui lui tait connaître Hoquelerïe.
Folie, Hoquelerïe et Mal-Advise entrent au cabaret ; ils sont servis par Houlerie (1). Après le repas ils se mettent à jouer. Mal-Advise perd tout son argent et jusqu'à ses habits ; Folie et lloquclerie le dépouillent et le battent.
Le juste, au contraire, pei-siste dans la bonne voie; Humilité le met en rapport avec Confession, Occupation, Pénitence , Aumône , Satisfoction.
AJonr Bipn-A<lvi4<> s'tn vt a Sali ^faction . et Satisfaction doit
»K LA BAZOCIIK. 'H'i
Salisfaclion esl ici la figure allégorique du détachement des biens de ce monde. C'est sans doute à propos de ce personnage que l'auteur, dans le prologue , prie les spectateurs de ne pas se scandaliser des costumes qu'ils pourraient trouver malséants.
Mal-Advise, furieux, se livre à Désespérance, et la l>rie de le mener à Malle-Fin. Il rencontre successivement Pauvreté volontaire , Larrecin , Malle-Meschance et Mauvaise-Honte -
Désespérance , prends la cordi' .
Et le me lie bien et fort ; Gouveme-le jusqnes ù la mort .
Et garde s'il se repeni Que tu l'étrangles à l'instant.
Le lecteur a déjà pu s'apercevoir que la pièce était coupée en espèces d'actes qui se suivent parallëlemenl» et déroulent devant le public la vie de l'homme de bien, opposée à celle du réprouvé. Les deux tableaux forment contraste et sont en perpétuelle opposition. La conception est des plus simples ; i! ne faut pas y rechercher les secrets de l'intrigue dramatique : point d'imprévu , rien de saisissant dans les situations et dans les caractères ; l'honmie le moins habitué aux spectacles devine la suite et le dénouement de cette espèce de morale en action : quand le génie du bien a parlé, le génie du mal parait à son tour ; son langage et ses déportemenls servent de contre-partie ;\ la scène qui a précédé.
.Mn-égeoiis donc autant que possible celle analyse
240 l.ES CLEHt>
pour ne pi» en Mguer le lecteur. Si elle se trouve m , c'est que les moralités , pour la plupart, sont les œuvrcK des clercs de la Bazoche , et qu'elles portent en elles un caractère qui marque leur supériorité sur les mystères.
Des dialogues s'engagent avec tous les personnages allégoriques que Bien-Advise et Mal-Advise trouvent sur leur route. Bien-Advise poursuit son chemin; les vertus qu'il rencontre sont successivement : Chasteté, Abstinence, Obédience, Diligence, Patience, Prudence, qui le mènent ô Honneur.
AdoDC tnèaent Bien-Advise à Honneur, en chantant : Vent.
Ici Bien-Advise semble vouloir sortir de sa ligne de conduite en demandant à Honneur de lui montrer la roue de la fortune.
Ce désir s'explique : dans la pensée de l'auteur c'est une allusion aux faiblesses humaines, aux découragements et aux déviations imprévues, que l'homme le plus juste, le plus vertueux, offre quelquefois à l'humanité. C'est aussi une dernière épreuve qu'il veut présenter au spectateur en lui montrant comment le vrai chrétien sait résister à la tentation des richesses.
]..e double visage de la Fortune étonne Bien-Advisi' :
Tu as iing visage angéliquc .
Et l'autre est espovultable ; 1,'un est bel el gracieux et frique .
L'autre esl pire qu'un l>asiliquc.
Mal-Advise vit'iii, S son tour, [wur tenter la fiirlune. mais
il est escorté par quatre personnages qui représentent les quatre états du inonde : je Régnerai, je Règne, j'ai Régné, je Suis sans Règne. Ils sont désignés en latin sous ces noms : Regnabo, Regno, Regnuvi, Snm sine Regno. Ces quatre hommes éprouvent tour A tour toutes les faveurs et tous les revers de la fortune. J'ai Régné et je Suis sans Règne sont dëfînilivement précipités de la roue , sans espoir d'y remonter, ils se laissent aller au désespoir; Bien-Advise les console et les mène à Confesse.
Désespérance entraîne Mal-Advise et le conduit à Mallefin:
Kotez que Hille6a doit avoir grandes msmmcllcs comme une Irnye, et y doit avoir beaucoup de petits dîabletons qui la suiveot, tout ainsi que lea petits cochons suivent leur mère.
