LA MISERE
Travaillent incessamnient jusques à cinq heures au soii'. Que leur Maîstre dehors ils ont un peu d'espoir De s'aller promener, et pour reprendre haleine , Ils prennent leur manleau pour soulager leur peine, Et vont sur le Pont-Neuf voir joiier Cabotin; Tabarin , Jean-Polage , ou bien Grisiboulin : Mais la nuit se couvrant de sa courtine brune , Et voyant luire au Ciel la cristaline Lune, Reviennent au logis , où le rosly brûlé , Soit de bœuf ou de porc, qui soit doux ou salé. Les altend pour souper, ou si l'heure se passe , Les assietics pour eux soupcnt en mesmc place , Quand le temps ne seroit que d'un moment prefix. Et afin de souvent faire de tels profits Monsieur envoyé ses Clercs retirer une Instance A inidy, qui leur cause une grande dépence :
Car eslans revenus après qu'on a disné.
Eux qui n'ont pas peut-estre encore déjeuné Soni contraints de disner, soit à la Magdelainc , A la grosse Escritoire , ou A la Belle lleleine , A la Cage , au Cormier, à la Pomme de Pin , Ou en quejqu'autre endroit oti en vend du bon vin. Ils font en ces lieux-là plus qu'au logis grand chère. Apres jusques à minuit ils picquent la misère. Et l'heure estant sonnée chacun s'en va coucher Dans quelque nid tt rais ob on les met nicher; Car si dans la maison y a une soùpanle.
Quelque méchant laudis , grenier, chambre relanre , Un trou, un appentis, quelque vieux bastimenl , Ofi on puisse loger, large ou étroitement.
s CLERCS DES PROC^'REVRS.
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Uù il n'y ait châssis, ny portes , ni verrières. Fenestres, cheminée, ny meubles, ny lumières, Fors im petit de jour que le divin Soleil Donne, mais ft regret, d'un rayon de son œil, Pusse un lieu plus affreux que l'Antre d'Aretuse , Le Manoir de Merlin , la Spelunque à Méduse , On y loge les Clercs , pauvres souffre douleurs , Dont le sort inhumain n'a pitié de leurs pleurs ; Enfin estans montez dans cette orde chambrette , Ils trouvent un méchant lit, ou bien une couchette. Qui sent son Hospital , avec son matras Pouiry où de trois mois on n'a changé de dras. Là logent dans les bois les punaises puantes , Les araignes , les poux , les puces frétillantes Les mangent toute nuit ; considérez , Messieurs , Quel repos peut avoir les Clercs des Procureurs : Sans rideaux est leur lit, le plus souvent sans paille, Et pour tapisserie une sale muraille , - La couverte du lit est d'autant de couleurs Que l'on void au printemps sur la terre de fleurs , De vieux langes pisseux, ce qui est méchanique. On met tout A profit chez les gens de pratique , Car de tous leurs vieux sacs des paillasses ils en font . Et de leurs vieux papiers de bon beurre ils en ont. Voilà de la façon que les pauvres Clercs couchent. Or c'est encore pis quand leurs Maistresses accoucheiil. Car quinze jours devant ils ne ferment les yeux ,' El pour leur témoigner qu'ils sont officieux, Au moindre petit bruit que mèneront ces Dames , Ils vont vite quérir les Gardes et Sagps-femm<>s .
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Kstauls nuds pieds rhy\'er, sans manteau, sans rha|K>aii.
Et n'ont le plus souvent ny torche ny flambeau.
Ils ne laissent |>ourtant d'amener la Malrôiie ,
Sans crainte des tUoux, qu'il pleuve, gresle ou lonne :
El pendant la gesine qui dure un mois ou deux.
La Garde , la Nourrice , la Servante avec eux .
Et mesme des Laquais ou personnes illicites,
Bien que les maistres Clercs soient hommes de raerilt^s.
Quelquefois leurs parens, cousins, amis, neveux.
Devant tous ceux qui vont solliciter pour eux
Disnent ensemblement , sans davanlagc faire
Ntellrc de viande au pot, ny hausser l'ordinaire;
Si bien que se mettant h table pour disuer.
Ils n'ont qu'à rendre grâce, et puis s'en retourner.
Ce qui fait que la Garde incessamment gromclle ,
La Nourrice ot les Clercs qui n'en font pas moins qu'elle.
Et lors que l'accouchÉe on vient pour visiter,
l'our leur persuader qu'elle fait bien traiter
Les gens de sa maison , elle tient ces paroles :
Toinctte , donne/. -leur le l'esté de ces soles ;
ia sole qu'elle entend c'est un haranc soret ,
Ou, si c'est un jour gras, un morceau de gorel :
Néanmoins quantité de jeunes Procureuses,
Croyant qu'elle dit vray, sont à demy honteuses ,
Contrainles de luy dii-e : Madame , en veriifi ,
Vous estes trop prodigue, attendu la cherté
De tout ce (jue l'on vend : Croyez-moi (|ue les nosti-es
Se passent it bien moins (fuc ne font jias les vostres.
