INTRODUCTION. XXI
les associations de cléricature, sut obtenir d'une manière détournée le résultat auquel les princes de l'église et les rois de France n'avwent pu atteindre. Cette cour s'empare avec adresse des manifestations des clercs de la Bazoche , telles que les montres et les plantations du mai ; elle en fait, pour ainsi dire, un monopole entre les mains des membres de cette société. Grâce aux mesures qu'elle prend, ces cérémonies ne sont plus que les échos affaiblis et lointains de la Fête des Fous : elle les encourage, elle les paye, elle les moralise, en même temps qu'elles restent pour elle une manifestation de force. Elle les réglemente et leur enlève peu à peu leur rudesse et leur cynisme. Sous François I" les montres présentent encore les caractères distinctifs des fêtes payennes : elles ont conservé leurs travestissements, leurs danses, leurs mascarades. Sous ce monarque la Bazoche offre en spectacle aux bourgeois de Paris ses bandes de femmes, de moines et de soldats. Toutes tes classes de la société, comme dans la danse ma-
cabœ , figurent dans cette exhibition de rbumanité : mais déjà ces fêles bruyantes avaient été chassées des temples saints; les divertissements et les jeux des clercs de la Bazoche n'ont rien de commun avec la profanation des autels, avec la célébration ironique des offices divins et les bénédictions sacrilèges du Pape des Fous.
Là ne devaient pas s'arrêter l'influence et les souvenirs des pratiques payennes ; ils devaient nous donner un théâtre et créer la comédie. Le cadre étroit dans lequel nous nous sommes placé ne nous permet pas de chercher les origines du théâtre moderne. Cette étude a été commencée avec une telle hauteur de vue, avec une science si vaste et si sûre, par un membre de l'Institut, M. Charles Magnin, que ce serait de notre part vanité et folle présomption que de nous hasarder sur Un terrain où le nuUtre a marché. Nous nous sommes contenté de prendre les clercs de la Bazoche pour ce qu'ils sont : non pour les inventeurs de la comédie, mais comme les plus consi-
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«lérables et les plus célèbres parmi les premiers ioterprèlea publics des pièces de théâtre. Nous les avons trouvés côte à côte avec les Coofrères de la Passion, au commencement du quinzième siècle, à l'époque où l'ordonnance de Charles VI, rendue en 1402, vint donner aux représentations théâtrales une impulsion nouvelle et changer leur caractère.
L'ordonnance de 1 402 marque la période de décadence des mystères : ils cessent d'être exclusivement religieux, ils entrent dans le domaine de la spéculation , et , privés de la force qui les soutenait, ils ne font plus que reculer sur la route où ils s'étaient avancés.
Les mystères, au commencement du quinzième siècle, devaient encore vivre pendant près de cent cinquante ans; mais, à partir de l'ordonnance de Charles VI , l'élément profane les domine , la comédie les enveloppe de toutes parts , elle s'introduit sur leurs théâtres avec les Enfants Sans Souci , elle les étouffe , et ce qui est l'arrêt
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de mort des mystères devieot en même temps le germe fécood qui devait, plus tard, enfanter les chefs-d'œuvre de Molière.
La comédie, ou, plutôt, les représentations comiques servaient de divertissement aux universitaires longtemps avant l'organisation de la société des clercs de la Bazoche. Les écoliers de l'Université de Paris étaient^ pour la plupart , des hommes faits, qui commençaient leurs études de logique à l'âge où elles finissent de dos jours. Ils variaient leurs loisirs par la composition et la représentation des mystères, et, à cet effet, se donnaient, tous les ans, un chef, qui, sous le nom de Pape des Ecoliers, présidait à leur société dramatique et dirigeait leurs jeux et leurs cérémonies. Au quatorzième siècle les clercs imitèrent les écoliers, sans, toutefois, se restreindre au même genre. Ils eurent leur théâtre particulier. Les pièces qu'on y représentait, et qui étaient toutes de leur composition , ne coDsistaient d'ahord qu'en espèces d'alellanes, où l'ou se divertissait aux dépens de
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quelque personna^ impertinent ou ridicule ; puis le cercle s'élargit insensiblement; la critique s'étendit à tous les grands corps de l'État, et s'éleva même jusqu'à la personne du Prince. Les bazochiens rivalisaient de verve et d'audace avec la société des Enfants Sans Souci, dont le chef, appelé le Prince des Sots, avait adopté cette devise : Stulloriim numerm est infinittts , jeu de mot spirituel qui n'exagérait le nombre des membres de l'association que pour y comprendre malicieusement la société tout entière.
Les arrêts du Parlement sont , pour ta partie théâtrale des associations de clercs , ce qu'ils ont été pour leurs juridictions et leurs coutumes , c'est-à-dire le ^uide le plus sûr et le plus considérable dont on doive se servir. Cette cour établit la censure dès 14 W et enjoignit aux clercs de la Bazochede ne jouer leurs pièces qu'en supprimant les passages rayés. Le théâtre des bazochiens fut tour à tour autorisé et interdit; ses acteurs furent successivement comblés de faveur, emprisonnés
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OU menacés de lahart; puis, 30us Louis XII et sous François 1", ils se livrèrent sans contrainte à leurs penchants satiriques jusqu'à la Gn du seizième siècle, époque à laquelle leurs spectacles disparaissent définitivement et saas retour.