Mallefm demande à Mal-Advise s'il ne se repent pas de ce qu'il a fait ; celui-ci répond que non ; Mallefin le tue :
Adonc Hallefin ocrist Mal Ailvise , et puis Mnl-A(lvi>o se doil inellre en guise d'àme.
Les Ames se distinguaient par un grand voile dont l'acleur se couvrait. Ce voile était blanc pour les élus et noir ou rouge pour les maudits.
Les petits diables poursuivent les Ames de Regno, de Regnabo et de Mal-Advise , qu'ils emportent en enfer :
Adonc les grands diables les emportent en faisant grandi' Ju>c
L'enli-ée de l'enfer était figurée sur la scène par la gueule d'un dragon .
Ici est une scène de diablerie : les puissances infeinales
Tont leur cour à Lucifer, qui leur ordonne de fcsloyer lt>s nouveaux venus :
Adonc chacun hce son attice . rt boutent la table , cl frappent •ur la table d'ung baston , et devez tavntr ([ue la table doit élrr nuire el U nappe peinte en roii({e.
Les convives sont assis , et les diables les ser\Tnl :
Saulce d'enfer, saulce d'eiifer.
Aux sen'iteurs de Lucirrr.
Cette sauce est composée de soufre ei de matières inflammables qu'ils versent sur les plais et dans les gobelets ; puis ils renversent la table et tout ce qui est dessus sur les trois convives , et font les diabies grans crin et ijrans lempestes.
L'intervention des diables de l'enfer a toujours été pour les auteurs des mystères et des moralités une mine féconde à exploiter : c'était la partie la plus goûtée des spectateurs. Il y avait la grande et la petite diablerie; pour jouer la grande il fallait quatre personnages, d'oii est venu le proverbe : faire le diable à quatre.
Rabelais raconte quel était le costume des acteurs d'une diableine que le poêle Villon avait organisée pour faire la montre à Saint-Maixent , on Poitou, lors de la représentation du mystère de la Passion (1) :
(:e^ diables cstoient tous rapsrassonpz de peauli de loup» . di' veaux et de béliers, paxementêe' de testes de mouton*, de e.wiie- de Iwiili et di' jtpands havel- de cuisine : eeintz de (innse-
m. LA BAZOC'IIK. 'H'.*
courrBi.îî , tjqucllcs pendoyent groasfs eymbdr^ de vaches el scnnette'i de rouletz à bruit horrifique. TenaîeDt en maÎDS «ulcuiis bisUins noirs et pleins de fusées. Aultres portoyenl langz liions sllumcs , sur lesquels à chascun carrefour jectoyent pleoes poin- (■nées de pu-asine en pouidre , dont sortoient feu et fumée ler-
Bien-Aclvise, Regnavi et Sinc-Regno meurent aux pieds de Bonne-Fin , et recommandent leurs ftmes à Dieu , qui les reçoit au paradis el ordonne à ses anges de les lui amener :
Adoiic dansent les ûroes du paradis toutes ensemble , el eliaiilent l'eni, Crtolor, et les diables font lounnenU en enfer.
Bonne-Fin , s'adressant aux specliiteurs , les invile A imiter l'exemple de Bieii-Advise :
Faisons eoinine eux
sans
fainlise .
Et iei ne séjournon
,s pi.
is;
Allons ensemble ù
l-églii
ie.
Chantant : le Drum
. lau
da»iu>.
La moralité , dont nous avons tflché de donner une idée aussi complète que possible , eut beaucoup de sucres parce qu'elle contenait une scène de paradis et une diablerie très-bien organisée pour l'époque. II y a lieu de croire aussi qu'elle n'encourut pas les rigueurs du Parlement.
Il n'est pas besoin d'insister sur la pauvret* des moyens i-t de l'invention : la Foi donnant à Bion-Advise une lanterne à douze petits vitraux pour se conduire , l'Humililé se di'pouillanl de ses babils . cfs voyages et ces rencon-
âÔU LtS CLERO
très sont des allégories d'une naiveté qui fait sourire aujourd'hui. Les spectateurs du seizième siècle ëtaieiii moins difficiles et considéraient, sans doute, les conceptions de l'auteur comme aussi nouvelles qu'heureuses Cependant il faut remarquer qu'il y a progrès sur les œuvres des faiseurs de mystères, qui se bornaient k traduire en mauvaises rimes l'Écriture ou l'histoire d'un martyr, en y intercalant de temps à autre quelques scènes banales de la vie commune.