De bonne niolue jaune à trois blancs le flanchet ,
Les nourrit aussi-bien comme fait le broch<'t.
DES ILFKC^ DES I'B1K.VH1;VII*. ■!"•'>
La Dame s'unteiidant loiiei- de telle soile,
Hépond : Monsieur le veut, quoy qu'il coûte, il ii'irapoi-te;
Il ciilciid que ses geus soient nourris comaie luy,
Et c'est le plus souvent d'oii vient tout nostre bruil.
Hclas ! les pauvres Clercs sont nourris ù la fourche ,
Bicii qu'eus et iigs maris soient d'une mcstue souche.
La Rais nous put si fort, que je dis, sans mentir,
Que n'en pouvons manger sans un long re|>entir.
Les vives, le merlan, les cartels, la roussette,
Est le moindre poisson qu'à la halle j'achele :
Mesdames , excusez-moy, je ne parle pour vous :
Mais chacun n'a pas tant de discrétion que vous.
Pour moy j'aimerois mieux en ôter de ma table.
Que de les voir jeûnoi'. prudence admii-ablc !
Qui leur dure un moment , car ces Dames dehors ,
Quand ce vient à souper on va chercher des os ,
Soit de bœuf, de mouton , le l'esté d'une ùclanche
Demeuré du Jeudy pour soujier le Dimanche ,
Oti l'eau n'est épargnée pour en emplir les plats.
El s'il faut que Monsieur un soir n'y sou|>e pas,
&fadame incontinent appellera Toinelle ,
Et luy dit : pour les Clercs fais une vinaigivltc
Du bœuf de Mercredy, car il seroit gAlé,
Si ce jourd'huy Lundy il n'estoit aprt'ié :
Ou s'il n'y en a point, deux ou trois cùtelelles
A la sauce à Itoberl passe pour vinaigi'eite ,
Encor souventesfois d'un (Kjurceau tadi-c, ulin
Qu'il y ait plus de quoy rassasier leur faim.
Puis quand ils oui soupe ils font la |)romenade .
De r'eslre il la maison gi'iindement il leurtuiilc.
Car si Monsieur retourne au logis le premier, S'enquestant de ses Clercs s'ils sont à l'aiteUer : Si l'oH répond que non, crie et ferme la porte, Et les clefs avec luy en sa chambre il emporte , Dit qu'ils aillent coucher au bordel ou ailleurs , Et s'il entend heurter, dit que sont des voleurs. Ainsi nous ne voyons dedans aucune histoire Aucun pareil ft eux dont il soit fait mémoire : Soit l'Hyver, soit l'Esté , sans chandelle et sans feu On les envoyé coucher : considérez un peu Si tout ce que je dis n'est pas de plus grand'peine , Que d'eslre mis forçat , ou bien à la cadene : Car encor si par fois il vient un paysan Qui veuille feîre aux Clercs quelque petit présent D'aiyent , ou de gibier, ou de quelqu'autre chose , Si le Clerc n'y est pas, le Procureur dispose Du don à son profit ; car ils n'en voyent rien : Ainsi les pauvres Clercs sont frustrez de leur bien r Si mesme le gibier se donne en sa présence , Les Clercs tout froidement le portent il la dépense. Quand l'un d'entre-eux l'auroil A un ami promis, Ou le Maislre et les Clercs ne seroient pas amis : Car c'est de quoy traiter la Dame Procureuse. Que la condition des Clercs est malheureuse ! Si le Procureur veut traiter de ses voisins , Ou qu'il donne ft souper h ses frères el cousins. Fussent des Savetiers, des Sergens, des Notaires , Procureurs, Artisans, ou des Apoiiquaires , l'n Clerc tourne la broche ainsi qu'un marmiton , Et quand mesme il auroit de la barbe au menton.
I>KS CLERCS DES PHOCVREVRS. :til7
l'ar tout comme un laquais il suit Madt^moiselle.
Mais revenant à ceux qu'elle traite chez elle ,
Il faut qu'il donne à boire leste nue, sans chapeau.
Et pour les reconduire porte en main un flambeau ,
Sans qu'il s'ose coucher ; car il faut qu'il attende.
Afin de remener cette joyeuse bande ,
Qui à minuit sonnË se retire au logis.
Puis on fait pour les Clercs un bon salmigondis
De graillons, de lardons, de graisse, d'os et mietics.
Que Toinette a serré, ramassé des assiettes ,
Dont on les fait souper, et si l'un d'eux oisif.