Pour donner une idée plus complète du théâtre des clercs de la Bazoche , nous analyserons avec développement quelques-unes des pièces dont la représentation paraît avoir fait partie de leur domaine particulier : nous voulons parler des Moralités, sortes de drames intermédiaires entre les mystères et la comédie, et des Farces et Sotties, qui attirèrent sur les clercs les sévérités du Parlement et de l'autorité royale. Nous terminerons ces recherches spéciales par une étude sur le Palhelin, pièce de leur invention , et dont l'origine , éminemment française , remonte vers le milieu du quatorzième siècle.
Presque tous les poètes ou écrivains, jusqu'au seizième siècle , appartenaient aux ordres reii- }(ieu)i ou à la magistrature ; la culture des lettres
était le priviléjic de certaines classes ; on ne trouvait des hommes de clergie et de sapience que dans les couvents et au Palais de Justice. C'est ainsi que s'explique le nombre considérable de poëtes qui sortit du sein de» sociétés de la Bazoche. André de la Vigne , Martial d'Auvergne , Jean Bouchet, Villon, Clément Marot, Pierre Blanchet, François Habert , et une foule d'autres , débutèrent dans ces associations. Les premières œuvres de la plupart d'entre eux furent des mystères et des comédies. Clément Marot fut un acteur bazochien, et il est probable que, dans le grand nombre de pièces dramatiques que nous ont léguées le moyen âge et la renaissance , il s'en trouve quelques-unes , restées anonymes , qui ont été composées par les écrivains dont nous avons cité les noms. La littérature judiciaire > s'il est permis de se servir de cette expression , y a laissé des traces qu'il est impossible de méconnaître. Bien souvent les petites de l'époque empruntèrent à la procédure et aux lois en vigueur un cadre
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tout préparé pour leurs naïves campoaitions.
Ce sont tantôt des procurations en vers, des testaments, des plaidoyers, des arrêta, et, quelquefois encore, des procès entiers, contenant jusqu'à trois à quatre mille vers. Cette invasion de la procédure et des lois dans le domaine de la poésie s'aperçoit même dans les représentations théâtrales. Nous aurons soin, dans nos recherches, de la signaler, soit en étudiant les mystères , soit en analysant les moralités, les farces et les sotties.
L'histoire des clercs de la Bazoche est , sous certains rapports , celle de la bourgeoisie française , de cette ]>artie intelligente et active de notre société, qui cherchait, à force d'étude et de savoir, à conquérir une place que la fortune et la naissance ne lui donnaient pas en héritage. Les clercs étaient, au quatorzième siècle, ce que sont encore la plupart des étudiants de nos jours : des jeunes gens instruits, laborieux, joignant à Tardeur de leur âge le désir de parvenir ; turbulents , satiriques et frondeurs tant qu'ils sont sur les bancs
de l'école, mais bons citoyens, aimant leur prince et leur pays lorsqu'ils ont conquis la place modeste que leur aptitude et leur instruction leur donnent le droit d'occuper. De tout temps le bazochien fut le persécuteur de son patron, sauf à être persécuté lui-même à son tour lorsqu'il devenait titulaire d'office. La satire des clercs de la Bazoche est fougueuse comme leur âge, vive comme leurs passions ; nous la trouverons , à plusieurs reprises, si brutale et dépassaot si souvent les boroes de la décence et de la pudeur, que le Parlement est obligé d'intervenir.
Tel sera l'ensemble de l'étude que nous allons essayer. Notre travail présente des difficultés sérieuses, car il se rattache aux questions les plus élevées de notre histoire. La langue française est, sans contredit , la première et la plus belle des temps modernes : nous trouvons les clercs de la Bazoche, non pas à son origine, mais à l'époque de celte transformation qui l'a placée au premier rang. Ils entourent le berceau du théâtre français.
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qui , rivalisant avec ceux d'Athènes et de Rome, a balancé l'un et surpassé l'autre. Enfin , nous voyons la société des clercs, coDtfimporaine, pour ainsi dire, de l'institution de notre glorieuse magistrature, se former à l'abri de la nouvelle organisation que reçut de Philippe-le-Bel le Parlement de Paris. Les clercs de la Bazoche ont donc assisté aux deux grandes créations de la magistrature et du théâtre , comme ils ont concouru eux-mêmes, pour une large part, à la fondation de notre langue en débrouillant les essais confus de ses vieux dramaturges.
L'histoire des clercs de la Bazoche , au triple point de vue où nous nous plaçons, n'a jamais été faite. Les auteurs qui se sont occupés de cette société ont reproduit textuellement Miraulmont et l'historien anonyme, sans rechercher ce qu'il pouvait y avoir de vrai et de faux dans leurs allégations. Boucher d'Argis , dans ÏEncyehpéiHe, les frères Parfait, dans leur Histoire ilrs Théâtres, l'avocat Dareau, dans le Ré/iprloire de Jurispru-