Mais plus on se rapproche du seizième siècle, plus les moralités semblent s'éloigner des sujets religieux , des caractères symboliques et de l'allégorie , pour s'emparer des sujets profanes. Il en existe beaucoup qui , façonnées parles écrivains de nos jours, pourraient, à la rigueur, par^lre sur le théâtre. De ce nombre est la moralité d'une pauvre villageoise ; laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son père, que iTestre violée par son seigneur ■ (aicte à la louange et honneur de chastes et honnestes fUies. à quatre personnaiges.
Cette morablé date de 153l3. A cette époque , le théâtre commençait à devenir une étude de mœurs ; sous ce rapport, cette pièce ne manque pas d'intérêt.
Un seigneur confie ft son valet le désir qu'il aurait d'une villageoise ; le valet lui répond qu'il connaît Esglanline , fille au pauvre Grouxmoulu.
Il pdrc est it moy tenu ,
'St UD des hommes de ma Icin'
mon siijpct. V» lo*l l'eiiqucni'
lit LA UAZociii;. '^r)l
Si d'elle an poumît liiici'.
Dy hly, s'clle vient en ma serre .
Qu'après la ferai marier Si bien qu'elle pourra porter Sainture d'or, robes fourrées ,
Esglantine rejette avec mépris les propositions de son seigneur ; elle en averlil son pÈre , qui menace de sa cognée te valet impudent; celui-ci retourne vers son maître et le prévient de ce qui s'est passé. Le seigneur entre en fureur et court à la cabane du serf i
Vilain de rude entendement Qui le meut d'être si hardy D'olTenccr mon eom mandement'; Battu Mra» preseulcment.
Tien! . . . {Il fi-app'e Ir pliv. j
D seigneur, pour I
Hercy eoquin? Vous y mourrez.
De coups aurex le corps noircy.
Mon cher syrt
Ali , mon seigneur, pour Dieu merr> .
Il i*gne dans toute celte moralité une tristesse qui a quelque chose de navrant : la cruauté du mallre, l'abaissement du serf, la puissance sans limite et sans frein
•i.'ri LES CLERCv
de l'un , la faiblesse , le désespoir, la misèi'e de l'autre, forment un contraste qui donne lieu h de bien tristes réflexions sur l'étal de la société à celte époque , et qui remet en mémoire le tableau que La Bruyère a fait des paysans. Que de chemin avait encore à parcourir ce tiers-état qui ne comptait pas alors et qui devait être tout trois siècles plus tard. Cet immense cri de douleur el d'angoisses, qui s'élevait sans cesse et qui allait toujours grossissant, retentit quelquefois dans le répertoire dramatique du moyen lige.
Mon cher syre . vous mr luei.
C'est la seule plainte que Grouxmoulu murmure lorsque son seigneur t'accable de coups. Ne croirait-on pas entendre un pauvre nègre se tordant sous le fouet d'un barbare planteur. Avec quel étonnemeiit le lecteur parcourt les pages de cène moralité , avec quelle surprise mClée de commisération il écoule la plainte naïvemeni respectueuse de cette pauvre fille au désespoir :
(ilier scignFur, vous devra g»rdcr Vos subjcclï, par votre prouessp.
Et vous me voulei difTampr Pour un peu de folle jeunesse ■■ Par quoi de confort tant me blesse.
Que j'syme mieux mon tems conelun' .
Haiotenant lionneur cl sagesse Qii'eslrr} adonnée ■ telle ordure.
C'est beau, c'est moral; mais l'expression n'est pas. nialheureusemenl, à la haulpur des senliments. La dépra-
[IK LA BAZOCKI:. -i'iA
viilion des mœurs, qui avait envahi toutes les classes de la société faisait que ces sentiments, qui se rencontraieiil , sans doute, chez quelques natures d'élite, pieuses et bien n6es , étaient loin d'être communs à la majorité. A mesure qu'on avance dans la lecture des écrivains des quatorzième, quinzième et seizième siècles, on se demande, à chaque page où s'arrôtail alors la corruption. En effet, si les écrits rctlètent l'image de la société qui les a vus naître ; s'ils sont considérés comme de sérieuses et exactes peintures de mœurs, il feut avouer qu'ils n'offrent pas un tableau très-flalteur de ce qui se passait, à cette époque, dans toutes les classes de la société , et l'on est forcé de convenir que nous valons infiniment micu\ que nos meux sous tous les ^apports.