N'a le soir travaillé , Monsieur qui est actif
A voir leurs actions, s'ils n'ont fait la besogne
Qu'il a marqué exprés , sans cesse après eux grogne,
Ou bien , s'il n'y va pas , il envoyé épier
Quelqu'un de leurs enfans demandant du papier,
Pour sçavoir ce qu'ils font cependant son absence :
Dieu , que les Procureurs sont pleins de défiance !
Les Dimanches, la Fesie on les tient de si court,
Qu'ils n'oseroient sortir seulement de la court.
Leur manteau sous la clef Monsieur luy-mesme enfemu- ,
Et pour se recréer n'ont qu'un moment de terme i
Bref, je croy de ma part que les plus malheureux
N'endurent nullement tant de peines comme eux ;
La peine d'Ixion , de Sisiphe et Tantale ,
Ny du fils de Japhet , celle des Clercs n'égale ,
Savetiers, Crocheleurs , Revendeurs , ny Sergens ,
Mesme les Porteurs d'eau ne traitent ainsi leurs gens.
Et si de tous ces maux ils n'oseroient se plaindre ;
Car Monsieur qui pareil à un Roy se fait craindre ,
3tW M MISKHK
S'il eitteiidoit parlei' (le plainle en sa maison ,
Il les mellroit dehors sans entendre raison.
N'ayant point d'amilié sinon que par botiladcs :
Et quand mesmc ils serolenl dedans un lit malades,
Coque Ton voit souvent chez les Praticiens,
OU les Clercs ont du mal comme des pauvres chiens.
Moiiillcz , crottoz, lassez, de douleurs violentes ,
Que Monsieur se mocquant dit eslre fiÈvres lentes :
Puis ils donnent cinq sols pour leur faire un bouillon .
Madame va devant taster s'il sera bon ,
Et s'il est à son gousi , disant qu'elle a le rhume.
Elle en prend les trois quarts qu'à son lever elle hume.
Puis veut les envoyer guérir à l'Hôpital.
Quiconque se met Clerc a l'esprit bien brutal.
Vu qu'ils n'ont nul plaisir que leur aine contente.
S'ils ne couchent une fois avecque leur sen'anlc ,
Ou aux Vacations , quand le Maîstrc est aux champs,
Relasche à leurs travaux, ils prennent du bon temjis
Qui leur dure trop peu , car devant qu'il expire
Ils craignent de rentrer en ce cruel martyre ;
Car Monsieur do retour regai-de haut et bas
Ce qu'ont fait tous les Clercs lors qu'il n'y estoit pas,
Void et cherche par tout si pendant son absence
On ne l'a point vol6, mesme pour la dépense
Il se fait rendre compte, et plaint un quart d'écu.
De quoy douze personnes ont tout un jour vescu :
A aucun du logis jamais il ne se fie.
Estant à la maison toujours il se mùfie ,
OU estant retourné il est fort diligent
D'aller à son Estude pour coniptei- stm aident ;
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Et s'il va promener aux chanijis avec sa femme , Oïl leur tire du vin , et puis la cave on ferme , On leur laisse du vin autant qu'il leur en faul , Bref, ils mourroienl de faim sans la faveur d'entiaut. Or, votre Jugement , Messieurs , sur cette affaire, Me fait qu'à prononcer maîntenani je diffère , El si vous pesez bien les raisons cy-dessus, Vous verrez que les Clercs sont les plus malotrus Que nature ait formé aux figures des hommes , El qui régnent aujourd'huy au climal où nous sommes. Car parmy tous ces maux, pendant tout ce toumienl, S'ils sont aux Charges admis des .\ydes ou Parlonieiil, Kequeslcs du Palais , Eaux, Forests et Bailiage, Cela leur fait souvent souffi'ir un grand dommage , A cause des défauts que l'on levé sur eux. Quelquefois des congez. qui rendent un Clerc gueux, Aussi des Forclusions, bien que ce n'est leur faute , Néanmoins des dépens le pauvre Clerc en saule : Encore si chez eux on gagnoit force argent.
Cela feroit qu'un Clerc ne scroil négligent A payer ce qu'il doit , mais ces rapins d'essence Keticnnent tous leurs droits et meillcun> assistance ; Si-bien qu'un pau^TC Clerc n'a pas souvent un liatii Pour aller chez, Mirbeau boire le doigt gaillard ; Et si quand leurs enfants commencent & écrii'e. S'ils demandent des plumes, on leur sçait fort bien dire: Prenez celle du Clerc, céans on vil en commun. Jugez donc quel profit |>eut faire un Clerc , aucun. Mais quand ils ont presto serment de Procureurs , On les void appeller ehi<'aneurs d voleui-s ,