Les puissants étaient peu charitables pour les malheureux : la moralité du Mauvais Rkhe et du Ladre, qui représente l'égoïsme du seigneur et la misère du pauvre , produit la même impression que celle de la Villageoise:
Troticroenu, mon Iwl «nj, N'cs-tu pas ouy ce Iruuit Que t'avïis-je dît ci -devant Que de ma porte lu cliassusses Et que les chiens lu lui harasser?
V«< 1c moi chasser vislerocnt.
Trotlemenu, au ladre, en le frappant :
Dr ça tiuant passeï arrière.
Très-fort vilain, rarsrau(l) pourri.
"i'ii l.RS CLERCS
Ces brutalités étaient alors fort habituelles ; les ladres et les lépreux étaient hors la loi ; Us couraient les campagnes en sonnant leurs cliquettes pour prévenir les passants de leur approche. La charité et la bienfaisance publiques n'avaient pas encore doté la Pranœ de ces milliers d'établissements de refuge , où la misère el les infirmités trouvent un asile. L'égoïsme brutal étouffait presque partout les sentiments d'humanité. Le seigneur, cantonné dans son château, méprisait la bourgeoisie , qu'il veiLait ou opprimait; le bourgeois se vengeait sur le pauvre paysan; celui-ci était comme heureux de trouver plus misérable que lui : il maltraitait le ladre et le lépreux. L'égoisme, venu d'en haut, envahissait le peuple; rien n'engendrait mieux la tyrannie des masses que l'exemple de ses propres suzerains.
Vers 1 540 fut représentée la moralité de VEnfatil ingrat.
Hirouer et exemple des mauviis enfuit* envers leurs pères el mères , contenant encore comme les pères et mères se déimiseni le phis souvent par l'idyancement de leurs enfints qui souventes fois se deseongnoissenl , le tout par personniiges.
Cette moralité présente, au point de vue du théâtre, une singulière particularité.
Voici , en quelques mots , le sujet de la pièce : Deux époux chéHssaient leur fils unique outre mesure; celui-ci, abusant de leurs bontés , quitta le toil paternel el se mit à courir le monde comme un seigneur, accompagné de ses valets. Dans sa course aventureuse, il fut reçu par un noble personnage qui lui offrit sa fille , sur la promesse que ses parents se dépouilleraient de tous leurs
DE LA BAZOCIIE. 3.'l'l
biens en sa faveur; la noce eut lieu, et les parents do l'époux l'investirent de tout ce qu'ils possédaient.
Apr&s la cérémonie du mariage le seigneur appela son maître d'hôtel :
Maître d'hotcl , ripressemenl .
Que nous soyons bien fcstojcs En quoi iju'il soit nous pourvoir/ De mpnestriers et farceurs, Pour resjouir, et de danseurs, Car je vcui pour re ■nariiigi' Me resjouir.
Tant aurez d'esbstz tionorablci.
Sus sus menons joyo planièri Voici nostre eajouisscmcnt.
C'est ma liesse singulière
El l'espoir de mon sauvemenl.
Feste ne vaut rien autreinent S'il n'y a fwce ou mommerie.
[Ici jouent une (>
Oïl voit que dôja, an sei7,i^mp siMe,
■i')ii Lts CLERCS
les iiiiermèdes ; l'idùc d'iniercaler une farcr au milieu (l'une moralité était heureuse ; elle reposait le speclaleur ou le divertissait lorsque la pièce était trop sérieuse, Molière en a usé assez largement dans ses comédies. Les intermèdes , composés de danses, étaient même usités dans les mystères , oti l'on faisait tour ô tour danseiles anges et les diables, comme dans la moralité de Bùn-Âdrise.
Dans les fêtes et noces, les farces et momcries élaietit un accompagnement obligé de tout divertissement, à ce qu'il parait. Le seigneur disant à son maître d'hQiel de lui procurer menestriers, farceurs et danseurs pour se i*jouir, le voisin réclamant quelque farcerie ;
Feslc ne vaut rïeii autrement , S'il n'y a firce ou momerie ,
nous révèlent des usages de l'époque , qui ont cessé d'exister depuis longtemps. Les momerics étaient des mascarades et des danses exécutées , ainsi que certaines comédies , par les jongleurs et les ménestrels. C'étaient des divertissements de luxe que les seigneurs seuls pouvaient se permettre, et que l'on doit considérer comme une manife.station du drame aiislocratique ;
Tint iurci drsbstz honorables.
Allusion à l'honneur que le maître retirerait de ces fêles dignes de lui et de sa position.
La moralité , quelquefois , louchai! k la politique. On peut citer comme exemple la pièce de Gringore , qui .
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SOUS une fonne allégorique, renferme le récit des démêlés du pape Jules II el de Louis Xll, Cette pièce paraît avoir éié composée et jouée par les ordres exprès de ce prince. Pour en finir avec l'examen des moralités, étudions-en encore une. Elle a pour titre la Moralité de la condampnalion de Banquet. L'auteur, Nicole de la Chenaye, explique lui-même pourquoi il l'a composée :
Et pour ce que telles œuvres que nous appelons jeux ou moralila, ne sont pas toujours faictes i jouer ou publiquement repTtsenIcr devant le simple peuple, et aussi que plusieurs umenl autant en avair ou ouïr la lecture comme venir la représentation. j'ai voulu ordonner cet opuscule en telle façon , qu'il soit propre il dcmonsirer visiblement par personnages , gestes et paroles lui' rscbaffàult ou anltremcnt, rie
Il se peut qu'elle n'ait pas été jouée j le but de l'auteur était de prêcher la tempérance , et il pensait arriver à son but par la simple lecture, sans qu'il fût nécessaire de recourir a la représentation.
La moralité de la Condampnation de Banquet est ime pièce allégorique , dont les acteurs sont : Bonne-Compagnie, Je-Bois-à-Vous , Je-Pleige (1) d'Autant, Accoustumance. Souper, Passe-Tems , Gourmandise et Friandise. Le lecteur devine leur conversation. La scène se passe rhez Banquet :
l'I luoi . le gros Ixruf, et le l-ls , Dliappons et poulies bien nourris .
l'ar de la pan^e vient la dan-ie.
Bon fusl , atlcndaiil le diiirr, D'un |>etit p»sli' drsjpuner, l'ourvcu qu'il soit rhsult cl friaiit.
Il» se inetlenl i\ iabli> :
Apoploxif , Paralysie, Epilensic , Pleui'osir , Colique, Esquiiiancic , Idrapisie , Jaunisse , Gravellc et autres maladies, embailounrz el habillez si ctrangemenl , qu*& peine peut-on discerner ••'t ce sont fenuDes ou honimes , se niellent à une fencstre de la >ille , cl font semblant d'espicr les conviics.
Ceux-ci chantent une chanson à boire assez curieuse ; les maladies font invasion et renversent les tables , la vaisselle et les tréieaux, et dissipent les convives, qui vont finir le feslin chez Souper. Là les maladies reviennent, et tuent Je-Bois-à-Vous , Friandise, Je-Pleige-d' Aillant et Gourmandise.
Bonne-Compagnie s'échappe et porle plainte à dame Expérience , qui appelle Sobriété , *Clisttre , Pillule, Seignée et Diette ; elle ordonne l'arrestation de Banquet et de Souper, après avoir tenu conseil avec Ipocraie el Gallien. On inierroge les accusés, et Remède leur lit la sentence :
Vfu If procès de l'accusation ■ Qu'on peut nommer populaire action.
Kairt de pîei-a par Bonnv-Compaigiiie .
Car elle touclie *u peuple , et sa mesgnii' . Veu l'hommice accompli |)ar Envie, IC.s-personnc« , premifr de Gourmandise.
El <rmili'('* ln)i>. , <pii ont peclii la i ii' :
1)E I.* BAZOCIIK. 2.')!1
Jf-Bay-à-Vaii<i, Jr-Pleige rt Frianditc.
I^niiscquemmrnt Confession ouyv , (^'> faict Binqupt. <an« quelconqur lorliirr D'avoii' occis . après chièir rsjouic .
\.ei quBirc morts qui sont va pourriluir.
1^1 du souprr conrpssBnl sa baturc .
Qu'il pprpplra ■ sans eo rien difTérpr.
Partanl disons . loul pour diffînitiv-p , El jusic droit sans rcpréhpnsion :
Qup Ir banquet , pour sa faullr cncrsslvr.
En rommettant cruelle orcision.
Srra pendu à grani confiisioTi , El l'e^trangler pour punir sa mallFe.
^os gens feront ersie exécution .
El le mettront à l'extrême supplice.
Quant à SoU|icr. qui n'pst pu!^ si coupable, .Nous lui ferons plus gracieusement Pour ce qu'il sert de Irop de metz sur labli' : Il le convient l'estrainiirc aulcunemcnl :
Pnignetz de plomb , pcsans bien largement .
Au long du bras aura sur son pouii>oinl .
El du disner, pris ordinairemenl.
De six lieues ïl n'approchera point.
Celle pièce, comme la procuration du mysière de C Assomption , dènotë une origine bazochieniie, ou, du moins, elle porte le cachet de cette littérature judiciaire à laquelle la procédure et les lois servaient presque loujours et de forme et quelquefois de fond.
Quel fui le résultat des moralit^'s sur Tesprit public? Di'truisirent - elles ou simplement atténuèrent - elles les déplorables résuliais produits par la représentation des
-JWI LES CLERCm
mystères? Le doute est permis : elles n'eurent pas de bien longs succès; et lorsque, plus tard, vers 1552, Jodelle commença à introduire des spectacles dans le ^ùt des anciens , Grevin , son contemporain , qui suivi! ses traces, nous explique fort clairement, dans le prologue de sa cortiMic la Tréitorifre, quels furent ses louables motifs :
Non, ce n'est pas de nous qu'il fsull
Pour accomplir cet eschaffaull .
Attendre les farces prisées
Qu'on a toujours moralisées ;
Car ce n'est nostre intention
De mpsler la religion
Dam le sujet des choses feinc(e< :
Aussi jamais les lettres sainctes
Ne furent données de Dieu
Pour en faire après quelque jeu.
Grevin écrivait cela vers 1558 , dix ans api*s les lit'-fenses absolues du Parlement.
Les moralités, excellentes par l'intention qu'elles Sf proposaient , n'atteignirent qu'imparfaitement leur but , parce qu'elles portaient eu elles , comme les mystères , un germe fatal et pernicieux.
Telles étaient ces pièces que composaient cl jouaient les clercs de la Bazoche : elles nous offrent le même mélange du sacré el du profane, de la morale et du dévergondage ; mais il est moins choquant que dans les mystères. Il était trop dans te goût des s|>ectateurs pour qu'il ail fié possible aux ba?.ochieris d'i''viier tout-fi-fail cet écueil.
[>E L.l lUZOLliK. -îlil
1-es meilleui-es moralités ont été composées par tes clercs. la plupart de ces pièces , qui ne portent pas de nom (l'auteur , étaient leur œuvre collective. Chacun d'eux y contribuai! pour sa part ; le drame se faisait en commun, se modifiait, prenait diverses formes, diverses allures, suivant l'avis de l'aréopage ; d'une représentatioR à l'autre, des changements profonds étaient apportés à la mise en scène, aux décors, aux dialogues : telles moralités, tels mystères, subissaient des transformations qui les rendaient méconnaissables.
Avec quelle curiosité nous consulterions les manuscrits originaux s'ils avaient été conservés ! Sans doute les clercs de la Bazoche avaient un répertoire dramatique , une collection de pièces. L'association, qui ne négligeait rien de ce qui avait Irait à ses droits et prérogatives , encore qu'elle ne considérât pas comme très-imporlante cette faculté de représenter des jeux , devait conserver dans ses archives les textes primitifs , dont des copies, plus ou moins exactes , se transmettaient de génération en génération. Bien peu de manuscrits existent aujourd'hui. Leur conservation nous aurait mis à même de préciser avec certitude dans quelles limites cette communauté avait pris part au mouvement dramatique du moyen Age et de la renaissance. Il aurait été facile de bien connaître ta valeur de ces faiseurs de pièces en comparant leurs œuvres avec les autres productions littéraires de l'époque , et de suivi-e pas à pas les progrès de l'art théâtral. Le peu que nous possédons laisse un vaste champ aux suppositions ; l)eaucoup de moralités, et des meilleures, ne nous sont pas même connues.
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Len inve:sti galion s , les rechei'che^ dans le passé do l'histoire et de la liitéraiure , étaient peu dans les goûts de nos aïeux. Cela se comprend : depuis le treizième jusqu'au dix - seplième siècle la langue française ne faisait que se dégager des langes de sa robuste enfance cl courait à sa puberté. Les écrivains avaient constamment les yeux tixOs sur l'avenir. Ce ne fut qu'après avoir atteint le bul qu'ils jetèrent derrière eux un regard de surprise. Il était trop lard, ils avaient fait trop de chemin ; ils n'aperçurent plus à l'horizon qu'une vaste plaine couverte de nuages épais , où l'œil ne distinguait que des formes vagues et indécises. Ce n'est que depuis le commencement de notre siècle que des explorateurs laborieux et patients ont entrepris ce travail. Ils y ont réussi : mais que de soins, que de travaux intelligents, que de veilles!... et, l'on pourrait dire aussi, que de trésors (enfouis , dévorés , disparus , qui auraient pu nous être légués, et que l'imprimerie n'a pu nous tmiismeltre !